CHAPITRE II
§ 1. — Théorie cellulaire.
Avant de classer et de décrire les productions accidentelles, il est nécessaire d'étudier les lois qui président à leur formation et à leur évolution. Nous ne pouvons le faire sans rencontrer à chaque pas la théoine cellulaire, qui a exercé une si grande influence sur la direction des travaux modernes, et qui a laissé dans les idées et dans le langage une empreinte si profonde. Nous serons donc obligé d'exposer cette théorie et d'en discuter la valeur. Nous aurons ensuite à nous occuper de la théorie dite du développement continu, à laquelle M. Yirchow a attaché son nom, et qui n'est, du reste, autre chose que la théorie cellulaire revue, corrigée et augmentée.
Il existe un certain nombre de productions accidentelles qui ne possèdent aucune organisation appréciable et qui ne paraissent pas obéir aux lois de la vie. Ce sont de simples dépôts d'une substance plus ou moins solide, dont les matériaux se séparent du sang par suite d'une sécrétion pathologique. Nous n'avons pas à nous occuper de l'origine de ces productions amorphes, dont l'étude appartient à la chimie plutôt qu'à l'anatomie et qui doivent être considérées dans l'économie comme de véritables corps étrangers.
Les productions accidentelles organisées commencent, comme les précédentes, par la sécrétion d'une substance amorphe provenant du sang et exhalée à travers les parois des vaisseaux. Mais cet état amorphe n'est que transitoire et fait bientôt place, en vertu d'un travail vital, à des éléments organisés divers de forme et de nature, possédant à un degré plus ou moins élevé quelques-uns des attributs de la vitalité et le plus souvent môme participant directement à la vie commune.
La substance amorphe qui précède l'organisation porte le nom de blastème (du mot grec {■AoLaxoq, bourgeon), parce que c'est en quelque
solic le sol sur lequel les éléments organisés doivent germer. Les partisans de la théorie cellulaire la désignent sous le nom de cystoblastème (de xuo-tiç, vessie ou cellule, et pXaaToç), parce qu'ils supposent que la première organisation du blastème revûl toujours la forme de cellules.
Ce ne sont pas seulement les productions accidentelles qui se forment aux dépens d'un blastème préexistant. Toutes les productions normales, végétales ou animales, chez l'embryon comme chez l'adulte, dans l'accroissement comme dans la nutrition, passent par l'état amorphe avant de subir le premier travail d'organisation.
Le blastème est quelquefois une substance suffisamment solide, suffisamment abondante et suffisamment opaque, pour qu'on puisse la voir, soit à l'œil nu, soit au microscope ; mais souvent la matière du blastème est liquide, transparente, invisible, intangible, et on ne l'admet que par une pure conception de l'esprit. Toutefois, rien ne venant de rien, et toute organisation devant avoir un commencement, on est obligé d'accepter cette proposition générale, que toute production organisée se forme aux dépens d'un blastème.
Ici, au surplus, il n'y a rien de nouveau que le nom. Ce qu'on appelle aujourd'hui le blastème ou les blastèmes n'est autre chose que ce qu'on appelait auparavant le suc ou les sucs nutritifs. C'est la matière première sans laquelle on ne peut concevoir ni l'accroissement ni la nutrition.
Cette proposition, insignifiante à force d'être générale, n'a guère plus de portée que le vieil axiome ex nihilo nihil, et il a fallu une foi bien robuste ou une imagination bien puissante pour en faire sortir la théorie de Vunité de l'organisation. Ce blastème inconnu, tantôt solide et tantôt liquide, tantôt visible et tantôt invisible, tantôt normal et tantôt pathologique, on a supposé qu'il était toujours et parlent le môme, et que les transformations innombrables de cet insaisissable Protée étaient sous la dépendance d'une force unique, la force métabolique ; comme si une seule force, appliquée à une seule substance, pouvait en tirer l'étonnante diversité des éléments, des tissus et des organes. C'était agir comme ces physiologistes qui prétendent expliquer tous les actes fonctionnels au moyen d'une seule force, la force vitale. Simplicité séduisante, mais illusoire, car l'unité n'existe pas dans la nature ; la variété est partout, dans les effets comme dans les causes, et elle est grande surtout dans les phénomènes 011 interviennent les lois complexes de la vie. C'a été une profonde aberration de croire qu'avec ce grand mot creux, la force métabolique, on allait du premier coup pénétrer tous les mystères
de l'organisation. Mais continuons l'exposé de la théorie cellulaire et des hypothèses contradictoires qui l'accompagnent.
L'état amorphe fait place à l'état globulaire ; des cellules à noyaux se forment dans le blastème. C'est le premier degré de toute organisation.
La cellule à noyau est un corps microscopique dont la forme, susceptible de varier plus tard, est dans l'origine assez régulièrement arrondie {fig. 1). C'est une petite sphère creuse composée : 1° d'une membrane transparente, amorphe, mince, soluble dans l'acide acétique, qu'on appelle la paroi de la cellule (a) ; 2° d'un liquide plus ou moins transparent, quelquefois légèrement grenu, qu'on nomme le contenu de la cellule {b);'S° d'un corps moins transparent, d'apparence granuleuse, désigné sous le nom de noyau, flottant, suivant les uns, dans la cavité de la cellule, contenu, suivant les autres, dans l'épaisseur de la paroi, où il occupe une situation fixe (e); la composition
Fig- 1. Fig. 2.
chimique du noyau diffère de celle du reste de la cellule; il est insoluble dans l'acide acétique ; il devient môme plus opaque et plus apparent sous l'action de ce réactif; A" sur ce noyau enfin existe une tache centrale nommée nucléole {d), et ici encore les théoriciens ne sont pas d'accord : les uns, considérant le noyau comme une masse solide, pensent que le nucléole est la partie centrale autour de laquelle le reste de la substance du noyau s'est accumulé ; les autres, croyant le noyau vésiculeux, c'est-à-dire composé d'une paroi et d'un contenu liquide, pensent que le nucléole est dans le noyau ce que le noyau lui-môme est dans la cellule.
La diversité de ces points de départ a fait naître dans l'école unitaire deux principales sectes, dont l'une proclame la préexistence des cellules, et l'autre la préexistence des noyaux.
La première secte suppose que la cellule est formée la première, sous forme de vésicule creuse ; qu'elle s'accroît sans cesse par endosmose en absorbant la partie liquide du blastème ambiant, qu'un dépôt de granules s'effectue dans son intérieur, comme une sorte de
précipité, pour conslilucr le noyau, cl que les nucléoles sont ou des lacunes ou de simples taches du noyau.
La seconde secte, qui est la première par ordre d'ancienneté, puisque Schleiden lui-môme en est le fondateur (1), admet que le noyau paraît avant la cellule {fig. % é) ; qu'une mince couche albumineuse se dépose à sa surface; que cette couche, destinée à former la paroi de la cellule, est une membrane capable d'absorber par endosmose le liquide du blastème environnant; qu'elle adhère au noyau, mais par un côté seulement; que le liquide, introduit par endosmose, la soulève partiellement, en donnant lieu à un relief comparable à celui d'un verre de montre (/"); que, l'absorption continuant, la cavité s'emplit, s'accroît de plus en plus {g, h, e), et qu'enfin le noyau, dont le volume n'a pas changé, ne semble plus qu'un petit corps arrondi contenu dans l'épaisseur de la paroi cellulaire. De là le nom de cystoblaste qu'on a donné au noyau et qui signifie germe de cellule.
Le noyau est donc l'élément générateur de la cellule ; mais ce noyau lui-même d'oii vient-il, et comment s'est-il formé? D'une manière bien simple : avant lui existait dans le blastème un corpuscule plus petit autour duquel le noyau s'est développé, comme la cellule à son tour s'est développée autour du noyau. Ce corpuscule, c'est le nucléole qu'on a dès lors nommé noyau de noyau ou corpuscule de noyau.
Enfin, — jusqu'oii ne va pas l'esprit de système? — on a supposé que ce nucléole infime, ce corpuscule si petit qu'on l'aperçoit difficilement sous des grossissements de 250 diamètres, n'était à son tour qu'une vésicule close, développée probablement autour de
(I) La découverte du noyau appartient à Rob. Biown, qui l'a observé en 1833, d'abord sur les cellules de l'épiderme des plantes de la famille des orchidées, puis dans le pollen, l'ovule et les stigmates des orchidées et de plusieurs autres plantes mono ou dicotylédonées. (Rob. Brown, Organs and Mode of Fecundahon of Orchideœ and Asclepiadeœ dans Linn. Transactions, 1833.) Cet auteur a appelé le noyau Areola, ou Nudeus. M. Schleiden l'a appelé Cytoblaste et en a fait le point de départ de la formation de la cellule. M. Valentin a revendiqué la découverte du rôle du noyau dans le développement de la cellule, et il a cité à l'appui de sa réclamation plusieurs passages de son Repertorium fui- Anat. und Physiologie, années 1836 et 1837, et de son Handbuch der Entwicke/ungsgeschichte des Menschen, Berlin, 1835, in-8. Le seul passage qui m'ait paru explicite est celui qui est relatif à la formation des cellules pigmentaires, et qui se trouve à la page 194 de ce dernier ouvra;;e. 11 en résulte manifestement pour moi que M. Valentin a Indiqué la formation des cellules pigmentaires autour du noyau par un dépôt de granulalions périphériques. Mais il est ccilain que M. Schleiden a expliqué beaucoup plus neltemcnt ce phénomène, et qu'il l'a le premier généralisé.
quelque granule problématique. De là à l'inclusion illimitée, à l'emboîtement indéfini des cellules, il n'y a qu'un pas, et ce pas, quelquesuns l'ont osé francbir.
Faisons ici une courte halte pour dire que tout l'échafaudage de la théorie cellulaire repose sur cette idée que toutes les cellules primitives ont une structure uniforme, qu'elles sont creuses, qu'elles renferment un seul noyau, et celui-ci un seul nucléole. Or, cette base est entièrement hypothétique ou plutôt entièrement fausse. On a généralisé avec une légèreté inconcevable les observations faites par Schleiden sur certains tissus végétaux ; mais ce qui est k la rigueur acceptable pour les botanistes n'est qu'une immense illusion pour ceux qui étudient les tissus plus compliqués du règne animal et surtout pour ceux qui examinent les productions accidentelles. Beaucoup de noyaux possèdent plusieurs nucléoles ; donc on ne peut pas dire que le noyau soit toujours une masse développée autour d'un nucléole central. Il y a d'autres noyaux où l'on ne découvre aucune apparence de nucléole. — En second lieu, on trouve souvent plusieurs noyaux dans une seule cellule : ainsi s'écroule la théorie de la préexistence des noyaux, renversée d'ailleurs par cet autre fait qu'il y a des cellules entièrement privées de noyaux ; mais ces dernières cellules sont beaucoup moins communes que les autres. En outre, on trouve presque constamment, en dehors des cellules à noyaux, des noyaux libres disséminés dans le blastème ; certaines productions accidentelles sont môme exclusivement composées de ces noyaux libres. La théorie générale de la préexistence des cellules est donc aussi fausse que les autres. Enfin, s'il est démontré, par le mouvement brownien des granulations moléculaires intérieures, que certaines cellules sont creuses, il est impossible, dans la plupart des autres, de distinguer une paroi et un contenu, et quelquefois même on acquiert la certitude, par suite de l'action des réactifs chimiques, qu'il n'existe dans les cellules aucune cavité. En présence de ces effets si opposés, de ces phénomènes si contradictoires, on est bien obligé de reconnaître que les éléments globulaires désignés sous le nom de cellules sont divers par leur nature aussi bien que par leur origine et par leur destination ; ce sont tantôt des cellules à noyaux, tantôt des cellules sans noyaux ou des noyaux sans cellules ; ici, des cellules à noyaux multiples ; là, des noyaux à nucléoles multiples; puis nous trouvons des nucléoles plus grands que certains noyaux, des noyaux plus grands que certaines cellules; nous voyons un môme élément, le noyau, par exemple, parvenu à son entier accroissement, varier depusi^i^ jusqu'à ^ de millimètre de diamètre,
c'est-à-dire depuis 1 jusqu'à 5; ce qui établit entre les yo/uwes, qui sont proportionnels aux cubes des diamètres, des différences comprises entre 1 et 125. Les variations de volume des cellules sont tout aussi énormes; mais on peut, à la rigueur, dans certains cas, les considérer comme résultant de l'accroissement plus ou moins grand de la cellule, tandis que le noyau une fois formé ne s'accroît plus d'une manière notable, de telle sorte que les différences de volume qu'il présente sont réellement originelles. Mais quelque étendues que soient les limites de ces variations des éléments globulaires, elles ne donnent qu'une idée incomplète de la multiplicité des formes primitives de l'organisation, car, ainsi que je le prouverai tout k l'heure, certains tissus, normaux ou pathologiques, prennent directement naissance dans les blastèmes sans passer par l'état globulaire. Quel désenchantement ! La théorie cellulaire nous avait promis de ramener toute organisation k l'unité chimérique qu'ont rêvée de tout temps de prétendus philosophes. La monade organique était enfin trouvée : c'était la cellule k noyau. Eh bien! le premier coup d'œil que nous jetons sur cette cellule nous la montre multiple dans ses tormes, dans sa structure et dans ses origines. La monade fuit devant le microscope, et ceux qui la poursuivent encore sont obligés d'aller la chercher dans le blastème, c'est-k-dire dans la matière amorphe et inconnue qui précède les premières ébauches organiques !
