THÉORIE DE L* ULCÉRATION INTRAVEINEUSE
Elle rend compte de la constance de J'infeclloD cancéreuse;
Elle explique enOn, et elle explique seule pourquoi cette inreotion a tieu à des époques si variables, suivaul le siège, les connexions et la slmcture parLiculière des luoieurs cancéreuses.
11 est donc naturel que plusieurs auteurs modernes lui aient donné la préférence sur la théorie de rabsorplionpure et simple. M. Walshe, cherchant la cause des cancers secondaires multiples qui se forment dans des organes privés de toute connexion analomique avec le cancer primitif, dit : « Il est hors de doute que dans les cas de ce genre « le système veineux est l'agent qui transporte la substance aiorbide tt loin de son siège primitif {!). n Moi-raème, il y a douze ans, dans mon Mémoire iur tanatomie palfwiùgiqiw du cancer^ p. 720, j'ai cru pouvoir, d'après les faits acquis jusqu'alors à la science, écrire la conclusion suivante: t< J'admets donc, mauavec la plm grande réserve^ n que l'infection cancéreuse est due h riutroduction des éléments « anatomiques du cancer dans le torrent circulatoire, n
Mais, depuis celle époque, de nouveaux faits sonl venus porter une rude atteinte à celte théorie* On sait aujourd'hui que le cancer n'est pas la seule espèce de tumeurs capable de déterminer Tinfection. La découverte de rinfection produite par les tumeurs fibroplasUqnes n'élait pas incompatible avec la théorie précédente, puisque ces tumeurs peuvent, comme le cancer, détruire les veines et devenir le siège d*uIeérations intraveineuses. La chose est plus rare sans doute que dans le cancer; néanmoins j'ai eu l'occasion delà constater deux foie. En outre, beaucoup de tunienrs libroplasttques renferment des éléments microscopiques globulaires (noyaux ou cellules) susceptibles, comme les éléments cancéreux, de se détacher de la surface ulcérée, et de se laisser entraîner par le courant sanguin, La théorie en question pourrait donc être appliquée à 1%fection Ûbroplaslique. On pourrait encore, sans difficulté, rappliquer à rinfection chondrômateuse, puisque la pénétration de la substance des chondrômes dans les veines a été const^Uée une fois par M. PageL Si, dans ce cas, des fragments de tissu cartilagineux ont pu être détachés de la tumeur et entraînés par le sang veineux, on conçoit, à plus forte raison, que des molécules plus petites, des cellules isolées^ des noyaux libres, détachée de la surface de l'ulcération intraveineuse, puissent se mêler au sang, alors même que 1rs veines atteintes par la propagation des ebondrdmes seraient fort peu volumineuses. En dautres termes, les chondrômes et les tumeurs ûbro>
(1) WilAb«, On Haiurt ont Trtadnent ûfCùnter. ImAm, IKlG, la4, p* 106.
plastiques réunissent, comme le cancer, les deux conditioDS favorables à rintroduction des éléments pathologiques organisés 'dans le torrent circulatoire, savoir, la tendance à s'ulcérer dans l'intérieur des veines, et la structure globulaire qui permet aux éléments anatomiques, indépendants les uns des autres, de s'écouler par les surfaces ulcérées.
Mais les autres tumeurs capables de produire l'infection et la généralisation réunissent elles ces deux conditions? Cela est douteux pour les unes, improbable pour les autres.
Et d'abord, pour ce qui concerne le phénomène de l'ulcération intraveineuse, il n'a été obser>é jusqu'ici, ni dans les épithéliômes, ni dans les fibromes, ni dans les myéloïdes, et si on n'est pas en droit de le déclarer impossible, on n'est pas autorisé non plus à le considérer comme réel. Assez probable pour répithéliôme* qui, détruisant impitoyablement tous les tissus, n'épargne certainement pas les veines, il l'est beaucoup moins pour les fibromes el pour les myéloïdes, qui se propagent avec beaucoup moins d'activité anx tissus environnants. L'ulcération intraveineuse suppose en effet que la production accidentelle se propage très-aisément aux tissus, et qu'elle perfore les veines avant de les comprimer assez pour y intercepter le cours du sang. A priori y les fibromes et les myéloïdes, qui ont d'ailleurs fort peu de disposition à s'ulcérer du côté des téguments, semblent donc peu aptes à s'ulcérer dans la cavité des veines. Certes, ces objections théoriques ne pourraient prévaloir contre des faits observés directement, mais, à défaut d'observation, nous ne pouvons consulter que les probabilités, et celles-ci ne sont pas favorables à l'hypothèse de l'ulcération intraveineuse des myéloïdes et des fibromes.
