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HISTORIQUE. JOHN HUNTER

Qu'était-ce donc que le cancer? L'Académie de Lyon mit la question au concours, et le célèbre Peyrilhe, qui remporta le prix (1773), ne trouva que cette réponse décourageante : Le cancer est aussi difficile à définir qii à guérir {i). Naïf aveu d'impuissance, plus humiliant encore pour la pathologie que pour la thérapeutique, car cela voulait dire, d'une part, que le cancer était incurable, d'autre part, que le cancer était inconnu.

Tel était l'état de la question des tumeurs vers la fm du dernier siècle. Le moment était venu où cette question devait changer de face. Le génie de John Hunter venait de secouer le joug du cartésianisme, et de ranger la chirurgie sous le drapeau de Bacon. L'observation, substituée au raisonnement pur, fît justice des théories de l'Académie de chirurgie. L'engorgement des vaisseaux par la lymphe épaissie, l'extravasation de ce liquide, son prétendu mouvement spontané, son croupissement, sa fermentation, tout cela disparut pour jamais. On reconnut enfin que tous les tissus de formation nouvelle commencent par la sécrétion d'une substance plastique, qui transsude à l'état liquide à travers les parois des vaisseaux sanguins, qui s'épanche dans les interstices organiques, se solidifie et devient aussitôt le siège d'un travail d'organisation. Cette substance qui joue, dans les productions accidentelles, le même rôle que le suc nutritif dans la nutrition normale, John Hunter lui donna le nom de 6'oaÉ?w/a6/e; mais malgré la ressemblance des mots, il y avait un abîme entre la doctrine huntérienne et celle des cartésiens. Pour ceux-ci la lymphe qui produisait les tumeurs était le liquide naturel contenu dans les vaisseaux lymphatiques ; elle s'accumulait par obstruction ou par extravasation et non par sécrétion. C'était une substance inerte, un corps étranger, sans vie, obéissant aux lois de la physique et de la chimie pures. La lymphe coagulable de Hunter, au contraire, provenait des éléments du sang ; elle était sécrétée par l'action vitale des vaisseaux, elle s'organisait en obéissant aux lois de la vie. Pour étudier les productions accidentelles, il ne s'agissait plus de les faire bouillir, d'y chercher de la gélatine ou de l'albumine, des alcalis, des acides ou des sels, procédés applicables aux corps inorganisés ; il s'agissait d'en étudier les caractères anatomiques, et de les classer d'après leur structure, comme on étudie et comme on classe les tissus normaux.

(1) Peyrilhe, Dissert. academica de cancro. Paris, 1774, in-12, p. 5, § 5. « Ut can- « crum curare, sic eum deflnire pei arduum est. »

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11 n'est donné à personne de trouver du premier coup la vérité tout entière. Ilunter mêla donc à sa doctrine une hypothèse qu'on lui a reprochée peut-être avec trop de sévérité. Il supposa que le sang épanché dans les tissus, à la suite d'une contusion, par exemple, était capable de s'organiser comme la lymphe coagulable, et ce f ut ii cette cause qu'il rattacha l'origine de certaines productions accidentelles ; mais cette erreur, fort explicable du reste, ne portait que sur un point accessoire. Le point important et capital était d'avoir découvert que les tumeurs sont formées de tissus comparables aux tissus sains, sinon par leur structure, du moins par leur vitalité, qu'elles naissent par un travail d'organisation, 'qu'elles vivent et s'accroissent par un travail de nutrition, qu'elles sont en quelque sorte des organes nouveaux surajoutés à l'économie, et que leur composition anatomique est susceptible de varier comme celle des parties naturelles. Hunter ne se contenta pas de jeter les bases d'une doctrine qui devait conduire ses successeurs à appliquer l'anatomie pathologique à l'étude et à la classification des tumeurs. Sans faire de cette dernière question l'objet d'une étude particulière, il reconnut et annonça la diversité des affections confondues jusqu'alors sous le nom de cancer. « Les maladies qui sont comrau- (( nément rangées sous cette dénomination, disait-il en 4786, dans (( ses Leçons de chirurgie, sont très-différentes par leur aspect, et « le sont aussi très-probablement sous le rapport de leur nature. « On ne devrait pas les désigner sous le même nom (1). »

