‹ Traité du bégaiement et des moyens de le guérirChapitre 19 sur 23 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Exposé DE LA MÉTHODE JO URDANT.

Avant de commencer cet exposé , j’ai besoin de répéter ce

que j’ai déjà dit dans lintroduction , c’est-à-dire que je ne veux point m'eflacer complétement derrière l’auteur de cette

méthode , ni traduire simplement ses idées dans le langage scientifique; cela ne serait point exact et ne m'aurait, du reste, convenu en aucune manière.

Sans aucun doute l’idée première , le fait même de la découverte par l’application de laquelle on guérit le bégaiement lui appartient; mais je puis, si je ne me trompe, revendiquer ma part dans les distinctions que j'ai faites des diverses espèces de bégaiement, les explications que j’en ai données, enfin dans les conseils dont j'ai entouré l’application de la méthode proprement dite. Ceci étant bien entendu, entrons immédiatement en matière.

L’exposé que nous allons faire ici comprendra trois parties qui seront : 1° l’étude des cas dans lesquels la méthode est applicable; 2° la description de la méthode elle-même ; 3° l'exposé d’un certain nombre de circonstances, sans l’observation desquelles cette méthode resterait la plupart du temps sans succès. Examinons successivement chacune de ces parties.

10 Des cas dans lesquels la méthode est applicable.

Avant de songer à traiter un bèoue, il faut être bien certain qu’il bégaie, et qu’il n’est point affecté de quelque autre des vices de langage que j’ai passés en revue, et qui ont de l’analogie avec le bégaiement. Cette distinction est souvent facile : la blésite, le sessayement, le bredouillement, le grasseyement et le balbutiement sont des vices de langage tellement connus , qu’il est impossible de les confondre avec le bégaiement ; aussi n’y insisterons-nous pas.

On pourra encore distinguer avec facilité du bégaiement le désordre de la parole qui est, dans quelques cas, le résultat de l’âge, celui qui est une des conséquences de la chorée, etc. etc. Tout cela n’est pas difficile; mais il n’en est pas toujours de

même, fet lorsqu'on examine un bègue, il y a toujours à résoudre plusieurs questions qui sont les suivantes :

1° Question. L’individu qu’on examine n’est-il pas affecté d’un vice de la parole qui estsymptomatique d’une maladie du cerveau, ou bien qui a persisté après la disparition de cette dernière ? On pourra décider cette question en examinant s’il existe actuellement des signes d’une maladie du cerveau ou de ses membranes, ou bien si ces signes s'étant montrés à une époque antérieure ont disparu , en laissant à leur suite une difhiculté de la parole qui n’existait pas avant ces maladies. Il est incontestable , et j’en ai observé pour ma part plusieurs cas bien tranchés, qu’un certain nombre de maladies du cerveau quin’ont pas entrainé la mort, laissent à leur suite un certain embarras de la parole, qui peut exister seul, ou s’accompagner d’autres désordres de la myotilité (paralysies). . Cet embarras peut diminuer, et non être réduit à peu de chose; mais lorsque cela arrive, c’est plutôt un bénéfice de la nature qu'un résultat du traitement; chez ces malades l'application de la méthode qui consiste à faire parler en mesure, reste tout-à-fait sans résultat ; ils ne peuvent chanter, et tous les moyens qu'on essaye ne sont pas suivis la plupart du temps de succès. La méthode Jourdant n'offre guère plus de chances que les autres, etn’est pas en général applicable à de tels cas.

La science ne possède pas de moyens pour traiter ces paralysies incomplètes des muscles de l’articulation des sons; tout est à faire à ce sujet, et la nature seule peut les diminuer ou les faire disparaitre. Avant de les déclarer incurables, je crois cependant qu’on devrait essayer contre elles l'emploi des moyens qui sont ordinairement mis en usage contre les aflections'paralytiques (excitants, strychnine, électricité, etc., etc.}, et encore supposons-nous, pour ce dernier cas, que la maladie du cerveau qui en a été le point de départ, la cause, ait disparu ou au moins ait été arrêtée dans sa marche. Si on s’apercevait que la difculté de parler füt le résultat d’une affection

toute locale , la paralysie du nerf facial , maladie bien facile à diagnostiquer, c’est elle qu’il faudrait traiter et combattre.

de Question. A-t-on affaire a une difficulté de la parole qui soit symptomatique d’mn vice de conformation de la langue, des lèvres, des parois buccales, ou des pharynx.

Pour décider cette question : il faut examiner avec soin l'individu qui est soumis à l’observation, et on peut alors presque toujours remarquer que le vice de parole dontil est atteint n’est point tout-à-fait semblable au bégaiement. C’est plutôt une gène, un embarras très-prand de la parole; et on ne constate point ces répétitions fréquentes des syllabes, ces efforts convulsifs des muscles de l'inspiration et de l’articulation, etsurtout ces pertes d’air sur lesquelles j'ai tant insisté, tous caractères qui indiquent un véritable bépaiement. On procèdera ensuite à l'examen dela cavité buccale, et la plupart du temps, on pourra constater le vice de conformation. S’il est constitué par un bec-de-lièvre simple ou double, par une division congéniale du palais ou du voile du palais, on emploiera, si toutefois cela est possible, les moyens chirurgicaux, qui sout ordinairement mis en usage contre ces difformités. Si on observe un vice de conformation de la langue , si on la trouve trop grosse, trop épaisse ou trop courte, ou bien au con” traire trop longue, je pense que,dans l’état actuel de la science, il faut Le déclarer à peu près incurable. SÉtoutefois on désire, par la suite, faire de nouvelles tentatives relativement à la section des muscles génio-glosses, c’est dans des cas bien tranchés de vices de conformation de la langue qu'ils devrontseulement être essa yés, car tout autre moyen ne saurait réussir, etil vaudrait mieux alors employer un moyen douteux, que de n’en tenter aucun; mais je le répète encore ici, ces vices organiques sont beaucoup plus rares qu’on ne l’imagine.

3° Question. A-t-on affaire à un vice de la parole, constitué par la répétition pure et simple de certaines syllabes?

