EXAMEN DES MÉTHODES MALBOUCHE ET COLOMBAT
10 Méthode de M* Leigh, dite méthode Malbouche.
M°* Leigh, des États-Unis, setrouvant dans une position assez malheureuse, fut accueillie par une personne dontlafille se trouvait affectée de bégaiement : désirant prouver sa reconnaissance, elle réfléchit longtemps au vice de langage que présentait la jeune personne auprès de laquelle elle se trouvait, et init par imaginer un procédé de gymnastique vocale à l’aide duquel elle la guérit. Elle avait remarqué que dans l'instant ou un bègue hésitait, sa langue était placée dans le
bas de sa bouche, au lieu d’être appliquée contre la voüte palatine, position qu’elle prend ordinairement chez les personnes qui s'expriment facilement. Elle pensa donc qu’en conseillant au bègue de relever la pointe de la langue et de l’appliquer contre le palais, elle pourrait faire disparaitre le bégaiement. Le procédé qu’elle imagina consistait à faire parler les personnes qui en sont affectées, en leur faisant tenir la pointe de la langue appliquée au palais. IL paraît qu’elle guérit, par ce moyen, un certain nombre de personnes, mais que la parole ne devenait ni pure ni facile, et que la prononciation était empâtée.
M. Malbouche, qui importa en France le procédé de M" Leigh, désireux d'y attacher son nom, y fit quelques modifications, et le présenta à l’Académie des sciences. Ainsi corrigée et présentée, cette méthode fut l’objet d'un rapport favorable de MM. Duméril et Magendie,. et ce dernier fit connaître (1830), dans l’article BécaremEenT du Dictionnaire de médecine en 15 volumes, les moyens employés par M”° Leigh, et dont j'ai parlé plus haut, ainsi que les modifications qu'y apporta M. Malbouche.
J'ai déjà dit que ce dernier reconnaissait trois espèces principales de bégaiement : 1° bégaiement d’avant, résultant de la difficulté des mouvements d'avant de la langue ; 2° bégaiement d’arrière,duù à la difficulté des mouvements d’arrière ou de rétraction de cet organe ; 3° enfin bégaiement de haut, dû à l’imperfection de ses mouvements d’élévation. En examinant ces trois espèces bien différentes l’une de l’autre, on doit croire, à priori, qu'il faut une gymnastique vocale particulière pour corriger et faire disparaître chacune d'elles, mais il n’en est rien, et une seule méthode est destinée à les guérir toutes. Cette unité de méthode est un argument de plus à ajouter à ceux que j'ai déjà donnés pour démontrer combien est fausse la théorie du bégaiement donnée par M. Malbouche, et par conséquent la base de sa classification.
Voici du reste sa méthode, qui, j'ai encore besoin de le répéter ici, n’est point secrète, et dont M. Malbouche revendique, comme un de ses principanx titres, l’honneur de l'avoir pu-
blié (p. 33).
M. Malbouche s’occupe particulièrement des lèvres. qui par leurs mouvements irréguliers ou leur hésitation peuvent altérer la prononciation. Sa première règle est donc de recommander aux bègues de parler en retirant les lèvres de telle sorte que la bouche paraisse agrandie. Dans cette position elles ne doivent faire quetrois sortes de mouvements : 1° d’arrière en avant: 2° d'avant en arrière; 3° d’écartement ou d'ouverture de la bouche. Dès que l'individu ne parle plus, il doit retirer les lèvres en arrière, et les laisser dans cette positon jusqu’à ce qu’il recommence à parler. Il faut enfin que cette position soit celle à laquelle tendent toujours à revenir les lèvres pendant la parole.
Quant à la langue , au lieu d’imiter en tous points Me Leigh, et de faire simplement porter la pointe de cet organe en haut contre la voûte palatine, M. Malbouche recommande d'élever la totalité de l'organe, et de l'appliquer contre la voûte palatine, en tâchant de la rétracter le plus
possible. La méthode de M. Malbouche est exactement la même pour tous les cas de bégaiement ; elle nous montre combien il était inutile d’insister aussi fortement qu’il a fait, sur la distinction de diverses espècesfde bégaiement.
