HISTORIQUE. — LA SOCIÉTÉ DU CANCER
sieurs années à la chute de l'édiflce qu'il avait élevé. La question des productions accidentelles était peut-être le point le plus vulnérable de la doctrine physiologique, et ce fut par là que les défections commencèrent. Pour sauver au moins les apparences, pour conserver l'étiologie inflammatoire en échappant à l'évidence du fait, on supposa d'abord qu'il y avait plusieurs sortes d'irritation, donnant lieu à des altérations locales différentes. C'était une retraite cachée derrière un jeu de mots, car reconnaître la diversité d'origine là où existait déjà la diversité des lésions, c'était abjurer le dogme unitaire, et replacer les tumeurs sous le sceptre de l'anatomie pathologique. Les élèves les plus dévoués de Broussais revinrent donc à la classification de Laênnec, que leur maître avait attaquée avec tant de passion; puis le mot irritation ne fit plus que de timides apparitions dans la description des tumeurs, et bientôt enfin il disparut tout à fait.
Nous venons de suivre le mouvement de la science en France, depuis Bichat jusque vers l'année 1825. Il est nécessaire maintenant de revenir sur nos pas, pour exposer les travaux exécutés en Angleterre, pendant cette période d'un quart de siècle, par les successeurs de John Hunter.
La question des tumeurs^ qui avait eu le privilège de passionner les observateurs français et de figurer au premier rang dans les luttes de doctrine et dans les révolutions de la philosophie médicale, était loin d'avoir pris les mêmes proportions dans la Grande-Bretagne. Elle y était restée purement chirurgicale. On se souvient que J. Hunter avait annoncé la diversité et la multiplicité des maladies réputées cancéreuses, et demandé qu'on cessât de les comprendre sous une dénomination commune. Cet appel fut entendu et pendant les dernières années du dix-huitième siècle plusieurs chirurgiens entreprirent des recherches pour arriver à séparer certaines tumeurs de la classe des cancers. Je désignerai en particulier Pearson,Ev. Home, John Bum (de Glascow), Hey (de Leeds) et Abemethy. Il parut utile de donner à ces recherches une direction commune, et c'est pour cela que fut fondée à Londres the Society for investigating the Nature and Cure of Cancer (Société des recherches relatives à la nature et au traitement du cancer). Le Committee de cette Société, composé de Baillie, Sims, Willan, Home, Sharpe, Pearson, Abernethy et Denman, secrétaire, rédigea et publia en 1802 un programme de treize questions {queries)^ fort remarquables pour l'époque; malheureusement le public accueillit ce programme avec indifférence. Quatre ans après, le Committee crut devoir publier de nouveau ses
questions en y joignant des explications et des développements plus précis, et en invitant spécialement les chirurgiens à s'attacher à l'anatomie pathologique des tumeurs (1). Mais cette fois encore son attente fut trompée, et cette institution, qui aurait pu rendre de si graads services à la science en concentrant les travaux de tout un pays, fut obligée de se dissoudre sans avoir atteint son but. Les recherches restèrent donc purement individuelles, et à cause de cela même elles furent plus d'une fois contradictoires. Pour procéder par ordre chronologique, nous mentionnerons d'abord celles de John Burns et de Hey de Leeds, qui ne furent pas les plus heureuses. Il existe une variété de cancer encéphaloïde, dans laquelle les
(I) Le questionnaire de la Société du cancer a été reproduit textuellement d'après la 2« édiUon, dans le numéro de Juillet 1806, de Edinhurgh Médical and Surgical Journal, vol. II, p. 3S9. 11 ne sera pas inutile de donner ici un extrait de ce document aujourd'hui à peu près oublié. En tête du questionnaire se trouve un préambule où il est dit que t le cancer est un sujet complètement Inconnu. »
QuEST. I. Quels sont les signes diagnostiques du cancer? Ce qui est cancer pour un médecin n'est pas cancer pour un autre. Il est à désirer que nous ne soyons plus trompés à Tavenir par des mots ambigus. — II. Laltération qui constitue le cancer évident est-elle précédée éPune autre altération différente^ et si celle-ci existe, quelle en est la nature? Ici le comité conseille d'étudier par tous les moyens possibles l'anatomie pathologique des tumeurs cancéreuses, à tous les degrés de leur développement. — HI. Le cancer est'il toujours une maladie primitive, ou, en d'autres termes^ les autres maladies peuvent-elles dégénérer en cancer? Si, contre toute at^ tente^ on répondait affirmativement à cette question, nous demanderions quelles sont les maladies qui peuvent dégénérer en cancer, et sous quelles influences locales ou constitutionnelles s'effectue cette dégénérescence? — lY. Est-il prouvé que le canrer soit héréditaire ? — V. Est-il prouvé quHl soit contagieux? — Vï. Y at-il quelque relation entre le cancer et les autres maladies ? L'explication montre qu'il s'agit surtout ici des relations supposées par quelques auteurs entre le cancer, la scrofule et la syphilis. Le comité demande ensuite s'il est prouvé que le cancer de la mamelle soit de même nature que celui delà iangue et celui de l'utérus. — YII. Y a-t'il une période^ y a-t-il quelque circonstance oà le concerne soit qu'une maladie locale? ou Cexistence d'une tumeur cancéreuse ne décèlet-elle pas une tendance à la production de tumeurs semblables dans les autres parties du corps? — VIII. Le climat et le milieu exercent-ils quelque influence sur la tendance au développement du cancer, sur son siège et sur sa forme? — IX. Y a-t-il un tempérament qui pré» dispose au cancer?^ X. Les animaux sont -ils sujets au cancer? Si la réponse estafûrniative, on devra déterminer quelles sont les classes d'animaux sujettes au cancer, et étudier l'influence de la domesUcité. Les trois dernières questions sont moins importantes. Dans les remarques qui suivent la treixième question, le comité ajoute : « C'est un fait curieux et digne d'une mention particulière qu'on ne connaît pas d'exemple de cancer développé à la jambe, ou ailleurs, chez les individus atteints d'un vieil ulcère de la jambe. »
J'appelle l'attention des praticiens sur celte dernière proposition qui mérite d'être examinée avec soin.