‹ Traité des tumeursChapitre 15 sur 140 · HISTORIQUE. — LES CARTÉSIENS · texte numérisé non relu

HISTORIQUE. — LES CARTÉSIENS

tumeurs hiftnoralcys et sur le cinquième livre du Pentateuque chirurgical (I).

Ce préambule m'a paru nécessaire, d'une part, pour initier au langage du temps passé les lecteurs qui auraient le désir de se livrer à des recherches historiques ; d'autre part, et surtout, pour montrer Torigine d'une doctrine qui s'est perpétuée jusqu'à notre siècle et qui, sortie autrefois de l'imagination des galénistes, a survécu, avec de légères transformations, à la chute de leur système. La découverte de la circulation, celle des vaisseaux lymphatiques, celles des globules sanguins et des vaisseaux capillaires microscopiques, permirent d'acquérir enfin quelques notions sur les phénomènes de la nutrition. La théorie des quatre humeurs fut dès lors et à jamais renversée. Les hypothèses cartésiennes, qui lui succédèrent et qui régnèrent pendant plus d'un siècle et demi, jusqu'à l'époque de Hunier, ne valaient pas beaucoup mieux que le rêve des galénistes; mais du moins l'école de Boerhaave, qui fut la plus haute expression de la médecine cartésienne, sut briser le lien factice qui depuis si longtemps tenait rassemblés dans un môme faisceau les inflammations à côté des hydropisies et les anévrysmes à côté des cancers. La classe des tumeurs contre nature fut démembrée. On en retrancha successivement les phlegmons, les érysipèles, les œdèmes, les emphysèmes, et après toutes ces éliminations, le mol tumeur, dont l'acception nosologîque se restreignait de plus en plus, fut réservé

(1) Galien, De tumoribus prœier naturam, dans ses Opéra omnia, édit. Froben., Bàle, 16i9,in-fol., t. III, col. 327-338, et spédaiement § 10, col. 335, c. La doctrine de Galien se trouve reproduite çà et là dans plusieurs autres de ses ouvrages. — Tagault, Institutiortes chirurgicœ. Paris, 1543, in-fol., lib. I, De tumoribus prœter naturam. En tète de ce premier livre se trouve une classification analytique des tumeurs gronpées suivant les cinq espèces d'humeurs; la cinquième espèce est l'humeur venteuse produisant les inflationes; Avicenne en avait déjà parlé, lib. IV, f. 3 , tract. II, cap. i. — Ingrassias (Phil.), De tumoribus prœter naturam. Naples, 1552, in-fol. Interminable et plate compilation en forme de commentaire sur quelques pages d'ÀTlcenne. L'ouvrage devait se composer de 7 vol. in-fol. Le premier •eul a paru, et ne fait pas regretter les autres. L'imprimeur s'appelle Cancer (il y a des noms prédestinés). — Fabrice d'Aquapendente , Pentateuchus chirurgicus, Francfort, l&92, in-8, lib. I, De tumoribus prœter naturam, — Fallope, De ulceribuset tumoribus prœternaturam. Venise, 1573, in-4o; reproduit dans ses Opéra omnia; Francfort, 1581^ in-fol., p. 696. — Thevenin, Traité des tumeurs, dans ses CEuvres complètes. Paris, 1G69, in-4o, p. 177 (la V édit. est de 1658).— Tanequin Guillemet, le Questionere des tumeurs œntre nature. Lyon, 1579, in-32 (rare et curieux).— Saporta, De tumoribus prœter naturam. Lyon, 1626, in-i2. — Deidier, De tumoribus prœternaturam. Montpellier, 1711, in-S, trad. franc. Paris, 1738, 111-12. — Anonyme (Astruc), Traité des tumeurs et des ulcères. Paris, 1759, 2 vol.

pour désigner les productions accidentelles surajoutées à Torganisme et caractérisées par la formation d'un tissu nouveau. C'est le sens qu'on lui donne encore aujourd'hui. La famille des tumeurs, ainsi constituée, correspondait à peu près à la vieille famille des squirrhes.

