DES CAUSES DU CRÉTJNISME ET DU GOITRE
Tous les auteurs qui se sont livrés à des études sérieuses sur le crétinisme et le goitre ont été guidés par Tespérance de trouver le moyen d'en préserver ou d'en guérir les populations atteintes de cette dégénérescence pathologique.
La principale difficulté à résoudre a toujours consisté à en connaître les causes véritables, et c'est précisément le point sur lequel on est le moins d'accord.
Il est facile de comprendre quelle doit être la difficulté de reconnaître la complexité des causes de cette dégénération , toutes placées en dehors de Tindividu dégénéré, et, parmi elles, celles qui sont plus constantes et qui exercent une action plus directe. Il faut, nonseulement étudier les conditions hygiéniques qui dominent dans une localité infectée , mais encore les comparer avec celles qui existent dans différentes contrées aussi infectées, celles qui ne le sont pas, et examiner comment ces influences ont pu agir défavorablement sur toute une population, et comment cette dégénérescence a eu pour résultat le crétinisme. Une autre difficulté se présente encore et se trouve dans
les degrés différents et nombreux de cette infirmité, les phénomènes que l'on observe pendant son apparition ou sa disparition, soit dans une vallée, une localité, un village, un hameau, et même dans une famille. Le goitre et lecrétinisme étant deux infirmités qui se traduisent sous deux aspects différents, qui sont trèssouvent associées, et qui sévissent dans les mêmes vallées et dans les mêmes familles , et quoiqu'il y ait certainement beaucoup de goitreux qui ne soient pas crétins, comme il y a peu de crétins sans goitre, je crois devoir attribuer ces deux infirmités aux
mêmes causes.
Pour étudier le crétinisme sous toutes ses faces, il ne suffit pas de l'examiner dans une seule localité, dans une seule vallée, il faut comparer entre eux les lieux où il existe, à des distances très-éloignées et dans des climats variés, la configuration du sol, la nature des terrains, la qualité de l'air, les vents, la température, la lumière, les phénomènes météorologiques, la nature des eaux, la végétation, l'alimentation, les habitudes, les habitations, le commerce, l'industrie, l'instruction, l'éducation, etc.
Ces différentes recherches qui conduisent à la classification des causes du goitre et du crétinisme, m'ont amené à assigner à ces deux infirmités , résultats de cette dégénérescence de l'espèce humaine, des causes • directes et des causes indirectes. Les premières sont celles qui , étant inhérentes aux pays infectés, telles
que la configuration du sol, la nature de Pair, des eaux, de l'insolation, etc., produisent directement le goitre et le crétinisme et sans lesquelles ils n'existeraient pas ; les secondes sont celles dont l'influence ne suffirait pas pour produire ces deux infirmités, si elles agissaient seules, mais qui en favorisent le développement et aident à l'action des causes directes, parmi lesquelles on peut ranger la manière de vivre des habitants, les habitations, les habitudes, le commerce, l'industrie, le tempérament, les maladies qui régnent ordinairement, la grossesse, les circonstances qui s'y rattachent, etc. Les causes locales ou directes agissent d^une manière permanente et générale sur toute la population de la contrée oii elles se font sentir.
L'examen , l'étude de ces différentes causes, nous conduiront à déterminer si, pour le développement de ces deux infirmités, une seule suffit, si le concours de plusieurs est nécessaire, et si, en les faisant disparaître ou bien en les atténuant, on doit espérer d'arriver à l'amélioration de la santé des pays infectés.
Ces deux infirmités étant réellement inhérentes à certaines localités, les causes qui les produisent doivent donc être aussi particulières à ces mêmes localités; c'est là une considération essentielle qu'il ne feut pas perdre de vue. Ceux qui les attribuent à des causes générales, à des causes qu'on retrouve partout, ne sont pas dans le vrai. Si Pivrognerie et la débau-
che,par exemple, en étaient la véritable cause, comme on l'a dit, il n'y aurait nulle part plus de goitreux et de crétins que dans les grandes villes.
Nous examinerons avec soin si les lésions nombreuses observées dans le cerveau, le défaut de développement du système nerveux, la qualité du sang, doivent être considérés comme des causes de la dégénération organique, ou bien si ces phénomènes ne sont pas au contraire des effets de cette dégénérescence, effets que certains auteurs ont cru devoir regarder comme les causes du crétinisme, et si la présence, dans les eaux, de la magnésie, comme l'a avancé M. le docteur Grange, ou le sulfate de chaux, comme vient de le dire à l'Académie de médecine M. le docteur Bouchardat dans un Mémoire, sont les causes uniques et absolues du goitre et du crétinisme.
Configuration du soL
Première cause.
Il est certain que la configuration du sol peut être une cause de l'insalubrité d'une vallée, et si l'on examine quels sont les lieux les plus infectés de goitre et de crétinisme , on voit que ce sont généralement les vallées profondes, étroites, sinueuses, closes à leur extrémité, où l'air ne circule pas, où il ne se renouvelle que difficilement, et où il est constamment saturé d'humidité. La direction des vallées est sans influence, puisqu'on voit des crétins dans celles dont
les directions sont les plus opposées; ainsi la grande chaîne du système du Valais, orientée de Test-nord est à l'ouest-sud-ouest, qui forme les Alpes de la Suisse, qui , par ses entre-croisements avec les autres systèmes, a formé les immenses reliefs du Mont-Rose, du Mont-Cervin, du Mont-Ardon , de la Gemmi , du Mont-Géan, du Mont-Blanc, imprime aux vallées de cette contrée une direction contraire à celles des vallées qui dépendent de la chaîne des Alpes , du système du Mont-Viso, qui se dirige du nord-ouest au sud-est, et qui forme les Alpes provençales; ainsi la grande vallée du Rhône , dans le canton du Valais, infectée de goîtreux et de crétins ^ a une direction tout opposée à celle des vallées de l'Isère , de l'Arc , d'Aoste, qui dépendent du soulèvement du Mont- Blanc, et qui sont, comme la première , infectées de goîtreux et de crétins. Dans le royaume de Wurtemberg, les vallées du Necker, de l'Enz, de l'Eyach, du Danube, de laLiess, du Schassen, qui renferment près de 5000 crétins, d'après le docteur Roesch de Schweningen, ont des directions différentes de celles des vallées de l'Iller, de la Leech , de l'Isar , de l'Inn, de la Salza, appartenant à la Bavière , et qui , toutes , renferment beaucoup de goîtreux et de crétins.
11 est donc évident que la direction des vallées est sans influence sur le développement et Tintensité de ces deux infirmités.
Dans toutes ces vallées principales se rendent des
vallées secondaires qui se terminent , à leur extrémité supérieure, au pied de soulèvements principaux qui les abritent complètement, de ce côté , de toute espèce de courant d'air ; aussi sont-elles disposées de manière à ce qu'un courant d'air unique, à direction constante, s'y fasse sentir: telles sont les vallées qui descendent du Mon t-Cervin, du Mont-Blanc, du Mont- Viso , qui ne sont ouvertes que d'un seul côté. Toutes ces vallées secondaires renferment des villages qui sont beaucoup plus infectés que ceux des vallées principales : tels sont les villages de Bozel , dans la vallée de Bozel, dépendant de la Tarentaise, qui, sur 1472 habitants, renferme 1000 goîtreux ou crétins, et celui d'Emarèse, dans la vallée d'Aoste, qui contient 551 ffoîtreux ou crétins sur 560 habitants.