Nous venons de saper la théorie cellulaire dans sa base, en démontrant que les cellules primitives ne peuvent pas être ramenées k l'unité. En voilk bien assez sur l'origine des cellules, parlons mamtenant de leur destination. , , , •
Dans certains tissus, normaux ou pathologiques, l état globulau-e est permanent et définitif; les cellules subissent diverses modifications mais elles conservent leur individualité, leur existence distinctè. Dans d'autres tissus, au contraire, l'état cellulaire n'est que transitoire et fait place k une organisation toute différente. Par quel mécanisme s'opère ce dernier changement? Les cellules primitives se transforment-elles par métamorphose, ou sont-elles simplement détruites et remplacées par des éléments nouveaux? Nous répondrons tout k l'heure k ces questions; mais voici d'abord la réponse
de la théorie cellulaire : o .• .
Toutes les parties organisées sont le résultat des transformations
des cellules primitives.
Celles-ci en s'allongeant, en se rétrécissant, en se plaçant bout à bout et en se soudant d'une manière régulière donnent naissanc^ k toutes les fibres normales ou pathologiques. Il y a des fibres de cel-
lules^ formées par l'évolution de la cellule proprement dite, et des fibres de noyaux, formées exclusivement aiui: dépens des noyaux, la paroi cellulaire ayant préalablement reçu une autre destination. D'autres fois les cellules,' s 'assemblant d'une façon plus singulière, f'confondent leurs parois deux à deux dans les points oii elles se . touchent, puis elles se mettent en communication réciproque par ciia déhiscencede leurs parois contiguës, et ainsi se forment les cavités intérieures du corps, les vaisseaux, les conduits excréteurs, etc.
Ou bien les cellules s'aplatissent jusqu'à ce que, par la rencontre de leurs parois opposées, chacune d'elles soit pour ainsi dire changée en écaille, puis elles se soudent bord à bord et produisent des membranes hyalines, comme la capsule du cristallin, la membrane de Demours, etc.
- En se laissant distendre outre mesure par des matières grasses, elles se changent en vésicules adipeuses.
En se laissant imprégner de sels calcaires, elles deviennent des corpuscules osseux.
Ou enfin en conservant plus ou moins leurs caractères de cellules distinctes, elles constituent l'épiderme, l'épithélium des muqueuses, des séreuses, des vaisseaux, les corpuscules des cartilages, les couches globulaires des membranes de l'œil, etc.
En un mot tous les éléments, tous les tissus, tous les organes sont dus à l'agencement ou aux transformations diverses des cellules primitives.
Il y a plus : dans le travail de l'accroissement, et dans le travail de recomposition organique qui caractérise le dernier temps de la nutrition, les éléments nouveaux qui se forment incessamment, sont le résultat de l'organisation d'un blastème interstitiel, exhalé par les vaisseaux, et cette organisation, comme celle du blastème embryonnaire, est constituée par la production et l'évolution des cel- ^îules à noyaux. Il y a donc, dans l'économie, à toutes les époques de la vie, formation continuelle d'éléments cellulaires. Les productions accidentelles et les hypertrophies sont dues à l'exagération ou à la déviation de ce travail naturel. Elles ont par conséquent une origine commune, puisqu'elles dépendent des excès ou des écarts de la force métabolique. Les cellules pathologiques ne sont que des cellules normales détournées de leur destination ; tantôt elles subissent une évolution qui les transforme en tissu conjonctif, en tissu fibreux, en tissu adipeux, cartilagineux, osseux, etc. D'autres fois comme dans le cancer, elles restent à l'état de cellules, et forment ^es masses qui ne présentent soit à l'œil nu, soit au microscope
aucune ressemblance avec les tissus normaux proprement dits; mais elles n'en sont pas moins homœomorphes pour cela; elles ont leurs analogues dans les périodes embryonnaires, et dans l'étal transitoire des tissus qui s'accroissent ou qui se nourrissent. C'est une forme passagère devenue permanente. Dans l'ensemble, c'est un excès de formation ; dans les détails, c'est un arrêt de développement.
Telle est la tbéorie cellulaire. Je passe k dessein sous silence les hypotbèses contradictoires dont on l'a surchargée, et les tiraillements intestins qui se sont produits parmi les unitaires. Bien peu l'admettent aujourd'hui dans toute sa pureté ; presque tous ont fait des concessions sur les points les plus excentriques, et ont admis des exceptions, celui-ci pour le tissu conjonctif, celui-là pour les membranes amorphes de l'œil, un autre pour la formation des vaisseaux et des cavités, un quatrième pour les phénomènes de la nutrition et de l'accroissement,— sans s'apercevoir qu'il suffit d'une seule exception pour anéantir un système basé sur l'unité. Je pourrais donc me dispenser de réfuter une doctrine dont les propres partisans ont abjuré le principe fondamental. Mais à côté de la théorie, il y a les faits, et le moment est venu de les examiner, en laissant de côté le développement des végétaux qui n'a aucun rapport avec notre sujet.
Il est parfaitement vrai que, dans la période initiale du développement de l'œuf, dans la période que j'appellerai préembryonnaire, parce qu'elle précède l'apparition de l'embryon, la matière du blastoderme est presque entièrement composée de cellules à noyaux, remarquables par leur uniformité et leur régularité {voy. fig. 3). 11 est parfaitement vrai encore que l'eiiibryon se dessine promptement au centre de ce blastoderme, et que tous ses jeunes organes, tous ses tissus naissants se forment dans un lieu exclusive-
^ ment occupé naguère par les cellules
. ^'^r''^ blastodermiques. Mais les éléments Fi2. 3. — Cellules blastodermiques ^ , * A.,,u^r.t île Hpc trans-
préembryonnaires del'œuf de poule, de l'embryon resultent-ils des trans
après 18 heures d'incubation. (130 formations morphologiques de ces diam.) cellules préexistantes dont l'unifor-
mité n'est pas contestable? Les unitaires l'ont cru, et c'est une de leurs plus graves erreurs. . ^
L'embryon le plus jeune qu'on puisse exammer est effectivement formé d'un amas de cellules; mais celles-ci sont beaucoup plus
petites et déjà beaucoup moins uniformes que les cellules blastodermiques, et elles contrastent d'une manière frappante avec ces dernières, qu'on retrouve encore en pleine prospérité dans le reste du blastoderme. Or, nous savons qu'une cellule peut s'accroître, et qu'elle peut se déformer, mais il n'est pas admissible qu'en quelques heures — car il ne faut pour cela que quelques heures dans l'œuf de la poule, — il n'est pas admissible, dis-je, qu'en quelques heures tout un champ de cellules subisse dans toutes ses parties une contraction universelle, ayant pour résultat de diminuer chaque cellule dans toutes ses dimensions, en faisant subir une diminution proportionnelle aux noyaux et aux nucléoles; une semblable transformation serait d'ailleurs contraire aux lois de la théorie cellulaire. Puis, lorsqu'on étudie des œufs plus avancés de quelques jours, on voit que la plupart des cellules blastodermiques préembryonnaires s'effacent et disparaissent par une sorte de dissolution, à mesure que les feuillets se séparent et que les membranes se développent. De tout cela il est permis de conclure que les cellules embryonnaires sont de formation nouvelle; qu'elles succèdent aux cellules préembryonnaires, qu'elles les remplacent, mais qu'elles n'en proviennent pas. Les cellules préembryonnaires ne prennent aucune part directe et personnelle à la formation des cellules embryonnaires. Elles disparaissent sans laisser de traces, comme on voit plus tard disparaître le jaune. Quel est leur rôle dans le développement de l'œuf? Cette question n'est qu'accessoire pour nous. Il est probable qu'elles font subir à la matière organique une élaboration préparatoire comparable à celle que la digestion fait subir aux matières alimentaires destinées à la nutrition. C'est dans la substance amorphe qui résulte de leur dissolution, que naissent les éléments de l'embryon proprement dit; mais on ne peut pas dire qu'elles aient jamais fait partie de l'organisme de l'animal; elles ont fait seulement partie de l'œuf comme le vitellus, l'albumen, les chalazes, le disque proligère, la vésicule germinative, etc., etc. Si j'insiste sur cette particularité, c'est parce que certaines productions accidentelles cancéreuses renferment des cellules dont on n'a pu trouver les analogues dans l'évolution embryonnaire, et qu'on a cependant considérées comme homœomorphes parce qu'on les a comparées aux grandes cellules blastodermiques. Je ne pense pas que ce rapprochement soit exact, mais quand môme il le serait, cela n'empêcherait pas les cellules cancéreuses d'être hé téromorphes, c'est-à-dire d'être différentes de celles qui prennent part à la formation des tissus naturels. Arrivons maintenant aux cellules embryonnaires qui sont beau-
coup plus petites, et nous allons voir, à l'uniformité précédente, succéder une diversité qui se prononcera de plus en plus, k mesure que la structure de l'embryon se compliquera par l'addition successive de nouveaux tissus et de nouveaux organes. La substance de l'embryon le plus jeune n'esljamais homogène; les éléments microscopiques, examinés dans les diverses régions, diffèrent de forme, de volume et souvent môme de nature, et, pour certains d'entre eux, le» différences sont tellement tranchées qu'on peut, à l'aspect de ces premières ébauches, deviner les tissus qui en seraient sortis plus tard si le développement eût continué à s'effectuer. Je ne pourrais démontrer cette proposition sans écrire tout un traité d'histogénie et d'embryogénie. Mais je ne puis me dispenser d'indiquer quelques particularités qui se rattachent directement à notre sujet. Or, s'il est vrai que beaucoup d'éléments embryonnaires primitifs revêtent la forme de cellules à noyaux, il est également vrai que d'autres tissus se développent sans le concours de cellules, au moyen de noyaux libres qui n'ont jamais passé et qui ne passeront jamais par l'état cellulaire. Quand môme il n'y aurait que cette seule diflérence, cela suffirait pour détruire tout ce qu'on a pu dire sur l'unité d'organisation. Mais, chose bien autrement grave, car elle donne le coup de mort à la théorie cellulaire, il y a des tissus qui se forment sans jamais passer ni par l'état cellulaire, ni par l'état nucléaire. De ce nombre sont les membranes anhistes de l'œil et la gangue solide au sein de laquelle sont logés les corpuscules de l'os et ceux des cartilages. Ces parties sont dues k la condensation d^ la matière amorphe du blastème; elles sont parfaitement vivantes, puisqu'elles peuvent devenir le siège d'altérations pathologiques (4). Toirtefois, xîomme clles ne sont composées ni de cellules, ni de noyaux, ni de fîbrés^et qu'on n'y découvre sous le microscope aucun élément anatômiqué, on a pu être tenté de leur contester le nom de parties organisées. '
Mais la même objection n'est pas applicable à certains tissus parfaitement caractérisés où l'on voit des fibres se produire directement et primitivement, sans avoir passé par l'état globulaire. Une partie du tissu conjonctif{2) de l'embryon se forme de la manière
(1) Pour les altérations pathologiques de la gangue des cartilages, voyez le mémoire de M P. Redfern, On Anormal Nufriiïon in Articulav Cartilages, dans Monthly Journal of Médical Science, Edinburgh, 1849, in-8. ' même sujet dans le Bull, de la Soc. anat, 1851, t. XXVI, p. 163- 76 et 180-187. Voyez aussi le compte-rendu de M. Leudet, p. 438-452 du même volume. Pour altérations de la capsule du cristallin, voyez mon Mémoire sur la cataracte capsuluire, dans le Bull, de la Soc. anat., t. XXVIII, 1853, p. 423.
