INTRODUCTION
L'usage a consacré le titre que je donne à cet ouvrage. Le mot tumeur j dans son acception la plus vague et la plus générale, est synonjTne de tuméfaction y et se rencontre à chaque pas dans la description des affections les plus diverses ; mais il a deux significations bien différentes, suivant qu'ion s'en sert pour désigner simplement l'un des symptômes d'une maladie, ou pour caractériser jusqu'à un certain point cette maladie, pour indiquer qu'elle rentre dans une certaine case du cadre nosologique.
C'est dans ce dernier sens, beaucoup plus restreint que l'autre, quoique encore très-général, que le mot tumeurs figure en tête de mon livre. Je sais combien il est incertain, combien même il est défectueux, et je n'aurais pas osé m'en servir, si je n'avais pu invoquer, pour ma justification, l'exemple de mes devanciers. J'ai eu, comme eux, la main forcée par la difficulté de trouver un caractère anatomique, physiologique ou pathologique, qui fût commun à toutes les affections que je me propose de décrire, qui fût étranger à toutes les autres, et qui fût assez simple pour être exprimé en un petit nombre de mots.
11 y a, dans le vocabulaire moderne, quelques termes dont l'acception se rapproche plus ou moins de celle que je continue adonner au mot Tumeur. Tels sont les mots néoplasme^ pseudoplasme^
n INTRODUCTION.
production accidentelle^ et j'aurais pu, sans prendre la responsabilité d'une innovation, donnera Tun d'eux la préférence. Tous les trois, en effet, sont l'expression d'un phénomène qu'on peut considérer comme le caractère le plus général des tumeurs , savoir : la formation d'éléments nouveaux ajoutés à l'organisme. Ils ont en outre l'avantage de donner immédiatement à l'esprit un premier aperçu de la nature du travail morbide qui constitue l'essence de la lésion. Mais aucun d'eux ne m'a paru posséder un degré de précision suffisant pour faire disparaître le vague que je reproche moi-même au vieux mot que j'ai accepté. Le phénomène qu'ils désignent est, en physiologie pathologique, aussi peu caractéristique que l'est, en symptomatologie, celui de la tuméfaction. Il est bien peu de lésions, aiguës ou chroniques, où l'on ne puisse constiUer, soit à l'œil nu, soit au microscope, la présence d'éléments de formation nouvelle, et, dans l'atrophie elle-même, à mesure que les éléments normaux disparaissent, d'autres éléments s'organisent souvent pour les remplacer. Le mot production accidentelle et ses divers synonymes désignent aussi bien la cicatrice la plus simple et le cal le plus régulier, que les tumeurs proprement dites, aussi bien l'atrophie graisseuse des os ou des muscles, la polysarcie, l'induration inflammatoire, et même la suppuration, que les lipomes, les fibromes et les cancers ; et, en prenant les choses au pied de la lettre, un traité des productions accidentelles devrait comprendre peut-être les trois quarts do la pathologie.
Si l'on retranchait pourtant du groupe immense et disparate des productions accidentelles celles qui sont purement réparatrices, celles qui tendent naturellement à se résoudre et qui n'ont qu'une assez courte durée, celles enfin qui sont assez diffuses, eu égard à leur masse, pour ne former aucune saillie appréciable, il resterait, après ces diverses éliminations, un groupe plus naturel qui ne différerait pas beaucoup de celui que j'étudie et qui pourrait être défini : des productions accidentelles idiopathiques et permanentes qui se manifestent sous forme de tumeurs. Si j 'avais pu exprimer toutes ces idées en un seul mot, je n'aurais pas reculé devant un néologisme qui m'aurait permis de donner à mon livre un titre satisfaisant. Mais le grec lui-même, avec ses lécon-
ÎHtltODUCTiON-
des ressources, se prêterait, difficilement à la constnirîion de ce mot ; et In Béotio est si près de l^AttiqiiCj que renlrepriïse ne serait XmB sans péril.