Quant à la seconde condition, c'est-à-dire la structure globulaire ou l'indépendance des éléments anatomiques, elle existe dans les épithéliômes; elle est déjà douteuse pour les myéloïdes; elle fait entièrement défaut dans les fibromes. Les cellules épithéliales des épithéliômes sont libres, et on en retrouve, en général, un certain nombre dans l'ichor qui s'écoule de ces tumeurs après l'ulcération. On peut donc admettre, sans forcer les analogies, que les ulcérations intraveineuses des épithéliômes laissent écouler dans le sang des cellules épithéliales; mais les m^e7o/7/are'5, éléments autogènes des myéloïdes, sont cimentés entre eux par une substance amorphe trèscohérente; cette substance peut se ramollir, sans doute. Il est donc admissible que les myéloplaxes, rendus séparables par suite de ce ramollissement, puissent se détacher de la tumeur et s'écouler par
THÉO RIE DE l' ABSORPTION,
les surfaces ulcérées. Toutefois, rien n'établît jusqu'ici la réalité de ce phénomène, rulcéiation des myéïoïdes étant extrêmement rare, et personne, à ma connaissance, n'ayant examiné au microscope richor qui s*en écoule lorsqu'elles sont ulcérées. On voit que, pour raltacbiT la généralisation des myéïoïdes à la pénétration directe des myélo[»faxcs dans le sang, il faudrait faire des hypothèses gratuites, qui, sans Hve absurdes, seraient peu vraisemblables. Considérons maintenant le cas de l'infpclion fibromateuse, et nous verrons ces difficultés s^accroître bien plus encore. On admet quelquefois par induction, en vue d*Qne théorie qu*ou ne voudrait pas sacrifler, des phénomènes dont la réalité n'a pas encore été constatée par Tobservalion; mais il faut du moins que ces phénomènes, considérés en eux-mêmes, paraissent possibles. Or, s*il est, à la rigueur, possible de concevoir que les éléments des myéïoïdes puiasenl se détacher spontanément de la surface de ces tumeurs ulcérées cl se mêler au sang par suite de Tulcéralion inlraviineuse, la chose nVst vraiment plus admissible pour les éléments des fibromes; car ces éléments sont des fibres longues, enchevêtrées avec leurs voisines, et adhérentes les unes aux autr"es dans toute leur étendue* L'ulcépalion peut les détruire sur place, mais ne peut les disséquer» les séparer de tontes leurs connexions.
On est donc obligé d*ad mettre, au moins pour les fibromes, que t*infeclion et la généralisation ne dépendent pas de rinlroduelion dire^'te des éléments organisés dans le tnrrent Circulatoire, et dépendent simplement de Tabsorption du blastémeou de toute autre substance soîublc contenue dans le tissu de k tumeur. Dés lors, Tànalogie séduisante qu*on avait pu établir entre Tinfection par ks tumeurs et rinfeclion par le pus fait place à une ditTérenee notable; Cîir la simple absorption de la partie scduble du pus ne produit aucune infection. Lorsque le pus s'altère au contact de Tair, Tabsfjrp* tîon du sérum putréfié détermine un empoisonnement particulier qu'on appelle, à tort ou raison, V infection putride; mais cet état, tout à fait différent de l'infection purulente, ne donne jamais lieu à la fonnalion d*abcès nmltiples, et ne peut, par conséqitent, être mis en parallèle avec Hnlt^nlion produite par les tumeurs. La condition fine qua non de rinfeclion purulente est rinlroductlon dt^s globules de pus dans le torrent circtilatoire. IJ y a des suppurations viscérales multiples quî ne tiennent pas à cette cause; mais elles ne tiennent pas davantage à rabsorptiondupus^ et, si Tan a tant discttté sur la doctrine des abcès multiples, c'est parce qu'on a commis Terreur I de croire que tous les abcès multiples sont dus à ta même cause, et
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Pour admettre que les I-jcalisalior^s multiples de ces affecl
(I) Lebert, Traité des maladies canc&tuses, Paris, 18SI» iii-8, p. SS.