(2) J'adopte l'expression moderne de tissu conjonctif, de préférence a cc.le
Fig. 4. — Formation du tissu conjonctif dans la substance interglobulaire.
suivante : c'est d'abord une masse de consistance assez molle, dans laquelle on distingue deux parties : 1° des globules, qui sont de nature nucléaire; 2° une substance interglobulaire, sorte de gangue solide, transparente et grenue, au sein de laquelle les noyaux sont dispersés A). Dans cette substance interglobulaire on voit, en certains points, paraître de petites lignes extrêmement fines; ce sont des fibres de tissu conjonctif qui se forment ainsi indépendamment des noyaux, soit par une simple fissuration de la substance interglobulaire, comme l'admettent M. Virchow et plusieurs autres auteurs allemands, soit par organisation directe du blastème en fibres, comme cela me paraît plus probable; ce détail, au surplus, est de peu d'importance. Les tissus fibreux accidentels qui se forment à l'état pathologique dans l'épaisseur des cartilages articulaires, et dont j'ai donné la description en 1851 dans les Bulletins de la Société anatomique, se développent par ce mécanisme, et je suis parfaitement convaincu que beaucoup de productions fibreuses ou fibrillaires, soit dans les tumeurs, soit dans les cicatrices, soit dans les fausses membranes et les adhérences des séreuses, arrivent directement de l'état amorphe à l'état fibrillaire, sans passer par l'état globulaire. Cela est de la dernière évidence pour quiconque se donne la peine d'étudier l'organisation des fausses membranes de la plèvre et du péritoine. Pour rattacher à la question des tumeurs les détails relatifs à ce premier mode de développement du tissu conjonctif, j'ajouterai que certaines tumeurs, voisines de celles que M. Hughes Bennett désigne sous le nom de fibro-nucléaires, revêtent dans toute leur étendue, comme état pathologique définitif, une structure tout à fait semblable à l'état normal transitoire qui est représenté sur la figure 4. J'en ai vu plusieurs exemples. :
Mais le tissu conjonctif ou fibreux, normal ou pathologique, se forme encore par un autre mécanisme, dont la connaissance est d'une haute importance pour les chirurgiens. Des globules parlicu-
fissu cellulaire qui est antérieure à la découverte des cellules microscopiques, et qui ne pourrait être conservée dans la langue actuelle sans donner lieu à des confusions incessantes.
liers se développent clans le blastème, puis ils s'allongent, se soudent bout à bout, et se transforment en fibres.
Ces éléments transitoires, intermédiaires entre l'état amorphe et l'état de fibres parfaites, ont été désignés par M. Lebert sous le nom iVéléments fibro-plastiques. Le premier degré est l'état nucléaire, caractérisé par des noyaux plutôt elliptiques que sphériques, avec un seul nucléole punctiforme {voy. fig. 5, a). Ces noyaux s'allongent
Fig. 5. - Formation du tissu conjonctif, par gg pj^cés bout à bout, ils ne
points qui se correspondent et donnent ainsi un tissu fibroïde dans lequel toutefois on reconnaît encore çà et là quelques fibres fibroplastiques distinctes. Enfin celles-ci s'effacent à leur tour et le tissu fibreux ou conjonctif est définitivement formé. Les diverses phases de l'évolution de ce tissu peuvent quelquefois s'observer sur le même embryon, dans les différentes parties du même organe. On peut les rencontrer aussi dans les productions accidentelles qui renferment du tissu conjonctif ou du tissu fibreux. Enfin, les éléments transitoires que nous venons de décrire deviennent définitifs dans certaines tumeurs qui en sont exclusivement composées, et que M. Lebert a désignées pour ce motif sous le nom de tumeurs fibro-plastiques.
On s'étonne peut-être de voir* que le tissu conjonctif et le tissu fibreux (qui ne sont qu'un même tissu plus ou moins condensé) puissent l'un et l'autre se développer suivant deux mécanismes entièrement différents : le premier, dans lequel le blastème s'organise immédiatement en fibres; le second, dans lequel la fibre ne se montre que comme le dernier résultat d'une évoUition compliquée. Cela est en désaccord non-seulement avec la théorie des unitaires, mais encore avec l'idée instinctive qu'on se fait de la simplicité des lois de la
bientôt (6) et enfin, terminés en pointe, comme des fuseaux, ils passent à l'état de corps fusiformes (c). Ceux-ci continuent à s'allonger et à se rétrécir, s'effilent à leurs extrémités, et revêtent la forme qu'on désigne sous le nom de fibres fibro-plastiques (d). Leur disposition régulière et serrée, leur parallélisme parfait, donnent déjà à l'ensemble de ces éléments une apparence presque fibreu-
cvolution des éléments filjro-plastiques.
tardent pas à se souder par les
matière. Gomment comprendre en effet que le môme résultat puisse être produit par des causes et des mécanismes différents ? Je reconnais qu'un pareil phénomène est difficile à concevoir, mais il n'est pas sans exemple dans la nature. Ne savons-nous pas que certains végétaux se reproduisent à la fois par des germes et par des boutures, et que certains animaux inférieurs peuvent se multiplier par ovulation, ou par germination? Je pourrais opposer également au phénomène de la gemmation par des parents, celui de la génération spontanée; mais ce phénomène est nié par beaucoup d'observateurs éminents ; il n'en est pas moins vrai que le premier être de chaque espèce, quoique semblable à ses descendants, est né autrement qu'eux, et n'a pas traversé les mômes phases embryonnaires. La nature nous enseigne, par conséquent, que l'identité des résultats organiques n'implique pas l'identité du travail d'organisation.
Ce n'est pas un fait à expliquer; c'est un fait à admettre, parce qu'il est évident. Qui osera dire, après cela, que ce qui est possible pour un organisme tout entier, ne soit pas possible polir les parties qui le composent? Cessons donc de nous étonner que les fibres du tissu conjonctif ou du tissu fibreux puissent se former de deux manières différentes. L'histoire du travail d'ossification aurait dû déjà nous habituer à cette idée, car le tissu osseux peut se former de quatre manières très-distinctes : 1° Par ossification directe du tissu conjonctif sans aucune intervention d'éléments cartilagineux. 2° Par l'intervention d'eïeww^smr^iYo^meMa: très-passagers, qui ne revêtent pas la forme de tissu cartilagineux. C'est l'ossification par envahissement. 3° Par l'ossification d'une masse préexistante de tissu cartilagineux. C'est l'ossification par substitution. 4° Par une sorte de végétation de la masse cartilagineuse épiphysaire, qui passe successivement de l'état de tissu cartilagineux à l'état de tissu chondroïde, puis à l'état de tissu spongoïde, avant d'arriver à l'état osseux. C'est ce que j'ai décrit sous le nom d'ossification par évolution. Qu'on ramène, si l'on veut, à l'unité les trois derniers modes d'ossification où des éléments cartilagineux précèdent directement ou indirectement les éléments osseux, et il restera encore deux espèces bien différentes d'ossification, caractérisées respectivement par l'intervention ou par la non-intervention des éléments transitoires du cartilage.
Enfin, dans le phénomène de la nutrition des tissus adultes, la plupart des parties du corps se reforment molécule à molécule, sans qu'on puisse, soit à l'œil nu, soit au microscope, saisir dans cet incessant travail d'organisation les périodes transitoires qu'on observe dans le développement embryonnaire. Les noyaux et les cellules
sont étrangers à la nutrition cl h l'accroissement du tissu élastique, du tissu des cordons nerveux, du tissu fibreux, du tissu musculaire, et môme à l'hypertrophie si fréquente de ces deux derniers tissus. Si l'on a dit le contraire, ce n'est pas pour l'avoir observé, mais parce qu'il fallait l'admettre sous peine de renoncer au dogme de l'unité et à la théorie cellulaire.
Nous avons dû repousser énergiquement cette théorie trompeuse, mais nous ne méconnaîtrons pas les services qu'elle a rendus à la science, en provoquant d'immenses recherches et en soutenant le courage des micrographes dans l'étude fatigante, minutieuse et interminable, qu'ils avaient entreprise. Elle a été comme le mirage qui rend l'espérance au voyageur égaré dans les sables, et de môme que les alchimistes, en poursuivant le grand œuvre, ont créé la chimie, de môme les micrographes^ en cherchant l'unité, ont créé l'histologie. Ne soyons donc pas trop sévères envers la théorie cellulaire, sans elle peut-ôtre l'histologie ne serait pas encore devenue une science. Aujourd'hui, le rôve s'est évanoui, mais il reste une riche moisson de faits.
g 2. — Thiéorie du développement continu (théorie de M. Virchow.)
Après les quelques années d'enivrement qui avaient suivi la promulgation de la théorie histogénique de Schleiden, Schwann et Muller, on commençait à ouvrir les yeux, et, en présence des observations sans nombre qui établissaient non-seulement au point de vue de l'histologie, mais encore au point de vue de l'histogénie pure, la diversité primordiale des éléments organiques, la théorie cellulaire s'écroulait de toutes parts, lorsque M. Virchow entreprit de restaurer la doctrine unitaire en fusionnant une idée de M. Remak avec une idée de M. Reichert.
M. Virchow a beaucoup de talent. Il manie avec habileté une langue qu'il sait à volonté rendre claire ou obscure, suivant les exigences de l'idée qu'il expose. Travailleur passionné, doué d'une imagination pleine de ressources, il excelle à trouver des rapports nouveaux, à forcer les rapprochements entre^Tis par ses prédécesseurs, à remanier, par d'ingénieuses interprétations, les faits qu'on pourrait lui opposer, à éclairer l'inconnu par l'inconnu, et à simplifier toutes choses par des généralisations transcendantes. Puis il a la foi, qui décuple les forces d'un homme, et qui rayonne autour de lui, sur tous ceux qui l'approchent. Il croit à l'unité d'organisation, à l'unité absolue; c'est pour lui un dogme, un principe d'ordre
supérieur qui renferme la solution de tous les problèmes, et c'est merveille de voir avec quelle fécondité d'invention il découvre entre les choses les plus dissemblables des points de similitude, avec quelle force d'induction il en conclutque ces choses sont analogues, avec quelle puissance d'abstraction il transforme cette analogie en identité.
Il serait injuste de lui opposer aujourd'hui les opinions contradictoires qu'il a pu émettre à l'époque où sa théorie était encore en voie d'enfantement. Il n'est donné à personne d'arriver subitement à la conception d'un idéal, de se soustraire tout à coup à l'influence du milieu ambiant; le novateur le plus intrépide a des ressouvenirs > involontaires qui, pendant quelque temps du moins, viennent s'im- -* poser à son esprit et rompre l'harmonie de ses méditations. Mais cette période d'hésitation' est passée maintenant pour M. Virchow. Sa théorie est complète ; son monument est achevé.
J'ai eu plusieurs fois l'occasion, dans mes publications précédentes, de mentionner et même de discuter le point fondamental de sa doctrine: mais je n'avais pas cru devoir exposer méthodiquement cette doctrine, dont les éléments, épars dans divers écrits de l'auteur, n'avaient pas encore été coordonnés par lui avec une précision suffisante. Il y avait d'ailleurs des idées qui me paraissaient si... hardies, que je craignais d'avoir mal compris le sens de certains » passages. Aujourd'hui, ayant sous les yeux la traduction française de \?L Pathologie cellulaire de W.y\vchoyN, deux fois revue par V auteur {\), ■ j'ai dû me rendre à l'évidence et me réconcilier avec mon maître d'allemand. Ce qui me semblait obscur n'est pas devenu plus clair, et ce qui m'étonnait continue à m'é tonner, encore, mais je suis rassuré du moins sur l'exactitude de l'interprétation littéràle; et,>> s'il arrivait que je n'eusse pas toujours parfaitement compris la pensée de M. Virchow, ce serait de ma part une 'erreur tout à fait involontaire.
M. Remak, en 1852, étudiant le mode de formation des cellules par génération endogène, avait cru reconnaître que toute cellule naissait dans une cellule mère, que les cellules blastodermiques ellesmêmes, dites cellules primaires, résultaient de la segmentation du vitellus, que cette segmentation était due à la division de l'ovule en cellules, et que l'ovule enfin n'était qu'une cellule mère développée
(1) Rudolf Wrchov,-/ Ccllular Pathologie in ihrer Begrûndung auf physiologische unrl pnthologische Gewebelehre. Berlin, 1869, in-8, trail. franç. par l'anl Picard, Paris, 1801, in-8 {la Pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique et pathologique des tissus).
dans une cellule ovai iquc. M. Remak ajoutait, en terminant son mémoire, que, selon toute probabilité, la loi du développement endogène, aux dépens de cellules préexistantes, régissait aussi la formation des néoplasmes. « Je hasarde, disait-il, la conjeclure que les tissus pathologiques ne se forment pas plus que les tissus normaux dans un blastème extracelluhiire, mais qu'ils sont les descendants ou les produits [Abkômmlinge oder Frzeugnisse) des tissus normaux ( I ). » Cette doctrine de M. Remak pouvait se résumer en une formule ainsi conçue : Omnis cellula in cellulâ.
M. Virchow adopta la théorie précédente; toutefois, admettant, outre la génération endogène, la génération scissipare, bien connue avant lui, et la génération par bourgeonnement (génération surculaire de Henle), il modifia la formule en disant : Omnis cellula è cellulâ.