Le crétinismc semble se développer de préférence dans les vallées resserrées, dans lesquelles, le plus souvent, le pied des montagnes situées d'un côté touche la base de celles qui lui sont opposées et qui en forment les flancs, et dans celles dont le fond atteint à peine 1000 mètres; ainsi les vallées de Chisone, près Fénestrelle, de TOrco, de la Stura; celles qui dépendent de la Doire, en Piémont ; les vallées d'Allevard , de la Rochette, de Vaulnaveys, parallèles à celle de risère ; quelques-unes du département des Hautes-Alpes, telle que celle de la Guisanne, où se trouve le village de Saint-Chaffrey, i-enfermant un grand nombre de goîtreux et de crétins; la vallée
supérieure de la Durance ^ dans le département des Basses-Alpes; la vallée de l'Ubaye, sont toutes plus infectées de goitreux et de crétins que les vallées moins profondes et plus spacieuses. Cependant la vallée du Rhône , celle du Danube, de TTsère , du Pô , et les plaines des provinces de Coni et de Saluées paraissent faire exception à la règle; ainsi la vallée de l'Isère, qui a plus de 6 kilomètres de largeur; celle du Pô, qui est très-ouverte aussi, présentent des localités infectées de crétins , parmi lesquelles doivent être signalées, dans la première , les communes de Notre- Dame, de Saint-Hélène-des-Millières , de Pontcharra , de Goncelin, de Domène, etc.
La configuration du sol est évidemment une des causes principales de l'insalubrité dans certaines contrées, et son influence sur la santé générale d'une population qui habite une vallée profonde , sinueuse , est telle, qu'en y pénétrant, j'étais toujours certain de trouver, dans les villages situés dans le fond, un grand nombre de crétins.
Ces vallées profondes présentent des flancs escarpés à pentes tellement rapides, que, dans beaucoup d'endroits , toute espèce de terre végétale a disparu entraînée par les pluies ; celles qui sont recouvertes de bois, ne peuvent être exploitées qu'en faisant courir aux hommes les dangers les plus grands. Ce peu d'inclinaison des montagnes empêche aux rayons du soleil de pénétrer jusqu'au fond des val-
lées, souvent pendant plus des trois quarts de l'année; telle est la position des villages de Marcot, de Landry dans la Tarentaise , infectés de crétins.
La configuration du sol a une telle action sur certaines contrées, que là où des montagnes élevées dominant certains villages, les privent de soleil ou de courant d'air, la physionomie de toute la population en a subi une funeste influence ; tel est le village de Scéez , adossé au pied du petit Saint-Bernard; les communes de Yaulnaveys; celle de Livet, au pied de Taillefer, près Vizille ; de Saint-Didier, au pied de l'Aurouse , dans le Dévoluy , contrée des Hautes-Alpes: dans ces lieux que je viens de désigner, la population est loin de présenter cette conformation physique et cette physionomie éveillée, particulières aux habitants entièrement exempts de crétinisme.
Dans les vallées profondément encaissées, dont les directions varient en un grand nombre de points, les torrents qui coulent dans toute leur étendue , présentent en beaucoup d'endroits, surtout où leur cours est rétréci par des saillies de rochers , de nombreuses chutes d'eau dont Télévation , souvent très-grande , force les eaux à tomber de roches en roches, en formant une espèce de pluie qui se transforme en brouillards qui, n'étant point balayés par de forts courants d'air, ou dissipés par les rayons du soleil, stationnent dans le fond des vallées et entretiennent, autour des habitations le plus généralement situées sur le bord
des torrents, une humidité constante très-préjudiciable à la santé des habitants.
Comment pourrait-on refuser à la configuration du sol d'un pays fortement accidenté , comme celui des Alpes, une action aussi manifeste sur la santé des populations , lorsqu'on examine la nature de la végétation de certaines plantes familières à l'homme, et qui sont ses compagnes constantes ?
Dans ces vallées profondes, que le soleil ne visite que rarement et à de longs intervalles, les plantes légumineuses qui forment l'alimentation principale , pour ne pas dire exclusive , de l'habitant de ces contrées, présentent une végétation peu vigoureuse ; leur feuillage est peu coloré ; leurs tiges sont étiolées , et lorsque ces légumes ont été soumis à la cuisson, leur goût et leur saveur sont tout différents de ceux qu'ils ont dans les plaines. Dans les terrains cultivés de ces bas-fonds , la pomme de terre est aqueuse, tandis que sur ceux des hauteurs elle est très-riche en fécule. Les animaux aussi présentent une différence notable: ils sont dégénérés, et le laitage est d'une qualité bien inférieure à celui que donnent les vaches des villages situés plus haut.
Il est donc démontré que la configuration du sol a une influence manifeste sur l'organisme, et que là où elle aimpriméau pa^s un caractère spécial, comme on le voit dans les vallées profondes groupées autour des grands soulèvements des Alpes de TEurope, elle a
exercé une action profonde sur l'organisme, et a contribué à produire cette dégénérescence de l'espèce humaine qui se traduit sous la forme du goitre et du crétinisme.
Plusieurs auteurs ont écrit qu'à une élévation de 1 000 mètres, et, parmi eux , de Saussure a dit que : passé 600 toises , on ne rencontrerait plus de crétins. Cest une erreur , cas, dans beaucoup de vallées où, passé cette hauteur, la température permet de cultiver la terre, et où, par conséquent, l'homme a pu établir sa demeure, on trouve des goitreux et des crétins. Ainsi, comme je l'ai déjà dit, dans la vallée de l'Arc, à Lanslebourg, à Bramans, à 1256 mètres; à Aussois, à 1498 mètres; à Mont-Pascal, à 1555 mètres; à Albiez-le-Yieux , à 1566 mètres de hauteur ; dans les Hautes- Alpes, à Larche, à 1715 mètres; à Champ-Richard, à 1785 mètres; à Fouillouse, à 1852 mètres; à Mauren, à 1902 mètres, et à Saint- Véran, à 2024 mètres, on trouve quatre-vingt-dix cas de goitre ou de crétinisme par mille habitants.
Dans les montagnes de THymalaya , Jacquemont a vu des goitreux et des crétins à Tchini, à plus de 2700 mètres, et même à Ditnighur , village situé à 4700 mètres d'élévation.
On rencontre également le crétinisme dans les -plaines de la vallée du Pô, dans celles de Saluées et de Coni, dans le Canavésan, dont certains villages sont infectés de crétins ; aussi peut-on dire que les crétins
se trouvent principalement dans les vallées les plus profondes, les plus sinueuses et les moins larges, et dans certaines plaines où les causes propres à déterminer la dégénération de l'espèce humaine se font sentir avec le plus d^intensité.
L'air.
Deuxième cause".
L'air si nécessaire à la vie organique se renouvelle peu dans les vallées profondes qui prennent ordinairement naissance au pied de montagnes très-élevées, et qui sont généralement le centre de soulèvements. Ainsi la vallée d'Aoste, ouverte au vent du midi qui y pénètre facilement, est fermée à ceux du nord , de l'est et de l'ouest, par le cirque des Mont-Géant et Mont-Blanc, et par les chaînes latérales; celle de l'Isère, ouverte au vent du nord-ouest, ne reçoit jamais l'impression des courants d'air du sud , à cause de Télévation du Mont-Iseran et du petit Saint-Bernard; la vallée de l'Arc, celle de la Durance, et toutes les vallées secondaires qui se rendent dansées vallées principales, se trouvent dans les mêmes conditions: ouvertes d'un côté, elles sont toujours fermées à leur origine.
L'évaporation continuelle des eaux des torrents rapides qui coulent au fond de ces vallées, jointe à celles des nombreux ruisseaux qui descendent de chaque côté sur leurs flancs , et des marais situés ordi-
naireraent dans les petits bassins que présentent ces vallées, surchargent l'air d'humidité, et entretiennent des brouillards continuels , non-seulement pendant l'automne, mais encore pendant toute l'année. La fréquence de ces brouillards est telle dans certaines vallées, que Fodéré n'a pas hésité à attribuer la cause du crétinisme, dans la vallée d'Aoste, à cet excès d'humidité dans lequel se trouve constamment plongée la population de cette contrée.