Après une pareille profession de foi, il semble que l'infatigable Hunter aurait dû se mettre à l'œuvre et chercher les caractères distinctifs de ces tumeurs dont il annonçait la diversité. Il ne le fit pas cependant, et, de son vivant, ses élèves ne le firent pas non plus. C'est qu'en effet ce travail n'était pas encore possible : avant de classer les tissus pathologiques, d'en étudier la structure et les propriétés, il fallait, pour avoir un point de comparaison, connaître préalablement la structure et les propriétés des tissus sains; avant de créer l'anatomie pathologique générale, il fallait connaître l'anatomie normale générale. Or, celte dernière science n'existait pas encore, mais le jour de sa naissance était proche.

L'Angleterre pleurait encore sur la tombe du grand Hunter, lorsqu'on vit surgir en France un de ces hommes extraordinaires qui portent, en quelque sorte, un monde dans leur cerveau et h qm il est donné de lancer subitement l'esprit humain dans de nouvelles

Hunter. Œuvres complètes, Irai, franç. Paris, 1S43, in-8, t. I, p. CSG.

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carrières. La destinée de Bichat est peut-être sans analogue dans l'histoire. A l'âge de vingt-huit ans, étant à peine connu pour quelques opuscules de pratique chirurgicale qui sortaient à peine de la ligne commune, il renonça à ses premiers travaux, et entreprit tout à coup de régénérer toutes les sciences médicales. Deux ans et demi lui suffirent pour accomplir cette œuvre immense. Le Traité des membranes et les Recherhes physiologiques parurent en 1 800. Les quatre volumes de VAnatomie générale furent conçus, rédigés et publiés en 1801 ; le Traité d'anatomie pathologique, basé sur les principes de l'anatomie générale, devait paraître en 1802; les matériaux en étaient prêts, et Bichat les avait déjà fait connaître à ses élèves dans son cours d'anatomie pathologique, professé pendant l'hiver de 1802; mais le grand homme mourut le 22 juillet suivant, âgé de 30 ans et quelques mois, sans avoir eu le temps de formuler par écrit les principes qui devaient présider à l'étude et à la classification des lésions.

Ces principes heureusement avaient trouvé de l'écho dans la jeune génération qui venait de recueillir l'héritage de Bichat. Bayle, Dupuytren etLaënnec se mirent à l'œuvre avec ardeur pour compléter l'œuvre du maître. Les deux premiers , travaillant en commun, publièrent plusieurs mémoires sur les productions fibreuses et sur les productions tuberculeuses (1), et au mois de décembre 4804 Laënnec lut à la Société delà Faculté de médecine, sous le titre modeste de Note sur l'anatomie pathologique, un travail qui restera dans l'histoire comme le premier pas d'une science alors entièrement nouvelle, l'anatomie pathologique générale. Les lésions morbides et les productions accidentelles en particulier se trouvaient pour la première fois divisées et classées suivant leur nature anatomique, abstraction faite de leur siège; les tissus de formation nouvelle étaient comparés aux tissus normaux, et distingués comme eux d'après les principes de l'anatomie générale. Bichat n'était pas mort tout entier; on le sentait vivre encore dans le premier essai de son jeune disciple, qui bientôt devait s'immortaliser à son tour par la découverte de l'auscultation.

Dupuytren, déjà dominé par cette personnalité inquiète et jalouse qui est restée jusqu'au dernier jour le côté le plus saillant de son caractère, réclama amèrement pour lui la priorité de quel-

(I) Bayle, Remarques sur les tubercules dans le Journal de Boyer, Corvipart et Leroux, t. VI, p. i (1801), t. IX, p. 427 (1806), et t. X, p. 32 (1805\ - Remarques sur l'induration blanche des organes, dam \e même iournal, t. IX, p. 285 (1805).— Articles Canceu et Corps fibreux du Dictionnaire des sciences médicales.