Cette question est plus difficile à décider que les deux autres, car le vice de parole dont je parle se rapproche beaucoup plus du véritakle bégaiement ; aussi lui accorderai-je quelques développements.

Lorsqu'un individu dont la parole est libre, ai-je dit plus haut, et surtout s’il est jeune, vit habituellement avec une personne bègue, il y aura quelques chances pour que, insensiblement, il en vienne lui-même à s'exprimer avec difficulté. On doit attribuer un tel résultat à l’influence instinctive de l’imitation, et alors il peut arriver de deux choses l’une : ou il

contractera un véritable bégaiement, ou bien ce sera un vice de

a parole tout particulier, dont j'ai déjà parlé plus haut, et qui consiste dans Îa répétition pure et simple, et plus ou moins fréquente d’un certain nombre de syllabes.

Il est en général facile d'établir la distinction des deux espèces, en se rappelant que dans le dernier cas il n°y a ni pertes d'air, ni mouvements convulsifs des muscles de la respiration cu de l'articulation. C'est la répétition simple et plus ou

moins fréquente des syllabes ou des mots qui constitue toute l'affection. J’ai déjà eu occasion de constater quelques cas de ce genre, et je puis affirmer qu’il est assez facile de les reconnaître.

Pour faire disparaître ce vice de la parole, il existe un moyen assez simple, et qui, j'en suis certain, doit presque toujours être suivi de succès Il s’agit d'empêcher les personnes qui le possèdent de persévérer dans leur mauvaise habitude. Voici de quelle manière on peut s’y prendre. Les individus

qu'on veut traiter devront être en quelque sorte séquestré pendant plusieurs jours, et ne rester qu’avec la personne ou les personnes qui se sont chargées de les guérir. Ils devront prendre la ferme résolution de contribuer eux-mêmes à leur propre guérison, en faisant attention à la manière dont ils s’expriment, et en tenant un compte sévère des remarques qu’on pourra faire sur leur manière de parler. Tout ceci bien convenu , on leur recommandera d'éviter de faire des répétitions de syllabes ou de mots, et par cela seul qu’ils s’en occuperont , ox s’apercevra bientôt que ces répétitions seront déjà moins fréquentes. S'ils viennent à en faire une, et qu’ils s'en aperçoivent, ils s’arrêteront immédiatement et recommenceront la phrase dans laquelle la répétition a eu lieu , en évitant toutefois de retomber dans la mênie faute. S'ils ne remarquent pas la répétition qu’ils ont faite, la personne ou les personnes qui seront avec eux leur en feront l'observation, et ils recommenceront immédiatement la phrase dans laquelle a eu lieu la répétition. En se conformant strictement et pendant plusieurs jours à suivre les conseils que je viens de donner, je ne doute pas que l’on ne parvienne la plupart du temps à faire disparaître ce vice de la parole, d'autant plus qu’il n’y a aucune affection dynamique comme dans le véritable bégaiement, . Nous venons de passer en revue les principaux vices de la parole qui ont de l’analogie avec le bégaiement, et nous avons donné les moyens de les diagnostiquer. Quant au bégaiement véritable, nous nous en sommes déjà assez occupés pour qu’il soit inutile de revenirsur ces caractères; je dirai seulement que c’est à lui que s'applique spécialement la méthode Jourdant que nous allons maintenant examiner.

Le bésaiement proprement dit, est dû , selon nous, à la sortie simultanée d’air expiré simplement , et de la parole; son point de départ peut être placé dans une affection d'yna-

mique des muscles de la respiration. Les pertes d’air qu’on observe chez les personnes qui en sont affectées , les mouvements convulsifs des muscles de l'articulation des sons, la difficulté très-grande de prononcer certaines syllabes, la répétition plus ou moins fréquente d’autres, ne sont, en général , que la conséquence de la sortie prématurée et intempestive d'air qui n’est pas employé à la formation du son et de la parole , sortie qui a lieu en même temps que ces derniers se produisent.

Pour guérir cette affection, il s’agit de faire disparaître la cause première, ou, si l’on veut , d'empêcher l'air de sortir en pure perte, et de faire ensorte qu’il soit tout entier employé à la formation du son et de la parole; il s’agit, en un mot, de retenir l'air qui s'échappe pendant qu’on parle. Jusqu'ici tout cela est très-clair, et on comprend que si telle est la cause du bégaiement, on doive en guérir en retenant cet air. Mais aussi comment pourra-t-on l’empècher de sortir ? C’est là précisément ce qu’il est très-difficile d'expliquer et que les personnes qui s’expriment comme tout le monde ne pourront peut-être pas parfaitement saisir. Ch:z ceux-ci, en effet, la parole normale est une fonction presque automatique. Ils parlent sans s'occuper de quelle manière, et sans penser au mécanisme qu'ils exécutent pendant ce temps. Aussi , en lisant cette description, je ne m’étonnerais pas que beaucoup de personnes ne soient prises d’un sentiment d’incrédulité, et ne puissent comprendre qu’un acte auquel ils n’ont jamais fait attention (l'expiration), püt être vicié de manière à produire le béyaiement, peut-être même concevront-ils encore moins qu’il soit donné à quelqu'un d’exercer sa volonté sur un acte aussi automatique que lexpiration Quant aux bègues, c’est tout autre chose : en leur indiquant que telle est la cause de leur affection , iis verront de suite qu’on est tombé juste; en examinant avec attention ce qui se passe chez eux, ils s’aperceveront que telle est la cause de leur bé-

paiement, et ils comprendront la nécessité de cette retenue, parce qu’ils auront le sentiment qu’elle leur est nécessaire.

Cette exposition étant assez diflicile, je supposerai pour la description que je vais faire, qu’il s’agisse de démontrer à un bègue la manière dont il doit s’y prendre pour bien parler; j'espère ainsi me faire mieux comprendre.