Voici, du reste, la manière dont M. Magendie s'exprime à cet égard : « Enfin, il veut, ce qui semble fort logique, que l’on « traite le bégaiement par des procédés distincts; cependant « dans le mémoire que jai maintenant sous les yeux, et dont « je vais extraire les points principaux de la thérapeutique « du bégaiement, il me paraît qu’il y a plus d’empirisme que « l’auteur ne semble le croire. »
Cette méthode, d’après ce que j'ai dit en traitant de la
cause première du bégaiement, n’est point déduite d’une théorie ou d’une explication rationnelle ; il s'ensuit qu’elle est toute empirique. Elle ne doit pas toutefois être rejetée sans discussion, et on doit d’abord se demander si elle a
guéri des bègues,
Par le raisonnement, on peut admettre la possibilité de ces guérisons, et même les expliquer. D'abord la rétraction des lèvres en arrière est une excellente chose, et si ce n’est la grimace qu’elle fait faire aux bègues, je crois qu’elle seule peut souvent améliorer, et quelquefois même faire disparaitre
leur vice de langage.
Avant d’avoir lu M. Malbouche avec toute l'attention que j'ai dû apporter pour rédiger ce traité , j'avais déjà {remarqué, il y a quelques années, que je m’exprimais beaucoup plus facilement en retirant les lèvres en arrière. Dans une lettre adressée à l’Institut, à propos de la méthode Jourdant, j'avais même revendiqué pour moi cette observation : mais la lecture de la méthode de M. Malbouche m’a convaincu que j'étais dans mon tort. Je faisais, du reste, observer dans cette même lettre, qu’on serait toujours obligé de renoncer à ce moyen, en raison de l'obligation où l’on était d’y songer sans cesse, et surtout de la grimace qu’elle faisait faire.
Revenons à la méthode Malbouche. On peut encore s’expliquer que des guérisons aient eu lieu, parce qu’en obligeant les bègues à parler très-lentement, il en résultait un obstacle à la libre sortie de l'air expiré en pure perte. Cette lenteur de la prononciation s'oppose du reste par elle seule à cette sortie anticipée de l’air expiré que nous avons dit constituer le bégaiement, et fait bien parler beaucoup de bègues. Voici plusieurs raisons qui peuvent expliquer la réalité des guérisons. Mais ces dernières ont-elles véritablement eu lieu ? Je n’en sais rien,et ne puis dire ni oui, ni non. Ce que je puis affirmer, c’est que plusieurs des bègues qui sont venus me
consulter à propos de la méthode Jourdant, m'ont dit avoir été traités sans succès par M. Malbouche.
Quoi qu’il en soit, je crois qu’on doit renoncer à cette méthode pour les raisons suivantes : 4° elle est difficilement applicable ; 2° il faudrait une force de volonté bien grande pour l’employer sans cesse; 3° il est bien difficile d’en contracter l'habitude ; 4° enfin, et surtout, la manière de parler qui en résulte est tellement embarrassée, difficile et empâtée , qu’elle est presque aussi désagréable que le bégaiement.,
Methode de M. Colombat.
Une méthode qui a fait autant de bruit que celle de M. Malbouche, est celle dont je vais maintenant m'occuper. D'après ce que j’ai déjà eu occasion de dire, elle n’est point logiquement déduite de l’explication du bégaiement donnée par ce médecin; explication que j'ai démontré n’en pas être une : on peut tout au plus l’y rattacher, en disant que l’ensemble des moyens qu'il conseille est destiné à régulariser l’action viciée du système nerveux qui constitue le bégaiement. Mais cela est-il encore bien clair? Quoi qu’il en soit, rationnelle ou empirique, examinons cette méthode dont l’application compte certainement quelques succès. |
Le rh ythme est une des bases de sa méthode curative de traitement; mais en général, il n’est avantageux que dans le milieu des phrases, et lorsqu'on est parvenu à articuler les premières syllabes, qui décèlent le plus ordinairement l'infirmité des bègues (1).
