‹ Traité du bégaiement et des moyens de le guérirChapitre 8 sur 23 · LS · texte numérisé non relu

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« D’autres, au sentiment desquels nous nous rangeons, ditil, font remonter plus haut la cause du bégaiement, et la placent non dans les muscles vocaux, non dans les nerfs qui les animent, mais bien dans le cerveau lui-même. Les raisons qui appuient cette idée sont que, dans l’état physiologique ordinaire, les phénomènes de la voix et de la parole sont dans un rapport constant avec les différents degrés d’excitation cérébrale, et répondent toujours par leur précision et leur facilité à l’énergie des sentiments et à la clarté des idées. On sait, à ce sujet, que le trop et le trop peu d’excitation cérébrale ont sur notre langage une influence si marquée, que nos paroles seules jaillissant comme d’une source féconde, ou se traînant avec lenteur et difficulté, attestent tout ce qu’elles coûtent de travail à l'intelligence. Or ce que nous avons dit précédemment de l'influence analogue et si marquée des diverses affections de l’âme, excitantes ou sédatives, du centre nerveux cérébral, comme la crainte, la timidité, la confiance, la colère, l’impatience, etc., sur les phénomènes du bégaiement, prouve que ceux-ci découlen

de la même source, et doivent se rapporter dès lors à quelques modifications de l’action du cerveau. Mais , en quoi consiste cette modification? Sans prétendre l'expliquer, voici peut-être la conjecture que l’on peut hasarder. Chez le bègue, l’irradiation cérébrale qui suit la pensée et devient le principe propre a mettre en action les muscles nécessaires à l’expression orale des idées, jaillit avec une telle impétuosité, et se reproduit avec une si grande vitesse, qu’elle passe la mesure de mobilité possible des agents de l’articulation. Dès lors ceux-ci, comme suffoqués par cette accumulation de la cause incitante ordinaire de leurs mouvements, tombent dans l’état d’immobilité spasmodique et de

secousses convulsives qui caractérisent le bégaiement , et qui ont été déjà notés dans lexposition des phénomènes de cette affection. D’après cette conjecture, l’hésitation de la langue ne serait alors qu’une débilité purement relative des organes de l'articulation, résultant du défaut de rapports établi entre l’exubérance des pensées, la vitesse concomitante d'irradiation cérébrale qui leur correspond, et la vitesse possible des mouvements successifs et variés, capable d’exprimer les idées par la parole. Nous ferons observer , du reste, comme pouvant servir à étayer l'hypothèse que nous présentons, que la plupart des bègues sont remarquables par la vivacité de leur esprit et la pétulance de leur caractère ; qu’ils bégaient beaucoup moins, lorsque leur état de tranquillité morale rend la succession de leurs pensées moins impétueuse; qu’à mesure que l’âge avancé calme l’élan de leur imagination et mürit leur esprit, ils cessent de bégayer; que le bégaiement diminue singulièrement ou même s’arrête tout-à-fait, lorsque Le bègue, dispensé de frais d'esprit, fait un simple appel à sa mémoire, et que la fidélité de celle-ci le sert dans un discours qu'il récite, une chanson qu’il met sur un air ou des vers qu'il déclame; que les soins continuels et particuliers que mettent les bègues à exercer les agents de l'articulation diminuent le bégaiement , en facilitant assez l’action de ces derniers pour mettre la vitesse de celle-ci en équilibre avec celle de l’irradiation cérébrale ; que, si les passions véhémentes et explosives qui s'emparent des bègues font momentanément disparaître le bégaiement, cela tient à ce que la secousse vive et inaccoutumée qu’en reçoivent tous les muscles, et par conséquent ceux de la langue en particulier, les met alors en harmonie d’action avec l’état des affections de l’âme; que les femmes enfin, qui pensent vite, mais qui ont, en revanche, reçu de la nature une prononciation si facile et si déliée , qu’elles se montrent capables de la plus grande volubilité de pa-

« roles, îne fbégaient, comme on sait, que fort rarement.»

Cette théorie et cette explication sont ingénieuses, mais rien

que cela. La meilleure critique qu’on puisse en faire, est celle qui a été présentée par M. Magendie, dans l’article BÉGA1EMENT

du Dictionnaire de médecine en 95 volumes. Je la rapporte

textuellement, car elle est d’une logique irrécusable.

« De bonne foi, est-il possible d’entrer dans les conjectures de l’auteur, qui semblent supposer que, chez les bègues, la pensée est toujours rapide, et les mouvements musculaires toujours trop lents. J’ai vu beaucoup de bègues, et j'en ai rencontré quelques-uns où l'intelligence paraissait fort active; j'en ai vu d’autres où le temps ne manquait pas aux muscles de la parole pour exprimer les idées qui n’étaient rien moins qu’abondantes et rapides.

« D’ailleurs, que dire des bègues qui ne bégaient que dans les moments de calme? De ceux qui ne bégaient qu’en lisant? Que penser de ceux qui sont voisins de l’idiotisme? Le tort est ici, comme dans une multitude d’autres circonstances, de chercher à expliquer ce qui est inexplicable. Le bégaiement est évidemment une contraction des muscles de la parole; or, puisque, en saine physiologie, on ne peut donner aucune explication de cette contraction elle-même, comment tenter d'expliquer ses nuances ?

« Prétendre rendre raison du bégaiement, en disant que les muscles de la parole sont faibles, c’est faire un cercle vicieux. Comment sait-on que Les muscles sont faibles ? C’est sans doute parce que le bégaiement existe; or, l'explication arrive donc à dire qu’on bégaie parce qu'on bégaie! La plupart des prétendues explications médicales sont de ce genre. On remplace un mot par quelques autres qui ont la même signification, et on est convaincu qu’on a trouvé une explication.»

Pour achever d'exposer l'opinion de M. Magendie, qui re-

garde comme inutile de chercher la cause du bégaiement , je terminerai par cette citation. |

« Cet instinct, ou si l’on veut, cette intelligence organique « presque aussi admirable que l’intellisgence même, établit la « différence des hommes, sous Le rapport de la précision et de « la régularité des mouvements. Cet instinct fait l’homme « adroit ou maladroit, celui qui danse en suivant ou en ne « suivant pas la mesure, celui qui chante juste ou chante « faux; il fait le grand artiste, le grand génie d’exécution. «“ C’est lui qui donne la grâce ou la disgrâce, la physionomie « ou le silence des traits; c’est lui qui préside aux innombra- « bles mouvements nécessaires à la voix et à la parole; c’est « donc cet instinct qui fait les bègues. On comprend main- « tenant combien il est inutile de chercher la cause du bé- « gaiement, et combien sont illusoires toutes les explications « qu'on veut en donner.»

Nous ne pouvons souscrire pour notre part à cette fin de non recevoir présentée par ce physiolosiste ; et nous nous permettrons de rechercher la cause du bégaiement.

