TUMEURS MALIGNES
traiter par la compression. Celle-ci ne peut avoir la prétention de faire disparaître le tissu pathologique plus complètement que ne le fait l'opération; il paraît même bien difficile qu'elle atteigne les derniers restes du mal, et s'il y a quelque chance de conjurer la récidive, c'est bien plutôt en extirpant ou en détruisant la tumeur et les tissus adjacents, qu'en opposant un obstacle incomplet à la nutrition des parties malades.
En théorie, je ne voudrais pas nier absolument la possibilité de guérir par la compression certains épithéliômes assez limités et assez superficiels pour être accessibles dans toute leur étendue à l'action des moyens mécaniques. Faire résoudre, jusqu'au dernier, tous les éléments anatomiques d'une pareille tumeur, sans laisser dans les tissus la moindre cellule, le moindre noyau, est sans doute une entreprise fort aléatoire, dont le succès paraît extrêmement peu probable; mais si la compression fait résorber promptement, ce qui n'est pas douteux, une partie notable de la production accidentelle, il n'y a pas de raison absolue pour que le reste ne puisse pas à la longue se résorber aussi. Le malade se trouverait alors dans la même condition que s'il avait été opéré, il pourrait donc être radicalement guéri. Mais, en fait, je ne connais aucune observation propre à établir sans réplique la réalité de cette heureuse terminaison. Les observations de Récamier ne sont pas valables, puisque, dans les cas de ce genre, il associait la cautérisation à la compression. Le fait relatif au malade nommé W. Lea, qui fut guéri par Young d'un épithèliôme papillaire de la lèvre, me paraîtrait beaucoup plus concluant, s'il n'y avait une petite lacune dans le journal de Fothergiil, où cette observation est rapportée (1). Quoi qu'il en soit, un
(1) Je n ai pu me procurer le livre de Young, qui n'existe plus dans la librairie, et qui ne se trouve à Paris dans aucune bibliothèque publique. Je connais surtout cet ouvrage par un long extrait textuel publié dans The London Médical and Physical Journal, nov. 1815, vol. XXXIV, p. 410-420. L'observation de Lea y occupe trois pages. Elle est reproduite textuellement dans presque toute son étendue; malheureusement, après avoir transcrit quelques-uns des remèdes internes prescrits par Young, avant et pendant la compression, le rédacteur interrompt la narration de l'auteur et l'abrège en disant : « D'autres remèdes furent employés, particulièie- « ment la préparation arsenicale du docteur Valangin. Nous ne mentionnerons pas « cela pour diminuer la valeur de la métbode de compression de M. Young, parce « qu'on sait bien que ces remèdes ont été employés fréquemment et inutilement « contre le cancer. » II résulte évidemment de ce passage que la préparation arsenicale de Valangin devait être un remède interne, et non pas un causti.iue. C'est, du moins, ce que pensait le rédacteur du journal anglais, et il devait être bien renseigné. Mais la même observation a été reproduite en abrégé dans les Archives générales de médecine, mai 1827, t. XIV, p. 92, et là on lit que « après avoir cautérisé
COMPRESSION
succès, et mémo plusieurs succès authentiques, ne suffiraient pas pour faire accepter le trailcmcnl des èpithéliômes par la compression, parce que, je le répète, la compression ne peut avoir la prétention de faire plus que l'extirpation ou la cautérisation , parce que toute tumeur épithéliale qu'on peut comprimer exaclement et complètement, est nécessairement petite, superficielle, et peut être extirpée ou cautérisée sans danger, parce qu'enfin c'est une chose bien connue que la gravité de l'épithéliôme cutané dépend de sa tendance à la propagation, et que le meilleur moyen d'empêcher cette propagation est de supprimer d'un seul coup le foyer du mal.
Maintenant, que pouvons-nous attendre delà compression dans le traitement des cancers proprement dits? Les objections précédentes sont applicables ici, avec ceci de plus que, la récidive étant plus imminente, étant môme tout à fait ou presque tout à fait inévitable, les chances d'une guérison radicale doivent être considérées comme à peu près nulles. De deux choses l'une : ou bien une tumeur cancéreuse est déjà compliquée d'engorgement ganglionnaire, et alors la compression ne peut être complète, puisque les ganglions occupent presque constamment une situation qui les rend inaccessibles à l'action du bandage, — ou bien l'engorgement ganglionnaire n'existe pas encore, et alors il faut se hâter d'enlever ou de détruire la tumeur, au lieu de recourir à une méthode fort lente, et de consacrer à ce traitement incertain plusieurs semaines, plusieurs mois pendant lesquels les ganglions peuvent s'engorger.
Je pense donc que la compression ne doit pas être appliquée, comme traitement curatif, aux tumeurs qui, comme les cancers, les fibroïdes, les épithéliômes, tendent à s'ulcérer, à se propager et à récidiver. Toute tumeur de ce genre qui est accessible dans toute son étendue à la compression, est accessible, à plus forte raison, aux opérations chirurgicales. Celles-ci doivent donc recevoir la préférence. Mais lorsque le mal n'est plus opérable, la compression mérite d'être employée dans beaucoup de cas comme moyen palliatif. Elle fournit une ressource précieuse contre les douleurs, quelquefois
« modérément et à plusieurs reprises la lèvre malade, en y appliquant lapâte arse- « nicale, on y exerça une compression solide, etc. » J'ai lieu de soupçonner ici une erreur de traduction. La version du journal anglais me parait beaucoup plus probable que celle du journal irançais, et je suis disposé à penser que Young a guéri son malade par la seule compression et sans le secours de la cautérisation. M;iis je ne puis l'affirmer, n'ayant pas eu sous les yeux le texte original. Une courte notice, insérée dans le t. XVI des Archives générales de médecitie, avril I8S8, p. 678, montre que le nommée Lea, sujet de l'observation, était encore sans récidive trois ans après sa guérison.