Normale ou pathologique, la cellule se comporte comme un individu. Elle naît d'une cellule préexistante, comme un animal naît de ses parents. De même que tout être descend en droite ligne d'un être primordial perpétué par la génération, de même toute cellule descend de mère en fille, par une généalogie ininterrompue, de l'une de celles qui existaient déjà au sixième jour de la création. « 11 n'y a pas de création nouvelle; elle n'existe pas plus pour les organismes complets que pour les éléments particuliers (2). » M. Virchow avait déjà dit ailleurs : «De môme que la physiologie, l'histogénie pathologique doit combattre la théorie de la génération spontanée; il n'y a pas de principes divers pour le développement des tissus normaux et morbides (3). »
Je ne suis ici que simple narrateur. Je n'ai pas à examiner le problème des générations spontanées. Il y a encore des esprits difficiles qui, mettant de côté la question de sentiment, attendent, avant de se prononcer, qu'on ait trouvé le germe d'un grand nombre d'êtres dont l'origine est jusqu'ici tout à fait inconnue. Il y en a d'autres qui, se reportant aux époques successives où d'innombrables espèces animales ou végétales naissaient ou disparaissaient au gré des conditions changeantes de la planète, se demandent par quel ve(o de la destinée la matière organique aurait été privée depuis hier des pro-
(1 ) H. Remak, Ueber extmcellulare Entstehung thierischer Zellen, und ûber Vermehrung derselbendurch T/ieilung, ians Mùller's ^/-c/jîi;, Berlin, 1852,in-8,p. 47-57.
(2) Pathol. cellulaire, p. 23.
(3) Lettre au rédacteur de la Gazette hebdomadaire, dans le numéro de ce journal du 16 février 1865, t. II, p. 125. M. Virchow n'a pas la primeur de ce raisonnement par analogie; M. Remak avait dit, à la page 49 de son mémoire sus-mentionné : « Le développement extracellulaire des cellules animales me parait tout aussi invraisemblable que la génération équivoque des organismes. »
priétés plastiques dont elle a joui pendant des millions d'années; pour ceux-là la génération spontanée, loin d'être, comme quelqu'un l'a dit, un scandale physiologique, est en harmonie parfaite avec les lois qui ont, depuis l'origine des êtres, présidé au développement de la vie sur le globe ; certaine dans le passé, elle est probable dans le présent, et elle le sera jusqu'à ce que tous les phénomènes qu'on lui attribue aient été rattachés par des preuves directes et sans réplique à un mode de génération qui lui a évidemment succédé, et qui ne fait que conserver ce qu'elle a produit.
Quoi qu'il en soit, cette question est encore en litige, et l'histoire de la physiologie dans ces dernières années montre suffisamment qu'elle n'est pas de celles qu'on peut trancher par une simple affirmation. Mais admettons que M. Virchow ait eu pour se prononcer des raisons décisives. Admettons que son raisonnement par analogie, au heu de reposer sur une base encore douteuse, repose sur un principe tout à fait certain. Il n'y a pas de génération spontanée pour les individus. Qu'est-ce à dire? Une cellule est-elle un individu? M. Virchow le pense. « Chaque animal, dit-il, représente une somme d'unités vitales qui portent chacune les caractères complets de la vie. Ce n'est pas dans un point limité d'une organisation supérieure, dans le cerveau de l'homme, par exemple, que l'on peut trouver le caractère de l'unité de la vie ; on le trouve bien plutôt dans l'arrangement régulier, constant, de l'élément distinct {sic). On voit donc que l'organisme élevé, que l'individu, résulte toujours d'une espèce d'organisation sociale, de la réunion de plusieurs éléments mis en commun : c'est une masse d'existences individuelles dépendantes les unes des autres, mais cette dépendance est d'une nature telle que chaque élément a son activité propre, et même lorsque d'autres parties impriment à l'élément une impulsion, une excitation quelconque, la fonction n'en émane pas moins de l'élément lui-môme, et ne lui en est pas moins personnelle (1). »
Ailleurs, étudiant le rôle respectif de la cellule et du noyau, il s'exprime ainsi : « Le noyau (2) sert peu à la fonction, à l'action spécifique de l'élément ; il contribue beaucoup plus au maintien et à la multiplication des éléments vivants (3). La fonction spécifique, qu'on pourrait, en se plaçant à un point de vue plus restreint, désigner sous le nom de fonction animale, se manifeste d'une manière très-
(1) Pathologie cellulaire^ p. 12.
(2) Pathologie cellulaire, p. 9.
(3) M. Virchow se plaint toutefois, p. 5, qu'on a « exagéré l'action du noyau dans le développement de l'élément cellulaire. »
nette dans les cellules musculaire, nerveuse, glandulaire; leurs propriétés de conlracLion, de sensation, de sécrétion, semblent n'avoir aucun rapport direct avec le noyau; mais ce dernier maintient l'existence .d'un élément qui reste intact au milieu delà fonction (i), qui ne se détruit pas et conserve son autonomie. <n
En lisant ces passages, je me suis souvenu, malgré moi, de la vieille doctrine du macrocosme et du microcosme, si hardiment émise par Hohenheim, dit Paracelse, et si ingénieusement développée par ses successeurs. Le macrocosme, c'était l'univers ; les astres étaient des êtres raisonnables, avec leurs amours et leurs haines, leurs vices et leurs vertus. Le microcosme, c'était l'ensemble des êtres partiels qui composaient un être macrocosmique. L'homme, type du microcosme, était l'image fidèle, la représentation en petit de l'organisation du macrocosme. Le globe terrestre avait, comme le corps humain, ses solides et ses liquides, son cœur qui était l'océan, ses pulsations qui étaient les marées, sa circulation par les fleuves et les courants marins, son squelette de rochers, ses chairs de terre, sa chevelure de forêts, et sa veine cave, qui était le grand tunnel central, percé de l'un à l'autre pôle par l'imagination de Kircher (2) ; il avait même ses maladies, car l'éclair était un éblouissement, et le tremblement de terre une attaque d'épilepsie; et les êtres du microcosme étaient les unités vitales de la terre, comme la terre et les astres étaient les unités vitales du macrocosme ; et Paracelse en concluait que tout était vivant dans l'univers, qu'il n'y avait pas de matière morte, qu'il ne pouvait pas y avoir de génération spontanée et que toute chose provenait d'une semence préexistante (3). On voit que l'homme était dans le macrocosme, ce qu'est aujourd'hui dans le microcosme la cellule élémentaire, et si les disciples de Paracelse avaient connu les éléments histologiques, on les aurait vus passer de la cellule à l'animal, comme ils passaient de l'animal à la planète, de la planète à l'univers. Merveilleuse conception métaphysique oii toute chose a son paradigme (4) dans une chose plus grande, et son
(1) Wous avons relaté ce membre de phrase en consultant Verrata de l'édilicn française, p. 29.
(2) Voyez surtout Sachs de Lewenheimb, Oceanus macro-microcosmiciis, seu dissertado epistolica de analogo motu aquarum ex et ad oceamm^ sanguinis ex et ad cor. Breslau, l6G4, in-8.
(3) En fait, Paracelse croyait, et croyait plus que de raison, à la génération spontanée ; mais en théorie, il admettait que les cires nés ainsi avaient pour mère la matière organique et pour père le soleil ou la lune.
(4) Le paradigme de Paracelse est le modèle, l'idéal, d'après lequel toutes choses ont été créée»; c'est l'archétype de l'unité universelle.
THÉORIE DU DÉVELOPPEMENT CONTIîsU. 63
r image dans une chose plus petite, où un seul principe, une seule loi régit tout ce qui existe, depuis l'atome impalpable jusqu'à l'insondable nébuleuse ! Mai^-la science n'est pas la métaphysique. Elle demande autre chose que des impressions ou des aspirations ; il lui faut des preuves, et les choses indémontrables ne rentrent pas dans son domaine. Une imagination poétique peut trouver quelque analogie entre le mode d'existence d'un être vivant et celui d'une planète, comme lui formée de matière, offrant comme lui une structure déterminée, ayant comme lui ses évolutions et ses âges. Une autre I rêverie peut révéler d'autres analogies entre le mode d'existence de I cet être et celui des éléments anatomiques qui le composent, et qui, comme lui, ont leur croissance et leur déclin. Mais il n'en résulte pas qu'une planète soit un être, ni qu'une cellule soit un être. 11 n'en résulte pas que le mode d'existence d'un astre, ou celui d'un élément histologique, soit pareil à celui d'un mdividu, que ces trois modes d'existence, ou seulement deux d'entre eux, soient régis par les mômes principes, et lorsque M. Virchow, partant de ce principe qu'il n'y . a pas, de génération spontanée pour les individus, en conclut qu'il n'y en a pas davantage pour les cellules, il me rappelle Paracelse qui, par une induction semblable, allait chercher dans l'étude des astres une preuve transcendante contre cette même génération spontanée.
Reprenons maintenant l'exposé de la théorie de M. Wirchow et voyons comment cet auteur s'y est pris pour concilier avec les faits pathologiques le principe de M. Remak que toute cellule vient d'une cellule.
Tout en reconnaissant que les cellules peuvent se multiplier par prolifération (le mot est de M. Virchow, mais la chose avait été indiquée et décrite par ses prédécesseurs), les partisans de la théorie cellulaire admettaient que la plupart des cellules se formaient par l'organisation d'un blastème. Ce blastème n'avait de nouveau que le non^; c'était le suc nourricier des anciens, c'était la lymphe plastique, la lymphe coagulable, admise par tout le monde depuis Hunter ; c'était toute substance organisable apportée par les vaisseaux et déposée par exsudation dans les tissus ou à leur surface. Schwann et Muller, en s'etforçant de démontrer que tout blastème qui s'organise passe d'abord par l'état cellulaire, avaient cru ramener à l'unité tous les phénomènes de plasticité normale ou pathologique. Il restait, toutefois, aux anti-unitaires la ressource de dire que les cellules qui naissent dans le blastème présentent, suivant les tissus et suivant les maladies, des formes et des dimensions très-variables, que les
résultats de leur évolution ultérieure sont plus variables encore, que ces différences, manifestées dès l'origine, aggravées plus tard, dépendent de la différence des conditions au milieu desquelles se forment les cellules, qu'en d'autres termes la diversité des propriétés des cellules prouve la diversité des propriétés du blastème, c'est-à-dire la multiplicité des blastèmes. Cette objection capitale contre le système des unitaires sera amplement développée plus loin. Elle est pressante ; mais M. Virchow a tranché la difficulté en niant l'existence même des blastèmes.
Ce n'est évidemment qu'un jeu de mots, car il n'a jamais commis l'absurdité, que quelques lecteurs superficiels lui prêtent aujourd'hui, de prétendre que l'accroissement normal, la nutrition, l'hypertrophie, l'organisation et le développement des productions accidentelles puissent s'effectuer aux dépens des tissus préexistants, sans l'arrivée et le concours d'une substance nouvelle. Un os pèse aujourd'hui 100 grammes; plus tard il pèsera 500 grammes; il aura donc gagné 400 grammes de matière pondérable qui, n'ayant pu s'engendrer de rien, aura nécessairement été apportée par la circulation. Ce que M. Virchow a nié, ce n'est donc pas l'existence de la matière du blastème, mais la théorie de l'évolution du blastème^ à laquelle il a substitué la théorie de la prolifération des éléments organisés. Suivant lui, les éléments nouveaux ne naissent jamais de toutes pièces dans une substance amorphe ; ils sont engendrés, proliférés par des cellules normales préexistantes. Il conteste à la substance du blastème les propriétés actives qu'on lui accorde généralement; il transporte cette activité dans les cellules déjà formées, qui sont autant {( d'unités vitales portant chacune en elle-même les caractères complets de la vie, » mais la matière même du blastème est aussi indispensable à cette théorie qu'à celle qu'elle a la prétention de remplacer, et quoique l'auteur combatte sans cesse (par un autre jeu de mots) ce qu'il appelle la théorie de l'exsudation, il n'en est pas moins évident que la substance organisable ou, si l'on veut, assimilable, à l'aide de laquelle ses cellules se nourrissent et se multiplient, est apportée par le sang, qu'elle ne peut se fixer quelque part qu'en sortant des vaisseaux, qu'elle ne peut en sortir que par exsudation.
Il faut avouer aussi que c'est un peu la faute de M. Virchow si on lui a prêté, relativement au blastème et à l'exsudation, des opinions contraires au plus simple bon sens. Nulle part il n'a donné les explications qu'on vient de lire. Il n'a écrit le mot blastème, le mot exsudation que pour réfuter ce qu'en ont dit ses prédécesseurs ; il ne s'en
est pas servi dans l'exposé de ses propres idées; il ne s'est pas préoccupé de la matière première, de la substance amorphe qui sert d'aliment à ses cellules et sans laquelle elles ne pourraient ni croître ni ( se reproduire. Ne parlant pas du blastème, ne le désignant môme pas par une périphrase, il a pu croire qu'il en avait fini avec des difficultés qu'il n'avait seulement pas abordées. Il s'agit pourtant de se prononcer sur la question de savoir si des tumeurs dont la composition chimique est très-ditférente, un lipôme, un chondrôme, un ostéôme, peuvent se former aux dépens des mômes sels, des mêmes principes immédiats ? Poser ainsi la question, n'est-ce pas la résoudre ? Il y a tel point de l'économie qui ne renferme à l'état normal ni graisse, ni cartilage, ni os, et oii peuvent pourtant naître et croître, suivant les cas, des productions accidentelles de tissu adipeux, de tissu car- I tilagineux, de tissu osseux. Les matériaux respectifs aux dépens desquels ces tissus pathologiques se forment et se nourrissent, ou, si l'on veut éviter cette longue périphrase, leurs blastèmes doivent renfermer l'un des substances grasses, l'autre de la chondrine, le troisième des sels calcaires. Ils sont donc différents les uns des autres, I comme ils le sont du blastème normal du tissu où la production accij dentelle a pris naissance. On voit qu'en dernière analyse la théorie de M. Virchow n'échappe pas à l'objection qui saperait dans sa base le système unitaire de Schwann et de Muller, quand môme tout ce que ces auteurs ont dit de l'évolution ultérieure des cellules et de leur rôle universel dans le développement de toute chose organisée serait parfaitement démontré. Toutefois, il faut reconnaître qu'en éliminant les blastèmes, M. Virchow a rendu cette objection moins directe, moins saisissante, qu'il s'est placé dans une position où elle ne peut l'atteindre que par ricochet.