Ce que Fodéré disait pour cette vallée doit s'étendre, non-seulement à pj^esque toutes les autres vallées, mais encore à certaines plaines de la vallée du Pô ; ainsi, dans le Canavésan, j'ai vu des crétins à Palazzo, à Perosa, villages situés dans cette plaine , où lair est constamment saturé d'humidité , où il ne se renouvelle que difficilement, où la proximité d'eaux stagnantes, de prairies constamment irriguées, entretiennent cette humidité qui imprime à toute la population un aspect chétif et maladif.
Dans la province de Saluées , les plaines de Lagnasco, de Scarnafiggi, de Monasterolo, comprises entre la Varaita et le Pô, sont extrêmement humides, et l'air y est toujours saturé d'humidité: aussi les maladies scrofuleuses , rachitiques , le goitre et le crétinisme, y sont-elles très-fréquentes.
Dans ces vallées profondes, étroites, dans ces plaines dont je viens de parler , même dans celle de Novarre, où se trouvent beaucoup de risièrcs, l'air est tou-
jours tellement saturé d^humidité , que les arbres, les murs des habitations, sont couverts de mousse et de lichen.
Dans ces contrées, l'hygromètre atteint souvent iOOo, ou se rapproche si près de ce chiffre, que l'on peut dire que la saturation de l'air est presque toujours constante ; aussi ce degré de saturation exercet-il sur les divers appareils organiques une influence considérable qui , bien qu'elle varie suivant que la température est chaude ou froide, détermine le même effet sur l'organisme.
De toutes les qualités de l'atmosphère , la plus débilitante, la plus relâchante, est celle-ci; en effet , les organes privés d'énergie exécutent avec peine et lentement leurs différentes fonctions. Tous les tissus sont frappés d'une mollesse bien prononcée , et l'action de ces vapeurs chaudes et humides entretient la surface du corps dans un grand état de gonflement; la transpiration abondante se condense en gouttelettes surtout le corps , n'étant point dissipée par l'air lui-même , déjà saturé d'humidité; ces transpirations contribuent évidemment à augmenter la faiblesse générale. Les fonctions digestives partagent l'atonie, ainsi que le fait la circulation. La respiration devenant plus pénible, plus lente, il s'ensuit que les poumons absorbent moins d'oxygène, et,, par suite, le sang est plus aqueux , moins chargé de fibrine, et moins réparateur. Les mouvements deviennent plus faibles ,
et une débilité profonde en est la dernière conséquence; le cerveau , ne recevant pas un sang chargé d'une quantité de principes assez réparateurs , s'engourdit et l'intelligence s'affaiblit; mais c'est principalement sur le système musculaire que cette action débilitante se fait sentir; les mouvements deviennent lents et difficiles, et sont suivis d'une fatigue trèsprompte; tout le monde sait qu'alors l'air paraît lourd, bien qu'il soit plus léger dans cette circonstance , et qu'à cette légèreté vienne encore s'ajouter celle produite par la dépression formée par la position de ces vallées.
Cet état atmosphérique se prolongeant pendant un certain temps, les individus qui y sont exposés deviennent lymphatiques, puis scrofuleux et rachitiques; les chairs deviennent molles et décolorées. Si , à cet air humide , viennent s'ajouter les émanations pestilentielles qui se dégagent constamment des marais situés dans ces vallées, et qui donnent lieu à des fièvres intermittentes graves et rebelles, il est évident que l'organisme s'affaiblira davantage, que les hydropisies seront très-fréquentes.
Cet air humide , malsain , maintenu dans le fond des vallées par l'air pur et sec qui circule rapidement sur les hauteurs, exerce une fâcheuse influence sur les enfants, les femmes et les sujets à tempéraments lymphatiques ou scrofuleux.
On ne peut que difficilement se faire une idée de
l'influence pernicieuse qu'exerce , pendant les chaleurs étouflantes de l'été , cet excès d'humidité dans certaines vallées marécageuses, où l'atmosphère n'est pas renouvelée par des courants d'ait; ainsi , dans un de mes voyages dans la Maurienne , au commencement du mois de septembre, en parcourant certaines communes de cette province, je pénétrai successivement dans cinq maisons, et je ne trouvai que des individus au teint pâle, livide, aux trais amaigris, et tous, sans exception , atteints de fièvre intermittente. Dans une de ces pauvres habitations , demeures de la misère la plus grande, je trouvai , en entrant, deux petits malheureux crétins tremblant la fièvre; dans un mauvais grabat, sur un peu de paille , une vieille femme et sa fille crétine, toutes les deux en proie à une fièvre intermittente fort grave; deux jours auparavant, le père était mort emporté par un accès pernicieux. Est-il possible de nier que cette humidité constante, à laquelle vient se joindre un empoisonnement de l'air produit par les miasmes qui se dégagent, par la décomposition des végétaux dans les marais , ne soit une cause de dégénérescence de l'organisme, et qui, jointe aux autres causes au moins aussi actives, ne puisse déterminer le développement du goU tre et du crétinisme, conséquences inévitables de cette dégénérescence ?
Dans ces vallées , l'air humide n est pas toujours chaud; il ne l'est que dans une partie des jours de
l'été, pendant lesquels, le matin et le soir, il est trèsfrais, et donne lieu ainsi à des transitions non moins fatales à la santé. Pendant les longs jours de l'hiver, qui dure près de huit mois, l'humidité est froide; mais l'influence qu'elle détermine alors est non moins funeste; elle trouble l'organisme, dérange l'harmonie des fonctions et altère la santé; les digestions deviennent lentes, la circulation se trouble, les contractions du cœur sont faibles, le sang est moins oxygéné, l'asthme devient fréquent, et c'est bien là ce que j'ai observé dans certains villages de la Maurienne et de la Tarentaise; ainsi à Landry, où le soleil ne se fait sentir que pendant deux heures dans les plus longs jours d'été , beaucoup des habitants sont affectés d'asthme.
Dans cette commune et dans celle de Marcot, où j'ai remarqué un si grand nombre de goitreux et de crétins, presque tous les autres habitants portent l'empreinte du tempérament lymphatique et scrofuleux.
Dans toutes les vallées humides, où le soleil pénètre peu, j'ai remarqué que les sensations étaient peu vives; les passions faibles; que les habitants sont mous, paresseux, sans énergie; que leur intelligence est peu développée.
Il est évident que 1 air, chargé d'humidité, doit être considéré comme une cause prédisposante du crétinisme, en ce sens que son action tend à affaiblir l'organisme, à le faire dégénérer.
Dans certaines vallées, dans celle d'Aoste , dans celle de l'Isère, dans quelques-unes des Hautes-Alpes, dans la plupart de celles du département de Tlsère , dans les plaines de Novarre , de Saluées , les habitations, entourées d'arbres touffus, situées au milieu des prairies continuellement irriguées, cernées de tous côtés par des amas de fumiers , d'immondices , de cloaques infectes de toute espèce, sont enveloppées d'un air tellement humide , que les rayons du soleil ne pouvant pénétrer à travers l'épais feuillage des arbres fruitiers, et venir ainsi détruire les effets de cette humidité, les murs sont couverts de mousse. Les malheureux qui les habitent présentent tous une physionomie plus ou moins étiolée; aussi beaucoup d'entre eux sont-ils goitreux ou crétins. D'ailleurs, une population active , robuste , pourrait-elle se conserver intacte dans un tel milieu? On ne peut pas dire que l'impureté de l'air, son humidité , son manque de renouvellement, soit la cause unique du crétinisme. Ne voit-on pas journellement dans les grandes villes, à Lyon, à Paris, dans les rues étroites, humides et malsaines, des portiers qui sont relégués dans de petites chambres basses, obscures, au fond de petites cours humides, où l'air ne se renouvelle que très-difficilement, qui présentent, à la vérité , ainsi que leur famille, un teint pâle, une figure bouffie, un aspect chétif, en un mot, les caractères d'un tempérament lymphatique? Mais si ces malheurejjx sont ainsi condam-
nés à passer leur vie dans un tel milieu , à voir leur constitution se détériorer, jamais, du moins , ils ne deviendront crétins.
