CHAPITRE II
TRAITEMENT MÉDICAL
La sphère d'action des traitements internes est jusqu'ici fort limitée. Certes, il ne manque pas d'observations, publiées même par des hommes estimables, et montrant des tumeurs très-diverses et trèsgraves, guéries, dit-on, par tel ou tel remède, et ici, comme dans les autres parties de l'histoire de l'art, on trouve que les maux les plus graves, les plus incurables, sont précisément ceux contre lesquels on a essayé le plus grand nombre de prétendus spécifiques. Le cancer, étant la pire espèce de tumeur, est celle dont on s'est le plus préoccupé, et, par conséquent, c'est celle pour laquelle on a préconisé le plus de remèdes. Il faut dire aussi que cette affection, contre laquelle la plupart des médecins se reconnaissent impuissants, se prête tout naturellement à l'exploitation des charlatans. Il s'écoule rarement dix ans sans qu'on voie surgir un nouveau spécifique anticancéreux, venant de l'un des quatre points cardinaux de notre planète, et parcourant l'une après l'autre les principales capitales de l'Europe. Je pourrais citer plus de cent recettes, toutes aussi infaillibles les unes que les autres, depuis les lézards écorchés, avalés crus, jusqu'aux pilules sauvages qui viennent de comparaître devant la police correctionnelle. Il ne faut pas croire cependant que tous ceux qui ont vanté des spécifiques anticancéreux soient nécessairement des charlatans ou des ignorants. Stork, qui crut avoir trouvé dans la ciguë la panacée des cancers, était un homme éclairé et de bonne foi. Il ne prétendait pas les guérir toujours, ni les faire résorber souvent; il croyait seulement en faire fondre quelques-uns, et rendre les autres stdtionnaires, en leur enlevant leur malignité. Ces illusions étaient faciles au dernier siècle, parce qu'on confondait avec le cancer un grand nombre de tumeurs , notamment les hypertrophies mammaires, qui entrent quelquefois en résolution, et qui, presque toujours, restent longtemps stationnaires. Aujourd'hui qu'on a appris à distinguer, non-seulement par les caractères analomiques, mais en-
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core par les caractères cliniques, beaucoup de tumeurs qui furent longtemps réputées cancéreuses, on a pu se convaincre que la plupart des succès attribués aux remèdes internes s'expliquaient par la nature non cancéreuse des tumeurs, et dès lors il est devenu probable que les guérisons soi-disant obtenues sur les cancéreux sont l'indice d'erreurs de diagnostic, et non la preuve de l'efficacité des remèdes.
Cela, dis-je, est devenu probable; mais je me garde de dire que cela soit absolument certain. Je ne suis pas de ces optimistes qui pensent que la nature a dû nécessairement placer le remède à côté du mal, et créer une plante ou un minéral particulier, en prévision de chacune de nos maladies. Mais, en théorie, il ne me semble nullement impossible qu'il y ait une ou plusieurs substances capables de guérir le cancer, ou du moins la diathèse cancéreuse, et d'autres substances capables de guérir telle ou telle autre espèce de tumeurs. 11 résulte bien certainement de l'histoire de la chirurgie, que ces remèdes n'ont pas été découverts jusqu'ici; car si l'on metdecôlé les tumeurs qui sont sous la dépendance de la scrofule, de la syphilis, et peut-être de la diathèse tuberculeuse , puis certaines tumeurs toutes spéciales par leur cause et par leur siège, comme le goitre, le bilan de la thérapeutique interne des tumeurs se réduit à peu de chose. Mais a-t-on procédé de la manière la plus convenable à la recherche des divers spécifiques, et l'insuccès des tentatives passées doit-il faire perdre tout espoir pour l'avenir? Je n'hésite pas à répondre que non.
Au point de vue particulier qui nous occupe ici, les tumeurs, ou plutôt les malades qui en sont atteints, forment deux catégories qui, dans la pratique, ne sont pas toujours faciles à distinguer, mais qui, en théorie comme en fait, sont bien distinctes l'une de l'autre. Tantôt le mal est un accident tout local, qui n'est lié à aucune cause constitutionnelle, et tantôt la tumeur est la manifestation d'une influence diathésique. Dans le premier cas, on se trouve en face d'une tumeur pure et simple, d'un tissu pathologique qui, une fois formé, persiste, ou même s'accroît, indépendamment de la cause qui l'a produit, mais qui, une fois complètement enlevé ou détruit, ne se reproduit pas. Dans le second cas, comme dans le premier, il y a une tumeur tendant à se maintenir et à s'accroître par elle-même; mais il y a de plus une diathèse dont la tumeur n'est qu'une manifestation, et qui, persistant après les opérations les plus complètes, fait surgir des récidives, soit dans le même point, soit dans des régions plus ou moins éloignées.