Avecle rhythme, dit-il, «nous avons trouvé un moyen très-
(1) On observera que je me sers autant que possible des expressions de l’auteur, sans toutefois transcrire complétement son texte.
simple, qui est facilement applicable, et qui souvent suflit dans les variétés du bésaiement labio-choréique. Ce moyen
consiste à parler en écartant les commissures des lèvres, de telle sorte que ces organes soient tendus à peu près comme. dans l’action de rire ».
Plus loin : « Les bégaiements gutturo-tétaniques sont combattus par un autre ordre de moyens, c’est-à-dire par une espèce de gymnastique pectorale, laryngienne , gutturale , linguale , et labiale. Cette gymnastique consiste à faire une légère inspiration, et à refouler en même temps la langue dans le pharynx, en portant la pointe renversée de cet or-
gane vers le voile du palais, en même temps qu’on écarte transversaiement les commissures des lèvres, comme nous l'avons indiqué dans les variétés choréiques.
Pour mieux faire parler en mesure les bècues qu'il traite ,
il leur fait suivre une espèce de métronome qui bat la mesure, et auquel il a donné le nom de muthonome. On peut du reste se servir tout aussi bien du métronome de Maelzel, dont
ne diffère pas sensiblement.
« Nous ne saurions trop répéter que c'est surtout sur la mesure , que les bègues doivent insister et appeler le plus leur attention ; ils doivent également tâcher de parler lentement, et de laisser un intervalle égal entre chaque syllabe, en conservant les inflexions naturelles de la voix afin d'éviter la monotonie d’un langage mesuré, et toujours sur. le même ton.
« L'ensemble des moyens orthophoniques que nous venons de signaler constitue une gymnastique vocale qui a l'avantage d’agir tout à la fois physiquement et moralement. En effet, elle agit physiquement sur tous les muscles de la respiration, sur les poumons, sur le larynx, et particuhèrement sur la glotte, sur la langue, sur les lèvres, enfin sur tout l'appareil vocal,
« L'inspiration faite comme nous l’indiquons , a pour but
« de faire cesser la constriction spasmodique des cordes voca- « les, en ouvrant la glotte en même temps qu’elle sert à dis- « tendre la poitrine par une grande quantité d’air, de ma- « nière à ce que ce fluide ne s'échappe des poumons que « pendant une expiration iente, qui doit avoir lieu graduel- «a lement et seulement pour fournir le son vocal. Ainsi que « nous nous en sommes souvent assurés sur le cadavre , et « comme tout le monde peut le vérifier sur soi-même, en por- « tant un doigt sur la saillie dite pomme d’ Adam, la position « de la langue rétraetée et refoulée dans le pharynx , et sa « pointe relevée fait cesser le resserrement de la glotte, laisse « les cordes vocales dans !e relâchement , et par conséquent « permet à l’air de sortir facilement.
Plus loin : « Cette gymnastique vocale peut agir moralement; « ainsi la mesure qui exerce sibien son heureuse influence « sur tous nos organes en régularisant leurs mouvements, fixe « lattention des bègues, conjointement avec toutes les autres « parties de notre méthode curative , et devient par cela « même une idée accessoire, qui, jointe à l’idée principale qui « fait le sujet dont on parle, doit nécessairement ralentir l’é- « mission de cette dernière , et mettre l’influx nerveux qui « suit la pensée plus en harmonie d’action avec la mobilité « relative de tous les organes vocaux.