11 résulte clairement de tout ce qui vient d'être dit, que la mauvaise qualité de l'air est une des causes puissantes du goitre et du crétinisme.
Les vents ou courants d'air.
Troisième cause.
Les vallées sus-alpines qui, partant des points les plus élevés des chaînes, viennent se terminer aux vallées principales, renferment moins de crétins et de goitreux que ces dernières; cela tient à ce que, leurs directions étant plus constantes, elles sont traversées, matin et soir , dans toute leur étendue , par des courants d'air périodiques qui, dans la soirée, descendent des hauteurs couvertes de neige et de glaciers , dont l'air frais et pur qui s'y trouve se précipite , a cette heure, dans les parties inférieures des vallées ou rair a été raréfié et fortement dilaté par la chaleur étouffante du milieu du jour. Le matin, le courant d'air remonte vers les sommités. Dans ces vallées, ce courant est d'une force très-grande, et renouvelle facilement les couches d'air qui, pendant la journée, ont pu être viciées par les diverses émanations, et leur substitue l'air sec et pur qui circule sur les sommités, auquel, cependant, il fout reprocher d'être un peu trop frais.
Le nombre des goitreux et des crétins y est moins considérable que dans les vallées principales. Ce phénomène s'observe parfaitement dans les vallées d'Allevard, du Pic-de-Cogne, de Tignes, de l'Ubayette. Dans la première , le courant d'air qui descend des glaciers du Gleizin se fait sentir au bourg d'Allevard, à 7 heures précises du soir, en été; son arrivée ne peut être comparée qu'à un violent coup de vent qui précède un orage; au moment où il débouche de la gorge de Pinsot dans la vallée d'Allevard , les grands arbres sont fortement agités , et ce mouvement trèsprononcé se continue ainsi pendant quelques minutes, après lesquelles il n'est plus qu'une légère brise qui vient rafraîchir l'atmosphère étouffante de la vallée.
Cet air frais est nuisible à la santé , car , là oii les habitants ne prennent aucune précaution , cette transition brusque du passage d'un milieu chaud à un milieu froid, donne lieu au développement de plusieurs maladies.
Dans ces vallons, le rachitisme est assez fréquent, et je crois que l'on doit le considérer comme un effet du froid qui a frappé les articulations dans la première enfance. Les maladies cutanées y sont très-communes, et je crois devoir les attribuer aux effets que ces variations atmosphériques font éprouver au tissu cutané, dont les pores, ouverts pendant la journée, laissent passage à une abondante transpiration , qui se
supprime, quelquefois brusquement, à l'arrivée de ce ' courant d'air. Les affections catarrhales y sont également très-fréquentes. Ce qui le prouve , c'est que la partie du bourg d'Allevard qui est située à l'entrée de la Gorge de Pinsot, renferme beaucoup de scrofuleux et de rachi tiques.
Dans les vallées principales, qui, ordinairement, sont profondes , étroites, sinueuses, où il- existe de nombreux angles rentrants, où, en certains endroits, des masses de rochers viennent brusquement les rétrécir, au point de ne laisser passage qu'au torrent qui s'y est creusé un lit, le courant d'air est infiniment moins sensible, et quelquefois la ventilation y est complètement nulle.
Dans quelques points de ces vallées, surtout là où viennent aboutir plusieurs gorges, le courant d'air ne fait que tourbillonner sans se renouveler, et rapporte sans cesse les miasmes et l'humidité qu'il avait dissipés pendant quelques instants; ainsi, au village de Scéez, situé au pied du petit Saint-Bernard, où se réunissent les vais de Saint-Germain , de Tignes, de Bonneval, l'air souffle continuellement, mais en tourbillon, sans se renouveler et se purifier; aussi ce village renferme-t-il beaucoup de scrofuleux, de rachitiques, de goitreux et de crétins. Plus bas , dans la Tarentaise, j'ai observé à \illard-le-Goîtreux, situé dans la vallée de Bozel , le môme phénomène et la môme population de goitreux et de crétins. C'est aussi à ce
phénomène que je crois devoii' attribuer la présence du crétinisme dans des points très-élevés , dans les villages d'Albiez-le-Yieux , de Bramans et de Saint- Véran, qui, au premier aspect, paraîtraient devoir être exempts de crétinisme.
Dans les vallées des Alpes , dans les plaines du Pô, des provinces de Saluées, de Coni , dans la vallée de l'Isère, dans celle de l'Arc , dans quelques-unes des Hautes-Alpes , les habitations sont généralement en-tourées d'arbres fruitiers d'une puissance de végétation extraordinaire. Pendant la belle saison , le feuillage épais des noyers, des châtaigniers, des hauts treillages de vignes, sous lesquels se trouvent ensevelies les maisons, gênent l'action des vents , s'opposent au renouvellement de lair impur, vicié par les exhalaisons pestilentielles qui s'élèvent des fumiers, des cloaques qui les environnent. Ces habitations sont généralement infectées de crétins; ainsi, dans la Tarentaise, la commune de Cévins se trouve dans ces conditions. Il en est de presque toutes les habitations de Notre-Dame et de Saint-Hélène-des-Millières , infectées, sans exception, de goîtreux et de crétins.
Dans certaines vallées, les villages situés dans le fond, sur le bord des torrents, ceux situés sur les hauteurs, ressentent, d'une manière bien positive, un courant d'air, tandis que dans les villages construits à mi-coteau , Tair reste immobile et se renouvelle peu. Ce phénomène s'observe d'une manière très-régu-
lière dans ces vallées où les brouillards sont très-fréquents pendant toute Tannée, et expliquent parfaitement la cause des nombreuses fièvres intermittentes qu'on y observe. Ces brouillards s'élèvent, dans toutes les saisons de l'année , vers les premières heures du jour; d'abord très-bas, ils grandissent petit à petit, s'élèvent lentement à la hauteur de 400 mètres environ, s'attachent aux arbres qui entourent les maisons, aux rochers; arrivés à cette hauteur, ils paraissent immobiles , suivent lentement une direction horizontale, et redescendent ensuite avec la même gradation, à mesure que les rayons solaires, devenus plus obliques, finissent par disparaître, et que la nuit succède au jour. Poussés par un courant d'air à peine sensible, ils enveloppent ainsi successivement tous les villages situés sur la zone qu'ils parcourent, abandonnant toutes les molécules pestilentielles dont ils sont chargés. •
Dans le Canavésan , les villages de Castellamonte , d'Ozéglia, soumis à ce même phénomène, sont infectés de goitreux et de crétins, et le reste des habitants présente un aspect chétif et malsain.
Il est évident que dans les vallées resserrées , profondes, sinueuses, Tair atmosphérique , bien qu'agité -par des courants assez fréquents, n'est ni purifié m renouvelé comme il l'est dans les plaines bien exposées au soleil et où les vents ne rencontrent aucun obstacle qui s'oppose à leur libre cours.
C'est ainsi que l'on peut dire que les vents ou les courants d'air concourent dans certaines vallées au développement de la dégénérescence des individus qui s'y trouvent, et méritent d'être signalés comme une des causes capables de contribuer à la production du crétinisme.