M. Félix Voisin publia, la même année (1821) que celle où parut l’article de M. Rullier, un opuscule fort bien fait sur le bégaiement et les moyens de le traiter. Il résume ainsi luimême soñ opinion sur la cause de cette affection :

« Quelle est la cause du bégaiement ? Les faits que j'ai «cités et qui causent tant d’étonnement aux observateurs « démontrent déjà que cette infirmité dépend de la réaction « irrégulière, imparfaite du cerveau sur le système muscu- « laire des organes de la prononciation. »

On peut appliquer à cette explication ce que M. Magendie a opposé à M. Rullier. Ce n’est point une explication, et ce n’est point dévoiler la cause du bégaiement : c’est dire qu’on bégaie parce qu’on bégaie, ou parce que les muscles de l’articulation ne fonctionnent pas régulièrement; or, comme toute contraction musculaire est sous l'influence cérébro-spinale, il

est incontestable qu’on est en droit d’en chercher la cause dans des troubles de ce système. Mais je le repète, ceci n’est point une explication, c’est exprimer en d’autres termes qu’on bégaie.

L'une des explications qui ont été données du bégaiement et qui ont conduit à un mode particulier de traitement qui a eu un certain retentissement en Amérique et en France, est celle de M"° Leigh, introduite dans cette dernière contrée par M. Malbouche.

On s’imagine, et beaucoup de médecins sont dans ce cas, que cette méthode et la connaissance des résultats qui y ont conduit sont un secret. C’est une profonde erreur. M. Magendie, dans son excellent article du Dictionnaire de médecine en 15 volumes(t. 4, année 1830), a exposé tout ce qui lui a été communiqué par M. Malbouche sur sa méthode. Il prend soin de dire lui-même : « Chargé par l’Académie des sciences « de porter un jugement sur cette méthode curative de « concert avec mon savant collègue Duméril, nous avons dû « apporter toute l’attention possible pour pouvoir asseoir un « jugement solide. Nous avons eu une conférence avec « M. Malbouche, qui nous a confié , dans les détails les plus « circonstanciés, la méthode dite Américaine. » — Quatre pages plus haut M. Magendie avait dit, toujours en parlant de M. Malbouche : « Il a donc été à même d’en voir et d’en < étudier un grand nombre (de bègues), et de faire par con- « séquent des remarques dont il nous a permis de profiter, « ce que je fais d’autant plus volontiers qu’elles me semblent « de nature à éclairer quelques points du mécanisme de la « parole. »

Après de semblables déclarations, faites parunsavant aussi distingué et place aussi haut que M. Magendie, il est impossible de penser qu’il n’a pas dit franchement ce qu’il savait sur la méthode qui lui a été communiquée, et cela d’autant plus, que l'habitude du savant academicien , et c’est une habitude qu’on ne saurait trop recommander à beaucoup de

personnes , en fait de; science, est de ne jamais s'occuper de ce qui est secret. M. Malbouche lui-même à publié une brochure (1)pour faire connaître son explication du bégaiement et sa méthode curative, et tout ce qu’il annonce est exactement, à peu de choses près, ce que M. Magendie avait déjà fait connaître au public. Bien plus, nous voyons M. Malbouche se féliciter de pouvoir enfin livrer au public le résultat de ses laborieuses investigations (2). La méthode de M. Malbouche n’est donc pas secrète, et voici ce que nous extraierons de son opuscule.

L'idée première de M° Leigh est la suivante.

(1) Précis sur les causes du bégaiement et sur les moyens de le guérir, par F. Malebouche, 1841.

(2) « Cette idée était fort simple ; mais elle pouvait devenir féconde. « Mac Leigh qui l’avait trouvée après beaucoup de tentatives pour guérir le « bégaiement et après beaucoup d'observations insuffisantes, crut devoir la te- « nir secrète, Dès quille me fut communiquée, je jugeai que le secret, toujours « fâcheux d’après les habitudes scientifiques qui régnent en Europe, était plus « nuisible qu’utile au succès; c'étais réduire la découverte aux procédés d’une « recette empirique, et déciarer par avance que tout progrès, tout développe- « ment étaient impossibles. Mais la personne de qui je la tenais s’étant en- « gagée, sous des conditions très-onéreuses, à ne pas la divulguer, mon premier « soin avant de la rendre publique dut étre de faire cesser le traité par lequel « ces conditions avaient été imposées. L’éloignement de M"° Leigh qui habitait « New-Yorck, etsurtout de graves dissentiments qui s’étaientélevés entre elle « et le docteurYates, son associé, qui prétendait aussi à l'honneur de la décou- « verte, retardèrent pendant quelque temps la solution de la difficulté. Enfin, « grâce à l’intervention de M. Cox Barnet, consul des États-Unis à Paris, et « au moyen d’une somme, j’obtins l'annulation dutraité.On me pardonnera ces « détails, quand on saura que beaucoup de personnes ont cru, et croient peut- « être encore que le secret était mon propre fait. Le premier fait que jo < revendique estla publication de la découverte. Elle fut publiée dans le « Dictionnaire de médecine et de chirurgie, par M. Magendie, qui voulut bien « en parler dans son excellent article BÉGAIEMENT, d’après un mémoire que « j'eus l’honnqur de lui communiquer, »

« Les personnes qui parlent facilement ont la langue con- « stamment appliquée à la voûte palatine ; les bègues, au con- « traire, ont la langue constamment placée dans la partie in- « férieure de la bouche. Les bègues ont deux mouvements à « faire pour articuler; l’un pour élever la langue afin de fer- « mer l’issue par laquelle sort le son élémentaire, et l’autre « pour opérer la modification de ce même son. En cela ils « ressemblent à un flütiste qui jouerait de son instrument « sans prendre la précaution de fermer les trous avec ses « doigts. Il arriverait à chaque instant que le mouvement mo- « dificateur ne correspondrait pas avec l'émission de son élé- « mentaire. De là avait été déduit un système d’exercice pour « enseigner aux bègues à faire toujours manœuvrer leur « langue dans le haut du palais. »

M. Malbouche a ajouté plusieurs explications à celle donnée par Me Leish, et il pense avoir modifié profondément la théorie première. Selon lui,« le bégaiement tient à l’imperfec- « tion de mouvements fort délicats de la part de la langue, «et dans la formation desquels le jeu des mustles génio-glosses « n’entre ordinairement pour rien. » En lisant une pareille énonciation on est tenté de s'arrêter et de ne pas même discuter une semblabie théorie. Comment ? nous allons voir tout à l'heure M. Malbouche attribuer le bégaiement à l’imperfection des mouvements de la langue en arrière , en avant ou bien en haut? et les muscles génio-glosses ne concourent à aucun de ces mouvements ? — Mais cependant continuons l'exposé de-son opinion. Selon lui, il y a quatre genres bien distincts de bégaiement, qui tous reconnaissent une cause différente.