L Mais il reste exposé à toutes les autres objections auxquelles la théorie cellulaire donne prise, car il n'y a en réalité qu'un seul point f de différence entre sa théorie et celle de M. Schwann. Celui-ci pensait que le noyau se formait autour du nucléole, la cellule autour du f noyau ; M. Virchow fait naître autrement la cellule ; mais à partir du moment où la cellule existe, les deux théories ne diffèrent plus que par des détails accessoires. Par exemple, M. Schwann avait démontré d'une certaine manière l'identité delà cellule animale et de la cellule végétale. M. Virchow, trouvant cette démonstration défectueuse, en a donné une autre qu'il croit meilleure, bien qu'elle soit subtile dans le fond et obscure dans la forme. Mais ce qui n'est pas obscur, c'est la conclusion. « C'est en partant de ce principe, dit-il (1), c'est en
(I) Loc. cit., p. 7.
dépouillant la cellule de tout ce qui lui est ajouté par un développement ultérieur que l'on obtient un élément simple, partout conforme, toujours analogue, qui se retrouve dans les organismes vivants avec une constance remarquable. Cette constance nous permet précisément d'affirmer de la manière la plus positive que la cellule est bien cet élément caractérisant tout ce qui a vie, sans la préexistence duquel aucune forme vivante ne peut exister et auquel sont liées la marche et la conservation de la vie. C'est seulement depuis que l'idée de la cellule a été aussi nettement limitée (et malgré les reproches d'obstination et de pédantisme qui m'ont été faits (1), je me flatte d'avoir toujours défendu cette opinion), c'est depuis lors, dis-je, que l'on est arrivé à une forme simple, que nous retrouvons partout, et qui, malgré quelques différences de volume et de forme extérieure, est toujours la môme dans ses composants essentiels. »
La théorie de M. Virchow, dite du développement continu, n'est donc en fait que la théorie cellulaire, avec ceci de plus qu'elle ne laisse pas môme la ressource d'invoquer la multiplicité des blastèmes et qu'elle affirme, par conséquent, d'une manière encore plus absolue le dogme de l'unité. Dès lors, toute notre argumentation contre la théorie cellulaire s'applique à plus forte raison à la théorie du développement continu (voyez plus haut pages 52 à 58). Je me bornerai à rappeler ici qu'il y a des éléments anatomiques qui se forment directement dans le blastème, aux dépens de ce blastème, sans avoir jamais passé par l'état de cellules, et que ce phénomène, facile à constater dans beaucoup de cas très-divers, est tout particulièrement évident lorsqu'il se forme du tissu conjonctif ou fibreux, soit dans les fausses membranes des séreuses, soit dans la gangue des cartilages. M. RôUiker n'a pas été peu embarrassé lorsqu'il a voulu interpréter ces faits : « Si l'on doit regarder comme un fait certain, dit-il, que le tissu conjonctif physiologique se fait par des cellules, il n'est pas dit pour cela qu'une substance tout à fait analogue au tissu conjonctif, sous le rapport chimique et morphologique, ne puisse ôtre produite aussi d'une manière différente. Nous savons que la substance
(1) C'est uniquement pour ne pas tronquer la citation que j'ai reproduit cette parentiièse car j'ignore où, quand et comment M. Virchow a été en butte aux reproches dont il parle. Il m'est au contraire resté de mes lectures cette impression que M Virchow est un chef d'école heureux s'il en fut jamais, en ce sens qu'il a ete bien plus souvent encensé que critiqué; il faut bien qu'il en ait été ainsi, et que l'oninion publique exprimée par la presse lui ait toujours paru favorable pour qu il se soit cru autorisé à dire. p. 67 : « Jusqu'à présent, et ceci vient victorieusement a mon aide, /m- tovjovrs eu raison dans toutes les discussions sur la bénignité ou la malignité des tumeurs. »
fondamentale des cartilages, lorsqu'elle se convertit en fibres, devient très-semblable au tissu conjonctif; que les exsudations fibrineuses peuvent se transformer en une substance fibrillaire qu'il est difficile, peut-être impossible de distinguer du véritable tissu conjonctif (1). » Le tour de phrase est heureux. Il se forme souvent, sans l'intervention des cellules, des éléments fibrillaires qui composent un tissu qu'on ne peut pas distinguer du tissu conjonctif; mais qui sait? Il y a peut-être quelque différence entre ce tissu conjonctif, né sans cellules, et le tissu conjonctif qui a obéi à la théorie cellulaire? Eh bien, soit, réalisons d'un trait de plume l'espérance de M. Rôlliker; accordons que la chimie et la microscopie nous trompent ; faisons deux tissus différents de ces tissus identiques ; admettons que le second soit seul légitime, qu'il ait seul droit au nom de tissu conjonctif. Enrésultera-t-il que l'autre, le faux tissu conjonctif, ne soit pas un tissu? On peut lui ôter son nom, il lui reste toujours ses fibres, et celles-ci, nées dans une substance amorphe, sans cellules, sans noyaux, sans nucléoles, sans germes d'aucune sorte, prouvent à la fois qu'il y a une génération spontanée pour les éléments anatomiques et que la cellule n'est pas l'élément générateur de tous les tissus.
Le seul unitaire qui ait compris toute la gravité de cet argument est M. Reichert. Les grands dangers inspirent les grands sacrifices, et pour sauver un principe on peut bien déshériter un tissu, surtout ■quand ce tissu s'appelle le tissu conjonctif, et quand, d'ailleurs, on a soi-même sur la substance conjonctive des idées particulières (qui seront exposées plus loin). M. Reichert a donc tout simplement déclaré qu'il n'y avait ni fibres ni fibrilles dans le tissu conjonctif. Voilà un homme logique, qui comprend les nécessités d'une situation et qui ne craint pas de les attaquer en face en prenant le taureau par les cornes. Si M. Virchow, qui a incorporé dans son système la théorie de la substance conjonctive de M. Reichert, avait osé aller jusqu'au bout et nier, lui aussi, les fibres et les fibrilles du tissu conjonctif, il eût été presque impossible d'entrer dans une citadelle si bien défendue. Mais sa foi en l'unité, — toute chose a ses limites, ■— n'a pu aller jusqu'à lui faire méconnaître l'existence de ces éléments, leur nature fibrillaire , leur origine non cellulaire. Il a donc, de ses propres mains, introduit dans la place le cheval de bois si fatal à Ilion.
Déjà, en 1851, dans ses deux mémoires sur l'Identité des corpuscules des os, des cartilages et du tissu conjonctif, et sur la Structure
(I) Kôlliker. Éléments d'histologie humai?ie, traduction française par MM. Béclard et Sée, deux fois revue par l'auteur. Paris, i85fi, grand in-8, p. 85.
du tissu de substance conjonctive (1), M. Virchow avait établi que les fibres du tissu conjonctii" proviennent de la division fibrillaire de la substance intercellulaire d'abord muqueuse et gélatineuse ; il a reproduit cette opinion dans sa lettre du 7 février 1855, adressée au rédacteur de la Gazette hebdomadaire (2). Enfin il l'a maintenue dans sa Pathologie cellulaire, et on doit lui en savoir gré, car il eût pu aisément la passer sous silence. Il est vrai qu'il a évité de la mettre en évidence, mais il n'était pas obligé de le faire, nul n'étant tenu de se suicider. Voici les deux passages qui s'y rapportent. L'auteur vient d'examiner les opinions contradictoires de MM. Schwann, Henle et Reichert sur la formation du tissu conjonctif. « Contre Schwann, dit-il, j'ai fait voir que la division des cellules en fibrilles ne s'effectue pas; ce que nous représente le tissu conjonctif répond à Vancienne substance intermédiaire uniforme (3). » Et un peu plus loin : « Dans la plupart des cas, la substance intercellulaire forme la plus grande partie du tissu conjonctif (4). » Or, Xd. substance intermédiaire uniforme, la substance intercellulaire, c'est la matière non encore organisée qui, à la fois, unit et sépare les cellules embryonnaires. C'est sous un autre nom ce qu'on appelle le blastème. Blastème ou non, cette matière amorphe forme des fibres qui ne procèdent pas de cellules et qui naissent par un mécanisme tout spécial représenté plus haut sur notre figure 4 (voyez page 55). Ce fait d'observation est supérieur à tous les raisonnements, à toutes les hypothèses histogéniques. J'ignore si M. Yirchow a trouvé le moyen de le concilier avec son système, mais cette conciliation me paraît bien difficile.
Au surplus, il ne faut désespérer de rien, car M. Virchow a fait une chose non moins difficile en appliquant à la pathologie sa théorie du développement continu. Il s'agissait de prouver que toute cellule cancéreuse, fibro-plastique, tuberculeuse, purulente ou autre, procède directement, ou par une série non interrompue de générations, de l'une des cellules normales de l'organisme.
Pour que toutes les productions accidentelles puissent être rapportées à l'évolution et à la multiplication de germes cellulaires préexistants, il faut de toute nécessité que ces germes existent normalement partout où peuvent naître des éléments pathologiques. Or, si
(11 Yerhandlmgen der Physikalisch-Medicinischen Gesellschafi in Wûrtzburg, Ld. II. s. iSO, 314. Erlangen, 185?, in-8 (séances des 15 mars et novembre 1851).
(2) Gazette hebdomadaire, 16 février 1855, t. II, p. 125.
(3) Pathologie cellulaire, p. 38.
(4) Idem, p. 38-39.
l'on excepte les poils, les ongles et quelques organules de fort minime importance, toutes les parties du corps, tous les tissus, tous les organes, peuvent devenir le siège de productions anormales organisées. 11 faut donc supposer en premier lieu qu'il y a partout des cellules ou des germes de cellules non-seulement chez l'embryon, mais encore chez l'adulte. Il faut supposer, en outre, qu'il y a un élément cellulaire commun à tous les tissus où peut se former une même espèce de production accidentelle.
Si l'on ne faisait pas cette dernière supposition, il serait tout à fait impossible d'expliquer par la théorie du développement continu la formation de certaines tumeurs qui naissent dans les organes les plus divers et qui présentent, quel que soit leur siège, une structure identique. On conçoit que sous l'influence d'un trouble de nutrition, une cellule a puisse proliférer des cellules pathologiques construites sur un type tout à fait différent de celui de leur mère. Mais ce qu'on conçoit difficilement, c'est qu'une cellule b, entièrement différente de la cellule a, engendrant comme elle une lignée monstrueuse, puisse procréer des cellules pathologiques construites identiquement sur le môme type que les cellules pathologiques nées de la cellule a.
Il y a certainement moins de difiérence morphologique entre un singe et un homme qu'entre une cellule hépatique et un corpuscule osseux. Si l'on apprenait qu'une femme et une femelle de singe ont donné le jour à deux petits monstres qui ne présentent aucun des caractères de leurs espèces respectives, on serait déjà surpris; mais si l'on apprenait que ces deux petits monstres sont absolument semblables entre eux, comme deux frères jumeaux, on serait bien plus surpris encore. L'identité des deux espèces de cellules pathologiques issues des cellules a et b sous l'influence d'une maladie serait tout aussi embarrassante que celle des deux monstres en question.
Il faut donc supposer, je le répète, qu'il y a un élément cellulaire commun à tous les tissus où peuvent se former des éléments pathologiques de môme espèce.
Et comme tous les tissus vasculaires peuvent donner naissance à des cellules de pus, à des cellules cancéreuses, à des cellules fibroplastiques, etc., il faut qu'il y ait dans l'économie un élément germinatif à peu près universel, répandu dans les muscles, dans les viscères, dans les os, dans la peau, dans les nerfs, etc.
M. Virchow a parfaitement compris cette nécessité, et c'est alors qu'il a ingénieusement combiné l'idée du développement continu empruntée à M, Remak, avec l'hypothèse de M. Reichert sur la substance conjonctive.
On voudra bien m'cxcuser d'exposer en abrégé cette hypothèse. Elle joue un si grand rôle dans la doctrine des tumeurs qui fleurit aujourd'hui en Allemagne, que je ne puis me dispenser d'en parler, et elle est si peu connue en France, que je suis obligé, pour être compris, d'en donner au moins une esquisse.