La température.
Quatrième cause.
Dans les vallées, les gorges profondes des Alpes, dans les plaines du Piémont , la température a un effet bien prononcé sur la qualité de Pair. Dans Tété, vers le milieu du jour, les rayons du soleil, soit directs , soit réfléchis par les rochers dénudés par les flancs escarpés des vallées, dans leurs fonds, Timmobilité des courants d'air, à ces heures, élèvent si fortement la température, la rendent si étouffante, que la respiration en est gênée. Les habitants, placés dans cette atmosphère si humide et si chaude , sont obligés de rester dans leurs habitations ou sous les arbres , afin de se soustraire à son action débilitante et relâchante. On conçoit que cet état de l'atmosphère persistant pendant un certain temps , les individus prennent les attributs du tempérament lymphatique; leurs chairs sont molles et comme boursouflées, la peau décolorée, une débilité générale s'empare d'eux. Dans ces vallées, pendant les matinées et les soirées , l'air chaud se refroidit brusquement dès que le soleil a
disparu de l'horizon, et, à cette heure, souvent la température varie de plus de 16 degrés. Ainsi, dans la vallée d'Aoste, à une heure de l'après-midi, je supportai , un jour, 52 degrés centigrades; tandis que le soir, à 7 heures, le thermomètre ne marquait plus que 9 degrés au-dessus de zéro.
Dans toutes les hautes vallées de la Savoie, du département de risère , du département des Hautes-Alpes, dans le Dévoluy , les transitions de température sont tellement subites, qu'il suffit d'un léger brouillard, d'une petite pluie, pour abaisser subitement h thermomètre à quelques degrés au-dessus de zéro seulement, par suite de la présence de la neige ou de la grêle qui tombe alors dans les parties élevées qui les dominent. Ces changements subits de température , si fréquents en été , sont très-contraires à la santé des populations en produisant souvent des maladies aiguës des organes pectoraux , qui amènent la mort en très-peu de temps , des fièvres intermittentes simples ou pernicieuses, des hydropisies et des maladies cutanées ; c'est même à cette cause qu'il faut attribuer la pellagre, si commune dans la vallée du Pô et les plaines de la Lombardie , et les affections rhumatismales si fréquentes dans toutes les contrées des Alpes.
Ces variations sembleraient devoir cesser avec les chaleurs; mais l'habitude qu'ont les populations de se renfermer, pendant les longs jours d'hiver, dans
leurs étables, trop petites pour contenir les bestiaux et la famille, les entretiennent pendant toute l'année. La température s'élève, dans ces étables, lorsque le fi'oid au dehors est très-intense, jusqu'à plus de 50 degrés centigrades , et lorsque le thermomètre marque, au dehors, 14 ou 16 degrés au-dessous de zéro , la différence est de plus de 40 degrés.
Il est évident que ces variations, faisant sentir leur action funeste, non-seulement pendant une partie de l'année , mais toujours , doivent amener un trou-' ble dans l'organisme , déranger l'harmonie des fonctions, altérer conséquemment la santé, être une cause puissante de dégénérescence de l'organisme, et par suite favoriser le développement du goitre et du crétinisme.
La lumière.
Cinquième cause.
L'action de la lumière est un des éléments indispensables de l'organisation; et sans son influence, cette organisation ne saurait exister. Celle- ci n'existe, en effet, que dans les lieux oîi celle-ci la pénètre , et l'on peut suivre le décroissement de l'organisation , son affaiblissement progressif, ou son accroissement par la diminution ou l'augmentation de la lumière. Dans les contrées où la lumière brille de son plus vif éclat, elle pare les corps qu'elle en a doués des plus riches couleurs, et on les voit se décolorer et périr
dans les lieux dépourvus de ce principe fécondant. La privation de la lumière est surtout remarquable sur les végétaux: leurs feuillages , leurs fleurs, sont revêtus de couleurs intenses, lorsqu'ils sont exposés à l'insolation ; ils s'étiolent lorsqu'on les prive de lumière; on les voit, en effet, pâlir, s'allonger, devenir grêles, dans les lieux obscurs; se diriger de tous leurs efforts vers les lieux éclairés ; enfin , périr lorsqu'ils ne peuvent les atteindre. Ils perdent, non-seulement leur couleur, mais encore leur arôme, leur saveur. C'est à la lumière, autant qu'à la chaleur, que les plantes doivent leurs parfums et leurs saveurs.
La lumière exerce une semblable influence sur les animaux: ceux du Nord sont pâles, décolorés, blancs; ceux du Midi sont parés des plus belles couleurs. Cette influence s'exerce également sur l'homme : il devient pâle, s'étiole, se décolore comme les végétaux, lorsqu'il est privé des rayons du soleil. Dans les rues basses, étroites, des grandes villes, où l'air circule à peine , où le soleil ne pénètre jamais, les habitants ont un teint blafard ; tous leurs organes sont dans un état de langueur bien manifeste; ils deviennent mous, paresseux, sans énergie, traînant avec difficulté leur corps décrépit , et présentant un aspect sépulcral. L'homme qui vit au contact des rayons du soleil devient , au contraire, fort, agile; sa peau se colore; les fonctions organiques s'effectuent facilement. On ne peut mettre en doute que le soleil, par son action vi-
vifiante, ne modifie les qualités de l'air, bien que nos moyens d'investigation, d'analyse, ne puissent nous montrer la nature de cette modification.
La lumière exerçant sur Téconomie animale un si grand pouvoir, il est évident que la privation plus ou moins grande de ce fluide doit être considérée comme une des causes du crétinisme.
Dans les vallées des Alpes , l'intensité des rayons lumineux est si faible pour Tobservateur placé au sommet d'un pic élevé, dominant par sa hauteur toute la contrée qu'il peut embrasser autour de lui, que ce défaut de lumière , dans les fonds des vallées , sur les pentes rapides de leurs flancs, oblige les ingénieurs géographes, chargés de la carte topographique des départements des Alpes , à chercher, pour marquer les pentes, un autre moyen que celui dont ils se sont servis pour les autres montagnes de la France; sans cela, la carte paraîtrait toute noire.
Du haut des sommités des Alpes, les vallées paraissent très-obscures, même au milieu du jour le plus serein , et c'est même de ce point élevé qu'on peut bien juger les effets que produit la lumière dans ces hautes régions ; l'œil suit facilement les gradations de l'intensité de la lumière , qui vont en diminuant à mesure qu'il se dirige vers le lit des torrents qui sillonnent le fond des vallées, où les habitations, construites en général derrière les prolongements des rochers, dans les angles rentrants, ensevelies, pour
ainsi dire, sous des arbres fruitiers, tels que les noyers, les châtaigniers, paraissent placées dans les points les plus obscurs. Beaucoup de villages des vallées profondes des Alpes, situés derrière les prolongements des montagnes qui s'avancent jusqu'au milieu des vallées , sont entièrement privés de l'action directe de la lumière du soleil pendant plusieurs mois ou les trois quarts de l'année, et même ne reçoivent le soleil que pendant deux heures dans les grands jours de l'été.
Deux villages que j'ai déjà signalés, ceux de Marcot et de Landry, situés dans la Tarentaise, se trouvent dans cette position; aussi les plantes, les animaux, les hommes , sont tous étiolés; la population est faible, mal conformée, sans énergie, sans intelligence.