« Le premier tient à l’imperfection des mouvements d’arrière « en avant ou plus simplement d’avant. Les lettres qui exigent « ce mouvement sont toutes les sifflantes, s, c, x, z.

« Le 2” genre de bégaiement, et il faut le dire, le plus fréquent «et le plus grave, est celui qui tient à l’imperfection des mou- « vements d'avant en arrière, ou plus simplement d’arrière :

les lettres qui exigent ce mouvement sont b, c, d, f,g, h, j, « k, p, q, r, t, v. Celles de ces lettres qui avaient été appelées « labiales, telles que b, p, f, v, exigent, il est vrai, un mou- « vement d’arrière moins prononcé.

« Le 3e genre de bégaiement est celui qui se rapporte à l’im- « perfection des mouvements de bas en haut, ou plus simple- « ment de haut : les lettres qui exigent un mouvement de ce « genre sont |, m,n,r.

« Il forme un 4° genre de la difficulté qu'éprouvent cer- « tains bègues à prononcer les lettres p, t

Teile est la théorie, ou du moins la cause du bégaiement, selon M. F. Malbouche. 4 priori, elle est présentée logiquement, c’est-à-dire qu’elle semble expliquer toutes les diverses espèces de bégaiement, et conduire à des moyens thérapeutiques rationnels. Mais en l’examinant avec attention, on ne

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tarde pas à reconnaitre qu’elle est tellement peu en rapport avec les connaissances physiologiques que nous possédons sur la voix et la parole, et que les développements dans lesquels est entré M. F. Malbouche dans son opuscule, sont tellement peu rationnels et peu scientifiques, qu’elle ne souffre pas même la discussion, et qu’elle doit être immédiatement rejetée. Cependant, comme en définitive elle semble adoptée par un assez grand nombre de personnes, voici quelques-unes des objections que je choisirai parmi tout ce qu’on pourrait lui opposer.

L'observation attentive de la parole à l’état normal, et du bégaiement , montre que tout ce que prétend M. Malbouche est totalement inexact.—Les mouvements de la langue ne sont pas les seuls nécessaires pour sa production, et le rôle joué par les parois buccales n’est pas moins importantque celui de cet organe. Or il n’en parie nulle part. La classification de M, Malbouche de trois mouvements possibles de la langue n’est point juste; ces mouvements ne sont ni aussi simples ni aussi bornés, il y a des mouvements latéraux, de rotation et

bien d’autres qui ne sont pas moins utiles pour la parole, et qui ne sont pas moins gênés dans le bégaiement que ceux appelés par lui mouvements d'avant, d’arrière, de haut,

L'analyse de la prononciation des lettres, qne j’ai donnée d’après les ph ysiologistes modernes, et en particulier d’après MM. Gerd y et Muller, infirme complétement la classification donnée par M. Malbouche, en 1° lettres qui exigent un mouvement d’arrière, 2° lettres qui exigent un mouvement d’avant, et 3 lettres qui exigent un mouvement de haut. Il est trop facile de s’en assurer en établissant la comparaison des deux classifications, pour qu'il soit même utile de discuter la question. Diraije encore, bien qu’il prétende le contraire , qu'avec sa théorie on ne peut expliquer les différences si nombreuses que présente le bégaiement chez une même personne Pourquoi tel individu bégaie-t-il dans un instant, et point dans un autre ? Comment se rendre compte de tont cela avec l’imperfection de tels ou tels mouvements de la langue? comment peut-on comprendre qu’à un instant,. les mouvements soient imparfaits , tandis que quelques moments après ils s’exécuteront normalement ?

Je ne veux point pousser plus loin cette discussion; je la terminerai en disant: L’explication du bégaiement donnée par M. Malbouche est basée sur une observation erronée, ou tout au moins incomplète et exceptionnelle , elle n’est point physiologique, enfin elle ne mérite sous aucun rapport la réputation dont elle a joui.

M. Colombat, dans un ouvrage qu’il a publié sur le bégaiement, a présenté l'explication suivante de cette affection.

« Le bépaiement est une modification particulière des con- «tractions des muscles de l'appareil vocal. C’est une affection « essentiellement nerveuse, qui est le résultat d’un manque « d'harmonie entre l’innervation et la myotilité, ou pour par- « ler plus clairement, entre l'influence nerveuse qui suit la « pensée, et les mouvements musculaires au moyen desquels

«on peut l’exprimer par la parole. De cé manque de rapport « et d'harmonie d'action , qui doit exister pour que les mou- « vements soient réguliers, entre l’excitation nerveuse et les «mouvements musculaires, résulte un désordre qui aug- «mente avec les efforts que l’on fait pour le faire cesser, et « donne naissance à cette sorte d’état tétanique et convulsif, “ qui constitue le bégaiement; mais si, par une idée accessoire « ou par un rhythme quelconque, on régularise ou on modifie « l’excitation{et l’irradiation cérébrale, ou si, plaçant les organes « de la parole dans des conditions plus favorables, on leur im- « prime de nouveaux mouvements plus lents et plus réguliers, « en leur faisant prendre une position tout-à-fait inverse de « celle qu’ils occupent pendant le bégaiement , alors l’harmo- « nie entre l’innervation et la contractilité se rétablit ; l’or- « dre renaît, le spasme cesse et l’hésitation disparaît.

Examinons rapidement la valeur de cette théorie. Cette cause présumée, ce manque d'harmonie entre l’innervation et la myotilité n’explique absolument rien, et mérite lemême reproche que la théorie émise par M. Rullier, M. Voisin, et plus récemment par M. Bell, qui regarde le bégaiement comme dépendant d’un défaut de la puissance de coordination des diverses actions des orsanes vocaux, et de ceux de l'articulation en particulier. Toutes ces théories se ressemblent en ce qu’elles expriment seulement qu’on bégaye parce que la phonation et l'articulation ne sont pas normales. Les admettre, c’est simplement développer le mot de bégaiement , et le remplacer par d’autres expressions moins claires.Cette dernière théorie, dont nous nous occupons, place, comme celles de MM. Rullier, Voisin , Bell , le point de départ du bégaiement dans le système nerveux : cela n’est point nouveau, et il est arrivé ici ce qui arrive aux maladies dans lesquelles on ne trouve ni vices d’or ganisation, ni lésions anatomiques. On en place le siége, par exclusion, dans le système nerveux, et on a ainsi reculé la difficulté et avoué son ignorance sur sa nature. De plus, je trouve

dans cette théorie quelque chose de singulier et que je ne saurais admettre : c’est que les efforts que l’on fait pour faire cesser la difficulté de la parole ne font au contraire que lPaugmenter. Quant à la dernière partie, elle n’est ni claire ni une déduction logique de ce qui a été établi au commencement. Ilest incontestable qu’on guérit le bégaiement , comme toute autre affection du reste , en faisant cesser la cause qui l’entretient et le jeu anormal des muscles qui en est la conséquence ; mais quelle est cette cause, quel est ce jeu anormal, c’est précisément ce qui n’est point dit, et qui est probablement caché sous ces expressions, maladie nerveuse, manque d'harmonie entre l’innervation et la mryotilité des muscles de l’articulation. Il m'est donc permis de conclure que cette explication n’est, comme celles que j’ai rappelées , qu’une hypothèse qui n’est qu’un développement du mot bégaiement , w’exprime rien, et n’a point de déduction logique; c'est-àdire qu’elle ne conduit pas à une explication naturelle du mécanisme du bégaiement , et’ à une méthode rationnelle pour le faire disparaitre ; en un mot, qu'elle ne saurait être admise.