Lorsqu'on examine quelqu'un qui parle, on peut observer chez lui la série des phénomènes suivants : il fait d’abord une inspiration, il y a ensuite un petit silence extrêmement court êt presque inappréciable. Puis, ilcommence à parler, et pendant tout le temps que dure l'émission de la parole, il n’y a aucun courant d'air expiré appréciable pour l’observateur, ou, pour me servir d’une expression moins scientifique, il n’y a aucun souffle. L'air est employé tout entier à la production de la voix et de la parole; pendant tout ce temps, la poitrine ne s’affaisse que très-lentement, parce q 1e l’air sort lui-même avec lenteur. Pour observer la suite des phénomènes, on doit admettre deux cas : 1° l'individu cesse de parler quand la phrase est terminée, ou bien, 2° il continue.

1° Il cesse de parler. Si la phrase est courte, il n’aura pas épuisé tout l’air qui peut sortir de la poitrine par une expiration ordinaire: cet air, cependant, ne peut y rester, car il faut que l'expiration s’acheve; aussi, après avoir terminé sa phrase, il le chassera par une petite expiration simple, puis il respirera ensuite comme à l’ordinaire. Si la phrase est plus longue, la quantité d'air destiné à une expiration sera employée toute entière à la formation de la voix et de la parole, et la personne qui parle arrivera à la fin, ayant employé justement tout l'air dont elle pouvait disposer. La plupart du temps, cependant, il en reste une petite quantité; aussi, la petite expiration terminale dont je parlais tout-à-l’heure estelle presque insensible. Une fois la phrase terminée, il fera une nouvelle inspiration, puis la respiration continuera à se faire comme à l'ordinaire.

2 Il continue de parler Dansce cas, on observé exactement la même série de phénomènes, et nous ne pourrions que répéter la même chose; nous ajouterons seulement que lorsque une ou plusieurs phrases seront terminées, et que la quantité d’air disponible aura été employée à la formation de la parole, il recommencera la même série, c’ést-à-dire qu'il fera une nouvelle inspiration, parlera de nouveau, et ainsi de suite. Il y a toutefois une chose importante à observer, c’est que cette quantité d’air disponible n’est jamais employée en entier par l'individu qui parle, il prend en quelque sorte ses précautions et fait une nouvelle inspiration avant qu’il ne soit tout-à-fait épuisé. Cette inspiration nouvelle est toutefois précédée d’une très-légère expiration qui termine la phrase ou le membre de phrase précédent , comme cela aurait eu lieu pour une phrase isolée. Voici donc, en résumé, comment un individu qui parle un peu longtemps dispose sa respiration : 1° inspiration, 9° légère pause, 3° parole, 4 expiration légère, puis de nouveau, inspiration, pause, parole, expiration légère, et ainsi de suite. Tout ce que je viens d'exposer est le résultat d’une analyse exacte de la parole, et bien que délicate, elle n’en est pas moins vraie. Toute personne qui voudra le constater, pourra le faire immédiatement et avec la plus grande facilité. Cette analyse est peut-être difficile à saisir ; mais elle est très-importante, et on ne doit pas la perdre de vue pour la cure du bégaiement.

Tel est le mécanisme de la respiration chez une personne qui parlelibrement. Pour être délivré de son infirmité,il faut qu’un bègue en vienne à imiter en tous points ce mécanisme dans sa manière de parler, d’abord en y songeant,puis ensuite sans y penser,cette imitation étant devenue pour lui une habitude. Il n’est pas très-diflicile d'arriver à ce résultat, parce que la nouvelle habitude qu’il s’agit de contracter n’est point artificielle; elle est au contraire tout-à-fait naturelle, et fait rentrer les bègues dans un état tout-à-fait normal. Toute la difficulté con-

siste dans la retenue de l’air; nous allons démontrer comment on peut l’opérer.

Le bègue qu’il s’agit de guérir ayant bien compris l’analyse de la parole telle que je vieus de la donner, on lui dira : Faites attention à l'inspiration physiologiqueinitiale de toute parole: une fois que vous l'aurez effectuée (et elle ne différera de l’état normal qu'en ce que vous y aurez fait attention), une fois dis-je cette inspiration effectuée, arrêtez-vous un instant; votre poitrine est dilatée , votre abdomen légèrement saillant , (par suite de l’abaissement du diaphragme) : mettez-vous alors à parler, en tâchant de rester dans cette position, et en essayant de vous opposer à l’affaissement de l'abdomen tant que durera votre discours, La poitrine n’est point maintenue dilatée et l’abdomen saillant, d’une manière complète et absolue, car à mesure qu’on avance dans la phrase, ces parties reviennent lentement et légèrement sur elles-mêmes. El faut toutelois s’efforcer de les maintenir autant que possible dans cette position, et faire en sorte que lorsque vous aurez terminé la phrase , il resteencore assez d’air dans votre poitrine pour que vous puissiez chasser ce reste par une expiration active, dont vous aurez la conscience, de même que pour les phénomènes précédents.

Voici en somme de quelle manière il faudra parler : inspirer légèrement comme dans l’état physiologique , faire une toute petite pause, puis se mettre à parler, en observant sans cesse de maintenir la poitrine dilatée et l'abdomen légèrement saillant , et d'employer le moins d’air possible , puis, avant de recommencer la même série de phénomènes, chasser V’air restant par une expiration active.

Toute la difficulté consiste done à parler , en maintenant la poitrine dilatée et l'abdomen légèrement saillant; pour produire cet effet et le faire persister pendant tout le temps que l’on parle , il suffit d’y penser et de faire un léger effort. D'après ce que j'ai observé, on peut à la rigueur se contenter

de ne songer qu’à maintenir l’abdomen légèrementisaillant . Voici pour quelle raison : lorsqu'on respire normalement, la cavité thoracique se dilate exactement en même temps que Île diaphragme s’abaisse ; etces parties reviennent également ensemble à leur position normale pendant que l'expiration se produit. En maintenant donc seulement le diaphragme abaissé par une légère projection de l’abdomen en avant, on force également la poitrine à rester dilatée , et cela sans avoir besoin d’y penser, parce que ces deux effets sont corrélatifs et marchent ensemblé; il ya d’autres cas dans lesquels on peut , plutôt encore que dans le précédent, se contenter de songer à la simple projection de l’abdomen en avant: chez quelques individus bègues en effet, les parois thoraciques ne s’affaissent pour pro-

duire l'expiration qu'après que le diaphragme a repris sa position normale ; il suffit donc alors de maintenir ce dernier abaissé , parce que tant qu’il restera dans cette position, les parois thoraciques ne reviendront pas sur elles-mêmes : il faudrait de très-grands efforts pour changer cet ordre ; or, il n'en faut pas pour se guérir du bégaiement.