Dans la vallée de l'Isère , les villages de Saint-Hélène , de Notre-Dame-des-Millières ; dans la vallée de la Rochette, ceux de Chamoux , de Presle; dans celle d'Allevard , dans celle du Graisivaudan , les villages deGières, de la Murianette; dans la vallée de Yaulnaveys, les deux villages du même nom ; dans plusieurs du département des Hautes- Alpes , à Saint-Chaffrey , dans le Dévoluy, dans le Veyhmont, grand nombre de villages se trouvent ainsi privés de l'action vivifiante de la lumière solaire directe. Il est facile déjuger du fâcheux effet de cette circonstance au seul aspect, non-seulement des hommes, mais encore des animaux et de la végétation de ces différents villages.
Les hommes sont presque tous de petite taille , pâles, maladifs ; le bétail ne prospère pas et dégénère avec la plus grande facilité; la végétation y est lente , sans couleur; les plantes, sans arôme, sans saveur, sans goût, sont privées de principes nutritifs ; le lait des vaches qui broutent les herbes de ces bas-fonds, est en plus faible quantité , il est fade , et le beurre qu'on en retire n'a pas de saveur , et même quelquefois , quoique frais, a-t-il mauvais goût.
La privation de lumière est donc une cause évidente de dégénérescence pour l'espèce humaine , bien que l'on voie quelquefois des villages, exposés depuis le matin jusqu'au soir à l'action du soleil, être infec-. tés de crétins; ainsi, dans le canton d'Entraigues , un des hameaux du Yalbonnais, qui reçoit le soleil du matin au soir , est plus infecté de crétinisme que les autres parties de la commune placées au nord; à Aoste, la colline qui domine la ville, et qui est exposée au midi, est couverte d'habitations pleines de crétins et de goitreux , bien que le soleil s'y montre pendant toute la journée. Cela peut paraître une exception; mais en examinant de près la position de ces villages , j'ai vu que cette action bienfaisante du soleil ne pouvait détruire l'intensité des autres causes auxquelles est soumise la population, et qui agissent avec une grande énergie. On peut en dire autant des villages des plaines de la vallée du Pô, qui reçoivent la lumière solaire pendant toute l'année , et qui sont ex-
posés à d'autres causes capables de déterminer le développement du crétinisme.
Phénomènes météorologiques, électricité.
Sixième cause.
Iphofen a dit que, dans les vallées profondes, la tension électrique était moindre que dans les pays de plaine; il a cru devoir attribuer à ce défaut d'électricité le peu de vivacité qu'on observe dans Tintelligence des populations alpines , et le manque d'activité dans leur système musculaire. Il a bien fait, à ce sujet, quelques expériences avec l'électromètre , mais elles paraissent bien incomplètes , et, si les courants d^air sont faibles ou manquent complètement dans certaines vallées, il est vrai de dire que, nulle part ailleurs, les orages ne s'y forment plus rapidement, car il n^est pas rare de voir , sur un ciel pur et serein , arriver tout à coup des nuages sombres, fondre en grosse pluie accompagnée d'éclairs et de tonnerres.
Ce qui prouve encore la puissante tension électrique qui existe dans les montagnes, c'est la quantité de grêle qui tombe pendant l'été et qui détruit malheureusement trop souvent la récolte, unique ressource des pauvres habitants; d'ailleurs, il suffit de jeter un coup d'œil sur la configuration des sommités des montagnes qui bordent les vallées des Alpes , pour comprendre combien l'électricité y est puissante. Tous ces pics détachés, élancés et établis dans les nua-
ges comme autant de conducteurs, provoquent les orages et tous les phénomènes terribles des météores électriques. Cette immense quantité de pics , dont ces vallées sont hérissées , ne permet pas une régularité constante dans Tordre des météores: la pluie, la neige, la grêle et les autres phénomènes, sont subordonnés à la nature des vents qui poussent, accumulent et froissent les nuages sur ces points élevés, ce qui produit une grande instabilité dans l'état de l'air. La neige tombe à gros flocons sur les hauteurs, comble les précipices, et se ramasse en avalanches épouvantables. Sans s élever aussi haut, il suffit de contempler un orage au moment où il se forme dans les vallées: le ciel prend une teinte grise , la chaleur devient étouffante , et tout à coup apparaissent quelques légers nuages qui semblent sortir du milieu des feuillages des bois qui recouvrent les pentes de la vallée ; ils grandissent petit à petit; le vent s'élève ; ils se portent à la rencontre de pareils nuages formés à l'opposé de la vallée, s'en rapprochent, et, à leur rencontre, il semble qu'une lutte s'engage; c'est alors qu'éclate l'orage, et, souvent la foudre qui sillonne la nue, frappe les arbres, les habitations, placés dans la vallée.
Ainsi donc, on ne peut admettre que le défaut d'électricité soit la cause du crétinisme.
Nature géologique du sol.
Septième cause.
Différents auteurs on dit que la nature du sol avait une action bien marquée sur l'organisme de Thomme dans les vallées où régnent le goitre et le crétinisme , que l'on rencontrait ces deux infirmités plus fréquemment sur tel sol plutôt que sur tel autre. Ceux qui ont ainsi attribué la cause du crétinisme à certaines forma tionsgéologiques,préférablement aux autres, ont commis une grande erreur qu'il faut attribuer à ce qu'ils n'avaient étudié le crétinisme que dans une contrée; ainsi Mgr Biliet, archevêque de Chambéry, dans un petit Mémoire publié en 1847, assure que le crétinisme est seulement endémique dans les vallées creusées dans les terrains schisteux, et s'exprime ainsi : « Si ces deux maladies sont inhérentes à certaines localités , les causes qui les produisent doivent donc être aussi particulières à ces mêmes localités : c'est là une considération essentielle qu'il ne faut pas perdre de vue. Ceux qui les attribuent à des causes générales, à des causes qu'on retrouve partout, même dans les endroits où ces fléaux ont toujours été inconnus, ne nous paraissent pas dans le vrai. Si l'ivrognerie et la débauche, par exemple , en étaient la véritable cause, il n'y aurait , nulle part, plus de goitreux et de crétins que dans les grandes villes. Si elles ^dépendent du sol , comme on ne peut guère en dou-
ter, il paraît qu'il faut en chercher la cause primitive dans sa constitution géologique plutôt que dans sa configuration. En effet, en Savoie, on commence à trouver quelques cas de goître et de crétinisme sur les dépôts du Rhône, sur le terrain d'alluvion ancienne et sur les grés mêlés d'argile; que ces cas deviennent plus fréquents lorsqu'on arrive aux schistes argilo-calcaires; que toutes les communes assises sur ce terrain en sont à peu près également infectées; qu'ils deviennent beaucoup plus fréquents encore dans les vallées de Maurienne, de Tarentaise, du Faucigny, occupées presque entièrement par ce terrain schisteux, talqueux, micassé, et par des dépôts de gypse, tandis que, au contraire, les terrains jurassiques et néocomiens en sont complètement exempts. Il paraît donc certain que la première cause de ces deux maladies est inhérente au sol. »
D'autres, au contraire, qui n'ont étudié le crétinisme et le goître que dans des contrées dont le sol est exclusivement formé de roches calcaires , et où les eaux qui servent de boisson aux populations sont saturées de sulfates et de carbonates de chaux , affirment que l'on ne trouve des crétins que dans les formations jurassiques. Ces erreurs tiennent évidemment à ce que ces observateurs n'ont pas étudié ces infirmités dans plusieurs contrées, car ils auraient vu que le crétinisme est également répandu sur toutes les espèces de terrain, et que, quelle que soit la nature
du soi, lorsque certaines causes existent et se trou-' vent réunies , et que par conséquent elles exercent une action suffisamment énergique pour produire la dégénérescence de l'espèce , il y avait des goitreux et des crétins.