Muller, dans sa Physiologie‘ a proposé une autre théorie , ou si l’on veut une explication du bégaiement qui est la suivante.

« Je partage complétement l’opinion d’Arnolt, et de Schel- « ters, quand ils assignent pour cause prochaine au bégaie- « ment, une affection spasmodique de la glotte. Gette affection « est une occlusion momentanée de la glotte, soit par le rap- « prochement des cartilages arythénoïdes, qui s'appliquent « l’un contre l’autre , soit par la pression qu’exercent les « muscles thyro-arythénoïdiens, qui peuvent accoler les cor- « des vocales l’une à l’autre. Il faut tenir pour certain que « cette affection momentanée est une association patholopi- « que de la voix à certains mouvements de la bouche, et en « particulier de la langue , et qu’elle en dépénd entièrement.

« Les parties de la bouche sont placées comme elies doi- « vent l’être pour former le 4 ; Les lèvres peuvent aussi s’ou- « vrir comme l'exige Pexplosion de cette lettre , mais il man- « que le courant d’air venant de la glotte.

L’opinion de Muller et d’Arnolt ne saurait être admise. Le spasme de la glotte est un accident qui se montre idiopathiquement ou symptomatiquement ; et qui a des caractères particuliers, bien tranchés et sans aucun rapport avec le bégaiement, Gette affection, du reste, ne consiste en aucune manière dans une altération de la voix, qui est produite comme elle doit l’être normalement, mais dans son articulation, quel qu'en soit le point de départ; il arrive quelquefois, il est vrai, que le son vient à être supprimé, mais c’est une des conséquences d’un bégaiement extrèmement fort et non sa cause. Quant à l’association pathologique qui est invoquée ici entre la voix et la parole, c’est une hypothèse qni n’a aucun fondement réel, puisque toujours la parole n’est que la voix articulée ; il y a donc toujours association physiologique dans le bégaiement; la voix est conservée intacte, mais son a:ticulation seule est modifiée par une cause dont je démontrerai plus loin l’existenee.

M. Deleau (Académie des sciences, 1828), admet trois formes de bégaiement : la première espèce doit être attribuée, selon lui, à un vice de prononciation eontracté dès l’enfance ; la deuxième est produite par une lésion organique, c’est celle qu'onobsérve chez lesapoplectiques, les paralytiques, etc. , etc. Tout ceci n’est pas donner une théorie du bégaiement. Quant à sa troisième espèce, elle contient la plus grande partie des cas de bégaiements, dont il donne lexplication suivante. La cause prochaine peut en être placée, suivant lui, dans une volonté peu ferme, une action cérébrale incomplète, ou bien dans uninflux nerveux insuffisant pour diriger convenablement les organes qui servent à la production de la parole. Gette opinion est préci- Sément l'inverse de celle présentée par M. Rullier , ce n’est

comme elle qu’une hypothèse: comment du reste pourrait-il en être autrement, lorsqu'on voit deux auteurs émettre sur la cause prochaine de la même maladie les deux opinions précisément opposées.

M. Serres d’Alais voit dans le bésaiement une affection nerveuse, et dans celle-ci deux modes bien tranchés : le premier semble consister dans une chorée des muscles modificateurs des sons ; le deuxième est une raideur tétanique des muscles de la voix et de la respiration. Par le premier mode, la volonté perd son influence sur les mouvements rapides des lèvres et de la langue; par le deuxième, la respiration manque. M. Serres d’Alais a évidemment pris un des caractères, ou plutôt une des conséquences du bégaiement pour sa cause première ; c'est ce que nous démontrerons plus loin.

Beaucoup de médecins ont placé la cause du bégaiement dans des vices de conformation de la langue , des lèvres , ou de la bouche, et on trouve fréquemment cette opinion reproduite dans les auteurs même anciens.

Il y a une douzaine d'années, M. Hervez de Chegoin reprit cette idée et la développa. Voici quelle fut l'opinion qu'il exprima dans le mémoire qu’il a publié à ce sujet. Il considère le bégaiement comme dû à un défaut de proportion entre la lonsueur de la langue et la distance qui la sépare des parois buccales: ces dernières peuvent avoir diverses configurations, et cependant ne pas déterminer le bégaiement, pourvu que la langue atteigne les points où son contact avec les parois buc. cales est nécessaire pour former des syllabes. La langue au contraire la plus semblable à une langue normale pourra produire le bégaiement, s'il lui manque seulement en dimension une ligne ou deux de ce qu’il lui faut pour atteindre sans effort lés parois buccales ; ou bien s’il existe quelque obstacle à des changements de forme et de position aussi rapides qu’elle doit les exécuter pour son mode d’action normal.

Cette cause est tout-à-fait hypothétique : il est tout-à-fait

LA

inexact de dire que la langue des bègues est plus courte qu’elle ne doit être. Cela n’est pas. Je discuterai du reste tout-à l'heure cette question, en répondant aux opinions émises dans ces derniers temps par lesmyotomistes pour justifier leurs sections

musculaires.

En 1841, le bruit se répandit à Paris que M. Dieffembach guérissait le bégaiement par le moyen de la section de quelques-uns des muscles de la langue. Aussitôt plusieurs médecins se mirent à couper les muscles génio-glosses, en prétendaut que le bégaiement était dû à ce que la langue était trop courte. C’était reproduire, sans le nommer, l’opinion émise par M. Hervez de Chégoin, et que j’ai exposée plus haut. Les chirurgiens qui s’occupèrent de cette question, et émirent leurs opinions sur la cause du bégaiement, furent nombreux : parmi eux M. Amussat, dans plusicurs présentations à Fnstitut ou à l’Académie de Médecine, avança ce qui suit: L'examen de la langue des personnes affectées de bégaiement prouve que l’un des principaux obstacles à la liberté de la prononciation consiste le plus ordinairement dans l’état anormal de la langue , cet organe étant trop court, ou dévié principalement par la contraction des muscles génio-glosses. Leur section expliquerait alors l’amélioration, et souvent la guérison qu’on a obtenue et que l’on obtiendra par cette opération, lorsqu'on la pratiquera convenablement, après avoir fait des essais sur le cadavre et sur les animaux vivants. {Séance de l’Académie de Médecine du 22 février 1841 , et de l’Académie des Sciences du 21 février).

