DE LA RÉALITÉ DES BLASTÈMES
transparence avant de commencer à s'organiser, ils sont déjà visibles et tangibles, quoiqu'ils ne renferment encore aucun élément figuré. Telles sont les fausses membranes des séreuses; il y a toujours une période assez longue pendant laquelle on n'y découvre ni fibres, ni cellules, ni noyaux, et les fibres qui s'y développent ensuite naissent manifestement au sein de leur substance, puisqu'elles ne présentent dans l'origine aucune continuité avec les éléments de la séreuse adjacente. La lymphe dite coagulable de l'inflammation et des plaies récentes se comporte de la même manière, et, quoique l'indépendance primitive des éléments qui s'y forment soit moins évidente que dans le premier cas, il est impossible de méconnaître que cette lymphe est un blastème, c'est-à-dire une substance amorphe organisable qui diffère certainement très-peu, qui peut-être même ne diffère que par son siège de celle qui constitue les fausses membranes des séreuses.
Le blastème des tubercules est également une substance coagulable, et il est facile à étudier avant la période dite de ramollissement. C'est la gangue interglobulaire solide et amorphe qui cimente les corpuscules tuberculeux. J'ai trouvé plusieurs fois, à la surface de l'arachnoïde, chez des enfants morts de méningite tuberculeuse, de petites saillies miliaires, grises et transparentes, légèrement acuminées qui, sous le microscope, paraissaient tout à fait amorphes, et qui n'étaient manifestement que le premier degré de la formation tuberculeuse, car autour d'elles on trouvait d'autres granulations un peu plus grosses, où la même substance amorphe renfermait déjà une certaine quantité de corpuscules de tubercules. Dans les granulations grises demi-transparentes du poumon, les corpuscules sont relativement peu nombreux; ils sont plus abondants dans les granulations jaunes; enfin, dans les tubercules devenus caséeux, la substance interglobulaire diminue de plus en plus à] mesure que le nombre des corpuscules augmente; c'est ce qui a fait croire à M. Mandl que les corpuscules n'étaient pas des éléments anatomiques, mais des fragments amorphes résultant de la segmentation de la substance interglobulaire. Ce n'est pas ici le lieu de réfuter celte hypothèse; elle n'est que l'interprétation d'un fait parfaitement exact, savoir que les corpuscules du tubercule se forment aux dépens de la substance interglobulaire et que celle-ci est un blastème visible et tangible.
Certains blastèmes non coagulables peuvent être aussi observés directement. Telle est la substance amorphe, transparente et filante qui constitue ce que M. Gruveilhier a décrit sous le nom d'adhérences
glulinemes des séreuses. Celte substance, exhalée principalement dans la plèvre sous l'inlluence d'une inflammation légère, ne fait qu'agglutiner, comme une sorte de colle visqueuse, les deux surfaces séreuses qui se touchent; mais plus tard des fibres de tissu conjonctif s'y développent, et l'agglutination se change en adhérences. La pleurodynie donne souvent lieu h. l'exsudation de ce suc glutineux que j'ai également eu l'occasion d'observer plusieurs fois sur la plèvre costale, au niveau du sein ou de l'aisselle, chez des femmes opérées du cancer de la mamelle avec ganglions axillaires (1). Un blastème aussi transparent et aussi peu abondant, exsudé dans l'épaisseur des tissus, serait difficile à observer; mais à la surface d'une séreuse, on peut l'isoler de manière à le porter sous le microscope et à constater qu'il y a une époque où cette substance organisable est tout à fait amorphe.
Les blastèmes non coagulables et interstitiels, aux dépens desquels senourrissent et s'accroissent les tumeurs proprement dites, sont loin d'avoir le même degré d'évidence. On constate bien qu'il y a dans le tissu de ces tumeurs, outre les éléments figurés, une substance liquide plus ou moins abondante, un suc presque toujours transparent, imbibé dans toute l'étendue de ce tissu ; mais ce suc ne renferme pas seulement la matière plastique du blastème, il renferme en outre, comme le suc nourricier des tiàsus normaux, les produits de la décomposition organique qui accompagne le travail de la nutrition. Ici, par conséquent, on ne peut pas isoler le blastème; mais si l'on considère, d'une part, que la réalité de l'exsudation et de l'organisation des blastèmes est démontrée par de nombreux exemples; d'une autre part, que l'accroissement d'une tumeur exige nécessairement le concours d'une substance organique additionnelle, et que les vaisseaux, dont les parois sont imperforées, ne peuvent fournir cette substance que par exsudation ; si l'on songe enfin que la théorie de l'exsudation n'a été mise en doute que parce que M. Yirchow l'a jugée incompatible avec son aphorisme préconçu : Omnis cellula è cellidâ, — on est suffisamment autorisé à conserver cette théorie de l'exsudation qui, émise longtemps avant le microscope, et confirmée par le microscope dans un grand nombre de cas n'est en opposition avec aucun fait connu, et est seule compatible avec l'état actuel de nos connaissances en analomie et en physiologie.
(,) Voyez mon mémoire sur la pleurésie secondaire consécutive aux inflar>^ma. lions du sein et de l'aisselle, dans les Archives générales de médecxne, 1850, t. I>, p. 410.