On rencontre, à la vérité, beaucoup de crétins dans les vallées de la Savoie , creusées dans les terrains schisteux appartenant aux formations du lias et des schistes talqueux. Mais en Suisse, dans certaines parties des départements de Tlsère , des Hautes-Alpes, et dans toutes celles du département des Basses-Alpes , qui sont infectées, on trouve un grand nomhre de goitreux et de j^rétins répandus dans les vallées des terrains de calcaires compactes jurassiques , néocomiens ou crayeux. Dans les vallées qui dépendent des soulèvements principaux oii l'on ne trouve que des terrains primaires, on voit également des villages infectés de crétinisme ; ainsi les vallées qui viennent du Mont-Rose, du Mont-Cervin, celle de Yaulnaveys près Grenoble, situées dans les terrains granitiques, sont infectées de goitreux et de crétins, bien que le sol soit exclusivement formé de roches cristallines.
Dans les Alpes Noriques, on rencontre presque autant de crétins dans les vallées dont les montagnes sont composées de granit , que dans les vallées de la Suisse, du Graisivaudan, de IaDurance,du Drac, du Verdon, de l'Ubaye , de la Blionne , etc. , dont tous les terrains appartiennent aux formations calcaires, et
que dans celles de la Tarentaise, de la Maurienne, d'Allevard, qui sont creusées dans les différents schistes qui constituent le sol de leurs montagnes.
Des faits nombreux prouvent que la nature géologique du sol n'est pas une cause principale du goitre €t du crétinisme; ainsi, dans la vallée d'Aoste, les vallées de Gressonney, de Cogne, de Cormajor, sont entièrement exemptes de crétinisme, bien que leurs terrains soient identiques avec ceux des autres vallées qui en sont infectées au plus haut degré. Dans la vallée de l'Isère , sur la rive droite , la plupart des villages placés sur la route de Chambéry ne renferment ni goitreux ni crétins; cependant deux ou trois communes, bien que situées comme toutes les autres sur le terrain jurassique, comptent parmi leur population des goitreux et même des crétins.
Dans les plaines des environs de Turin, où l'on trouve des crétins, les terrains tertiaires, qui constituent le sol, supportent des villages qui sont remplis de goitreux et de crétins , et d'autres qui en sont exempts. Il en est de même pour les environs de Yoreppe, près de Grenoble.
Bien que le crétinisme n'affecte aucune prédilection pour tel terrain plutôt que pour tel autre , on peut dire toutefois que certaines couches géologiques pouvant favoriser le développement de quelques-unes des causes capables de produire le crétinisme, soit en multiphant le nombre des sources d'eau,
soit en facilitant la stagnation des eaux, ou en rendant le sol plus ou moins perméable , plus ou moins sec ou humide, en activant ou diminuant la force de la végétation , peuvent favoriser le développement du crétinisme en contribuant, par le peu de fertilité du sol, à augmenter la misère des populations, ou bien , comme on le voit dans les vallées des départements des Hautes et Basses-Alpes , en venant permettre et faciliter aux phénomènes atmosphériques la désagrégation et la décomposition des roches , dont les détritus , entraînés par les eaux pluviales et torrentielles, viennent couvrir le sol et détruire en un instant les espérances du cultivateur, non-seulement en le privant de sa récolte prochaine, mais encore en recouvrant son champ de couches épaisses de cailloux qui transforment souvent en un terrain stérile le sol qu'il avait conquis au prix de grands travaux , qu'il avait rendu fertile , et sur les produits duquel il comptait pour donner à sa famille, non pas le bien-être, mais souvent le strict nécessaire. Ce n'est qu'ainsi que la nature géologique des terrains peut exercer une action sur la dégénérescence des individus en aidant au développement du crétinisme.
Habitations, expositions des villages.
Huitième cause.
Dans les vallées infectées de goitreux et de crétins, les villages sont presque toujours placés sur les diffé-
rents torrents qui les parcourent, à l'entrée des gorgesprofondes qui s'y rendent, dans des angles rentrants ou derrière des masses de rochers contre lesquels sont appuye'es et abritées les habitations. Les maisons sont en général entourées d'arbres fruitiers très-élevés, parmi lesquels on remarque de préférence les noyers et les châtaigniers, dont l'épais feuillage les recouvre entièrement. Les murs eux-mêmes sont tapissés d'épais treillages qui s'opposent à ce que les rayons du soleil s'y fassent sentir. Aussi les parois des murailles sont-elles très-humides et couvertes de mousses et de lichen. Les maisons, enfoncées sous ces arbres touffus , ne peuvent être vues que de trèsprès.
Les villages ne présentent ordinairement qu'une petite agglomération d'habitations autour de l'église et du presbytère , et c'est généralement la partie de la commune la plus saine et la moins infectée de goitreux et de crétins, et où se trouvent les habitants les plus aisés. Les autres hameaux qui en dépendent sont dispersés sur les hauteurs, et, à mesure qu'on s'élève, leur importance diminue ; dans les points où il n'y a plus que très-peu de terrains cultivés, on ne voit plus que des habitations isolées qui finissent là oîi la? terre n'est plus cultivable. Toutes ces maisons , ces hameaux écartés, sont les foyers du plus grand nombre de goitreux et de crétins, et c'est là aussi où l'on rencontre le plus de malpropreté et de misère.
Les villages de Vaulnavcys, de Valbonnais, de la Chapelle-du-Bard dans le département de l'Isère ; ceux de Saint-Chaffrey, de Puy-Saint- André, de Yillars- Saint-Pancrace dans le département des Hautes- Alpes ; de Notre-Dame, de Sainte-Hélène-des-Millières dans la Haute-Savoie; de Marcot, de Landry , de Yillars-le-Goîtreux dans la Tarentaise ; de Valpelline dans la vallée d'Aoste ; de Lagnasco,*de Scarnafiggi dans la province de Saluées , et un grand nombre d'autres qu'il serait facile de citer dans des contrées Irès-éloignées les unes des autres, offiiraient des exemples bien positifs de tout ce que nous venons de dire, puisqu'ils sont tous environnés de prairies trèshumides, plantées d'un grand nombre d'arbres qui les couvrent de leurs ombrages.
En général, les villages considérables qui présentent une population agglomérée renferment moins de crétins que ceux dont les habitations sont isolées, et ces malheureux sont toujours disséminés dans les hameaux les plus écartés des grandes routes, les plus malpropres et placés dans les conditions les plus capables de produire la dégénérescence de l'organisme, dans les faubourgs des villes renfermant des habitations sales et incommodes, manquant de chemins rectilignes, ouverts et spacieux, où il ne se fait aucun commerce, où, enfin, la vieille race croupit encore dans ses anciennes conditions de torpeur, de paresse, d'infection et de misère.
L'aspect général des populations qui habitent des lieux mal exposés est chétive, et le seul but qu elles se sont proposé en les élevant, a été de s'abriter du froid et des intempéries des longues saisons d'hiver, sans s'inquiéter des lois hygiéniques d'une bonne salubrité. Ainsi, dans la vallée d'AUevard, le bourg de même nom a été placé dans la plus fâcheuse exposition, au nord, à l'entrée d'une gorge très-froide, très-humide, tellement encaissée par des escarpements abruptes et élevés, que le soleil s'y montre tard et disparaît de bonne heure, et que certaines parties de ce centre de population en est presque entièrement privée pendant toute l'année ; aussi cette commune renferme-t-elle une grande quantité de goitreux et de crétins.