Voilà l’opinion qui a été admise par la plupart des myotomistes, et qui a conduit aux opérations les plus déplorables qu’on ‘ait pratiquées. Enumérer le nom des chirurgiens qui l'ont admise pendant un certain tempsserait trop long, ce serait nommer tous les myotomistes. Cette”’opinion est-elle fondée ? à mon avis elle repose sur une base complétement fauste. Le

fait de la hriéveté de la langue n’est point exact, il suffit d’examiner la plupart des bègues, pour constater avec la plus grande facilité qu’il n’en est rien, et que la plupart du temps, 19 fois sur 20 peut-être, cet organe a sa longueur , son volume, et sa mobilité normales.

Pour admettre Le contraire, il a fallu que la plupart des chirurgiens sefissent une illusion singulière : Voici un fait dont j'ai été témoin avec plusieurs de mes collègues : un chirurgien de Paris avait convoqué chez lui plusieursbègues, pour les examiner et les opérer en présence de;plusieurs médecins ; je me trouvais parmi eux. La première chose à faire, était de constater le fait de la brièveté trop grande de la langue. Le premier bègue tira sa langue qui avait une bonne longueur, une grosseur normale , et une grande mobilité. L’étiologie invoquée était déjà en défaut ; mais par hasard {cette première langue tirée était un peu inclinée latéralement (je ne me rappelle pas si c'était à gauche ou à droite), et cela par un pur effet du hasard; car il est rarefque lorsqu'on dit à quelqu’un de tirer sa langue, il la tire parfaitement droite.

Aussitôt on prononça le mot, vice deconformation, inclinaison latérale, par suite de la contraction spasmodique d’un des génio-glosses, et le malheureux fut opéré. Il est inutile de dire que cette inclinaison était toute momentanée et toute accidentelle,et que je constatai quelques‘instants avant l’opération que la langue était dans un état tout-à-fait normal. Il en fut à peu près de même des autres bègues qu’on avait fait venir pour cette séance. Ce même jour, on me fit tirer la langue , qui est très-bien conformée et qui a une longueur et une mobilité toutà-fait normales; par malheur je ne la tirai pas parfaitement droite, et elle fut également accusée de vice de conformation; mais je savais à quoi m'en tenir à cet égard , et je me gardai bien d’avoir même la velléité de me faire opérer. Eh

bien, je suis convaincu que ce chirurgien, alors enthousiasme

de la section des muscles génio-elosses, était tout-à-fait de bonne foi et se faisait illusion, quant aux vices de conforma-

tion de la langue.

J'ai suivi un grand nombre des opérations qui ont été ie de la section des génio-glosses; jai, de plus, examiné la langue d’un grand nombre de bègues, et je suis tout-à-fait convaincu que , sauf un ou deux cas peut-être , il n’existait de vice de conformation de cet organe, ni sous le rapport desa longueur, ni sous celui de son volume.

Il était curieux de rechercher comment on en était venn à assigner cette cause au bégaiement. Voici ce qui était arrivé : lorsqu’on répandit dans le monde médical le bruit de l'opération de Dieffenbach, alors non connue, et qui, disait-on, était constituée par la section de quelques-unes des parties existant à la base de la langue ; on fit le raisonnement suivant : A la base de cetorganeon ne peut couper que des muscles ; ces muscles ne sont que les génio-glosses; or, pourquoi coupe-t-on les génioglosses? parce qu’ils sont ou trop courts, ou contracturés; c’est pour les allonger ou faire cesser le spasme; donc telle est la cause du bégaiemeut. Ce raisonnement était tout-à-fait vicieux, et la lettre adressée par M. Dieffenbach à l’Académie des sciences , dans la séance du 8 mars 1841, fit voir qu’on lui avait prêté des suppositions qu’il n’avait point faites. Voici du reste son opinion sur la cause du bégaiement, telle qu'il la donne dans cette lettre.

« Cette pensée de guérir le bégaiemeñt par la section des « muscles de la langue, se présenta pour la première fois à « mon esprit, en entendant une personne qui louchait me « prier, en bégayant, de l’opérer. Elle était affectée d’un stra- « bisme spasmodique des deux yeux (strabismus concomitans « cum nystagmo). Dès lors, en y faisant plus attention, je re- « marquai que plusieurs louches avaient en même temps un « vice de prononciation; ils louchaïent presque toujours cer- « tains jours d’une manière convulsive plus que d’autres, ce

qui avait aussi lieu pour le bégaiement. La difficulté momeutanée où même l'impossibilité complète de prononcer certaines consonnes, syllabes ou mots variait, ainsi que leur maladresse dans emploi mécanique qu’ils faisaient de leur langue dans certaines circonstances. Comme je pensais que le dérangement dans le mécanisme du langage, qui produit le bégaiement, avait une cause dynamique, et que je le regardais comme un état spasmodique des voies aériennes qui résidait surtout dans la glotte, et qui se communiquait à la langue, aux muscles du visage et même du cou, je devais aussi croire qu'en interrompant l’innervation dans les organes musculaires qui participaient à cet état anormal, je parviendrais, par là, à le modifier ou à le faire cesser complétement. Ce qui était arrivé lorsque je fis la section des muscles dans le nystagme de l'œil, et lorsque j'eus recours à la même méthode dans le strabisme spasmodique et dans les crampes des muscles du visage, me confirma dans cette idée.

« C’est pour cette raison que la section transversale de toute

la musculature de la langue me parut une entreprise digne de tenter, et de la réussite de laquelle j'étais intimement convaincu comme de l’efficacité de la section transversale des muscles, dans un grand nombre de maux spasmodiques.»

Tout médecin qui voudra bien réfléchir un instant sur Île

passage que je viens de transcrire, ne tardera pas à reconnai-

tre tout ce qu’une telle opinion a d'hvpothétique et d’erroné. q P YP q

D'abord, le fait qu’il énonce, savoir, que beaucoup de lou-

ches bégaient, est tout-à-fait inexact; à moins qu’à Berlin, les

choses ne se passent autrement qu’en France. Nous voyons P

peaucoup de personnes louches qui s’expriment avec beaucou paep

de facilité, et d’autre part des bègues dont Les yeux sont dans

üu état tout-à-fait normal.

Il y a peut-être, chez quelques individus bien malheureu-

sement nés, réunion du bégaiement et du strabisme; mais c’est un fait rare, exceptionnel et tout accidentel. Quant à admettre que le bégaiement est une affection spasmodique de la glotte, c’est l'opinion d’Arnolt et de Muller que j'ai démontréne pouvoir être soutenue; seulement, au lieu de l’association pathologique de certains sons et de la parole admise par ces derniers, Dieffenbach suppose que cette affection spasmodique se propage aux muscles de la langue, du visage et même du cou. C’est encore plus hypothétique, et rien ne justifie cette opinion. Puisque l'affection spasmodique réside surtout, suivant lui, dans la glotte, comment se fait-il qu’il guérisse le bégaiement encoupant la musculature de la langue, qui n’est viciée dans son mode d’action que secondairement ou consécutivement ?