de confondre ain^i rinreclion purulente avec plusieurs autres maladies. Lorsqu'on sait se tenir à llibri de cette erreur, on reconnaît que la véritable infection purulente est toujours due au passage des globules de pus dans le sang. Or il est démontré, par l'exemple des fibromes infectants, que les tumeurs peuvent infecter réconomie par voie d'absorption pure et simple. 11 n'est donc plus possible de îakt reposer la doctrine de l'infection produite par les tumeurs sur les arguments tirés de l'analogie de cette infection avec rinfection purulente .
Si maintenant nous revenons au cancer, après avoir acquis, par l'étude des autres tumeurs infectantes, la certitude que l'infectioD peut être l'eiTet de l'absorption du blastème, nous sommes autorisés à penser que cette absorption est capable aussi de produire l'infection cancéreuse. Le fait de la pénétration plus ou moins fréquente des éléments cancéreux dans les veines ulcérées conserve tonte sa réalité; les expériences prouvant que cette pénétration est une cause d'infection et de généralisation conservent toute leur signification; mais l'efTort d'esprit qu'il aurait fallu faire pour généraliser ce mécanisme n'est plus nécessaire, et, dans tous les cas où les conditions anatomiques de la tumeur et des parties qui Tentourent paraissent peu favorables à l'ulcération intraveineuse du cancer, nous sommes conduit à penser que l'infection est le résultat de l'absorption. Les objections théoriques tirées de ce fait que l'absorption est un phénomène incessant et inévitable, qui s'effectue pendant tonte la durée des tumeurs, tandis que l'infection survient seulement à une certaine période , tantôt très-rapprochée, tantôt très-éloignée du début du cancer, se présentent toujours involontairement à l'esprit. Mais il faut bien qu'elles s'inclinent devant cet autre fait, quede pareilles irrégularités s'observent dans la marche des fibromes infectants, lesquels cependant ne peuvent infecter l'économie que par absorption. C'est sans doute une grande difficulté à résoudreque celle-là. M. Walshe, étudiant l'absorption par les vaisseaux lymphatiques, a été conduit à admettre que cette absorption est tantôt a productive » tantôt « improductives. C'est tourner la difficulté sans la résoudre. On pourrait supposer que le blastème, sans pour cela changer de nature, acquiert, à un certain moment, des propriétés plus nuisibles, et que l'absorption, jusqu'alors inoffensive, devient nuisible à partir de ce moment. Ce ne serait pas non plus résoudre la difficulté, et il vaut mieux peut-ôtre avouer que dans l'état actuel de la science, la solution de ce problème est inconnue.
Nous admettons donc que les tumeurs peuvent infecter Téconoaue
THÉORIE DE l'aBSORPTION.
de deux maQÎérêS ; 1^ par absorption du bîastéme, ou du moins des substances solubles imbibées dans la trame de la luraeur; 2" parin- Imductioû dîrecle des éléments de la tumeur dans le lorrent circulatoire, phénomène démontré pour quelques cas de cancer, rendu probable pour beaucoup d'autres^ probable également pour quelques cas de tumeurs flbroplasllques et cartilagineuses, mais ne paraissant jouer aucun rôle dans rinfection produite par d'autres tumeurs, et ne pouvant être considéré dès lors, ni comme la cause consUinle, ni même comme la cause la plus ordinaire de rîofection»
On pourrait s*étonner. de voir un môme résultat, rinrection, produit par deux causes dilTérentes; mais nous ferons remarquer que ces deux causes ne sotit pas essenlîeTlement diCTérentes. Soit que le cancer pénètre dans le aiing en masses plus ou moins grosses, soit qu*il j pénètre à l'étal d'élémenls microscopiques, les globules cancéreux, isolés ou réunis, sont toujours accompagnés d*une certaine quantité de la substance soluble qui les entoure, Hs sont d'ailleurs imbibés de cette substance. MM. L»ngenbeck, Lebert et FolHn, dans leurs exf^ériences sur les chiens, n*oni pu injecter les globules cancéreux sans injecter en mCme temps la partie séreuse du suc, où nagent les globules, et où le blasléme se trouve en dissolulion. En réalité, par conséquent, les deux mécanismes que nous admetlonsont ceci de commun que Tun et l'autre introduisent dans le sang la substance du blasléme.
