‹ Traité des tumeurs [electronic resource]Chapitre 93 sur 158 · PROPHYLAXIE DE LA RÉCIDIVE · texte numérisé non relu

PROPHYLAXIE DE LA RÉCIDIVE

bien lorsque nous nous trouvons en présence d'un mal implacable et d'une existence vouée à une fm prochaine et terrible. Je n'ai donc éprouvé, je l'avoue, aucune colère, lorsque j'ai entendu M. Auzias Turenne proposer l'essai de la syphilisation chez les individus cancéreux récemment opérés. Je ne fonde, il est vrai, que bien peu d'espérance sur l'efficacité de ce moyen empirique; on reconnaîtra toutefois que c'est un puissant modificateur de l'économie, que l'individu syphiHsé au point de n'être plus inoculable, diffère essentiellement, au moins pour un temps, non-seulement du syphilitique pur et simple, mais encore de tous les autres individus; et on voudra bien se souvenir que l'exemple de la vaccine prouve la possibilité de prévenir une maladie au moyen d'un virus répandu dans toute l'économie. Certes, je suis loin d'appuyer la proposition de M. Auzias Turenne; je me promets bien de n'être pas le premier à faire les tentatives qu'il a suggérées; mais je ne partage pas les sentiments d'indignation que j'ai entendu exprimer à ce propos.

Les recherches des anthropologistes modernes et des savants qui ont étudié l'influence des milieux sur la production des maladies, laissent entrevoir la possibilité de modifier l'économie des cancéreux opérés, en leur conseillant de changer de climat. Il est hors de doute maintenant que les affections cancéreuses sont très-rares chez certains peuples, presque sans exemples chez d'autres. C'est surtout chez les nations à demi sauvages qu'on a observé cette immunité. Mais on se demande si elle tient à l'influence du climat, ou à celle de la race, ou à celle de l'alimentation et du genre de vie. Si elle dépendait uniquement de l'influence de la race, la thérapeutique ne pourrait tirer aucun parti de cette notion, d'ailleurs si intéressante à d'autres points de vue; mais si l'influence du climat ou du genre de vie venait à être démontrée, on conçoit tout de suite qu'il en découlerait de précieuses indications pour le traitement des cancéreux opérés.

Plusieurs chirurgiens du dernier siècle, à l'exemple de Manne, cherchaient à conjurer la récidive en ouvrant des cautères aux quatre membres, pour donner issue au levain cancéreux et pour l'empêcher de former de nouvelles tumeurs. C'était en vertu de la môme théorie qu'on repoussait généralement alors la réunion par première intention à la suite de l'extirpation des tumeurs; on cherchait à faire suppurer longtemps la plaie, et Ledran père était môme tellement convaincu de la nécessité d'ouvrir un passage au virus cancéreux, qu'il n'hésitait pas à appliquer un cautère au centre de la plaie, lorsqu'elle était prête h se cicatriser. Ses tentatives furent infructueuses;

TRAITEMENT MÉDICAL

mais Ledran fils expliqua les insuccès de son père, en disant que souvent les cautères s'étaient refermés malgré lui (1). Manne prétendait que depuis qu'il avait pris l'habitude d'appliquer quatre cautères sur ses opérés, il avait le plus souvent réussi à empêcher la récidive (2), C'était probablement une illusion basée sur des erreurs de diagnostic, et il faut croire que la méthode de Manne ne donna pas des résultats bien satisfaisants, puisqu'elle fut abandonnée môme avant qu'on eût renoncé à la théorie du levain cancéreux. Je ne puis me dispenser toutefois de rappeler ici qu'en 1802, la Société du cancer, qui comptait dans son sein les plus célèbres chirurgiens de l'Angleterre, déclara ne connaître aucun exemple de cancer, développé à la jambe ou ailleurs, chez des individus atteints d'ulcères à la jambe (3). Quoique j'aie vu deux fois l'épithéliôme succéder à de vieux ulcères de la jambe (4), et une autre fois un polyadénôme ulcéré de la main survenir chez un individu atteint depuis trente ans d'ulcère à la jambe (5), et quoique, en 1802, l'épithéliôme et le polyadénôme ulcérés fussent invariablement confondus avec le cancer, la proposition émise par la Société du cancer permet de croire que la coïncidence des tumeurs dites malignes avec les ulcères chroniques de la jambe, est au moins fort rare, et cela est d'autant plus digne d'attention, que ces deux affections, considérées séparément, sont l'une et l'autre extrêmement communes. On remarquera d'ailleurs que mes trois observations de coïncidence sont relatives à des tumeurs non cancéreuses. Je sais que depuis longtemps l'attention des observateurs ne s'est pas dirigée sur ce point; il est donc possible qu'on ait négligé de constater les faits relatifs à la coïncidence des vrais ulcères et des cancers proprement dits, et je me garderai bien de tirer du silence des auteurs une preuve de l'antagonisme de ces deux affections. On reconnaîtra toutefois que la chose mérite d'être examinée avec soin, car si l'opinion de la Société du cancer venait à être confirmée, ou si seulement il résultait d'une enquête ultérieure que la coïncidence des ulcères chroniques des jambes et des véritables cancers est excessivement rare, on pourrait en tirer des conséquences fort importantes, relativement à la prophylaxie des récidives consécutives à l'opération du cancer. Je me suis proposé, dans les remarques précédentes, de montrer

(1) Mémoires de l'Acaaéinie royale de chirurgie, t. III, p. 35. Paris, 1757, in-io.

(2) Loc. cit., p. 36.

(3) Voy. plus haut, p. 18, en noie.

(M Voy. plus haut, p. 221 dans le texte, et en note. (5) Voy. p. 222, en note.

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