Enfin, M. Dieffenbach parle d’mterrompre l’innervation des muscles par la section transversale ; mais si elle est interrompue, il y a paralysie, et non pas simple modification, comme il aurait au moins dû dire. On le voit, les idées de M. Dieffenbach ne peuvent pas plus supporter l'examen que celles de la plupart des myotomistes français, parce qu’elles sont venues après coup et pour expliquer l’opération qu’il avait imaginée. C’est ainsi qu’en étendant outre mesure, et à des cas qui ne doivent pas rentrer dans une telle classe, une bonne idée et une bonne opération, celle de la section transversale de quelques muscles contracturés , on parvient à jeter de la défaveur sur des faits réels, par l’insuccès qui attend des opérations excentriques, telles que la section des génio-glosses , et le blâme qu'on ne tarde pas à déverser sur elle.

M. Bonnet de Lyon qui, lui aussi, croit avoir guéri plasieurs bègues par un procédé particulier de section des génioglosses (section sous-cutanée), a publié un mémoire fort étendu sur ce sujet, dans les numéros des 4et 11 décembre 1841. Voici le résumé de ses opinions sur la cause première du bégaiement.

« Les phénomènes élémentaires du bégaiement sont « d’abord :

« 10 La maladie nerveuse qui en a été la cause première;

« 2° Les troubles fonctionnels des organes de la parole. CD: TTL).

IT étudie ces derniers, et voici à quelles conclusions il arrive :

« Ainsi donc, en éliminant comme je l’ai fait les lésions du « système nerveux, et les mouvements spasmodiques des « lèvres et des joues, les phénomènes élémentaires des vices « de la parole que lon confond sous le nom de bégaiement « sont :

« 1° La tendance de la langue à se porter en avant et en « bas, ou en d’autres termes la difficulté qu’elle éprouve à se « porter en arrière et en haut.

« 20 Les obstacles qui arrêtent l’expiration de l'air avant et « au milieu des mots;

« 8° Les inspirations que font intempestivement les ma- « lades pendant qu’ils parlent.

« Ges divers phénomènes pouvant exister indépendamment « les uns des autres, ils peuvent coexister ensemble ; mais « les rapports qu’ils ont entre eux me paraissent être simple- « ment des rapports de coexistence, mais jamais de causalité. « J’ai vu la difficulté dans l'expiration coincider avec la dif- « ficulté dans les mouvements de la langue , cette dernière « avec les inspirations intempestives ; quelquefois ces trois « ordres de phénomènes coexistent les uns avec les autres, « mais je n’ai pas vu que l’un d’eux entrainât nécessairement « les autres. En admettant qu’ils peuvent aussi avoir une « existence indépendante, je les considère comme les phéno- « mènes essentiels du bégaiement qu’ils produisent, soit lors- « qu'ils sont isolés, soit lorsqu'ils s'associent les uns aux autres « de diverses manières. »

M. Bonnet,'comme du reste la [plupart de ceux qui se sont

occupés du bégaiement, a négligé de faire l'historique du sujet dont il s’occupait. Aussi ne s'est-il pas aperçu que la première cause (ou la première espèce de bégaiement) qu'il donnait était précisément celle indiquée par M. Malbouche ; aussi n'y reviendrai-je pas ici, car j'ai exposé plus haut les raisons qui m’engageaient à ne pas l’adopter.

La deuxième cause du bégaiement (2° espèce) est constituée, suivant lui, par les obstacles qui arrêtent l’expiration de l'air avant ou au milieu des mots. Ceci est tout-à-fait le contraire de ce qui a lieu; jedémontrerai plus bas qu'ily a plus d'air expiré qu’il ne le faut, et que s’il n’y a plus expiration, c’est qu’il n’y a plus assez d’air dans la poitrine pour qu’une certaine quantité soit expulsée par cet acte physiologique.

Quant à la troisième cause qui, selon lui encore, consisterait dans les inspirations que font intempestivement les malades pendant qu’ils parlent, ce n’est pas une cause du bégaiement, mais une conséquence. Les bègues font des inspirations parce qu'il n’y a plus assez d’air dans la poitrine pour l’oxygénation de l’air et pour la voix articulée ou la parole.

On voit que, pour toutes ces raisons, la théorie de M. Bonnet ne saurait être admise; aussi nous dispenserons-nous d’y insister davantage.

Voici enfin, pour terminer ce qui est relatif aux vices organiques considérés comme causes du bégaiement, une dernière opinion, émise par MM. Yearsley et Braid, qui proposent la section des amygdales pour guérir le bégaiement.

« Leur point de départ est que l’expiration se trouve gênée « chez les bègues, soit par le rapprochement des tonsilles , « soit par une étroitesse congéniale de l’arrière-bouche, ce « quesemblent prouver les mouvements d’expiration auxquels « ils se livrent, mouvements dont la violence détermine quel- « quefois un état convulsif général. Une autre remarque intéressante sous plusieu rapports, c’est qu’ilexiste beaucoup « de sujets chez lesquels la tuméfaction des amygdales entre- « tient à la fois la surdité et le bégaiement, et qui ont été

LS

« délivrés par l'opération de l’une et de l’autre incommodité. Le point de départ de MM. Yearsley et Braid est tout-à-fait erroné. La tuméfaction chronique des amygdales est une maladie bien fréquente, et jamais on ne la voit déterminer le “hégaiement. D'un autre côté, on n’a qu’à observer quelques bègues pour constater avec la plus grande facilité que la tuméfaction des amygdales et l’étroitesse de l’arrière-bouche chez eux sont tout-à-fait imaginaires.

Il en est de même de cette difficulté de l’expiration qu'ils invoquent; l'expiration est plutôt trop rapide ou trop facile, loin d’être arrêtée, comme le pensentces deux médecins.

Voici à peu près les principales opinions qui ont été émises sur les vices organiques de la bouche ou de la langue considérés comme causes du bégaiement. Nous avons adressé nos objections à chaque théorie à mesure que nousl’avons exposée, nous pourrions donc nous dispenser d’y revenir. Cependant nous croyons devoir formuler notre opinion générale à cet égard.

Je ne pense pas que l’on puisse invoquer comme causes du bégaiement les vices organiques de la langue ou quelquesunes des parties contenues dans la bouche. Ils sont extrèmement rares, et quand ils existent, tout-à-fait exceptionnels. La plupart des théories qui ont été imaginées à ce sujet l’ont été après coup, et uniquement pour expliquer telle ou telle section musculaire, et elles sont tombées comme les opérations qui y avaient donné naissance. Lorsqu'il existe un vice organique, il en résulte une difficulté de la parole qui a des caractères particuliers et n’est pas un véritable bégaiement.