Un des préceptes les plus importants de la méthode.est d’opérer cetteretenue d’air, ou plutôtia dilatation du thorax, etl'abaissement du diaphragme avec le moins d'effort et le moins de raideur possibles, et de parler de même, c’est-à-dire en évitant de mettre trop de force et trop d'énergie dans la

manière de s'exprimer. .

Pour appliquer la méthode avec plus de facilité, M. Jourdant divise la phrase ou le membre de phrase pour lequel il faut une inspiration et une expiration en trois temps: premier temps, l'inspiration et la pause ; deuxième temps, la phrase ou le membre de phrase prononcé en même temps qu'on maintient le diaphragme abaissé et la poitrine dilatée ; troisième temps, expulsion de l'air qui reste encore dans

la poitrine , par une expiration active. Il conseille en mème

temps de marquer ces trois temps avec le pouce, et cet artifice suffit, en général, pour constituer un moyen mnémonique de la méthode, pour fixer davantage l’attention du bègue, et le forcer en quelque sorte à l’employer. M. Jourdant recommande aussi de chercher toujours à conserver le plus d’air possible pour l'expiration finale. En ayant donc sans cesse cette pensée présente à l'esprit, on est nécessairement obligé d'employer l'air avec beaucoup de ménagement, pour qu’il en reste à la fin, et par conséquent on ne bégaie pas.

Il ne faut pas croire qu’on parvienne du premier coup à bien parler suivant cette méthode : il faut en général plusieurs jours d’essais, de tâtonnements, de difficultés à vaincre; dans les premiers instants, il est presque impossible de la mettre en usage, mais en essayant, en persévérant , on finit toujours par y arriver, et une fois qu’on est parvenu à en bien saisir Le mécanisme, on est toujours tenté d’en continuer l’application, car le bègue, au lieu d’être fatigué de cette manière de s’exprimer, comme il l'était par sa difficulté, se sent au contraire à son aise, la respiration est plus libre , plus facile, et tout l’encourage à persister dans cette habitude.

Telle est la base de la méthode Jourdant : je me suis borné à tracer les préceptes généraux et les règles à suivre dans l’application; il se présentera sans doute, pour ceux qui voudront la mettre en usage, des cas particuliers dans lesquels il faudra peut-être la modifier lésèrement. Ge sont des détails dans lesquels il est très-diflicile d'entrer ici, attenduqu'il est possible qu’ils varient pour chaque individu ; le fond de la méthode reste cependant toujours le même, et ce que j'ai dit suffit pour opérer la guérison des bègues lorsqu’on voudra la tenter.

La méthode générale qne je viens d’exposer est la même pour les trois espèces de hégaiement que j’ai admis , et qui sont, comme on peut se le rappeler, le bégaiement ouvert , le bégaiement fermé, le bégaiement mixte ; elle réussit presque

toujours à guérir les bégaiements véritables , et on a peu be-

soin en général de la modifier pour les cas particuliers. Il arrive toutefois que certaines lettres embarrassent encore les bègues : cela est dû à ce que les muscles, habitués à articuler une lettre d’une manière vicieuse, ne perdent pas facilement cette habitude. Lorsqu'une telle circonstance se présente, il faut examiner et noter avec soin les lettres qui sont difficilement prononcées, et corriger chacune d’elles par un mécanisme particulier. M. Jourdant m'avait d’abord indiqué la manière dont il conseïllait de prononcer chaque lettre et j'avais pensé à la présenter ici; mais en l’examinant avec attention, j'ai remarqué qu'il avait étudié les caractères extérieurs de la position de la bouche et de la langue pour la prononciation de chacune d’elles, et qu’il conseillait de reproduire exactement la position qu'il avait remarquée. Cette étude était fort ingénieuse et portait surtout sur le mouvement préliminaire , nécessaire à la prononciation des consonnes , mouvement si bien étudié et si bier établi par M. Gerdy.

Toute remarquable que fût cette étude , pour un homme dénué de toute instruction scientifique, comme l’était M. Jourdant, elle était toutefois incomplète, et pour la traduire en langage scientifique,il eût fallu faire disparaître de nombreuses

lacunes, J’ai essayé de faire ce travail; mais je n’ai pas tardé à reconnaître que je retombais bientôt dans les descriptions de la prononciation des lettres, descriptions données par MM. Gerdy et Muller; je me suis donc dispensé de le continuer, et je me bornerai à donner le conseil suivant. Lorsqu'une ou plusieurs consonnes (car ce sont elles en général) arrêtent un bègue, la presonne qui se sera chargée de le guérir étudiera avec soin la prononciation physiologique de chacune des lettres difficiles , telle que je l’ai donnée, surtout d’après MM. Gerdy et Muller, et lui expliquera leur mécanisme pour le Jui faire imiter. Tel est tout simplement Le résultat auquel nous aurait également conduit l’analyse des lettres d’après M. Jourdant.

Les bègues que l’on soumet à l’emploi de la méthode Jourdant doivent, dans les premiers temps surtout, parler avec plus de lenteur qu’à l’ordinaire. Cette condition n’est pas tout: fois indispensable, et on en voit qui, tout en en faisant usage, parlent aussi rapidement qu'ils le désirent. Nous ne regardons pas cela toutefois comme très-avantageux, et nous donnerons le conseil formel de toujours modérer la rapidité du discours , lorsque l’on s’est soumis à cette gymnastique vocale.

