DE LA MOBILITE DU PAVILLON DE L'OREILLE DANS L'ESPÈCE HUMAINE
De môme qu'il y a des hommes qui ont un bec-de-lièvre ou une gueule de loup ; d'autres une toison velue (les A'inos et Esaû, s'il faut en croire la Bible) ; d'autres 4, 6 ou 7 doigts aux extrémités, comme les Icthyosaures de ïépoque du lias, ou 3, 4, 5, 6 mamelles, comme divers mammifères, etc. ; etc., il y en a qui, comme le chien, le chat, le cheval, Yéléphant, ïours^ ont la faculté de faire mouvoir à volonté le pavillon de l'oreille.
Cette particularité, dont Darwin (La descendance de l'homme, trad., I, p. 19) et Broca ont déterminé nettement la cause, le développement plus grand des muscles auriculaires qui, communément, ne sont chez nous d'aucun usage et rappellent simplement un état ancestral, cette
' Bôhiner. Loc. cit., p. 7.
-Cassebohm. De aure Iiumani lract.,l\, p. 64.
^Pour plus fie détails sur les muscles des osselets tj'mpaniques. je renvoie au travail spécial publié sur ce sujet par ranatomiste suisse Ilagenbach [Disqu'mliones anatomlcœ circamusculos aurisinlomae Itominis et mammalium, 1833, pi. I-IVj.
particularité, disons-nous, a attiré ratlention des anciens. Hercule avait, paraît-il, l'oreille mobile. Une anomalie musculaire « vestigiaire » chez une divinité grecque ! Eh ! pourquoi pas ? c'est d'Hercule, en elTet, qu'il s'agit, du dieu de la force brutale. C'était, d'ailleurs, seulement quand il était à table, que le fils de Jupiter et d'Alcmène aimait à imiter maître Aliboron.
Athénée rapporte à ce sujet des vers d'Epicharme (liv. X) : « Sa mâchoire choque bruyamment, ses molaires frappent avec éclat, ses canines grincent, il agite ses oreilles. »
Bayle, lisons-nous à la pagne 175, n" 5, de l'année 1892, de \-d Revue mensuelle de r École d' anthropologie, rapporte ce fait dans son Dictionnaire historique et critique (art. Hercule), et ajoute : « Ce phénomène est des plus rares. » Ici une des notes documentées qui donnent à cet admirable ouvrage un caractère si particulier. Les cinq gros volumes in-folio n'étant pas entre les mains de beaucoup de personnes, nous reproduisons la note en question :
« Le Journal des Curieux de la Nature ' parle d'une fille dont les oreilles se mouvoient. L'auteur des Nouvelles de la République des Lettres, en donnant un extrait de ce journal, observa' qu'il n'y avoit point lieu de douter de cette singularité, après ce que Monsieur l'Abbé de Marolles atteste du philosophe Crassot dans la page 32 de ses Mémoires. « Il avoit beaucoup de rapjport, dit-il, à ces portraits des Philosophes Cyniques qui se trouvent dans le cabinet des curieux, étant mal propre coynme eux, avec une barbe longue et touffue, et les cheveux mal peignez. Il avoit une chose bien particulière, et que je n ai jamais vue qu'en lui seul, qui étoit de plier et de redresser ses oreilles quand il vouloit sans y toucher. Pierre Messie rapporte dans le chapitre 24 de sa première partie, que saint Augustin a veu un homme qui non seulement remuoit ses oreilles comme il vouloit, mais aussi ses cheveux, sans faire aucun mouvement ni des mains ni de tète. » Qu'il me soit permis de joindre à cela quelques Recueils qui s'y rapportent. Je commence par un assez long passage de Casaubon. Istud plane communi hominum naturse contrarium est : [solis ex omnibus animantibus, nisi forte siinias excipias) dédit aures tj -o)/j-o',x'.aoç toù Bsoû o-ô'^'-a moveri simple sponte nescias. [Nam quod scribit Martialis, Cinnœ cuidam natum filium auribus longis quaj sic moventur, ut soient asellorum : poetica
' Volume de 1685.
-Septembre, 1686, p. 1021.
sine dubio licentia est, non rei veintas.) Narrât tanien Eitstathiiis sacerdotem fuisse qnendam aures movilantem. Accejmnus etiam a viris fide dignis, visas manifesta aures movere viro cuidam eruditisshno cum AUobrogwn fines transiens, vivicoinbuim j^ericulum sibi a magistratu imminere intellexisset : quod diceretur nefandi criminis reus Tolosa in Italiam fugere. Puisque Casaubon ne doute pas de ce que rapporte Eustathius, ni de ce qu'on lui avoit dit touchant l'habile homme qui s'étoit sauvé de Toulouse, pourquoi doute-il de ce qui regarde l'enfant de Cinna dans rF^pigramme XXXIX du VP livre de Martial? Il en auroit moins douté s'il eût pris garde non seulement à ce que rapporte saint Augustin dans le chapitre XXIV du livre XIV de la Cité de Dieu : sunt qui et aures moveant vel singulas vel arnbas simul ; mais aussi à ce qu'atteste Vesalius. Ce grand anatomiste assure qu'il a vu à Padoue deux hommes dont les oreilles se mouvoient. Il explique ailleurs la cause de ce mouvement : Interdum, dit-il (44), quibusdam raris ftbris carnalis membrana quam carnosani vocamus sujjra aures augetur, et modice axiri p'oximam cutem, et ipsam quoque aurem mota agit arbitrario. Du Laurent affirme qu'il a vu quelques personnes qui faisoient mouvoir leurs oreilles. Valverd a vu la môme chose dans un Espagnol qui étoit à Rome. Procope compare Justinien « à un âne, non seulement à cause de sa pesanteur d'esprit et bestise, mais encore eu égard à ses oreilles mobiles qui le firent nommer en plein théâtre yajoavs, c'est-à-dire mot pour mot Maître Baudet, par ceux.de la faction Verte ou Prasine dont il étoit ennemi. » J'ai lu ces paroles dansLaMothe le Vayer, à la page 134 du IIP Tome in-12. Il cite la page 36 des Anecdotes de Procope. »
M. Manouvrier, professeur à l'École d'anthropologie, parle également d'un médecin qui était pourvu d'un muscle auriculaire postérieur assez développé pour mouvoir le pavillon de l'oreille et qui pouvait s'en servir par manière de plaisanterie. M. R. Blanchard a vu un individu aussi bien loti. Pour ma part il m'a été donné d'en rencontrer deux.
En terminant je ferai observer que les Anthropoïdes qui possèdent normalement, comme l'homme, trois muscles auriculaires externes, n'ont pas les oreilles mobiles. Le gendre de Bischotf, Tiedemann, de Philadelphie, et plusieurs autres naturalistes qui ont vécu un certain nombre d'années près de chimpanzés et d'orangs, n'ont jamais vu ceuxci remuer les oreilles. On n'a pas noté, dit-on, d'exceptions individuelles à ce sujet. Dans quelques Cercopithèques, Babouins, Macaques et Magots, au contraire, les oreilles sont mobiles.