HISTORIQUE. — BROUSSAIS
lions accidentelles, l'anxiété était donc grande dans tous les esprits, car on était obligé d'opter entre la clinique et l'anatomie pathologique. Dans de pareilles conditions, lorsque le doute et l'incertitude planent sur les principes fondamentaux de la science, le premier homme qui se présente avec une affirmation positive, est sûr d'être accueilli avec acclamation par la majorité. La science découragée se jeta donc aveuglément dans le système de Broussais, comme un pays déchiré par les factions se précipite sous le joug d'un dictateur. L'avénement de la doctrine dite physiologique n'avait pas d'autre raison d'être.
Le Traité des phlegmasies chroniques parut en 1808. La question des tumeurs n'y occupait que quelques pages, mais elle y était déjà complètement formulée, quoique l'auteur eût dédaigné de fournir le moindre argument à l'appui de ses assertions. C'est dans V Examen des doctrines médicales, publié en 1821, qu'on trouvera sinon les preuves, du moins les raisonnements au moyen desquels Broussais croyait démontrer que toutes les tumeurs, tous les tissus accidentels sont de nature inflammatoire (1), que toutes les productions pathologiques, homologues ou hétérologues, depuis les kystes et les lipômes jusqu'aux tubercules et aux cancers, se confondent dans une môme origine, et sont le résultat de l'irritation organique. Pauvres raisonnements en vérité, que je me garderai bien de reproduire et encore plus de réfuter ! Pour montrer jusqu'oii peut aller l'égarement d'un esprit fasciné par un système, je me bornerai à citer une seule phrase du chef de la doctrine physiologique : « Le «cancer, dit Broussais (2), n'est point une maladie particulière ni «primitive; s'il est permis d'en appeler à mon expérience, j'ajoute- «rai que, depuis que j'ai contracté l'habitude d'éteindre complé- « ment l'irritation dès son début, je n'observe plus ces dégénéarescences, si ce n'est chez les personnes qui ont négligé les «moyens de guérison dans le principe, ou qui se sont procuré des
(1) Broussais n'est certainement pas le premier auteur qui ait attribué le cancer à unecau^e inHammatoire, et qui ait proposé de le traiter par les saignées locales ou générales. Celte opinion avait été déjà soutenue par Henry Fearon [Treaiise on Cancers, Londres, 1784). Elle avait été adoptée en partie par W. Nisbet dans son ouvrage intitulé: An Inquiry Mo the History, Nature, Causes, and différent Modes Qf Treatment of Scrofuia and Cancer. Londres, 1795, 1 vol. in-8. Voy. The Médical and Chirurg. Review, vol. II, p. 1 à 5, p. 419 et p. 426. Londres, 1795-1790. Ajoutons que James, dans son grand Dictionnaire de médecine, trad. franç., Paris, 1746. in-folio, avait dit que cest l'inflammatiun qui transforme le squirrlie en cancer," Voy. article Carcinomiî, t. II, coi. l(J2i, et arUcle SQunmHE, t. V, col. 1373.
(2) Broussais, Examen des doctrines médicales. Paris, 1821, in-8, t. Il, p. 700.
DES TUMKURS EN GÉNÉRAL
«rechutes multipliées.» Celui qui parlait ainsi ne se doutait pas alors qu'il serait plus tard la réfutation vivante de son système et qu'une «dégénérescence» du rectum devait le conduire au tombeau !
En ramenant à une origine inflammatoire commune toutes les productions accidentelles, Broussais avait dissipé l'embarras qui résultait de quelques-unes des distinctions de l'anatomie pathologique. Les différences extérieures entre le squirrhe, l'encéphaloïde et la mélanose, n'empêchaient pas ces tissus d'ôtre de la' même nature, et on concevait dès lors qu'ils eussent les mêmes tendances, et qu'ils donnassent les mômes effets. Mais à côté de ce léger avantage, surgissaient de toutes parts les difficultés et les contradictions qui avaient entraîné la chute du système cartésien. Le remède avait été pire que le mal, et la question des tumeurs se trouvait reculée de deux cents ans. L'hypothèse de l'irritation avait remplacé l'hypothèse de la lymphe, comme celle-ci avait remplacé l'hypolhèse de l'atrabile; du reste, le résultat était le même, puisque les productions accidentelles étaient ramenées à l'unité. Il y avait cette seule différence que les anciens, à la faveur du dogme de la dégénérescence, avaient groupé toutes les tumeurs autour du cancer, tandis que Broussais, poussant la logique jusqu'à l'extravagance, avait rayé le cancer de la liste des maladies. Que devenait avec tout cela l'anatomie pathologique? Broussais ne s'en inquiétait pas, et on ne sait guère aujourd'hui quel rang il lui assignait dans les connaissances médicales. Le fait est qu'elle lui paraissait fort bonne lorsqu'elle lui fournissait quelque argument à l'appui de son système, et fort mauvaise lorsqu'elle fournissait des arguments à ses adversaires. Ne nous en plaignons pas, car cette inconséquence eut l'immense avantage d'attirer sur ce terrain contesté les amis et les ennemis de la doctrine physiologique. Tous, avec l'ardeur passionnée de la lutte, cherchant des faits matériels pour s'en faire des armes, contrôlant mutuellement leurs observations contradictoires, fouillèrent et remuèrent profondément le sol de l'anatomie pathologique. En peu d'années cette science s'enrichit d'un grand nombre de découvertes ; elle se vulgarisa, se compléta, et conquit
pour toujours une grande et légitime place dans les sciences
médicales. .
Le système de Broussais ne pouvait durer longtemps, ii avait surgi tout à coup ; il s'éteignit lentement, et on ne peut dire exactement l'époque où il disparut; le vide se fit peu à peu autour de l'illustre unitaire, qui resta presque seul et qui survécut de plu-