Certains tissus, comme l'épiderme, se composent exclusivement de cellules simplement juxtaposées. D'autres tissus, comme le cartilage, renferment, outre les cellules qui les caractérisent, une substance intercellulaire qui à la fois sépare et unit les cellules, qui les cimente, et qui, dans le cas particulier du cartilage, porte le nom de gangue ou de substance fondamentale du cartilage.
La substance intercellulaire, qui, dans le cartilage et dans plusieurs autres tissus, a pour fonction de relier entre eux les éléments cellulaires ou d'origine cellulaire, est désignée aujourd'hui en Allemagne sous le nom de substance conjonctive (Bindesubstanz), et d'après cela les tissus qui renferment cette substance s'appellent les tissus de substance conjonctive [Gewebe der Bindesubstanz).
Il ne faut pas confondre les mots tissu conjonctif et tissu de substance conjonctive. Le tissu conjonctif proprement dit, l'ancien tissu cellulaire de Bichat, n'est qu'un des tissus très-divers qui forment le groupe des tissus de substance conjonctive. Le tissu cartilagineux, le tissu osseux, le tissu élastique, le tissu muqueux ou gélatineux de l'embryon, le tissu du corps vitré, sont rangés aussi parmi les tissus de substance conjonctive. On voit que la substance conjonctive présente tous les degrés de consistance, depuis la gelée presque liquide du corps vitré, jusqu'à la dure gangue des os.
Le caractère général de cette substance est d'être une sorte de ciment amorphe, une substance de soutien, sans organisation véritable, sans cellules bien entendu, mais aussi sans fibres; de telle sorte que le tissu conjonctif proprement dit, dans lequel on n'aperçoit que des fibres et des éléments cellulaires ou d'origine cellulaire dont nous parlerons tout à l'heure, ne peut trouver place dans le groupe auquel il a donné son nom qu'à la faveur d'une interprétation tout à fait transcendante.
M. Schwann avait dit que toutes les fibres du tissu conjonctif résultaient uniformément de la fissuration des cellules du blastème, préalablement allongées et amincies; chaque cellule se résolvait ainsi d'abord en un pinceau, puis en un faisceau de fibrilles. Mais M. Henle découvrit que le tissu conjonctif renferme deux espèces de fibres : les unes, incomparablement plus nombreuses, sont solubles dans l'acide acétique; les autres résistent à l'action de cet acide,
et offrent d'ailleurs une disposition particulière. M. Henle, donnant à celles-là le nom de fibres de cellules, donna à celles-ci le nom de fibres de noyaux. Il pensait que, tandis que la substance même des cellules du blastème se résolvait en fibres soluTiles dans l'acide acétique, les noyaux subissaient une évolution particulière et toute différente, s'allongeaient et se soudaient bout à bout pour donner les fibres de noyaux. Il y avait donc deux éléments dans le tissu conjonctif, fibrillaires l'un et l'autre, et provenant tous deux . des noyaux ou cellules du blastème. Jusqu'alors on n'y connaissait pas autre chose.
M. Reichert, qui en 1845 constitua pour la première fois le groupe des tissus de substance conjonctive, se trouva donc tout d'abord en présence d'une exception des plus embarrassantes. Il était clair, en effet, que le tissu conjonctif devait être le prototype des tissus de substance conjonctive; et il se trouvait par malheur que la substance intercellulaire de ce tissu conjonctif, sa substance fondamentale, qu'il fallait assimiler à la gangue du cartilage, qu'il fallait ranger parmi les substances amorphes, se composait exclusivement de fibres parfaitement caractérisées, innombrables, formant des faisceaux, des écheveaux, des lacis entre-croisés que tout le monde sait reconnaître après une seule leçon de microscopie.
M. Reichert ne recula pas pour si peu ; et j'ai dit plus haut qu'il nia résolûment. . . l'existence des fibres du tissu conjonctif. Ces fibres qu'on croyait voir n'étaient que des apparences ; c'étaient des stries de hasard, produites pendant la préparation par le plissement de la substance conjonctive amorphe et homogène. M. Rôlliker (1) a cru devoir réfuter cette opinion, qui a fait quelques ravages en Allemagne. Quant à moi, je ne réfute pas, j'expose.
L'unité, ou si l'on veut, la fraternité du tissu conjonctif (cellulaire de Bichat) et des autres tissus de substance conjonctive une fois établie par l'analogie transcendante qu'on vient de voir, il ne restait plus qu'une petite difficulté : en privant le tissu conjonctif de ses fibres propres par une opération mentale, on avait bien réussi à y trouver une substance conjonctive amorphe qu'on pouvait dès lors comparer à la gangue amorphe des autres tissus de substance conjonctive; mais la substance conjonctive amorphe n'est que la moitié d'un tissu de substance conjonctive ; l'autre moitié, ce sont les cellules ou les éléments d'origine cellulaire que cimente et conjoint la substance conjonctive. Il ne suffisait donc pas d'avoir trouvé dans le
(1) Kolliker, Éléments d'histologie humaine, trad. franç. par Béclard et Sée, Paris, 185G, gr. in-8,p. 82.
tissu conjonclif Véquivalent de la gangue du cartilage; il fallait y trouver mainlcnanl Véquivalent des cellules du cartilage.
Il y avait bien les fibres de noyau, déjà nommées, décrites par M. Henle ; mais d'une part ces fibres n'étaient pas constantes, elles ne se trouvaient que dans certaines régions ; il y avait des masses de tissu conjonctif oii l'on n'en voyait aucune trace ; puis ces fibres, suivant M. Henle, venaient de noyaux, non de cellules. C'était des cellules qu'il fallait. L'édifice de M. Reichert était donc sans équilibre. Mais il fut consolidé, en 1851, par MM. Virchow et Donders. Ces deux habiles micrographes annoncèrent presque en môme temps que les fibres dites de noyau du tissu conjonctif provenaient de cellules embryonnaires complètes, et non de simples noyaux; qu'en outre on trouvait souvent dans le tissu conjonctif de l'adulte des cellules fusiformes ou étoilées, c'est-à-dire présentant deux ou plusieurs prolongement filiformes. Ces corpuscules du tissu conjonctif (Bindgewebekôrperchen), existant pendant toute la vie, furent considérés comme les équivalents des cellules du cartilage, des corpuscules osseux, et généralement des éléments cellulaires de tous les tissus de substance conjonctive. M. Virchow put donc intituler son mémoire : De l'identité des corpuscules de Vos, du cartilage et du tissu conjonctif, etc. (1). Il y avait bien quelques légers points de dissidence entre M. Reichert et lui, mais c'étaient des détails accessoires, et en réalité M. Virchow ne faisait que se ranger sous la bannière de M. Reichert. Il l'a d'ailleurs reconnu depuis lors, dans sa dernière publication. « Actuellement, dit-il, nous partageons l'idée émise par Reichert, et nous considérons le corps humain comme composé d'une masse plus ou moins continue de tissus appartenant à la substance conjonctive, au milieu desquels on trouve en certains points des tissus différents comme les muscles et les nerfs. D'après mes recherches, c'est au sein de cette charpente plus ou moins continue que se développe la néoplasie, d'après les lois qui régissent le développement de l'embryon (2). »
Cette substance conjonctive se retrouve partout, soit sous la forme de tissu conjonctif, soit sous la forme d'un de ses équivalents. Les éléments corpusculaires qu'elle renferme existent donc dans tous les organes où des productions accidentelles peuvent se développer. Ces éléments s'appellent tantôt corpuscules de tissu conjonclif, tantôt
(1) Virchow. Bie Jdentitât von Knochen, Knorpel- und Bindgewebekôrperchen, sowie ûber Schleimgewebe , dans Verhandl. der physic. medicin. Gesellschaft in Wilrzburg, 1852, bd. 11, s. 150.
(2) Pathologie cellulaire, p. 335.
corpuscules de cartilage, tantôt corpuscules osseux ; il faut même avouer qu'ils ne se ressemblent guère; toutefois ils sont déclarés identiques par M. Virchow. Et c'est à cet élément presque universel, unique sous ses diverses fermes, que M. Virchow attribue la formation des productions accidentelles (d).
C'est ainsi que cet auteur ingénieux a complété son système du développement continu. Il n'a pu réussir toutefois à ramener à une origine unique toutes les néoplasies (c'est le nom qu'il donne aux néoplasmes) ; car le tissu conjonctif, malgré son ubiquité, n'existe que dans l'épaisseur des tissus; les surfaces tégumentaires sont tapissées d'une couche de cellules épithéliales qui n'ont aucune analogie avec les corpuscules du tissu conjonctif, et la nature épithéliale des cellules qui constituent les cors, les durillons, les cornes, la gaîne des verrues et des végétations et les épithéliômes, est tellement évidente, qu'il est absolument nécessaire de considérer ces cellules comme des dérivés de l'épithélium, et absolument impossible de les considérer comme des dérivés du tissu conjonctif. M. Virchow a donc été conduit à attribuer une double origine aux productions accidentelles : celles qui naissent dans l'épaisseur des tissus procèdent des cellules du tissu conjonctif qui est le tissu germinatif par excellence du corps humain; celles qui naissent sur les surfaces tégumentaires procèdent des cellules de l'épithélium (2). Voici donc que, par la force même des choses, l'unité cherchée aboutit à une dualité inattendue.
A part ce léger détail, le système se maintient assez bien en équilibre lorsqu'on ne considère que les tumeurs solides comme les cancers, les lipômes, les chondrômes, etc., d'une part, et d'une autre part les productions déjà nommées des membranes tégumentaires. Car ces dernières productions renferment des éléments épithéliaux entièrement différents de ceux qu'on trouve dans les tumeurs plus profondes. Différence d'origine, différence de nature, cela est tout simple.
Mais il y a un élément pathologique organisé qui est parfaitement semblable à lui-môme, et qui peut naître indistinctement soit à la surface du derme, soit dans l'épaisseur des organes : c'est le pus. Les globules purulents d'une phlyctène, d'une pustule reposant sur un derme non ulcéré, sont exactement semblables à ceux d'un abcès profond. Les premiers pourtant sont fils des cellules épithéliales, tandis que les autres sont fils des cellules du tissu conjonctif. M. Vir-
(I) Viiycz surtout p. 3-34.
( 1) Voyez surtout, p. 334 et 371.
chow, obligé d'assigner une double origine à un môme produit, a décrit successivement ce qu'il appelle les deux modes de formation du pus (p. 374-381), el comme il fallait pourtant trouver entre ces deux choses identiques au moins un caractère commun, il a exprimé comme il suit la nature du pus : « le pus n'est pas un liquide dissolvant, c'est une substance dissoute, c'est-à-dire un tissu transformé (l). Une partie devient molle, elle se dissout en suppurant; mais ce n'est pas le pus qui cause ce ramollissement ; au contraire, le pus en est le résultat, il est produit par la prolifération du tissu » (p. 375). L'idée que le pus n'est pas un liquide dissolvant ne figure pas seulement dans ce passage à titre d'antithèse, car l'auteur y revient à plusieurs reprises, ce qui n'était vraiment pas nécessaire, la question étant jugée depuis longtemps. Pourtant, page 374, parlant de la suppuration des os, il dit : « Le pus est pour nous un tissu jeune, qui, par suite du développement rapide de ses cellules, finit peu à peu par dissoudre la substance intercellulaire la plus solide (1). » Si cette rédaction paraît en contradiction avec la précédente, ce n'est qu'un détail tout à fait secondaire; il suffira que l'auteur, dans une prochaine édition, ajoute ou retranche quelques mots pour rétablir l'harmonie. Mais la contradiction de fait qui existe entre la double origine des globules purulents et leur uniformité riie semble difficile à concilier avec les idées unitaires (2).
(1) Ce passage est en italique dans le texte.