LOIS DE l'organisation PATHOLOGIQUE. 87
. Peu importe, au surplus, que la substance des blastèmes serve à la fois, ce qui est incontestable, à la formation d'éléments nouveaux et à la nutrition des éléments déjà formés ; peu importe que ceux-ci lui empruntent les matériaux sans lesquels ils ne pourraient ni croître ni proliférer; ce que nous avons à dire des blastèmes est en grande
I partie indépendant de la nature essentielle du travail d'organisation. Nous allons, sans chercher à déterminer la nature de ce travail, étu-
|j dier quelques-unes des influences auxquelles il est soumis. De même qu'entre la volonté de l'architecte et le palais qu'il va construire, il y a les matériaux de l'édifice ; de même, entre la cause morbide qui
' trouble la nutrition, et la production accidentelle organisée qui en est le résultat, il y a la matière additionnelle aux dépens de laquelle se forment les éléments nouveaux ; il ne s'agit plus que de savoir si les propriétés de cette matière figurent au nombre des influences qui en régissent l'évolution. Ce qui va suivre a pour but de montrer que cette question doit être résolue par l'affirmative.
§ 5. — La loi d'analogie de formation et les propriétés des blastèmes.
Les éléments qui prennent naissance dans un blastème quelconque s'organisent primitivement, soit en globules, soit en fibres. Les globules sont tantôt des cellules avec ou sans noyaux, tantôt des noyaux libres, tantôt enfin des corpuscules d'une forme moins nettement accusée, et dont la nature nucléaire ou cellulaire est plus ou moins contestable. Cet état globuleux peut être transitoire ou permanent, comme dans les tissus normaux d'espèces correspondantes, et on voit môme des éléments globuleux qui, à l'état normal, ne sont que transitoires, devenir permanents dans certaines tumeurs par une sorte d'arrêt de développement. Cet arrêt de développement des éléments s'observe surtout dans le groupe des fibroïdes nucléaires, qui fait partie de la famille des fibroïdes ou tumeurs flbro-plastiques. D'autres fois les éléments globulaires du blastème pathologique présentent la même évolution que dans le développement embryonnaire. Enfin, comme certains tissus normaux, certains tissus accidentels se forment sans l'intervention de l'état globulaire ; le blastème s'organise directement en fibres sans passer par l'état de noyaux ou de cellules. C'est ce que prouve l'étude de l'organisation des fausses membranes des séreuses, et l'examen d'un grand nombre de tumeurs fibreuses, dans lesquelles on ne découvre que des fibres, quoique ces tumeurs aient pris jusqu'au dernier jour un accroissement rapide. La diversité des phénomènes hislologiques, déjà si
grande lorsqu'on se borne à étudier le développement des tissus normaux, devient bien plus grande encore lorsqu'on entre dans le champ si varié des productions accidentelles homœomorphes.
Quant aux productions hétéromorphes, c'est-à-dire formées d'éléments dont on ne trouve pas les analogues dans les formes normales, définitives ou passagères, des éléments de l'organisme, elles sont composées, en tout ou en partie, de cellules à noyaux ou de noyaux libres, qui n'ont aucune tendance à passer de l'état globulaire à l'état fibrillaire. Les globules hétéromorphes peuvent s'accroître, s'altérer, ou disparaître par dissolution; mais il est fort probable qu'ils ne forment jamais en s'agençant et en se transformant un tissu proprement dit. Gela est certain pour les globules de pus et pour les globules de tubercules. On trouve, il est vrai, quelquefois, dans les masses tuberculeuses à l'état de crudité, des filaments de tissu conjonctif, mais ce sont les débris, non encore détruits, des tissus envahis par l'infiltration du produit hétéromorphe. On ne peut pas expliquer de la même manière l'existence du réseau de tissu conjonctif ou de tissu fibreux, quelquefois fort serré, qui constitue pour ainsi dire le squelette des tumeurs cancéreuses, et dans les mailles duquel sont emprisonnés les éléments globulaires du cancer; mais il me paraît très-vraisemblable que ces tissus homœomorphes mêlés aux éléments hétéromorphes sont des formations distinctes, auxquelles les noyaux et les cellules propres du cancer ne prennent aucune part. Cette question, au surplus, est de peu d'importance, et je ne pourrais légitimer mon assertion sans entrer dans des détails descriptifs spéciaux sur la structure des tumeurs cancéreuses, détails qui seraient déplacés dans ce chapitre général.
Les productions hétéromorphes, dues à une aberration très-profonde des fonctions plastiques, échappent par cela même, en grande partie, aux lois ordinaires de la nutrition, et sont peu ou point modifiées par les influences locales. Le pus, considéré dans ses globules, est, ainsi que le tubercule, le môme dans tous les organes. Le cancer, plus vivace et plus animalisé, si j'ose ainsi m'exprimer, paraît quelquefois subir des modifications en rapport avec le siège qu'il occupe. C'est ainsi que le cancer du périoste est souvent accompagné d'abondantes productions osseuses, disposées soit en plaques, soit en masses irrégulières, soit en aiguilles longues et minces, qui plongent au loin dans la substance de la tumeur. C'est ainsi encore que le cancer mélanique, caractérisé par des dépôts de pigment surajoutés aux globules hétéromorphes, s'observe de préférence dans les organes qui, comme l'œil et la peau, sont nalurcllenient aptes à sécré-