Je ne parle pas ici d’un instrument conseillé dans quelques cas par M. Colombat, et auquel il a donné le nom de refoulelangue. I est destiné à remplir exactement le même but que la fourchette mécanique de M. [tard , qu’il était par conséquent inutile de modifier. Je ne considère, du reste, ni l’un ni l’autre de ces instruments comme utile et même comme applicable pour la cause du bégaiement,
Après avoir exposé cette méthode générale de traitement , M. Colombat examine de quelle manière elle doit être modifiée pour la guérison de chacune des espèces de bégaiement qu’il a admises. .Nousne nousoccuperons point ici de ces modi-
fications, car cette exposition serait inutile pour deux raisons: 19 parce que cette distinction ne sert à rien dans la pratique, et que quel que soit Le bégaiement dont on soit affecté , le médecin dont nous parlons traite tous les bègues de la même manière ; 2° parce que la lecture attentive de la combinaison de moyens qu’il conseille pour chacune de ses espèces ( page 387 et suivantes } , montre que c’est toujours la même méthode. Je dirai exactement la même chose du mécanisme arüficiel des lettres (page 376 et suivantes); qui est peut-être une jolie chose en théorie, mais qui n’est jamais employé dans la pratique.
Avant de juger cette méthode, nous croyons devoir faire une observation qui est plus importante qu’elle ne le paraît au premier abord. C’est que l'inspiration conseillée par M. Colombat n’est point un acte naturel et physiologique ; ce n’est plus l'inspiration automatique que fait toute personne qui veut parler, avant de commencer une phrase, l’inspiration dontelle n’a pas la conscience, et dont elle ne s'aperçoit que dans le cas où on lui fait observer qu’elle inspire avant de parler. C’est en quelque sorte une inspiration sur-ajoutée, ou au moins faite dans d’autres conditions, que l'inspiration normale automatique ; car elle est plus énergique et exige un certain effort de mémoire, ainsi que la mise en jeu d’une puissance inspiratrice plus énergique. Bien plus, ces inspirations sont plus multipliées , plus fréquentes que dans l’état normal , comme on peut le voir d’après les exemples suivants pris dans l'ouvrage de ce médecin.
Pour la phrase: Bonjour monsieur ; comment vous portezvous? Voici comment il place les inspirations (page 390).
Inspiration. inspir, inspir. inspir.
Bon-on-on .... jour mon-sieur .... co-0-0 .... ment vous por-tez-vous.
Une personne qui parle naturellement ne fera qu’une inspiration au lieu de quatre.
Ailleurs(page 301): A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
Inspiration . Faye inspire 4 1 A vain-cre sans pé-ril ..…. on tri-om-phe sans gloi-re.
On pourra peut-être me dire qu’il s’agit seulement de deux espèces: le bégaiement gutturo-tétanique muet , et le bégaiement gut.-tétan.-canin de cet auteur; mais je répondrai que, dans la pratique, l'application de la méthode est toujours la même, et que tout bègue traité par cette méthode fait des inspirations plus fortes, ou au moins dont il a la conscience , et plus fréquentes que dans l’état normal.
Tout ceci posé, nous pouvons donner notre opinion relativement à cette méthode.
La série de moyens conseillés par M. Colombat constitue, on ne peut le nier, une méthode complète que l’on peut résumer dela manière suivante : tout bègue ou plutôt la plupart des bègues peuvent guérir, par l’emploi simultané et combiné convenablement de quatre moyens : 1° la rétraction des lèvres en arrière, et par conséquent l'élargissement de l'ouverture buccale; 2° la rétraction et l’application de la pointe de la langue contre le palais, coïncidant avec le moyen suivant; 3° l’inspiration; 4° la parole en mesure.
La première question à poser est celle-ci :
Ces moyens ont-ils été découverts par M. Colombat ? Non; aucun d’eux n’était-il connu auparavant? Nous pouvons répondre : il n’y a pas découverte , tous les moyens étaient déjà bien connus ; et voici comment on peut le démontrer:
1° La rétraction des lèvres en arrière a été signalée surtout par M. Malbouche. C’est un de ses principaux moyens de traitement, et elle lui appartient, puisqu'il l’avait décrite dans le mémoire qu’il présenta en 1827 à l’Académie des sciences, mémoire qui fit l'objet du rapport de M. Magendie que j'ai déjà mentionné. On peut eomparer les passages que j'ai cités de M. Malbouche, sur la rétraction des lèvres, et ceux de
M, Colombat, pour voir qu'il s’agit exactement du même conseil.