(2) A propos de pus et de contradiction, M. Virchow nous permettra de répondre à un reproche tout gratuit qu'il a adressé aux microcraphes de l'Ouest. Le point de notre horizon où le soleil se lève étant dirigé vers TAllemagne, les observateurs de l'École de Paris doivent se croire compris dans cette désignation, si même ce n'est pas exclusivement à eux qu'elle s'adresse. M. Virchow, ayant bien voulu reconnaître p. 51 que « les défenseurs de la doctrine des éléments spécifiques vivent encore, » ne s'étonnera pas qu'avant de mourir ils aient lu la page 52 de son dernier ouvrage. 11 n'a fallu rien moins que l'inflexible témoignage de la géographie pour que les raicrographes occidentaux se soient reconnus dans cette page, où on les met en contradiction avec eux-mêmes en leur prêtant une opinion qu'ils ont toujours combattue, savoir que le tubercule est « un produit brut » et que le pus n'est pas « un produit spécifique. » M. Virchow trouve qu'ils n'ont pas été « logiques avec euxmêmes, attendu qu'il n'y a pas plus de raison pour admettre la spécificité du cancer que pour accorder la spécificité du pus. » En premier lieu, je ne vois pas ce que vient faire ici la logique. Le pus, le tubercule et le cancer sont trois choses diflférentes. Ceux qui trouvent que le cancer est hétéromorphe (ou spécifique), c'est-à-dire que ses cellules sont sui generis, ne sont nullement tenus de trouver que le pus et le tubercule soient hétéromorphes aussi. Il n'y a entre ces trois produits aucune solidarité, à moins qu'on n'admette comme certains histosophes orientaux que le cancer soit du pus progressif et le tubercule du pus régressif. En second lieu, je me demande comment M. Virchow a pu s'imaginer que nous avions commis cette prétendue in-
En résumé :
1» Toute production organique normale ou pathologique procède de cellules;
2° Toute cellule provient d'une autre cellule par voie de prolifération, aucune substance amorphe n'ayant la propriété de s'organiser : omnis cellula è cellulà;
3° Chez l'adulte comme chez l'embryon, il y a dans tous les tissus des cellules ou des germes de cellules qui à l'état normal président à l'accroissement et à la nutrition des tissus, et qui à l'état pathologique engendrent par prolifération les éléments de toutes les productions accidentelles;
4° Le tissu conjonctif (ou ses équivalents), étant répandu dans toutes les parties du corps, est l'élément germinatif par excellence. Le tissu conjonctif proprement dit, en quelque point qu'on le considère, renferme toujours un certain nombre de corpuscules, dernier vestige des cellules embryonnaires, et ces corpuscules sont l'élément générateur de la plupart des productions accidentelles ;
5° Toutefois certaines productions accidentelles proviennent de la prolifération des cellules épithéliales;
6° Il n'y a pas d'éléments hétéromorphes, puisque tous les éléments pathologiques descendent en droite ligne des cellules normales. Quelque dissemblables qu'ils puissent être, quelque hétéromorphes qu'ils puissent paraître, ils ne sont jamais spécifiques, étant tous issus des cellules embryonnaires, et étant par conséquent tous de môme espèce.
Telle est la doctrine de M. Virchow; j'y ai insisté trop longtemps peut-être, mais les idées sur lesquelles elle repose sont si différentes de celles qui ont cours en France, que quelques mots d'exposition n'eussent pas suffi pour les rendre intelligibles, et j'ai cru devoir répondre au vœu de plusieurs personnes qui, ayant lu sans succès la Pathologie cellulaire, m'ont prié de leur faire comprendre l'enchaînement des opinions de l'auteur. J'ai essayé de le faire pour ce qui concerne l'origine des productions accidentelles ; j'ai dû passer sous silence la plupart des applications d'un système qui embrasse la pathologie tout entière; mais si je ne me suis pas trompé moi-môme (je n'ose pas en répondre), j'en ai dit assez pour que ceux qui m'au-
conséquence, et comment un homme aussi savant que lui peut ignorer que M. Lebert et toute l'école de Paris admettent la spécificité des globules de pus. Celle des corpuscules de tubercules a été mise en doute depuis quelques années par quelques personnes, mais la grande majorité continue, à tort ou à raison, à considérer ces corpuscules comme des éléments organisés et hétéromorphes, c'est-à-dire spécifiques.
ront lu puissent ensuite saisir sans difficulté la pensée de M. Virchow en relisant son ouvrage.
Quoique je n'aie pu me dispenser de faire en passant quelques réflexions critiques, je me suis bien gardé et je me garderai bien d'entreprendre la réfutation d'un système aussi vaste et aussi compliqué. Je laisserai donc en repos la théorie des tissus de substance conjonctive; je ne chercherai pas si le tissu osseux, le tissu cartilagineux et le tissu conjonctif peuvent être ramenés à l'identité; je ne m'arrêterai pas davantage à prouver que les corpuscules du tissu conjonctif ne font pas partie essentielle de ce tissu, où on en trouve tantôt beaucoup, tantôt peu, tantôt pas du tout (1). De tout cela, le lecteur jugera à sa guise, et je me contenterai, pour ma part, de faire deux remarques :
En premier lieu, toutes les théories et toutes les hypothèses histologiques, si habilement rassemblées par M. Virchow, ont pour but de montrer qu'il n'y a pas contradiction entre le principe omnis cellula e cellulâ et la formation des éléments pathologiques. Cette contradiction serait absolue et flagrante, s'il n'y avait pas partout des cellules ou des germes de cellules. M. Virchow croit avoir établi l'ubiquité de ces germes. Supposons qu'il y ait réussi : qu'en résulterait-il? Une seule chose, savoir : que l'origine qu'il assigne sans exception à toutes les productions accidentelles ne serait pas anatomiqiiement impossible. Mais pour prouver qu'une chose existe, il ne suffit pas de démontrer qu'elle n'est pas impossible. Celui qui affirmerait, a dit Nicole, que les grains de sable de la mer sont en nombre impair dirait une chose possible, il aurait môme une chance sur deux d'avoir raison, mais il ne trouverait personne pour le croire. Certes, le fait annoncé par M. Virchow est loin d'être aussi indémontrable que celui dont parle Nicole, mais si M. Virchow croit l'avoir démontré en disant qu'il n'est pas impossible et en ajoutant par hypothèse que toute cellule doit venir d'une cellule, il reste en dehors de la science positive.
(i) M. Kôlliker, dont la bienveillance pour M. Virchow est bien connue, considère comme rare la persistance des noyaux des cellules formatrices dans le tissu conjonctif adulte. En parlant du développement de ce tissu, il décrit d'abord la formation des fibrilles qui proviennent, suivant lui, des transformations des cellules formatrices, et il ajoute : « Dans cette métamorphose, les noyaux des cellules disparai-fsent généralement ou du moins ne se transforment jamais en fibres de noyaux dans les cas 7'ares où ils persistent, comme cela se voit quelquefois, dans le tissu conjoncti f aréolaire. » {Yi.ô\\\\çx, Éléments d'histologie humaine, imAnc.\\on îr. Paris, 1850. in-8, p. 84.) Ainsi l'existence des corpuscules du tissu conjonctif, loin d'être constante, est un fait rare; elle ne s'observe que dans le tissu conjonctif aréb/aiVe, et seulement quelquefois.
En second lieu, je ferai remarquer que la théorie de M. Virchow est loin, bien loin, d'avoir en pathologie la portée qu'il lui attribue. C'est une théorie étrangère à nos classifications et à nos études nosologiques, comme la théorie cellulaire est étrangère à la classification des tissus adultes, comme les théories de Lamarck et de Darwin sur l'origine, le développement et la transmutation des espèces sont étrangères à la classification des animaux. L'homme cesserait-il d'être distinct du singe, le singe du chien, le mammifère du reptile, le vertébré de l'invertébré, si l'on démontrait par impossible que tous ces êtres ont eu au commencement des temps une commune origine? Et le muscle cesserait-il d'être distinct de l'os, du nerf, de la glande, du tissu conjonctif, etc., si l'unité primordiale de tous ces tissus normaux était prouvée sans réplique ? M. Virchow peut donc disserter tout à son aise sur les germes des éléments pathologiques, le cancer n'en sera pas moins différent du pus, le fibrôme du chondrôme, l'épithéliôme du tubercule, etc. Et si toutes ces productions accidentelles, dont les éléments sont parfaitement distincts les uns des autres, sont dues à la prolifération pathologique d'un môme élément cellulaire, il faut de toute nécessité que cet élément normal ait été le siège de maladies différentes, pour que sa postérité morbide ait eu des destinées si diverses. Autre est la maladie qui, d'un corpuscule du tissu conjonctif, fait naître des cellules de cartilage, autre celle qui en fait naître des cellules de pus ou des cellules de cancer. M. Virchow n'y a pas songé lorsqu'il s'est imaginé que sa théorie histogénique ^tait de nature à effacer ou seulement à atténuer les distinctions établies par l'anatomie pathologique; elle les aggrave, au contraire, car elle ne laisse même pas la ressource de supposer que certaines tumeurs diverses par leur structure, comme les épithéliômes, les fibroïdes et les cancers, puissent être sous la dépendance d'une même maladie, c'est-à-dire d'une même cause, dont les effets varieraient suivant la nature des tissus ou des organes affectés.
C'est donc un phénomène bien remarquable que l'empressement avec lequel les adversaires des classifications modernes sont allés emprunter des arguments au système unitaire de M. Virchow. Lorsqu'on leur dit que l'antique classe des cancers renferme des tumeurs très-diverses, caractérisées par des éléments microscopiques parfaitement distincts, ils répondent que cette distinction est illusoire, attendu que M. Virchow, grand maître en micrographie, a démontré, au contraire, de par le microscope, l'identité de toutes ces tumeurs. Eh ! il a démontré bien autre chose. Il ne s'est pas borné à proclamer
l'unité du cancer, de l'épithéllôme et du fibroïde; il a de la môme manière, ni plus ni moins, en vertu des mômes théories, au nom du môme principe, établi la môme parenté entre toutes les productions accidentelles, depuis le lipôme jusqu'au tubercule, depuis le pus jusqu'au cancer! Faute de connaître sa doctrine, faute de savoir où gît l'unité qu'il proclame, faute de savoir que celte unité est purement histogénique et nullement histologique, que c'est une unité transcendante comme celle de l'os, du muscle et du nerf, on lui a fait dire qu'il n'y avait pas de différence de forme entre les éléments cancéreux, ies éléments épithéliaux et les éléments fibro-plastiques, et on a invoqué son autorité dans une question particulière d'anatomie pathologique et de chirurgie, sans regarder au delà de cette question, sans étudier le chemin où l'on s'engageait, sans voir qu'il aboutissait à un abîme de confusion universelle. C'est pour mettre les chirurgiens en garde contre ce paradoxe, que j'ai cru devoir expliquer ici le sens et la portée du système de M. Virchow, laissant à chacun le soin de l'apprécier à sa guise, et rappelant seulement que le point essentiel de l'étude des éléments pathologiques n'est pas de savoir d'où ils viennent, mais ce qu'ils sont.
§ 3. — Éléments pathologiques homœomorphes et hétéromorphes.
Les lois qui régissent l'organisation de la matière sont générales; toute substance organisable, quelle qu'en soit l'origine, leur obéit, et ce qui varie ce ne sont pas ces lois, mais les conditions au milieu desquelles elles agissent. Nous pouvons donc nous attendre à retrouver, dans les productions anormales, des phénomènes analogues à ceux qui se passent dans le développement considéré à l'état physiologique.
On a vu que les conditions du développement normal sont déjà trop complexes, chez les animaux supérieurs, pour qu'on puisse rattacher l'évolution et la nutrition de tous les tissus à une loi unique, régissant un élément primordial, unique aussi. Or, les conditions du développement pathologique sont bien plus complexes encore. Aux lois générales et multiples de l'organisation viennent se joindre ici des influences particulières, plus multiples encore, qui varient suivant la nature des tissus malades, suivant celle des causes morbiflques, locales ou générales, et suivant l'idiosyncrasie de l'individu.
Tandis que, d'une part, l'action des lois normales tend à donner à la matière plastique une organisation semblable à celle que cette
ÉLÉMENTS HOMŒOMORPHES ET HÉTÉROMORPHES. 79
matière devrait revêtir à l'état normal dans le même lieu, d'une autre part, les influences pathologiques tendent avec plus ou moins d'énergie à donner une autre direction à l'organisation des éléments j nouveaux.
' C'est de l'action de cette double série d'influences que découle, comme une sorte de résultante, la constitution des productions accidentelles. Suivant que l'une ou l'autre l'emporte, les éléments qui
I s'organisent se rapprochent plus ou moins, s'écartent plus ou moins
1 de la forme des éléments normaux.
IDans l'ordre décroissant de leur similitude avec les formations régulières, les éléments des productions accidentelles peuvent se diviser en plusieurs groupes :
Il en est qui sont tout à fait identiques avec l'un des éléments normaux, et qui, développés en un point où cet élément existe légitime- 1 ment, sont dus à une simple exagération de la nutrition locale, sans
déviation proprement dite.
1 II en est d'autres qui sont encore identiques avec l'un des éléments normaux, ou qui du moins n'en diffèrent par aucun caractère appréciable, mais qui, développés en un point où cet élément ne devrait pas exister, révèlent l'existence d'un trouble nutritif plus grave que le précédent.
D'autres fois la déviation est plus profonde ; l'élément pathologique n'est absolument identique avec aucun des éléments normaux, 1 mais il est semblable à l'un d'eux ; il s'en rapproche par des carac- I tères trop évidents pour qu'on puisse les méconnaître.
D'autres fois enfin, et c'est ici, au point de vue morphologique, le plus grave de tous les écarts, les éléments pathologiques de la production accidentelle ne ressemblent à aucun élément normal en particulier.
Dans les trois premiers cas, les éléments pathologiques sont dits homœomorphes, ce qui veut dire forme semé/aô/e, semblable à celle d'un élément normal.
Dans le dernier cas, ces éléments, possédant des formes, des caractères anatomiques qu'on ne retrouve ni dans les tissus sains de l'adulte, ni dans ceux de l'embryon, sont dits héféromorpkes, ce qui veut dire forme différente.