On vient de voir que, pour les anciens, les squirrhes étaient formés par l'accumulation de l'atrabile. Les novateurs du dix-septième siècle n'avaient pu retrouver cette humeur fabuleuse, et cela n'avait pas peu contribué à la chute du galénisme, mais ils avaient découvert la lymphe, qui ne tarda pas à réclamer sa place dans la théorie des tumeurs. Avec cette inconséquence qui, dans les époques de transition, porte l'esprit humain à conserver pour le temps présent les idées et les principes qu'il reproche le plus au temps passé, les solidistes cartésiens firent de l'humorisme sans le savoir; ils imaginèrent que la plupart des tumeurs étaient dues à l'extravasation de la lymphe, que leurs diverses formes, leurs diverses terminaisons résultaient des différents degrés de crudité ou de coction, d'acescence ou d'alkalcscence, de densité, d'acrimonie, de dépravation et de fermentation de cette humeur capricieuse, et que ces phénomènes variaient suivant que la lymphe était naturellement plus ou moins épaisse, qu'elle était dans un état de croupissement (sic), c'est-à-dire d'immobilité plus ou moins complète, et que la partie affectée possédait une chaleur plus ou moins grande. On disait ces choses-là en plein dixhuitième siècle, en pleine Académie de chirurgie. Le long mémoire de Quesnay sur les vices des humeurs, qui ouvre les travaux de cette compagnie célèbre (t. 1, 1743), celui de Dufouart, celui de Faget, publiés dans le môme volume, donneront une idée de la confusion étrange qui s'était introduite dans cette partie de la science, confusion qui allait pendant longtemps égarer les observateurs, et qui devait, jusqu'à notre époque, gêner la marche du progrès.

Tandis que la théorie rattachait la plupart des tumeurs à une étiologic commune et établissait entre elles une parenté immédiate, les praticiens n'étaient pas peu surpris de trouver la diversité la plus grande à la place de l'unité qu'on leur annonçait. Sous le règne de l'atrabile, cette contradiction s'était déjà présentée, et pour y échapper on avait jeté les fondements d'une doctrine qui, en présence d'une nécessité plus pressante, allait bientôt se développer et se compléter. L'atrabile, en effet, était une chose trop vague pour Cire bien embarrassante; comme tout ce qui est inconnu, elle possédait une élasticité presque indéfinie et se pliait aisément à toutes les cventualités. La lymphe, au contraire, avait une existence réelle ;

HISTORIQUE . — i;ACADfCMÏE DE CHIRUnCIE. O

on Tavait vue, on Tavait Biûme analyséi^ autant que la chimie b permettait alors; \es caractères quVin lui atlnbiiait étaient loin tViUre exacts, mais ils étaient du moins formulés avec précision, et il fallait bien en tenir compte. Celui de ces caractères auquel on iittachait le plus d'importance était la coaguïabilUé de !a lymphe par la chateur et la production d'une écume à la surface du îiqnidt* oli l'on faisait bouillir les tissus imprégnés de lymphe. L*étude anatomique des tumeurs consistait tloiic h les faire bouillir, et comme toutes ou à peu près fournissaTcnt plus ou moins d'écumu, on en concluait qu'elles étaient d'origine lymphîitique. n n'en pouvait être autrement puisque Técume provient de l'albnnûne et que ce principe immédiat existe partout oh pénètre le sang. Limité de nature des tumeurs était ainsi élablie sur une preuve matérielle. Or, on ne pouvait méconnaître que certaines tumeurs sont tout à fait tuotTensives et ne gCnent que par leur volume^ tandis que d'autres ont une marche plus incpuétante, tendent h s*aecroitre indéfiniment et il s'ulcérer, récidivent lorsqu on les enlève et finissent le plus souvent par friire périr les malades. Depuis longtemps on caractérisait ces deux groupes en les désignant sous les noms de iumeun Iféniijnes et de tumeurs ma* /iV/ne*, et cette dîïTérencn était trop grande» trop enracinée dans le langage et dans la pratique pour qu'on piït songer à la négliger* C'est iiom^quoi on eut recours à Thypothése de la dégénérescence^ cVst-ii-dire de la transformation des tumeurs bénignes en tumeurs malignes par suite de la df'pravaiiûn de la lymphe. Les écrivains antérieurs avaient déjà admis quelque chose de semblable, puisque pour eux le canct'r était uu stpiirrlie enlîammé ou dégénéré, maison n'avait pas encore généralisé celte doctrine, que tes partisans de rhypotlièse de la lymphe appliquèrent à toutes les tumeurs, mi^me nnxécrouf^Ies et même, chose k peine croyable, aux lipomes, aux kystes sébacés et aux autres tumeurs désignées \iilgairemenl sous le nom de loup€$. Telle a été l'origine de la doctrine de la dégénèrescenee. Cette doctrine n'a été qu'un compromis entre la théorie qui^ d*uue part, proclamait Tunilé des tumeurs, et Tobservation qui, d*une autre part, en reconnai-ssait la diversité. Tout le mondt^ Taccepta [jarce qu'elle mettait tout le monde à Taise; on ne slnquiéta pas de savoir si elle était démontrée, ni même si elle était démontrable. Les galénistes ravarent imiiginée pour sauver le système de ratrabile ; les cartésiens la complétèrent pour sauver le système de la lymphe; puis, lorsqu'une fois elle fut introduite dans les habitudes, elle surnagea après le naufrage de ces deux systèmes, et c'est ainsi qu'elle s'est perpétuée jusqu'à nos Jours* L'histoire des sciences offre