Voici la phrase de M. Magendie que je rappelle : « Il re- « commande comme règle générale que les lèvres soient mo- « tivées, de manière que la bouche paraïsse agrandie, etc., etc.
9° L'application de la pointe de la langue contre la voûte palatine, en même temps qu’on rétracte cet organe dans le pharynx, est tout simplement le moyen conseillé par M° Leigh, et perfectionné par M. Malbouche; seulement, au lieu de faire parler les bègnes pendant qu'ils ont la langue dans cette position, M. Colombat ne Ja leur fait prendre qu'avant de parler, et en même temps qu’ils pratiquent l’inspiration; son but, dit-il, est de favoriser l’ouverture de la glotte et la pénétration de l'air dans les poumons.
Aucune expérience précise , aucun fait anatomique ni physiologique, si ce n’est l’assertion de l’auteur, ne prouve que la position de la langue qu’il conseille remplisse ce but.
3° L’inspiration a été indiquée avant M. Colombat, dans les Annales de Milan et l’Observateur de Naples (1). Ce conseil est basé sur la remarque faite depuis longtemps, que beaucoup de bègues faisaient de fréquentes inspirations pendant qu’ils parlaient, pour suppléer à l’air qui s’échappait rapidement de leur poitrine. Quelquefois, en effet, ces inspirations sontnombreuses; eton en voitmême plusieurs se succéder im-
(1) J'ai rapporté plas haut textuellement, et d’après le Compendium de médecine , le passage relatif à M. Cormack. Je dirai toutefois ici que je n’ai pu me procurer ce mémoire original ; d’abord il n’existe pas dans les Annales de Milan; quant à Observateur de Naples, il n’y en a pas de collection à Paris, et je n’ai pu la consulter. D'un autre côté, M. Cormack n’est pas un médecin Italien, il est d'Édimbourg, et dans une bibliographie allemande, fort bien faite, où sont énumérés ses écrits, il n’y a absolument rien qui #’y rapporte, et il ne paraît pas qu'il se soit occupé du bégaiement. Je reste donc dans le doute à son égard.
médiatement, chacune étant toutefois suivie d’une expiration
avant que le bègue ait pu prononcer quelques mots.
La mesure.—Sans être tout-à-fait la mesure, il est plusieurs des méthodes que nousavons passées en revue et quiconsistaient à faire parler les bégues, d’une manière qui avait beaucoup d’analosie avec le rhythme. Telles sont celles de MM. Serres d’Alais (p.87), Hervez de Chégoin (p. 87), Cormack (p. idem..). De plus, la plupart des personnes qui sont parvenues à se suérir elles-mêmes ont employé des moyens qu’on pourrait faire rentrer dans la mesure, ou au moins qui ont avec elle la plus grande analogie : telles que la déclamation lente et à haute voix, (Demosthènes et d’autres), le chant, l'habitude de parler en modulant sa voix comme dans les récitatifs de nos opéras, (cas cités par Dupuytren, Thénard). Il est incontestable que c’est la mesure qui, dans les méthodes que je viens de rappeler, ou dans Îles cas que j'ai cités, est la cause des succès qu’on a obtenus. C’étaient autant de jalons qui ont pu conduire M. Colombat à employer
Ja mesure pure et simple qui constitue un moyen moins compliqué et plus susceptible de généralisation.