Les productions homœomorphes sont désignées anatomiquement d'après le nom de l'élément auquel leurs éléments ressemblent. Les éléments hétéromorphes ne pouvant donner lieu à de pareils rapprochements, sont désignés d'après les noms respectifs que portaient déjà avant le microscope les productions accidentelles qui les renferment.
Dans le premier cas, la tumeur emprunte son nom à son élément fondamental. Dans le second cas, c'est au contraire l'élément qui emprunte son nom à la production accidentelle.
Ainsi les cellules du cancer ont reçu le nom de cellules cancéreuses; celles du pus, le nom de globules purulents, G.i\c?> é\^mQ,D.is des tubercules ont été nommés corpuscules tuberculeux. Il y a sans doute dans quelques tumeurs spéciales d'autres éléments pathologiques, dont les formes s'écartent assez des formes normales pour qu'on puisse les considérer comme hétéromorphes. De ce nombre sont probablement les corps oviformes qui se rencontrent dans certaines tumeurs pseudadéniques. Mais le cancer, le tubercule et le pus sont les seules productions accidentelles générales dont l'élément fondamental soit manifestement hétéromorphe. Les productions homœomorphes sont beaucoup plus nombreuses, car la plupart des éléments normaux ont leurs analogues dans le tissu des néoplasmes.
Il est impossible de ne pas être frappé tout d'abord de l'importance d'une distinction qui paraît établirdeux groupes aussi tranchés dans la nombreuse classe des productions accidentelles. Avant de connaître l'existence des éléments microscopiques, on avait accepté une autre distinction analogue, mais non pareille, entre les tumeurs homologues dont le tissu ressemble à un tissu normal, et les tumeurs kétérologues, dont le tissu est sans analogue dans l'économie. Ce n'est pas ici le lieu de chercher en quoi ces deux bases de classification se ressemblent, en quoi elles diffèrent; j'y reviendrai dans le chapitre suivant. Mais je crois devoir rappeler que Laënnec et ceux qui, après lui, ont classé les tumeurs d'après leur homologie ou leur hétérologie, ont admis, comme une chose toute naturelle, que la production d'un tissu homologue était l'indice d'un trouble moins grave que celle d'un tissu hétérologue, qu'elle supposait une perturbation moins profonde des phénomènes nutritifs, qu'elle dépendait d'une cause moins fâcheuse.
Appliquant aux éléments anatomiques cette idée déjà classique, M. Lebert a établi entre l'homœoraorphisme et l'hétéromorphisme un parallèle semblable à celui que Laënnec avait établi entre l'homologie et l'hétérologie. Ce n'est donc pas lui, mais ses prédécesseurs qu'il faut louer ou blâmer d'avoir émis un principe dont il n'a pas été le promoteur.
Ce principe est vrai d'une manière générale, soit qu'on l'applique aux tissus, comme l'a fait Laënnec, soit qu'on l'applique aux éléments, comme l'a fait M. Lebert ; la suite de cet ouvrage le démontrera, je l'espère. Mais ce principe n'est pas absolu, parce que la
ÉLÉMENTS IIOMŒOMORPHES ET HÉTÉROMORPHES. 81
Structure d'une production accidentelle n'est pas l'expression pure et simple d'une action unique, comme le serait, par exemple, la propriété spécifique d'un blastème particulier, parce qu'elle résulte de la combinaison de plusieurs influences locales ou générales, normales ou pathologiques.
On peut néanmoins le formuler en disant que, toutes choses égales d'ailleurs, l'intensité du trouble nutritif qui donne lieu à une production accidentelle est d'autant plus grande et révèle un état d'autant plus fâcheux, que la structure de cette production accidentelle s'écarte davantage de celle des parties qui composent un organisme normal.
Nous ne parlons ici qu'au point de vue anatomique. Au point de vue clinique, que nous examinerons ultérieurement, d'autres conditions très-diverses viennent compliquer l'étude du pronostic Néanmoms, telle est l'importance du fait énoncé dans la formule précédente, qu'on trouve encore une relation assez générale entre la gravité des tumeurs et la situation qu'on peut leur assigner dans la série anatomique.
Le mot série suppose l'existence d'une succession ininterrompue de formes très-rapprochées les unes des autres, conduisant, par des gradations ou des dégradations insensibles, du type le plus voisin de état normal au type qui en est le plus éloigné. Mais il semble que 1 a série soit mterrompue là où l'homœomorphisme fait place à l'hé- ' téromorphisme. Il était naturel de le croire, M. Lebert l'a pensé et ' je 1 ai longtemps admis moi-môme. Or, tandis que l'histologie patho- ( logique paraissait creuser une sorte d'abîme entre les tumeurs . homœomorphes et les tumeurs hétéromorphes, l'observation clinique 1 au contraire, montrait que cet abîme n'existe pas ou plutôt qu'entré es productions homœomorphes et les productions hétéromorph s la différence pathologique est beaucoup moindre que la différence I anatomique. uiucicuct
On a donc été conduit à se demander si celle-ci était aussi eranrie que paraissaient l'indiquer les mots homœo et hétéromorphf o„ a ul^tZtl'^''' '"'T ""^•""■""^ la gradatrnqSndf, . deux dées fôut ^Vr""'!"' '""^ l"^^"»" expriment
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Je ne parle pas seulement ici des sectateurs de la théorie cellulaire qu. bien évidemment n'ont jamais pu songer à admettre Stenc;
d'un seul élément hétéromorphe, je parle aussi de plusieurs observateurs qui ne subissent pas la pression de cette théorie et dont le témoignage, par conséquent, ne saurait être suspect de partialité.
Désirant, si c'était possible, rattacher k des formations homœomorphes les éléments des tumeurs réputées hétéromorphcs , ces observateurs se sont proposé de découvrir dans l'organisme normal, soit avant, soit après la naissance, les éléments, transitoires ou définitifs, qui ressemblent le plus ou, si l'on veut, qui différent le moins de tel ou tel élément hétéromorphe. C'est ainsi, par exemple, que l'un a cru trouver le type des cellules cancéreuses dans les médullocelles ou cellules de la moelle des os, l'autre dans les cellules épithéliales presque globuleuses de certaines glandes ou de la muqueuse de l'uretère et du bassinet, un troisième dans les cellules du cartilage embryonnaire, un quatrième dans les cellules blastodermiques des premières heures, celles que j'ai appelées les cellules pré-embryonnaires (voyez plus haut, page 52). J'ai déjà exposé l'opinion particulière de M. Virchow, qui fait naître presque toutes les cellules pathologiques, cancéreuses ou autres, des corpuscules du tissu conionctif Or il suffit d'énumérer ces hypothèses contradictoires el d'ajouter qu'elles émanent, les unes et les autres, de micrographes très-habiles, pour iure comprendre toute l'incertitude de ce genre de recherches, et toute la différence qui existe entre cet homœomornhisme par interprétation et l'homœomorphisme ^^v observation qui frappe l'œil le moins exercé. Est-ce que les cellules de l'épithéliôme, du chondrôme, est-ce que les fibres du fibrome, est-ce que les culsde-sac glandulaires- de l'adénôme ont donné Heu à de pareilles divergences? Ici, l'analogie est évidente, incontestable, ellesimpos. à tous les esprits parce qu'elle s'impose d'abord à tous es yeux. La au contraire, elle est problématique, elle passe par 1 esprit avant.
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de l'hétéromorphisme, nous serons autorisé à diviser les élément des productions accidentelles en deux catégories : ceux qui son tiïs-homœomorphes, c'est-à-dire très-semblables à des é^men^ normaux, et ceux qui sont beaucoup moins homœomorphes qu n'onTavec les éléments normaux qu'une ressemblance éloignée et Zl^Te La Question réduite à ces termes n'est plus qu une dis- ' In de motsTlL renonce à l'opposition des adjectifs homœo- ZrZ ei h" roLr^he, il faudra les remplacer par d'autres adjec- ZtXlnLs degrés -gaux de similitude, comme « par exemple, les mots homousios et homotoustos, de théolo.ique
ÉLÉMENTS HOMŒOMORPHES ET HÉTÉROMORPIIES. 83
mémoire. Mais à. quoi bon ces subtilités? Le mot hétéromorphe est l'expression exacte d'un fait parfaitement simple; il a pu servir de point de départ à une théorie contestable sans être inséparable de cette théorie. Il veut dire forme différente, rien de plus. Il ne signifie pas différence essentielle, nature opposée, contradiction absolue; il n'implique pas l'idée d'un monde à part, soustrait aux lois ordinaires. Il ne désigne que la forme et non l'essence; il laisse môme toute liberté à celui qui cherche à saisir quelque analogie entre cette forme et d'autres formes plus régulières, car une différence, une dissemblance n'exclut pas l'existence de certains caractères communs.
Je continuerai donc à me servir de l'épithète ^hétéromorphe sans préjuger en rien de l'origine des éléments que désigne ce mot; si j'y renonçais, si je disais, par exemple, que les éléments du cancer sont homœomorphes, je serais tenu de dire catégoriquement à quels éléments normaux ils ressemblent ou ils sont censés ressembler, je serais obligé d'opter entre l'une des cinq ou six hypothèses qui ont été faites jusqu'ici, à moins de faire à mon tour une nouvelle hypothèse, et je ne me sens aucun goût pour ce choix hasardé.
Je dois expliquer maintenant quelle est à mes yeux la portée de la distinction des éléments homœomorphes et des éléments hétéromorphes. Qu'on veuille bien se souvenir de ce que j'ai dit plus haut relativement à la dégradation sériairc des éléments pathologiques et à la gravité croissante de l'écart de nutrition qui leur donne naissance. Un blastème anormal ou, si l'on veut, une substance organisable est exhalée en un point de l'économie sous l'influence d'une cause morbide plus ou moins énergique. Des éléments nouveaux vont se former dans ce blastème ; ils différeront d'autant plus de ceux qui se forment ordinairement dans le même lieu, que la nutrition sera plus gravement troublée, et cette différence croissante rendra de moins en moins évidente la ressemblance de ces éléments avec les éléments normaux. En étudiant dans une série de cas cette dégradation morphologique, on parcourt d'abord toute l'échelle des éléments homœomorphes, depuis ceux qui sont identiques avec les éléments normaux jusqu'à ceux qui ne leur ressemblent plus que comme une caricature ressemble à un portrait photographique. Puis il arrive un degré où la déformation est plus grave, où l'anomalie devient une monstruosité, où l'élément est tellement défiguré qu'on ne sait plus quel nom Im donner et qu'il faut faire des inductions, des hypoheses pour le rattacher à quoi que ce soit. C'est là que commence J tiéteromorphisme, et la succession sériaire est tellement peu interrompue à ce niveau, qu'on pourrait comprendre à la rigueur, au point
de vue de l'histogénie pure, que tous les termes de la série fussent sous la dépendance d'une môme cause morbide agissant avec des degrés croissants d'intensité. Je m'empresse, d'ailleurs, d'ajouter que je repousse cette interprétation, qui obtiendrait sans doute le suffrage des unitaires, mais qui me semble démentie à la fois par l'analoraie pathologique et par la pathologie.
§ 4. — De la réalité des blastèmes.
Les éléments normaux ou pathologiques se forment au sein et aux dépens d'une substance amorphe qui porte le nom de blastème. Cette substance émane du sang, dont elle se sépare en traversant, par exsudation, les parois des dernières ramifications vasculaires. Elle commence donc par être liquide, mais plus tard elle passe à l'état solide. Ce changement d'état peut s'effectuer de deux manières : tantôt il est le résultat d'une coagulation pure et simple qui précède le moment de l'organisation proprement dite, et tantôt il marche de front avec l'organisation elle-même.
Pendant la période, courte ou longue, qui précède cette solidification, la substance du blastème s'infiltre par imbibition dans les espaces intervasculaires ; si le lieu où elle a été séparée du sang est très-rapproché de la face libre d'une membrane, elle peut transsuder à travers cette membrane et se répandre en couche à sa surface; si elle est sécrétée au contact d'un tissu privé de vaisseaux, elle peut s'imbiber dans l'épaisseur de ce tissu. C'est par ce dernier mécanisme que les organes non vasculaires reçoivent le blastème normal indispensable à leur accroissement et à leur nutrition ; et les éléments pathologiques qui se forment quelquefois dans ces organes prouvent que les blastèmes anormaux peuvent y pénétrer aussi par la même voie.
Avant de disserter sur les blastèmes, il est bon d'en démontrer l'existence, et cela est devenu nécessaire depuis que M. Virchow a nié la doctrine de l'exsudation. A priori, comme on l'a vu plus haut (pages 46 et 64), aucune théorie ne peut se passer de l'intervention d'une substance additionnelle, fournie par le sang, et aussi indispensable à la prolifération des éléments qu'à tout autre mode de développement, car rien ne peut venir de rien. Mais à cette preuve par l'absurde on peut, dans beaucoup de cas, joindre une démonstration directe et évidente.
Ce sont surtout les blastèmes coagulables qui se prêtent a 1 observation, parce que, devenant solides et perdant ordinairement leur