SQUIRRHES ATROPHIQOES.
si vives, qui accompagnent le cancer de la mamelle; elle réprime les végétations et les champignons fongueux des encéphaloïdes; elle arrête les hémorrhagics et en prévient le retour; elle produit quelquefois une diminution remarquable du volume de la tumeur, et, grâce à elle, quelques malades ont pu obtenir une amélioration inespérée. Elle n'est pas toujours tolérable; mais on peut l'essayer sans inconvénient, et j'ai eu plusieurs fois l'occasion d'en apprécier les bons effets.
Il y aune variété de cancer qui se distingue des autres par la lenteur de sa marche et par sa bénignité relative. C'est le squirrhe atrophique. On ne l'observe guère qu'à la mamelle. Lorsqu'on l'enlève, il récidive aussi sûrement et aussi promptement que les autres cancers, et on a cru remarquer que les récidives marchaient en général plus rapidement que la tumeur primitive. De là est venue l'opinion très-répandue, et probablement fondée, que les malades vivent plus longtemps lorsqu'on ne les opère pas, que lorsqu'on les opère. Mon ami le docteur Macquel, chirurgien de l'hôpital d'Angouléme, m'adressa, l'année dernière, une dame d'environ quarante-cinq ans, atteinte d'un de ces squirrhes atrophiques du sein. A 6 centimètres au-dessous du mamelon, la peau, brusquement et profondément déprimée, formait une sorte d'entonnoir au fond duquel existait une petite ulcération. A ce niveau, on sentait dans l'épaisseur de la mamelle une masse diffuse, qui avait environ 4 centimètres de diamètre, et qui était très-dure à son centre. L'induration avait été constatée pour la première fois deux ans auparavant; la petite ulcération n'existait que depuis six mois, pendant lesquels la tumeur avait fait des progrès lents, mais continus. La malade, peu disposée à se laisser opérer, accepta avec empressement la proposition que je lui fis d'essayer le traitement par la compression. Le premier bandage compressif fut appliqué le 1" mai 1862. Au bout de cinq jours, la tumeur était réduite de plus de moitié; la petite ulcération n'avait pas môme fourni une goutte de pus. Au bout de dix jours, le volume de l'induration ne dépassait pas celui d'une noisette; au bout de quinze jours, il fallait beaucoup d'attention pour découvrir les restes de la tumeur; mais la peau était toujours déprimée, quoique beaucoup moins profondément qu'elle ne l'était avant le traitement. La malade retourna alors en province, promettant de continuer à se faire comprimer le sein. Cette compression, reprise et abandonnée plusieurs fois, n'a jamais été bien forte, ni faite avec beaucoup de suite. Aujourd'hui, 20 mars 1863, M. Macquet m'écrit qu'il vient de visiter notre malade. L'infundibulum existe toujours tel qu'il était
COMPRESSION
le 15 mai dernier. « Il y a tout autour une légère induration qui ne s'élend pas à plus d'un centimètre. 11 s'écoule quelquefois tout à coup un peu de sang rouge du fond de la dépression de la peau, mais jamais ni pus, ni sérosité. Les ganglions de l'aisselle sont intacts; la santé générale est superbe. » Ainsi, les effets de la compression n'ont pas été passagers. La tumeur, réduite à un volume insignifiant, n'a fait absolument aucun progrès depuis dix mois, et ce résultat me semble des plus satisfaisants.
Le 10 octobre 1862, j'ai entrepris de traiter de la môme manière un autre squirrhe atropbique, très-semblable au précédent, à cela près que la tumeur existait autour du mamelon, qui était déprimé, et qu'il n'y avait pas d'ulcération. Le squirrbe, au bout d'un mois, était réduit de plus des trois quarts. Il ne restait qu'une induration diffuse très-peu étendue, et le mamelon n'était plus que faiblement déprimé. J'ai revu la malade le 28 février 1863. Son état est toujours le même qu'au mois de novembre.
Je suis donc porté à conseiller de traiter les squirrbes atropbiques par la compression, alors même qu'ils seraient faciles à opérer. Ce n'est sans doute qu'un traitement palliatif, mais ce moyen, qui retarde la marcbe du mal, qui le fait même rétrograder, me paraît, dans beaucoup de cas, préférable à l'opération, que la plupart des chirurgiens considèrent comme inopportune.
Les indications et les contre-indications de la compression ne sont pas relatives seulement à la nature des tumeurs, mais encore à leur siège. Pour que la compression jouisse de toute son efficacité, il faul que la tumeur puisse être refoulée contre une paroi osseuse ou contre un plan résistant. Si elle pouvait s'enfoncer dans les parties molles, elle échapperait en grande partie à l'action des moyens mécaniques. En outre, il ne suffit pas que la compression soit efficace, il est nécessaire qu'elle soit tolérable, et qu'elle ne gêne aucune fonction importante. Les malades supportent au besoin une douleur qui ne dure que quelques heures ou quelques jours; mais leur courage ne résisterait pas a. une torture prolongée, et on ne doit pas oublier que la compression est une méthode lente, dont les effets sont déjà appréciables sans doute au bout de peu de jours, mais dont les résultats définitifs peuvent se faire attendre plusieurs semaines ou plusieurs mois.
La région Ihoracique, et spécialement la région de la mamelle, est une de celles qui se prêtent le mieux à l'application de la compression. En procédant avec précaution et d'une manière graduelle, on peut exercer sur les tumeurs mammaires une pression méthodique