Cela posé, ce ne sont pas les cas du premier groupe qui ont été
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l'objet principal des recherches relatives au traitement médical des tumeurs. Les chirurgiens, trouvant dans la médecine opératoire une ressource suffisante, et étant d'ailleurs en présence d'une affection qui, dans beaucoup de cas, peut, sans grand inconvénient, être abandonnée à elle-même, n'éprouvent pas un besoin bien urgent de recourir à des expériences thérapeutiques très-lentes et extrêmement incertaines. Il est possible, sans aucun doute, qu'un médicament pris à l'intérieur ait la propriété de modifier la nutrition d'un tissu pathologique, alors môme que ce tissu serait indépendant de toute cause constitutionnelle. On a vu certaines tumeurs se flétrir et se résorber spontanément, c'est-à-dire, sous l'influence d'une cause inconnue, et, comme l'inconnu laisse le champ hbre aux suppositions , il n'est pas défendu d'espérer qu'un traitement médical, hygiénique ou pharmaceutique, puisse amener ou favoriser celte heureuse terminaison. Les tâtonnements empiriques ou les essais raisonnés permettront-ils de découvrir des médicaments doués de la propriété de faire résoudre telle ou telle espèce de tissu pathologique? Il serait imprudent de l'affirmer, aussi bien que de le nier. C'est le secret de l'avenir.
Mais, je le répète, ceux qui se sont attachés à chercher des remèdes internes propres à guérir, sans opération, les malades atteints de tumeurs, ne se sont occupés que très-subsidiairement des tumeurs purement locales; ce sont les tumeurs plus ou moins malignes, les tumeurs sujettes à la récidive, et avant tout les cancers, qui ont été l'objet de leurs expérimentations. Or, il y a ici deux éléments à combattre, la tumeur et la diathèse, et ces deux éléments, quoique étiologiquement liés l'un à l'autre, se maintiennent indépendamment l'un de l'autre. Supposez la tumeur enlevée, la diathèse persistera. Supposez la diathèse vaincue, soit par une modification spontanée de l'état général, soit par un traitement spécifique, et la tumeur, livrée à elle-même, dégagée de la cause qui l'a enfantée, continuera très-probablement à vivre et à s'accroître comme le font ordinairement les tumeurs purement locales. Le traitement médical ne pourrait donc réussir qu'à la condition d'être doublement spécifique, spécifique de la tumeur considérée en elle-même, et spécifique de la diathèse. Ce serait le beau idéal de la thérapeutique. Mais n'est-ce pas trop attendre d'un seul remède? Exisle-t-il un médicament doué à la fois de deux propriétés aussi distinctes? Gela paraît peu probable, à en juger par l'expérience du passé, car on peut dire hardiment que presque tous les agents de la matière médicale ont été jusqu'ici vainement mis à contribution.