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ques-iines des idées exposées par Laënnec (1). Mais celui-ci, plus juste que son rival, avait répondu d'avance, en déclarant qu'il s'était inspiré de la pensée de Bichat. C'était dire que Dupuytren avait puisé à la môme source que lui. Il y avait toutefois, dans la classification de Laënnec plusieurs vues nouvelles, qui ne venaient pas de Bichat, et que Dupuytren ne réclama pas non plus. Ces vues se rattachaient précisément à la question des productions accidentelles.

Laënnec divisait les tissus accidentels en deux grandes catégories : ceux qui ont des analogues parmi les tissus naturels de l'économie animale; 2° ceux qui n'ont pas d'analogues parmi les tissus normaux. Pour abréger le langage, on a depuis lors désigné ces deux grandes classes de tumeurs sous les noms de tumeurs analogues ou homologues et de tumeurs hétérologues.

Laënnec admettait, pour ainsi dire, autant d'espèces de tumeurs homologues qu'il y a de tissus normaux. Il les divisait en productions osseuses, fibreuses, fîbro-carttlagineuses, cartilagineuses, cellulaires ou adipeuses et cornées. Il y ajoutait les poils accidentels qui se produisaient dans certains kystes, les séreuses accidentelles découvertes par Bichat, et donnant naissance à certaines tumeurs enkystées, les muqueuses accidentelles découvertes par Hunter dans les trajets fîstuleux, l'émail accidentel qui se forme sur les surfaces articulaires dans certaines maladies, et les synoviales accidentelles qui se forment dans les pseudarlhroses. Privé des lumières du microscope et obligé de s'en rapporter aux apparences grossières, Laënnec était excusable de prendre pour une séreuse la membrane lisse qui tapisse certains kystes, pour une muqueuse, la membrane tomenteuse qui revêt les trajets fîstuleux, pour de l'émail la couche osseuse éburnée et polie qui remplace quelquefois les cartilages détruits, et pour une synoviale le tissu cellulaire condensé et brillant qui se produit autour des fausses articulations. Il était excusable aussi de confondre sous le nom commun d' ossifications les productions osseuses proprement dites et les dépôts de matière minérale qui s'effectuent dans les parois des artères ou dans l'épaisseur de cer-

(1) Laënnec, Essai surVanatomie pathologique, lu à l'École de médecine, le G nivôse tin XIII dans le Journal de Boyer, Corvisart et Leroux, an Xlll, t. IX, p. 360; reproduit par l'auteur dans l'article Anatomie pathologique du Dictionnaire des sciences médicales. Voir encore les articles Cartilages accidentels. DEGENÉnAtiON et ENCi:PHALoinE, du même Dictionnaire. Pour la polémique entre D"P"J^'-«'; Laënnec, voyez la Bibliothèque médicale, 2« année (1804-5), t. VIII, p. 97, p. ino et p. 197. * •

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taines tumeurs fibreuses. Ces erreurs et plusieurs autres ont été corrigées par les micrographes; mais ce ne sont que des détails particuliers, et le microscope a, du reste, confirmé l'ensemble de la doctrine de Laënnec sur les productions accidentelles homologues. On sait aujourd'hui qu'un travail pathologique peut faire développer accidentellement non-seulement des tissus élémentaires, mais encore des parties formées par l'agencement de plusieurs tissus et semblables à certains organes plus ou moins complexes (vaisseaux, nerfs, papilles de la peau, villosités des muqueuses, poils, glandes, etc.). Laënnec avait prévu ce résultat, qu'il avait annoncé dans la phrase suivante : « On peut dire que tous les tissus qui, « dans l'état sain, composent le corps humain, si l'on en excepte ce- « pendant le parenchyme de quelques viscères, peuvent être produits « par suite d'un étatmorbifîque. »