Enfin M. Colombat conseille de faire sortir l’air par une expiration lente et mesurée. Il remplit en effet ce dernier but,
mais indirectement et par un mécanisme dont il est difficile d'expliquer le mode d’action. En effet, dites au premier
bègue venu de parler de manière à ce que l’air sorte par une
expiration lente et ménagée, non-seulement il ne comprendra pas, mais en supposant qu'il lait compris, il ne pourra y parvenir, car on ne Jui enseigne pas les moyens de produire cette
expiration lente et ménagée; si on lui dit au contraire de par-
ler en mesure, alors cette expiration sera lente et ménagée, par cela même qu'il parlera doucement et en mesure. Quant
à la cause de cet effet, nous l’ignorons; il n’y a donc pas non
plus découverte dans ce conseil qui est simplement l'expression
d’une conséquence de la mesure, conséquence du reste qu’on ne peut expliquer et dont on est loin de pouvoir se rendre maître à volonté.
Voici pour la découverte : mais de ce qu’il ne les a pas découverts, M. Colombat n’a-t-il pas eu Le grand mérite de rappeler l'attention sur des moyens peu connus, peu répandus, de les avoir combinés ensemble, et d’avoir fait que ces moyens inutiles , s’ils eussent été mis en usage isolément, aient réussi employés simultanément ? C’est une autre question à laquelle je vais répondre, pour donner à M. Colombat les éloges qu’il mérite.
Des quatre moyens que conseille M. Colombat, trois peuvent être rejetés, et voici pourquoi.
10 La rétraction des lèvres en arrière facilite, il est vrai, la disparition du bégaiement, mais elle fait faire une telle grimace à ceux qui l’emploient, qu’on est toujours obligé d’y renoncer très-promptement. :
2, La rétraction de la langue en arrière, et l’action de la porter contre le palais sont tout-à-fait inutiles, à mon avis du moins ; elle ne facilite point la parole, et presque tous les bègues auxquels on a conseillé de le faire, s’y astreignent peutêtre un jour ou deux, mais ils y ont bien vite renoncé.
3° L’inspiration est quelquefois utile pour remplacer Pair qui manque aux bègues; mais on n’a pas besoin de la leur conseiller, ils la font instinctivement. Un grave reproche qu’on doit adresser à l’inspiration, c’est qu’elle fatigue beaucoup les personnes qui en font usage, et cause dans la poitrine un sentiment pénible qui les force presque toujours d’y renoncer. On comprend ces effets en se rappelant que ces inspirations sont plus fréquentes et plus fortes que dans l’état normal. Du reste, la rétraction des lèvres, la position de la lanoue et l'inspiration sont parfaitement inutiles quand on fait parler les bègues en mesure , car cette dernière seule suffit
pour les faire parler sans hésiter et sans qu’on ait besoin de mettre en usage les trois premiers moyens.
Examinons donc maintenant la valeur de la mesure et son influence sur les bègues,
Je le dis franchement: de même que presque tout individu qui est affecté du bégaiement ne bégaie point en chantant, de même tout bègue s'exprime avec facilité quand on le force de parler toujours en mesure. Avant de développer ce fait remarquable, rendons justice à M. Colombat, et disons qu'il a rendu un véritable service aux personnes affectées de ce vice de la parole, en rappelant l'attention des imédecins sur la mesure, en montrant son influence sur le bégaiement, et en constituant une méthode dont elle est la base principale et essentielle, et sous ce rapport il a mérité le prix Monthyon que lui a accordé l’Académie des sciences.
Toute saméthode se réduit donc pour nous dans la mesure; et dans la suite de cet article, toutes les fois que nous citerons la méthode Colombat, nous n’entendrons parler uniquement que de la mesure; car, à notre avis du moins, elle n’a pas besoin de l’auxiliaire des trois autres moyens indiqués par lui pour produire tout l’effet désirable.
Je le répète ici encore une fois, tout bègue véritable, ou du moins la plupart, ne bégaient pas plus en parlant en mesure qu’en chantant. Ces deux effets s’accompagnent toujours , et si par hasard, ce qui est rare, un bègue ne peut chanter, la mesure séra sans influence sur le vice de langage dont il est affecté, et vice versd.