La considération de la méthode que je viens d’exposer nous permet d'expliquer, plus complétement qu’on ne l'avait fait jusqu'alors, un fait bien singulier. Tout le monde sait qu’en général on ne bégaie pas en chantant, et depuis longtemps on a expliqué ce fait, en disant qu’on devait l’attribuer à la mesure que le bègue était forcément obligé de suivre. Cette cause qui certainement exerce une influence, est, selon moi, insuffisante pour expliquer le fait , et je crois qu’on peut à cet égard invoquer trois circonstances principales pour se rendre compte de ce fait, qu’on ne bégaie point en chantant.

Ces trois circonstances sont les suivantes :

1° Dans le chant, très-souvent il n’y a pas articuiation des sons, et la voix seule est émise; telest, par exemple, ce qui arrive lorsqu'on vocalise. Dr, Le bégaiement porte surtout sur les sons articulés, et n’est point, comme j ai déjà eu occasion de le dire, une affection de la voix. Très-souvent aussi, du reste, on articule le chant; mais cette articulation est, en général, moins nette et moins franche que dans la parole. Ces deux raisons, si elles ne l’expliquent point complétement, concourent au moins à faire admettre que le bégaiement s’observe beaucoup moins en chantant qu’en parlant.

2 Où chante en mesure; or, nous avons vu plus haut quelle *étaitél'influenice-de-la-.miesure sur/là parole, nous avons dit que son usageavaitsurtout pour conséquence de régulariser la

sortie de l'air, et d'empêcher qu’il ne s’échappât par des ex-

pirations prématurées et intempestives. Mais véritablement, peut-on toujours invoquer la mesure ? Ne sait-on point que lorsqu’on chante un peu rapidement, elle n’est point sensible pour des oreilles profanes, qui alors ne la comprennent même point; et ne peut-on admettre que, parmi les bègues comme parmi les autres hommes, peu soient doués d’une organisation musicale ?

3e Voici maintenant la cause principale de l’absence du bégaiement pendant le chant chez les personnes afligées de cette infirmité.

Lorsqu'on désire apprendre à chanter, et qu'on suit les leçons d’un maître versé dans son art, un des premiers conseils qu’il donne est celui-ci :

Il faut respirer largement, et une fois qu’on a la poitrine dilatée et remplie d’air, on doit la maintenir autant que possible dans cette position, user l’air qui y est contenu avec beaucoup de. ménagement, et faire qu’il sorte leutement et progressivement afin que Le son soit le plus large et le plus plein possible. ;

Cet exercice pénible peut-être dans les premiers temps, devient ensuite une habitude, et tout artiste un peu exercé chante sans s'inquiéter de la manière dont il use so: üir pour parvenir à ce résultat, Sans parler des personnes qui ont appris la musique , ou des chanteurs exercés, en peut dire que tout individu qui chante naturellement et sans y penser, emploie absolument le même mécanisme; seulement étant moins sensible, il n’y accorde aucune attention. Malgré lui, il maintient la poitrine un peu dilatée pendant qu’il chante, et n’use de l’air qu’elle contient qu'avec ménagement. Ce qu’on observe ici se reproduit également chez les bègues qui veulent chanter, et voici pourquoi le bégaiement n’est point alors sensible. Ce qui se passe dans le chant est précisément ce que conseille M. Jourdant pour guérir le bégaiement, et c’est dans la considération du mécanisme particulier de la respiration

pendant cet exercice, qu'il a puisé un des moyens qui forment . la base fondamentale de sa méthode de traitement. "À

Nous venons d’exposer avec beaucoup de détails la méthode Jourdant et ia manière de l’employer ; mais si on voulait se borner à ces seuls conseils, on serait peu avancé. Lorsqu’on veut guérir les bègues, en effet, il faut tenir compte aussi d’un certain nombre de circonstances, sans la considération des- : quelles leur traitement pourrait échouer , ou au moins rester

incomplet. Ce sont ces circonstances que nous allons maintenant étudier avec soin.

EXPOSÉ DES CIRCONSTANCES INDISPENSABLES POUR LE SUCCES DE LA MÉTHODE JOURDANT.

Il est un certain nombre de circonstances auxquelles j'attache la plus grande importance, et qui peuvent contribuer pour beaucoup au succès des cures qu’on entreprend. Réunies, elles peuvent faire présager un succès complet, certain et durable. Ces mêmes conditions possédées à un inoindre degré diminuent certainement les chances d’une bonne guérison, mais elles sont loin de devoir y faire renoncer. Nous allons successivement les examiner.

1° l'individu qu’on veut guérir doit étre bien persuade qu'il bégaie, qu'il s'exprime avec une difficulté pénible pour ceux qui l’écoutent et qui peut lui nuire dans une foule de circonstances.

Or, cela ne se trouve pas toujours. J’ai vu des individus parler en faisant des grimaces horribles, et qui m’affirmaient n'avoir qu’un léger défaut dans la pronoaciation, défaut qui ne les gènait en rien; d’autres Le nier même complétement. Je me rappelle surtout un cordonnier habitant Paris, et qui m'avait été désigné comme très-bègue. Avant de présenter la

méthode Jourdant à l’Académie des sciences, je désirais faire quelques expériences pour constater son efhicacité sur un certain nombre de bègues: je me rendis donc chez lui. La prenière chose qu’il me dit, en faisant d’affreuses grimaces, fut qu’il avait bégayé autrefois, mais qu’il s’était guéri depuis plus de 15 ans, en mettant des cailloux dans sa bouche. Lui ayant fait observer qu’il lui restait cependant une légère difficulté de parler, et qu’il serait peut-être bien aise d’en être débarrassé, il me répondit que cela le génait tellement peu, qu’il ne donnerait pas certainement une heure par jour de son temps pendant un mois, pour en être délivré , et c’était précisément le temps qu’on lui demandait pourle guérir. On doit bien penser que j’eus bien vite renoncé à mon projet à son égard.