La seconde classe des tissus accidentels, renfermant les productions hétérologues, se divisait, pour Laënnec, en quatre espèces, savoir : les tubercules^ les squm^/ies, Vencépkaloïde etla mélanose.Le tubercule vaguement indiqué par tous les auteurs depuis Hippocrate, formait depuis les travaux récents de Bayle (1802-1804), une espèce morbide dont les caractères distinctifs étaient nettement déterminés. Il n'en était pas de même des trois autres productions hétérologues admises par Laënnec. La mélanose n'avait pas encore été décrite, et l'auteur, qui en parlait pour la première fois, n'en avait lui-môme qu'une connaissance très-imparfaite. Quant aux deux derniers tissus, le squirrhe et l'encéphaloïde, c'était tout ce qui restait de l'ancienne famille des cancers, qui, débarrassée enfin d'une foule de tumeurs homœomorphes que Laënnec en avait détachées, formait désormais un groupe naturel. Le mot encéphaloïde était nouveau et désignait les tumeurs cancéreuses molles qui, à leur période d'état, présentent un aspect analogue à celui delà substance cérébrale. Mais ce qui était nouveau surtout, c'était la séparation radicale établie par Laënnec entre cette forme et la forme squirrheuse. Jusqu'alors on avait cru que c'étaient deux états successifs de l'évolution d'une môme tumeur, que le squirrhe était bénin jusqu'au jour où il dégénérait en cancer malin, et que les cancers mous n'étaient que des squirrhes plus dégénérés que les autres. Laënnec annonça, au contraire, que ces deux types restaient distincts depuis le premier jusqu'au dernier jour, qu'ils étaient caractérisés par des tissus différents, et qu'ils ne se transformaient jamais l'un dans l'autre. II. y avait là à la fois une erreur et un progrès.

Le progrès, c'était la négation de la doctrine classique de la dé-

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générescence; Laënnec se servait encore du mot de dégénération, mais il l'employait dans un sens plus restreint pour désigner le travail morbide à la suite duquel un tissu accidentel prend la place d'un tissu naturel. Il suffit môme de lire son article Dégénération publié quelques années plus tard dans le grand Dictionnaire des sciences médicales pour reconnaître que Laônnec n'avait conservé ce mot que par complaisance de langage, puisque pour lui la dégénération était la substitution d'un tissu pathologique à un tissu normal, et non une transformation de celui-ci en celui-là. Tel était le progrès accompli par Laënnec ; il était considérable, et cependant il resta longtemps sans écho; aujourd'hui môme il n'a pas encore pénétré dans tous les esprits.

Mais j'ai dit qu'à côté de ce progrès il y avait une erreur : c'était la distinction absolue établie, au nom de l'anatomie pathologique, entre le squirrhe et l'encéphaloïde, devenus pour Laënnec deux maladies différentes. Or, l'observation clinique et l'anatomie pathologique elle-même protestaient contre cette classification. D'une part, on trouvait fréquemment, sur le môme cadavre, plusieurs tumeurs appartenant les unes au type du squirrhe, les autres au type de l'encéphaloïde, et de plus on rencontrait sans cesse des tumeurs indécises qui établissaient des nuances infinies entre ces deux types extrêmes. D'une autre part, la clinique constatait que le squirrhe et l'encéphaloïde, abstraction faite des caractères physiques de la tumeur qu'ils produisent, ont des symptômes analogues, ont la môme tendance à la récidive, à la généralisation, amènent la môme cachexie et aboutissent à la môme terminaison.

Pour atténuer ces contradictions, on imagina de fusionner la doctrine de Laënnec avec la doctrine classique ; on admit de nouveau l'unité de l'affection cancéreuse, mais on ajouta que cette affection était caractérisée tantôt par le tissu squirrheux, tantôt par le tissu encéphaloïde. Puis la mélanose à son tour réclama sa place dans le môme groupe, de telle sorte qu'on vit une maladie unique correspondant à trois lésions de nature différente : nouvelle contradiction plus grave encore que les précédentes, puisqu'elle aboutissait nécessairement à nier toute relation entre la lésion et les symptômes. Sous peine de donner le coup de mort à l'anatomie pathologique, il fallait donc trouver un trait d'union entre les types si dissemblables du squirrhe, de l'encéphaloïde et de la mélanose. Mais la nature avait relégué ce caractère commun dans les éléments imperceptibles que le microscope seul pouvait révéler, et cet instrument n'avait pas encore été appliqué à l'étude des produc-

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