Il ne nous reste plus maintenant qu’à donner l'explication du bégaiement quenous jugeons la plus rationnelle, c’est celle imaginée par M. Jourdant. Nous allons essayer de la faire comprendre.

J'ai démontré plus haut, en m’occupant de la physiologie

de la voix et de la parole, le rôle très-important joué par Pair dans leur formation. En voici le résumé :

La respiration normale se compose d’un 1°" temps, l’inspiration; d’un 2°, caractérisé par un petit repos ; d’un 3°, constituant l’expiration, On peut constater l'existence de ces trois temps en examinant avec attention une personne qui dort : pendant l'inspiration il y a un courant d’air pénétrant dans les poumons, pendant l'expiration le courant a lieu dans le sens contraire, et il sort une quantité d’air à peu près égale à celle qui était entrée, tout cela quelle que soit la quantité d’air contenue dans les poumons en raison de la capacité des bronches,

Pour la production dela voix et dela parole, l'inspiration alieu comme dans l’état normal; mais il n’en est pas de même de l’expiration,elle semble disparaître complétement et êtreremplacée par la parole. Cet air, au lieu d’être expiré simplement, sort beaucoup plus lentement, etil est presque tout employé à entrer lui-même en vibration en heurtant contre les cordes vocales, ou à les faire vibrer elles-mêmes : dans ce dernier cas, cet air w’entre pas moins aussi en vibration ; mais le mouvement lui est alors communiqué par les cordes vocales. Quoi qu’il en soit, dans ces deux cas, il n’y a plus de courant d’air, mais des ondes sonores qui s’épanouissent en quelque sorte dans les cavités buccale et nasale , et ne sont pas appréciables pour les personnes qui examinent celui ou celle qui parle. Ces ondes sonores trouvant ces cavités configurées d’une manière particulière pour chaque lettre, et cela par suite des contractions spéciales des muscles de l'articulation, sont modifiées alors par chacune de ces configurations particulières, et ce sont précisément ces modifications qui constituent l'articulation, Quelles sont ces modifications diverses au milieu desquelles les ondes sonores trouvent tantôt un cours large et une sortie facile, tantôt un obstacle déterminé par l'ascension de la langue contre les arcades dentaires ou par le rapprochement des lèvres, obstacle

contre lequel elles viennent se briser, etc., etc. ? Je ne les examinerai pas ici, car j'ai fait cette étude en m’occupant de la physiologie de la parole et en particulier de la prononciation de chaque lettre ; je rappellerai toutefois que l’articulation n’est bonne que lorsqu'il n’existe aucun obstacle au Libre jeu des muscles de la langue, des lèvres, etc., et c’est précisément ce qui a lieu lorsqu’il n’y a pas de‘ courant d'air expiré simplement qui vienne troubler d’un côté la régularité des ondes sonores, et d’un autre côté s’opposer à la libre et facile contraction de ces muscles.

Cette dernière considération nous conduit à présenter la cause du bégsaiement.

Le bégaiement est dû à ce que, dans la formation de la parole, il vient se mêler à cette dernière de l’air expiré en pure perte. Les parois thoraciques s’affaissent trop tôt pour expulser l'excès d’air qui vient d’être introduit par l’inspiration, et qui maintient la poitrine dilatée. Cet affaissement détermine la sortie d’une plus grande quantité d’air qu’il n’en faut pour la parole, et il en résulte un courant d’air expiré, sensible, qui, arrivant dans la cavité buccale, en même temps que la langue, les lèvres et les parois buccales se contractent pour articuler, s'oppose à leur libre jeu, et détermine une difficulté dans la parole qui constitue le bégaiement.

Comment et pourquoi ce courant d’air expiré trouble-t-il la parole qui est produite en même temps que lui ? Deux raisons peuvent l'expliquer : d’abord il dérange les ondes sonores qui résultent de la formation de la voix,et vont être modifiées par la configuration particulière que doit prendre la cavité buccale pour chaque lettre. Supposez que pour les lettres b, c, par exemple, il faille dans l’état normal un certain nombre d’ondes sonores qui arrivent dans la cavitébuccale avec une longueur, une intensité et une durée certaines. Il n’y a pas le moindre doute qu’elles n’aient exactement les mêmes qualités, toutes les fois que cette mème personne prononcera b, c. Faites arriver

maintenant un courant d’air au milieu de ces ondes sonores, il trouvera l'air en vibration (car les ondes sonores sont constituées par une série de mouvements de condensation et de dilatation alternatives des couches d’air); et tout sera changé, car on ne peut supposer que les choses se passent comme auparavant, et que le courant d’äir intempestif, mélé aux ondes sonores , ne modifié pas d’une manière quelconque la parole.

Voici maintenant la deuxième cause de perturbation que ce courant d’air expiré apportera dans cet acte. Pour prendre dans l’état normal une configuration particulière pour une lettre (supposons le c, par exemple), les muscles de Particulation ne sont pas gênés dans leur jeu, et ils ne trouvent dans la cavité buccale qu'un certain nombre de vibrations avec des qualités données, conditions qui se reproduisent toujours pour la même lettre; elles constituent un obstacle physiologique , et ce sont préciséme::t ‘5 ondes sonores, ou si l’on veut, l’action dé ces muscles couuc Pair en vibration, qui produit la parole ; mais augmentez cet obstacle, et c’ést ce que produit le courant d’air expiré intempestivement, tout est dérange, les muscles de l'articulation ne se contractent plus aussi facilement, ils sont gênés dans leur jeu, et de cette gêne résulte un obstacle de plus à la liberté de la parole. N’avonsnous pas vu que pour la prononciation de certaines lettres, il y a un mouvement préliminaire par lequel l'air est renfermé dans la cavité buccale qui s'ouvre ensuite pour le laisser échapper, ce qui détermine l’émission du son ; eh bien, augmentez la quantité d’air contenue dans la bouche, pendant ce mouvement préliminaire, et c'est ce que doit faire infailliblement le courant d'air expiré intempestivement, la parole ne sera plus nette, car l'air en trop grande quantité s’échappera trop tôt, et les lettres seront prononcées d’une manitre vicieuse, ou même né Le seront plus. On comprend facilement qu’il doive en être ainsi, en raison de Vimperfection du mouvement buctal qui fait prononcer la lettre. Tout ce que je viens d'exposer est uniquement basé sur les lois de l’acoustique et l’examien

D2 de ce qui se passe dans les instruments à vent ; aussi ne puis-je penser qu’on doive lui adresser des objections sérieuses. Je reviendrai du reste sur ce sujet, en expliquant les diverses espèces de bégaiement.