Ce qui s’est passé pour cet homme bègue au plus haut point s’est présenté plusieurs fois à moi, mais d’une manière moins frappante. Or, vouloir guérir de tels individus , serait perdre son temps, eton pourrait être presque assuré d’avance de l'insuccès. On devra toutefois, avant de les abandonner complétement à leur mauvais sort, essayer de leur faire comprendre à quel point ils bégaient , et combien cette difficulté peut leur être nuisible dans beaucoup de circonstances; s’ils résistent, il est inutile d’insister, et il vaut certes mieux ne pas les

traiter.

2° Il faut que les bègues qu’on désire traiter soient doués

d’une certaine intellisence.

Leurs facultés intellectuelles ont besoin d’être développées, non seulement pour comprendre la cause du bégaiement telle qu’on le leur expliquera, et la méthode de traitement qu'ils doivent suivre pour le faire disparaitre, mais encore pour saisir et acquérir les diverses qualités morales qui sont nécessaires pour contracter l’habitude nouvelle et être radicalement guéris. On ne devrait pas cependant se rebuter en cormen-

çant, et chez des personnes qui ont l'intelligence peu développée, on parviendra pent-être au résultat que l’on désire obtenir par la persévérance qu'on mettra à les instruire, et à leur faire contracter presque malgré eux la nouvelle manière de parler. Voici un exemple qui prouve ce qu'on peut faire à cet égard. À l’époque des expériences dont je parlais toutà-l’heure, je choisis un commissionnaire, homme épais, lourd, très-peu intelligent, et affecté d’un bégaiement ouvert, trèscaractérisé et très-pénible. Il consentit à venir une heure par jour chez M. Jourdant pour être traité de son infirmité; il y vint en effet perdant quinze jours; au bout de ce temps je vis cet homme qui parlait horriblement mal avant,s’exprimer, en employant la méthode, avec une facilité qui m’étonnait. ILme dit que , revenu chez lui, il parlait facilement et très-bien tant qu'il suivait les règles qu’on lui avait indiquées, mais que s’il venait à les oublier il retombait dans son ancien défaut. «Je n’en ai pas encore l'habitude, dit-il, et je ne sais si je la contracierai ; mais c’est une gêne très-grande pour moi, et qui d’ailleursme prend un peu de temps tous les jours; j'aime donc autant ne pas me fatiguer à essayer de la contracter; d’ailleurs je parle asséz bien pour mon état.» Cet homme ne voulut pas revenir. Je l'ai vuil y a quelque temps : il me dit qu'il parlait mal,mais que dès qu’il voulait penser à employer la méthode qu’on lui avait enseignée, il s’exprimait avec facilité. Voici donc un homme qui, malgré son peu d’intelligence, avait, si je puis ainsi m'exprimer, sa guérison dans les mains, et qui ne voulut pas être radicalement guéri. Or, supposez qu’on ait eu affaire à un individu placé dans une sphère sociale plus élevée, qui ait eu besoin d’être délivré de son infirmité pour la carrière dans laquelle il était placé, et qu’on ait forcé pour ainsi dire à contracter l’habitude nouvelle; on aurait compté un succès de plus.

Il faut donc, pour les bègues peu intelligents qu’on veut

‘ guérir, plus de témps et de persévérance de la part de celui qui entreprend leur cure.

30 Le bègue doit sentir la nécessité de guérir.

On comprend qu’un bègue qui se sent arrèté dans sa carrière, dans ses entreprises, qui ne peut avancer enfin en raison de sa difficulté de parler, doit désirer guérir plus ardemment que d’autres, et doit y mettre plus d’activite, de persévérance,et par conséquent obtenir un succès plus marqué et plus durable. Une circonstance qui m'a semblé exercer une grande influence, est celle du désir de contracter un mariage pour lequel la difficulté de ia parole est un obstacle à peu près certain, oh! dans ce cas, on possède un auxiliaire puissant, et on a beaucoup plus de chances de guérir le bègue placé dans cette condition. Je parle de cette circonstance, parce que depuis trois mois j’ai eu deux fois l’occasion de la constater.

40 Le bègue doit avoir du courage et de la persévérance pour contracter l'habitude nouvelle.

Il ne suffit pas d’avoir l’intelligence nécessaire pour comprendre la méthode, le désir de la voir réussir, et le besoin d’être débarrassé de son infirmité ; il faut encore avoir assez de courage et de persévérance pour s’astreindre pendant un certain temps, à employer continuellement la manière nouvelle de s'exprimer, à ne pas parler plutôt que de le faire sans la suivre, et cela n’est certes pas facile; mais sion possède cette qualité, on sera presque certain de guérir rapidement. IL est un précepte de la plus-haute importance, et que le bègue, traité par cette méthode, ne doit jamais perdre de vue, c’est lesuivant : lorsqu'il est ému etqu’il désire parler, il devra mieux ne pas le faire que de bégayer ; il s'arrêtera donc un instant, songera à la manière dontil doit s'exprimer, et cetemps d'arrêt lui permettra de prendre en quelque sorte des précau-

tions pour parler suivant la méthode. Dans de telles circonstances, il devra observer de parler plus lentement encore que dans d’autres.Lorsqu’au milieu d’une phrase, un bègue s’apercoit, et cela arrive presque toujours, qu’il va s’exprimer avec difficulté, et qu’une consonne, ou qu’un mot doit l’embarrasser, il n’y a pas à balancer, il faut qu’il s’arrête court, et qu’il recommence immédiatement la phrase , en la prononçant mieux et d’après les préceptes qui lui ont été donnés. Il est infiniment ‘préférable de suivre cette marche plutôt que de bégayer. Cette observation, du reste, n’est utile que pour un certain temps, et jusqu’à ce que le bègue ait contracté l’habitude de la méthode nouvelle, car alors il r’aura plus besoin de s’en occuper.

Les détails dans lesquels je viens d'entrer suflisent pour prouver toute la force de caractère qu'il faut souvent pour penser continuellement à la mème chose pendant un certain temps; mais plus on y pensera, plus on s’y appliquera, et plus court aussi sera le temps qu’il faudra pour la guérison. On peut certainement être délivré de son infirmité avec moins de force d’esprit et moins de persévérance; mais ces deux qualités doivent être supplées par un temps plus long d'exercices.