Lorsque rinfection est produite par la pénétration des éléments organisés dans le torrent circulatoire, il est ccriain qu'elle se fait presque exclusivement par les veines. Nous avons prouvé, dans le chapitre précédent, que l'appareil lymphatique correspondant à la tumeur renferme fréquemment des éléments organisés, de même nature que les éléments autogènes de la tumeur; Tappareil lymphatique \à s'ouvrir dans le système veineux, et on peut se demander si les éléments organisés qu'il renferme ne vont pas, comme îes globules de lymphe, se mêler au sang par celle voie. L'engorgement du premier ganglion intercepte d'abord le passage; mats bientôt cette tumeur ganglionnaire se comporte comme la tumeur primitive, et les vaisseaux elTérents du ganglion charrient tôt ou tard des éléments pathologiques jusqu'au ganglion immédiatement supérieur. Celui-ci, engorgé à son tour» intercepte encore pendant quelque temps le passage de la lymphe altérée. Toutefois, il peut se faire que, de ganglion en ganglion , la substance morbide organisée parvienne * jusque dans le canal thoraciquc. A, Cooper, Hourmann, M. Andral,
362 INFECTION GÉNÉRALE ET GÉNÉRiLUSATION.
et plusieurs autres auteurs, ont trouvé de la matière caneéreose libre dans ce canal. Il est évident par conséquent que le sang peut recevoir de la matière cancéreuse en nature par la voie des lympfaitiques; mais il me parait certain que rinfeetion n'est produite que très-exceptionnellement par ce mécanisme, et que c'est par la voie des veines ulcérées que les éléments des tumeurs s'introduisait le plus souvent dans le torrent circulaloire.
L'infection par absorption me parait devoir également être attribuée principalement aux vaisseaux sanguins, qui sont, comme on le sait, le siège d'une absorption beaucoup plus active que les vaisseaux lyn pbatiques. On remarquera d'ailleurs que les tumeurs situées dans les régions où les anatomistes n'ont pas trouvé de vaisseaux lymphatiques, ou n'en ont trouvé que très-peu, comme les os ou le cerveau, déterminent fréquemment lîinfection, avant mi^mede s'être propagées aux organes riches en lymphatiques, et avant, par conséquent, d'avoir pu se compliquer d'engorgement ganglionnaire. M. Lebert a trouvé que Tinfection suivie de généralisation sepréseatait trente-trois fois sur cent dans le cancer proprement dit du ee^ veau, et soixante-dix-sept fois sur cent dans le cancer des os (1). Ces derniers cancers sont même les plus infectants de tous, quoique occupant un des systèmes organiques les plus pauvres en vaisseaux lymphatiques.
§ 5. — Causes des tumeurs multiples secondaires.
Les remarques précédentes, sur les causes de l'infection générale, vont nous permettre de procéder avec quelque précision à la ^eche^ che des causes qui font naître les tumeurs secondaires multiples, dans des organes qui ne communiquent pas directement avec le siège de la tumeur primitive.
C'estun des faits les plus vulgaires de la pathologie, que beaucoup d'affections, caractérisées par des symptômes dont on ne trouve l'explication dans aucune lésion d'organes, et considérées, pour cela môme, comme des affections générales, donnent lieu, au bout d'un temps variable, à des manifestations locales multiples, qui en sont pour ainsi dire les manifestations nàatérielles. On peut citer ici en première ligne les maladies infectieuses et contagieuses, les fièvres éruptives, les affections produites par les poisons morbides.
Pour admettre que les localisations multiples de ces affectioiis gé-
(I) Lebert, Traité des maladies cancéreuses. Pbt'h, 1851, in-8, p. 8S.