On voit par ce que j'ai dit, que je place la cause première du bégaiement et son point de départ dans la perturbation du jeu des muscles thoraciques. Mais iln’en faut pas moins prendre en très-sérieuse considération celui des muscles de l’articulation, car c’est sur eux que porte l’action de cette cause première, ce sont eux qu’elle trouble, et c’est ce trouble qui extérieurement paraît constituer toute la maladie. Voici du reste une preuve de plus que je puis ajouter à ce que j'ai dit. L’articulation de la voix ou la parole est entièrement sous l'influence de la volonté ; donc s’ils avaient en eux-mêmes la cause de leur perturbation, le bépaiement pourrait toujours être sous l'influence de la volonté et toujours guérir par sa seule influence; or cela n’est pas. Les muscles thoraciques de l'inspiration et de l’expiration, au contraire, sont mis en jeu par suite d’une espèce d’instinct qui fait qu'on respire sans y penser; mais quand la volonté veut Les diriger, elle Le peut.Or, le bégaiement est une maladie que la volonté seule est très-loin de pouvoir toujours empêcher, mais qu’elle peut quelquefois maîtriser. On s’explique très-bien qu’il puisse en être ainsi en en plaçant la cause première dans les muscles thoraciques , et on peut alors comprendre l'influence si variable de la volonté sur cette malheureuse affection.

Concluons de tout ceci que la cause première du bégaiemeat est plutôt dans le trouble du jeu des muscles thoraciques, que dans celui des muscles de l’articulation, qui sont toujours, il est vrai , affectés consécutivement ; il consiste donc, comme je viens de le dire, dans la sortie d’air expiré simplement pendant que l’on parle. Cette cause qui est réelle et quine pourra être mise en doute par le médecin qui aura examiné un bègue avec quelque attention, explique tous les phénomènes du bégaiement, Par l'intensité du courant d’air expiré et par sa ra-

pidité, on se rend compte de la ulté plus ou moins grande de la parole, selon que les muscles de l'articulation sont plus ou moins gênés par cette sortie anormale des pertes d’air qui ont lieu chez les bègues quand ils parlent , et qui, signalées déjà par plusieurs auteurs, et en particulier par M. Magendie, étaient considérées jusqu'alors comme les conséquences du bégaiement et non comme sa cause. On explique aussi par cette}cause, les inspirations fréquentes que font les bègues, qui ont besoin de remplacer tout l’air qu'ils ont perdu par ces expirations anormales. Il en est de même du sentiment de constriction que la plupart d’entre eux éprouvent dans les parois thoraciques, lorsqu'ils veulent parler, et de l’arrêt de la parole qui a lieu quelquefois chez eux, parce qu’ils ne trouvent pas d'air pour continuer la phrase qu’ils ont commencée.

Je me contente de présenter d’une manière rapide l’explication des phénomènes qui constituent le bégaiement; j'y reviendrai longuement , en traçant dans le chapitre suivant les caractères de cette affection. J’ajouterai seulement que cette cause est purement dynamique et qu’elle a probablement son siége dans le système nerveux. C’est en raison de cela qu’on peut se rendre compte des variétés infinies que présente le bégaiement, de ses intermittences, de l’influence des émotions morales et des facultés intellectuelles des personnes qui en sont affectées sur sa manifestation.

Gette cause du bégaiement c’est-à-dire la sortie simultanée d’air expiré simplement et de la parole, n'a été indiquée par M. Jourdant.C’est lui seul que je considère comme l’ayant découverte; et dans tous les auteurs que j’ai consultés pour rédiger ce traité , je n’ai trouvé nulle part une indication analogue. Voici, du reste, le premier jour où je l'ai vu, la manière dont il m’a;donné l'indication de cette cause.« Le bégaiementest dû à ce qu’on use en souffle et non en son, l’air qu’on a dans la poitrine.» Voici sa phrase : il l’accompagna de commentaires pour développer son opinion. Il y ajouta de plus une autre circons-

me cause, et que je considère plutôt rirai surtout en m'’occupant des ca-

tance qu’il regardait

comme effet ; je late ractères du bégaiement. Cette circonstance, c’est la position de la langue : selon lui, cet organe a une continuelle tendance à se porter en avant, à venir se placer entre les dents, et même à être projeté hors la bouehe; on dirait qu’elle est trop longue, ce qui toutefois n’est pas réel. À mon avis, ce n’est point là une des causes primitives du bégaiement, mais un des effets de la sortie intempestive de l’air. Je me contente de la signaler, parce que j’y attache infiniment moins d'importance

que M. Jourdant.

Telles sont la cause du bégaiement, selon M. Jourdant, et la manière dont j'ai essayé d'expliquer physiologiquement ce qui avaitété trouvé empiriquement. Si nous venons maintenant à la comparer à toutes celles indiquées par les auteurs et que j'ai signalées plus haut, en entrant même dans des détails assez longs à l'égard de chacunes d’elles, cemment comprendre après cela les accusations de plagiat qne la jalousie ou l'envie ont suscitées dernièrement contre lui. Pour confirmer encore ce que je viens de dire, voici un, petit tableau comparatif de quelques-unes des principales opinions émises sur la cause première du bégaiement, et on peut voir si aucune des autres opinions que j'ai rapportées textuellement lui ressemble en aucune manière.

OPINION OPINION OPINION OPINION OPINION DE DES DEP DE DE M. RULLIER. [MYOTOMISTES. |M. MALBOUCHE | M. COLOMBAT.|M,. JOURDANT.

dés

organes

ice des pensees, la

Débilité relative] Brièveté trop ) de grande de Ja lanl'articulation, ré-,gue, et quelquelultaut du défaut |fois volume trop de rapport établi {considérable éntre lexubéran-|cêét organe.

de

Vices organi-

vitesse concomi-| ques. dela langue

idées par la pa-f.

role.

« [mpossibilité pour la langue ou seulemeut difficultés de la part de cet orgase d'exécuter les trois sortes

de mouvements.

« Affection ner-

« veuse due au

manque d'harmonie entre l’inuervation el la myotilié, ou pour parler plus clairement, en-

par la parole.»

Sertie simultanée de Ja voix articulée et d’air expiré en pure perle pendant la parole, ce qui fait que le courant d’a;r ainsi expiré s'oppose

tante d'irradiation | Gu des parois buc-|« suivants. «tre l'influencelau libre jeu del cérébrale qui leur cales, « ‘1. .Mouxe- « nerveuse qui cette deruière al correspond , et la « ment d'avant. « suit la penséelen nuisant a vitesse. possible Contractures des « 2. Mouve- « et les mouve-|lexercice régulier des mouvements muscles linguaux. | « ment d’arrière.{« ments muscu- des . muscles de successifs et. va- a 3. Mouxe-|« laires au moyen l'articulation. liés, capables « ment de hauts» |« desquels . ou

d'exprimer les « peut l’exprimer

Je renvoie, pour les détails, à ce que j'ai dit plus haut en exposant longuement chacune de ces opinions.

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