»° Le bègue ne doit pas être timide.

La timidité, ai-je dit, est une des circonstances qui influe le plus sur le bégaiement et qui tend surtout à l’augmenter. Or, cette défiance d'eux-mêmes qu'ont un certain nombre de bègues, est un écueil pour la cure de leur affection; car, placés dans de telles circonstances, le souvenir deleur bégaiement, la crainte de parler mal, et celle de ne pas suivre exactement les préceptes qui leur ont été donnés, les empêcherait quelquefois de s’y conformer, et en effet il pourra arriver que ceux-là mêmes qui, quelques instants avant et dans l’intimité, parlaient avec beaucoup de facilité en suivant la méthode, ne

s'expriment plus ensuite que difficilement. Cette défiance est

certainement un grand écueil, qu'on ne pourra leur faire éviter qu’en leur persuadant bien qu’ils doivent parler avec facilité si on les place dans les mêmes circonstances ; cette persuasion leur donnera dela confiance en eux-mêmes, et plus ils la possèderont, mieux ils s’exprimeront.

6° L'état moral des bègues.

Il est une circonstance importante et à laquelle on ne saurait accorder une attention trop sérieuse, c’est celle dont il est maintenant question, Si la personne qu’on veut traiter est intelligente et sent vivement, il arrive assez souvent que cette affection est pour elle la cause d’un chagrin continuel ; elle réagit sur toute son existence , la décourage dans tout ce qu’elle veut entreprendre, et imprime à son caractère une certaine tristesse qu’elle écarte difficilement; en un mot, on est démoralisé. Un tel état s’accompagne presque toujours d’une grande timidité; ce qui fait, que dans des cas de ce genre, on a en même temps deux obstacles puissants à vaincre. Ces obstacles sont une des circonstances qui s'opposent le plus à la guérison radicale du bégaiement, et qu’on fait le plus difficilement disparaître. On ne doit pas toutefois se laisser rebuter ; il faut essayer de convaincre les bègues qu’ils peuvent certainement guérir, et qu'ils doivent faire tous leurs efforts, employer toute leur intelligence (car ceux-là en ont ordinairement beaucoup }'et toute leur volonté pour atteindre ce but. Du moment qu’ils auront cette confiance et qu'ils espéreront réussir, oh ! alors, on aura fait un grand pas, et on pourra beaucoup espérer.

7 L'âge.

Peut-on guérir les bègues quel que soit leur âge ? C’est une question qui est importante et qu’il est de mon devoir de discuter ici. Les enfants guérissent difficilement avant dix ans

je pense qu’il est préférable de ne pas essayer d'appliquer la méthode, parce qu’on serait à peu près assuré de l’insuccès. Cependant il ne faut pas se prononcer d’une manière trop absolue à cet égard, et je crois que dès l’âge de huit ans, si les jeunes sujets dont on veut se charger sont doués d’une vive intelligence, on peut tenter de faire disparaître le bégaiement. M. Jourdant a déjà guéri, il y a quelque temps, un enfant de huit ans, et à l’instant où j'écris ces lignes, il a chez lui un jeune enfant qui est en traitement depuis quinze jours, et parle déjà fort bien. Je crois toutefois que pour les jeunes sujets de cet âge, on doit craindre que le bégaiement ne récidive, qu’il faut plus de temps, plus de patience, et surtout ne pas les perdre de vue jusqu’à ce qu’ils aient atteint quinze ou seize ans, pour combattre le bégaiement dès qu’on observera les traces de la moindre réchute. Tout ce que je viens de dire d’une manière exceptionnelle pour les enfants de huit à dix ans est généralement applicable aux jeunes sujets de dix à quinze ans. L'intelligence de ces derniers sera la seule règle qui devra guider la personne qui se chargera de faire disparaître le bégaiement.

Au-delà de cette époque, la période de la vie comprise entre quinze et quarante ans, est celle où l’on a le plus de chances de guérir cette affection, et tout ce que j'ai dit plus haut s’applique plus particulièrement à cette époque de {a vie.

De quarante à soixante ans, on a, je pense, moins de chances pour guérir le bégaiement, et voici pourquoi : les personnes de cet âge sont habituées depuis longtemps à leur infirmité, elles n’y songent plus; elles ne sont plus préoccupées par les désagréments qu’elle leur causait autrefois ; leur position est en général faite, elles sont établies, et tout celas’est fait malyré la difficulté de parler dont elles étaient aflligées; elles sont donc beaucoup moins obligées de songer à la faire dispa-

raître. À cet âge enfin on contracte moins facilement une habitude nouvelle que lorsqu'on est jeune. Ces raisons toutefois sez ront loin d’empècher des bègues de cet âge de guérir, et on aura d’autant plus de chances d’obtenir un tel résultat qu’ils réuniront les conditions suivantes : bégaiement très-fort; désir de guérir ; nécessité pour eux d’en être délivrés, pour parvenir plus haut dans la carrière qu’ils ont embrassée. Après soixante ans, je crois qu’il est inutile de chercher à guérir les bègues qui conservent encore un défaut notable dans leur prononciation ; on serait à peu près certain d’échouer. Si cependant ils avaient un grand désir d’être délivrés de leur infirmité, et assez de force de volonté pour le tenter, ils y parviendraient certainement aussi facilement que d’autres; par malheur ils n’ont en général ni ce désir, ni cette volonté.

89 Le sexe.

Je n’ai pas observé assez de femmes bègues pour pouvoir apprécier l'influence de leur sexe sur la facilité ou la difficulté de la cure du bégaiement chez elles. Je laisserai donc cette question sans la résoudre.

Du mode d'application de la méthode.

Nous avons successivement étudié la méthode Jourdant considérée en elle-même, et ensuite un certain nombre de circonstances que j'ai regardées comme nécessaires à sa réussite; nous pouvons maintenant, par conséquent, traiter la question que je viens d’énoncer.

D’après tout ce que j'ai dit, il est évident qu’il y a dans la méthode dont il s’agit maintenant deux choses différentes :

1° la manière nouvelle de parler ; 2° l'habitude qu’on doit contracter.