Depuis l’annonce de la méthode imaginée par M. Jourdant, il est venu me voir un assez grand nombre de bègues, les uns n'ayant jamais subi de traitement, les autres ayant déjà été soumis à celui de M. Malbouche ou de M. Colombat. Ils parlaient plus ou moins mal; mais tous, les uns comme les autres, les plus bègues comme ceux qui l'étaientmoins, parlaient bien dès que je leur disais, ou que je leur montrais (s’ils ne le sa-
vaient pas) la manière de parler en mesure. J'en ai vu dernièrement un qui avait été précédemment traité par la méthode dont je m'occupe maintenant : il resta un quart d'heure chez moi à faire desgrimaces horribles et extrêmement pénibles pour lui et pour moi, je ne pouvais comprendre un seul mot de ce qu’ilme disait ; ie Le priai de me parler en mesure, et immédiatement il me dit trèc-facilement : Mon-sieur, je viens chez vous pour ma dif-fi-cul-té de par-ler. Ces paroles étaient nettes et bien accentuées, il marquait la mesure avec son pouce.
M. Colombat a donc rendu service en insistant sur ce moÿen, le constituant à l'état de méthode, et l’employant avec persévérance.
Il me reste maintenant, pour terminer ce que j'avais à dire sur cette méthode, à apprécier son influence générale sur les nombreux sujets qui y ont été soumis; c’est une question que je ne saurais traiter avec trop de ménagement, mais ces ménagements ne m’empêcheront pas de dire toute ma pensée.
Un grand nombre de bègues, qui ont été traités par cette méthode, ont renoncé aux trois premiers moyens, qui sont : la rétraction des lèvres ; la rétraction de la langue en arrière, en même temps que sa pointe était portée au palais, et l'inspiration. Les deux premiers parce qu’ils constituaient un moyen beaucoup trop assujettissant, et dont ils ne pouvaient se souvenir à tout instant ; le troisième, parce qu'il les fatiguait beaucoup. Je me suis trouvé, ainsi que beaucoup de bègues que j'ai connus chez M. Colombat, dans cette position.
Le quatrième moyen, c’est-à-dire la mesure, a souvent réussi pour linstant; c’est-à-dire que tout le temps qu’on séjournait dans l’établissement, on était forcé de parler en mesure, et on parlait forcément avec facilité ; mais une fois sortis, il est arrivé à un grand nombre de retomber dans leur ancien défaut, et de parler souvent aussi mal qu'avant. Mais n’ayait-on rendu
aucun service à tous ces bègues ? je suis loin de le dire, et je dois proclamer hautement qu’on leur en avait rendu un grand . La plupart, si ce n’est tous, connaissaient un moyen factice, artificiel il est vrai, mais moins pénible que leur infirmité, et à l’aide duquel ils pouvaient bien parler et s’exprimer avec facilité lorsque cela était nécessaire,
YŸ a-t-ileu des guérisons radicales ? cela est possible ; je ne puis ni le nier ni l’affirmer, car je ne le sais pas; mais j'en doute. Quant à moi,je me suis trouvé pendant douze ans dans la position de ces bègues dont je parlais tout-à-l’heure, et qui avaient à leur disposition un moyen de bien parler dans l’occasion. Quant à m’y habituer, jamais je ne l’ai pu, et malgré la persistance que jy ai mise, le besoin que j’en avais pour me faciliter mes études, et plus tard la pratique de la médecine, jamais je n’ai pu bien parler sans y penser. Il fallait, pour m’exprimer facilement, que je pensasse à la manière dont je parlais, et que j’employasse la parole lente et en mesure. J'étais donc toujours aussi bien ou aussi mal guéri; or je crois que la plupart des bègues traités par le médecin que J'ai nommé sont dans ce cas, du moins tous ceux que jai connus à diverses reprises chez lui; et il y en avait à peu près une cinquantaine.
Nous venons de passer en revue les principales méthodes imaginées pour faire disparaitre le bégaiement; nous allons maintenant exposer celle qui est le principal but de cet ouvrage, c’est-à-dire la méthode dite Jourdant.