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Remarquons toutefois que ce sont principalement les médecins qui se sont livrés à ce genre de recherches; et la nécessité qui les poussait était d'autant plus pressante, que, se trouvant aux prises avec des tumeurs internes, inaccessibles au couteau, il ne leur restait d'autres ressources que celles de la pharmacie. Quant aux chirurgiens, il faut bien avouer que la plupart d'entre eux ont concentré toute leur attention sur les questions opératoires. C'est entre leurs mains cependant que la recherche des médicaments spécifiques pourrait offrir le plus de chances de succès, car eux seuls peuvent simplifier la situation et dédoubler les indications, en attaquant séparément la tumeur par des moyens chirurgicaux, la diathèse par des moyens médicaux. Parmi les centaines de médicaments que les médecins ont opposés aux cancers internes, il en est peut-être quelqu'un qui pourrait neutraliser la diathèse; mais quand môme ils auraient eu la bonne fortune de mettre la main sur ce spécifique, et de l'expérimenter avec persévérance, ils en auraient méconnu les propriétés. Voyant la tumeur continuer sa marche, et le malade mourir infecté par elle, ils auraient naturellement pensé que le traitement avait été sans efficacité. L'expérimentation n'a donc pas été dirigée de la manière la plus convenable, et le souvenir des déceptions antérieures ne doit pas nous décourager. C'est aux chirurgiens qu'il appartient de reprendre les longues investigations qui n'ont jusqu'ici fourni aux médecins que des résultats négatifs. Étant donnée une tumeur diathésique, il faut d'abord l'enlever et recourir ensuite avec persévérance aux médications internes qu'on suppose capables de neutraliser la diathèse, c'est-à-dire de conjurer la récidive. Je ne prétends pas que personne n'ait suivi cette voie; mais lorsqu'on attend une découverte du hasard, — et n'est-ce pas le hasard qui nous a donné tous nos spécifiques? — il ne suffit pas que quelques praticiens fassent des tentatives isolées, il faut que tout le monde se mette à l'œuvre. Je ne saurais donc trop inviter les chirurgiens à s'occuper, beaucoup plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'ici, du traitement médical consécutif à l'opération du cancer, et à ne considérer cette dernière que comme un préliminaire indispensable, mais insuffisant.
Il y a une autre circonstance qui a certainement contribué à faire échouer les expériences thérapeutiques, et c'est ici surtout que les conséquences pratiques de la classification moderne des tumeurs peuvent acquérir de l'importance. Trop longtemps on a confondu sous le nom de cancer toutes les tumeurs inquiétantes; nous savons aujourd'hui qu'il y a dans cet antique groupe des cancers, des tu-
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meurs de plusieurs espèces très-différentes, et il serait au moins singulier que le même remède eût la propriété de guérir toutes ces tumeurs, car nous ne sommes plus au siècle des panacées. Un médicament qui n'a aucune prise sur le cancer, en aurait peut-être sur les lîbroïdes, et réciproquement. Or, je ne crains pas de dire que personne ne s'est préoccupé de cette circonstance. Le spécifique du cancer, s'il existe, a pu être essayé sans résultat sur des tumeurs non cancéreuses, déclaré inefficace, et abandonné. Ou encore, un médicament qui a paru produire de bons effets dans un cas, et qui a dès lors donné des espérances, a élé rejeté ensuite, parce qu'il avait échoué sur des tumeurs différentes de la première. Je n'affirme pas qu'il en ait élé ainsi; je dis seulement qu'il Rpu en être ainsi, car c'est exactement ce qui est arrivé pour une méthode chirurgicale extrêmement précieuse, la compression. Ce qui a eu lieu pour un traitement externe peut s'être produit également pour certains traitements internes. La compression méthodique des tumeurs, essayée déjà par quelques chirurgiens, fut régularisée et appliquée en grand par Young et par Récamier. Ils citèrent de beaux exemples de guérison, et crurent avoir ainsi guéri des cancers. On voulut les imiter : non-seulement on échoua, mais encore on crut remarquer que ce traitement accélérait souvent la marche du mal. La compression fut donc abandonnée. Mais lorsque le microscope eut appris définitivement à connaître les tumeurs mammaires hypertrophiques (adénoïdes ou adénômes), on put se demander si les succès de Young et de Récamier ne s'expliquaient pas par des erreurs de diagnostic. C'est ainsi que j'ai été conduit à reconnaître l'efficacité de la méthode compressive, non plus comme traitement uniforme de toutes les tumeurs accessibles au bandage, mais comme traitement particulier des tumeurs hypertrophiques de la mamelle. Les résultats remarquables que j'ai obtenus par cette méthode seront indiqués dans la seconde partie de cet ouvrage. (Voyez le chapitre des Adénomes^)
Il faudra donc que désormais, dans les investigations relatives au traitement interne des tumeurs, on tienne compte des catégories établies par les recherches anatomiques modernes. Je ne prétends pas qu'on doive réussir; mais c'est dans cette voie qu'il faut chercher.
Au surplus, les expérimentations de ce genre, surtout celles qui auront pour but de prévenir la récidive du cancer, pourront être dirigées avec une grande hardiesse. S'il fut jamais une circonstance capable de nous autoriser à expérimenter sur nos semblables, c'est