plus d'un exemple analogue; Thomme se débarrasse plus facilement d*une grande erreur que des erreurs secondaires qui en dépendent, et le but des recherches historiques bien dirigées est précisément de remonter au berceau des doctrines classiques pour distinguer celles qui sont entrées dans la science par la voie légitime de Tobservation de celles qui s'y sont glissées à la suite d'un faux système.

Mais revenons aux tumeurs. Nous venons de montrer quelques-uns des égarements de la chirurgie du dix-huitième siècle ; mais nous devons ajouter que déjà, à cette époque, quelques esprits mieux inspirés avaient fait de timides tentatives pour substituer, en partie du moins, les résultats de l'observation à ceux du raisonnement. Ainsi, Littré avait montré à l'Académie des sciences, en 1704, une tumeur de la cuisse constituée exclusivement par du tissu adipeux, et quelques années plus tard, en 1709, il avait imposé aux tumeurs de ce genre le nom de lipomes, qui ne fit pas fortune alors, mais qui devait plus tard devenir classique (1). C'était un fait important que la découverte d'une espèce de tumeur formée par le développement anormal d'un tissu noriûal ; mais on n'en tint aucun compte, parce que cela était de nature à contrarier la doctrine régnante. Bientôt pourtant de nouvelles recherches anatomiques montrèrent que d'autres tumeurs peuvent se former, sans l'intervention des extravasations de lymphe, par le développement morbide des éléments préexistants.Ge fut surtout l'étude des tumeurs enkystées et des loupes qui conduisit à ce résultat. Les uns pensèrent, avec Astruc, que toutes ces tumeurs étaient le résultat de la dilatation d'un vaisseau lymphatique, distendu par de la lymphe accumulée. Louis rejeta cette hypothèse ; il supposa que les kystes se formaient en plein tissu cellulaire, et que leur membrane était le résultat de la condensation pure et simple de ce tissu refoulé. « Le kyste, dit-il, est formé de la substance préexis-

« tante de la partie La membrane qui fait cette poche n'est pas

« nouvellement formée, comme on pourrait le déduire de la théo- « rie de quelques auteurs sur cette maladie, etc. (2). » Girard enfin (1775), acceptant la théorie de Louis pour les kystes séreux, attribua les kystes sébacés à l'oblitération du conduit excréteur des glandes sébacées découvertes par Morgagni (3). Sue le jeune

(i) Litiré, Sur une tumeur graisseuse de la cuisse dans Académie des sciences, 1704. Histoire, Observations anatomiques, n. 1. — Sur le lipome dans Académie des sciences, 1709. Histoire. Observations anatomlque?, n. 3.

(2) Louis, Dict. de chirurgie. Paris. 1772, in-12, 1. 1, p. 293, article EînnrsTÉ.

(3) Girard, Lupiologie ou Traité des tumeurs connues sous le nom de loupes. Londres et Paris, 1775, in-l>, p. 37.

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