En effet, lorsqu'on expose à un bègue la méthode, lorsqu'il est parvenu à la comprendre, à faire ce qu'on lui a dit, à l’employer enfin, nul doute qu’il ne possède un moyen à l’aide duquel il pourra s'exprimer avec facilité lorsqu'il l’appliquera. Mais est-il guéri pour cela? non certainement; il sera nécessaire qu’il contracte l'habitude de ne jamais parler autrement, et il pourra presque toujours facilement arriver à ce résultat, parce que cette manière nouvelle de parler qu’il doit employer n’est point artificielle ; elle n’est pas en dehors des actes physiologiques de l’organisme, et doit au contraire le ramener à l’état normal, et faire qu’il s'exprime comme tout le monde. C’est à cause de cela, parce qu’il doit retomber dans l’état physiologique duquel il était sorti, et que la nouvelle habitude doit être moins pénible pour lui que le bégaiement, qu’il en pourra contracter facilement l'habitude.

Pour obtenir ce résultat, un bègue ne doit jamais compter sur lui seul, il y a mille circonstances où sa volonté serait en défaut, où une impression quelconque, même légère, le détournerait du but qu’il veut atteindre ; ses efforts seraient infructueux pour vaincre cet obstacles à chaque instant il oublierait d'employer la méthode, et irrité lui-même de ces obstacles, il finirait par ne plus croire à son eflicacité et par conséquent il ne pourrait guérir. Il est donc de toute nécessité qu'il se séquestre en quelque sorte de ses amis et de ses connaissances pendant un certain temps, qui peut varier de quinze jours à un mois et même deux, et qu'il reste aussi longtemps que possible, chaque jour, avec quelqu’un qui le réprimandera chaque fois qu’il bégaiera ou qu’il voudra bégayer; qui lui fera recommencer, sans lui faire grâce, chaque phrase qui n'aura point été prononcée d’une manière normale. Instruit de cette manière, il devra nécessairement finir par en con-

tracter l’habitude, et par conséquent être guéri radicalement. On voit, d’après tout ce que je viens de dire, qu’indépendamment de la manière nouvelle de parler qu’il faut apprendre, il est encore nécessaire que l’on fasse une éducation particulière des organes de la parole (muscles expirateurs et muscles de l'articulation des sons).

Quels ont été jusqu’à présent les résultats de la méthode Jourdant?

Pour répondre d’une manière positive à cette question, le plus simple eût été de donner la statistique des cas qui ont été suivis de guérison; je ne suivrai pas cette marche pour plusieurs raisons. D'abord une statistique , dans laquelle on dirait: sur tant de cas de bégaiement , j’en ai guéri tant, ne prouverait absolument rien. On peut la faire comme on lentend, et le public n’y ajonterait aucune confiance. Pour qu’on y crût, il faudrait faire l’histoire particulière de chaque cas, et indiquer le nom et l'adresse de la personne guérie. Or cela n’est pas possible ici. Une autre raison qui s'oppose à ce que cette statistique soit faite actuellement, est que, si déjà un certain nombre de bègues ont été radicalement guéris par cette méthode, d’autres sont encore maintenant en traitemeni ; et, en tous cas, le nombre total des personnes qui ont été soumises à l’emploi de ces moyens n’est point encore assez considérable pour qu’on puisse tirer quelque résultat de leur énumération.

Enfin je ne possède pas les éléments de cette statistique, je n’ai vu, ni avant, ni après, la plupart des bègues traités par M. Jourdant, etje ne pourrais donner que les résultats qu’il m'aurait communiqués. Or, cela ne me sufit pas, je ne parle jamais que des succès que j'ai vus, que j'ai constatés ; et je ne m'en rapporte à personne à cet égard, et surtout à l’auteur

d’une méthode, lequel , avec la meilleur foi du monde, peut se faire illusion.

Si je ne puis reproduire ici une statistique, qui cependant serait très-avantageuse sous le rapport des succès obtenus, je puis au moins formuler les propositions générales suivantes, et me rendre garant de leur parfaite exactitude.

Parmi les bègues nombreux confiés aux soins de M. Jourdant, le plus grand nombre a guéri complétement, avec plus ou moins de peine il est vrai, et en mettant plus ou moins de temps, mais enfin ils ont guéri. Quelques-uns auraient dû et pu guérir, mais ils ont désespéré de pouvoir réussir à contracter l'habitude nouvelle, ou bien l’exercice auquel on les soumettait les ennuyait.Quoi qu'il en soit, touten possédant la manière de bien parler quand ils voudront, ils ont préféré y renoncer et n’ont reçu qu’une légère amélioration.

Enfin, il y a eu quelques insuccès réels qui ont été dus aux causes suivantes :

1° Les individus n'étaient pas affectés d’un véritable bégaiement , et M. Jourdant qui habituellement distingue avec une grande sagacité les cas qui seront rebelles à ses moyens, ne les a pas toujours reconnus. C’est ainsi que je l'ai vu se charger de guérir un bègue âgé de 50 ans, et qui, à un bégaiement assez caractérisé, joignait une paralysie incomplète de la langue. Il est évident qu’il ne devait pas le guérir; et en effet, son langage fut à peine légèrement amélioré.

2% Les individus n’avaient pas l'intelligence nécessaire pour comprendre la méthode et surtout la force de volonté nécessaire pour l'appliquer. La plupart de ces individus, du reste, avaient déjà été soumis à d’autres méthodes de traitement qui avaient également échoué.

Malgré cela , le plus grand nombre de véritables bégaie-

ments, et je crois avoir assez expliqué cette expression pour qu’il soit inutile d’y revenir ici, sont susceptibles de guérison, ei je ne saurais trop engager les personnes qui en sont afiligées, à s’y soumettre et à l’employer avec persévérance.

En terminant, je donne un tableau comparatif présentant l'exposition résumée des trois principales méthodes de traitement maintenant employées, afin que, par leur comparaison, on puisse voir qu’elles n’ont aucune analogie entre elles.

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