J avais donc h choisir entre deux titres e^^-ilemr^nt défecttieux, iM ^i j\ii opt»3 pour le plus usité» ce u*est point i*ar pure (antai- HÎe. Les affections que j'étudie dans cet ouvrage sont de% productions accîfleti telles au point de vue de la pbysiolo^îp pathologique, et dejî htmeurs au \mn\ de vue chirurgical * Eu les désig^uant sous ce dernier nom^ j*ai \ouln indiquer que mon livre est avant tout Uii livre de chirurgie ; mais, dans les chapitres généraux que j'ai consacrés à la physiologie pathologique, j'ai trouvé avantage à me servir^ de préférence, de Fautre dénorainution, pour des motif» qui* comprendront j je Fespère, tous les lecteurs attentifs.
J*ai eu plus d'une foisj dejuiis quinze ans, Toeca^iion de prendre la plume pour exposer ou défendre les prineipales idées doctrinales dont je présente aujourd'hui rens*'mlle au public, La cause que je sers est toujours la môme ; mais sur quelques points essentiels et sur un plus grand nombre- de questions muiui^ importantes^ mes idées ont subi quelques modifir.-rtiuns, — sans que j'aie senti diminuer ma confiance dans les principes généraux que j avais d'abord adoptés. Je puis dire, au contraire, que, plus j'ai avancé dans la connaissance du sujet, plus je suis demeuré convaincu de Vexcellence de ces principes^ que des circonstances i'cx'idenlelles ont pu faire mettre en suspicion dans le cas particuîi^r des tumeurs, mais qui, partout ailleurs, en médecine comme v\ï hist^jire nalurdle, |»résideni sans contestation à h clussificatioïi de toutes les parties dit monde organisé.
C est une chose aujourd'hui universeHemcnl adniis*^ que les ct^rpâ ou le^ phénom^Hes doivent être distir^gués et classés diaprés iensemble de leurs caractères, et non d'après un si*ul earactèrt ou d'après une seule série de caractères. Depuis que ce principe règne
;uis la science, la mfiknde naturelle a succt'dé au\ sysfêmes.
^Tousles caraclèn^Sj cependant, n'ont pas^ le même (h'[;ré d'importance, et ceux qui ont le pluï^ de fixité on de constance doivent
IV INTRODUCTCON.
passer avant les autres : c'est ce que les naturalistes appellent la subordination des caractères.
Lorsqu'on applique ces principes à la classification des maladies, on doit se demander avant tout quels sont, dans ce cas, les caractères de premier ordre, en d'autres termes, quels sont les caractères les plus constants des maladies. Je n'hésite pas à dire que ce sont les caractères tirés de l'étude des lésions.
Il y a, il est vrai, des maladies qui ne sont connues jusqu'ici que par leurs symptômes, et qui ne sont ou plutôt ne paraissent liées à aucune lésion d'organes. On ne renonce pas pour cela à le« caractériser et à les classer. Mais tout le monde convient que cette partie de la nosologie est la plus incertaine. Privés des lumières que fimrnit ordinairement l'anatomie pathologique, les auteurs sont obligés d'emprunter les caractères différentiels de premier ordro, tantôt à Tétiologie, tantôt à l'étude de la marche ou de quelque symptôme prédominant, et ils sont les premiers à reconnaître que ce choix est souvent fort arbitraire. De sorte que, là où les lésions font défaut, la classification est chancelante. Mais il arrive quelquefois qu'une heureuse découverte permet enfin de rattacher à une lésion matérielle une de ces maladies jusqu'alors mal déterminées. Aussitôt l'anatomie pathologique reprend sa suprématie : c'est elle qui fournit les caractères de premier ordre, et toute incertitude disparaît aussitôt.
Mais les cas obscurs dont je viens de parler sont les moins communs. La plupart des maladies présentent à la fois des lésions et des symptômes, et, quoique ceux-ci soient quelquefois très-constants et très-caractéristiques, personne n'ignore que, d'une manière très-générale, ils sont moins fixes que celles-là. C'est donc l'étude des lésions qui fournit les caractères distinctifs de premier ordre, alors môme que les désordres matériels sont l'effet et non la cause delà maladie. 11 est clair, par exemple, que, dans les fièvres éniptives, les accidents de la peau et des muqueuses ne constituent pas l'essence du mal. La lésion ici n'est que la manifestation d'un état général qui l'a précédée et qui l'a enfantée. C'est elle pourtant qui sort à caractériser et à distinguer ces affections, parce qu'elle est plus fixe, plus constante que les troubles fonctionnels, tels que la fièvre, l'inappétence, l'insomnie, les douleurs lom-