Certains villages, tel que celui de Scéez, adossé au petit Saint-Bernard, situé au confluent de plusieurs vallons et des torrents qui en descendent, où le mouvement circulaire des vents n'enlève pas Thumidité, quelques-unes des vallées de l'Isère, un grand nombre de celles du département des Hautes-Alpes et des arrondissements de Barcelonnette, de Sisteron, de Castellane dans les Basses- Alpes , qui se trouvent dans ces conditions d'insalubrité, contiennent beaucoup de goitreux et de crétins. Aussi peut-on dire avec assurance que les villages les plus mal exposés, situés dans les endroits les plus humides, dans les gorges profondes, où le soleil pénètre à peine et où Fair, ne circulant pas, ne renouvelle pas l'atmosphère qui les
enveloppe, les cas de goitre et de crétinisme sont toujours en plus grand nombre que dans les villages placés dans de meilleures conditions.
L'observateur qui pénètre dans l'intérieur de ces villages mal exposés comprend aussitôt, à l'aspect de ces nombreux cloaques, de ces fumiers où se trouvent entassées toutes sortes d'ordures qui entourent les habitations enfouies sous de grands arbres touffus, où l'air n'est jamais renouvelé, où l'action vivifiante de la lumière solaire ne se fait nullement sentir, où il a lui-même de la peine à respirer, que les malheureux qui habitent ces maisons souvent plus basses que le sol humide qui les environne, entassées les unes sur les autres, que les intervalles qui les séparent sont plutôt des couloirs tortueux, étroits, humides, où le soleil ne pénètre jamais, que des rues, combien doit être active la dégénération des individus !
Les maisons sont généralement composées d'un rez-de-chaussée et de greniers au-dessus, où l'on entasse les récoltes. Dans les habitations les plus aisées d'un grand nombre de localités, une simple cloison, souvent à claire-voie, sépare en deux ce rez-dechaussée ; Tune pour les habitants , l'autre pour les animaux, souvent même ils ne sont pas séparés.
J'ai vu, dans quelques villages de la valléë de l'Isère, dans celle de la Rochette et d'Allevard , des familles aisées entassées dans une pièce étroite et humide, de 2 mètres d'élévation, le plus souvent au
rez-de-chaussée, sur le sol nu, souvent en contre-bas, sur un mauvais dallage, ayant pour fenêtre une ouverture de 40 centimètres d'élévation, fermée par un vieux châssis fixé dans le mur, recouvert d'un papier huilé qui laisse à peine pénétrer un peu de lumière ; dans un coin de cette mauvaise chambre un foyer sans cheminée dont la fumée s'échappe par une simple ouverture pratiquée dans le mur après avoir circulé dans la pièce, noirci les parois des murailles, vicié le peu d'air qu'on y respire parles gaz nombreux qui se dégagent du combustible qui varie suivant les localités et qui est fourni tantôt par du bois, tantôt par Tanthracite ou de la fiente de vaches desséchée pendant Tété; Tameublement consiste simplement en une mauvaise table, de vieux coffres, des mauvais grabats faits au moyen de quatre planches clouées à des montants sur lesquels on entasse les vieux habillements, jk tout le linge sale, et pour matelas un peu de paille jj^qu'on ne renouvelle qu'une fois par an , à la récolte, et pour couvertures de vieux habillements ou des peaux brutes d'animaux ; joignez à cela que la pièce n'est balayée qu'une fois par semaine, et cela superficiellement, et vous aurez le tableau exact de l'appartement dans lequel se trouve le plus souvent une famille nombreuse. Tel est le logement de la partie aisée de ces populations. Si ces habitations sont sales et malsaines, il en est bien pire encore de celles où se retirent les malheureux. La pénurie du bois, le mau-
vais état de leurs maisons, l'impossibilité dans laquelle ils se trouvent de pouvoir la réparer, les obligent à passer les longs jours d'hiver dans les étables enfoncées dans la terre, adossées le plus souvent contre la montagne, et tellement basses, qu'un homme de taille ordinaire a de la peine à s'y tenir debout. La terre nue qui en forme le sol, imprégnée de l'urine des animaux, leur transpiration et leur haleine, entretiennent une humidité constante et infecte. Deux ou trois trous carrés, fermés ordinairement par un châssis fixe, ne s'ouvrent jamais pour en renouveler Tair.
Le fumier reste souvent plusieurs mois sans être enlevé. On peut juger de l'atmosphère dans laquelle se trouvent plongés toute la famille ordinairement nombreuse et les animaux qui y demeurent, et qui n'est jamais renouvelée, puisque la porte basse, étroite, reste toujours close, et les petites ouvertures constamment fermées.
Quelques familles qui n'ont que deux vaches ou une seule avec quelques brebis, ou seulement une ou deux chèvres, placent un mauvais poële dans un coin de ces écuries, dont la chaleur tend encore à augmenter le degré d'humidité et l'insalubrité du local. Les enfants restent pendant tout le jour accroupis sur la litière, et, pendant la nuit, ils dorment avec leurs père et mère dans un coin, sur des feuilles sèches ou des branches de sapins. Les uns et les autres ne se déshabillent que très-rarement et passent ainsi l'hiver
qui, dans un grand nombre des vallées des Alpes, dure huit mois.
Dans ces étables, la température s'élève lorsque le froid au dehors est intense comme il l'est pendant plusieurs mois jusqu'à -f- de 50 degrés, et quelquefois la différence avec l'air extérieur est de + de 40 degrés.
L'humidité et la température sont tellement fortes dans ces étables, que si, pendant l'hiver, vous en ouvrez la porte , il en sort aussitôt un épais brouillard répandant une odeur tellement infecte, que souvent je n'ai pu , malgré toute ma persistance, pénétrer dans l'intérieur et y séjourner pendant quelques minutes seulement. L'homme qui n'est pas habitué à séjourner dans ce milieu tellement vicié par les émanations ammoniacales et autres , ne peut y rester sans y être promptement suffoqué. Souvent il m'est arrivé d'en sortir après un court séjour de quelques minutes, ayant mes vêtements couverts de gouttelettes d'eau » et si imprégné d'humidité, qu'à peine avais-je fait quelques pas au dehors, qu'ils étaient immédiatement congelés. On conçoit facilement que ces malheureux, privés de lumière, plongés dans un air aussi impur, aussi chaud et humide, doivent être peu robustes, et que leur constitution doit très-promptement dégénérer.
En effet, la constitution morale et physique de Thomme reçoit les empreintes des climats et des
conditions dans lesquelles il vit ; l'habitant des Alpes est parvenu, par son industrie, à diminuer les effets des climats en se garantissant des intempéries de l'atmosphère, il a trouvé dans ces moyens mêmes une source de maux qu'il a accumulés autour de lui. C'est ainsi qu'en plaçant son habitation contre des rochers, dans des angles rentrants, au milieu d'arbres épais, pour se préserver des avalanches qui le menacent sans cesse, en se retirant pendant la mauvaise saison dans le fond de son écurie pour se soustraire à l'action du froid, il s'expose aux émanations de tous genres qui naissent de sa réunion avec les animaux qu'il entretient pour sa nourriture et son service en se privant de l'influence bienfaisante des vents nécessaires pour renouveler une atmosphère corrompue, et de l'action non moins utile de la lumière solaire qui fait disparaître l'humidité et constitue un des stimulus indispensable à l'entretien de la vie. Suivant que ces conditions défavorables se trouvent portées à un degré considérable ou réunies en grand nombre, il en résulte pour les habitants des maladies graves de diverses natures, ou des prédispositions constitutionnelles plus ou moins fâcheuses et même la dégénérescence complète de l'organisme, et elles contribuent ainsi au développement du goitre et du crétinisme.
Alimentation, habillements.
Neuvième cause.
Les populations des vallées des Alpes, qui passent
leur vie au milieu des circonstances anti-hygiéniques, aussi fâcheuses que celles que nous venons de signaler, plongées dans une atmosphère aussi méphytique, privées de lumière dans leurs maisons, plongées dans la fange des étables, se nourrissent d'aliments grossiers et composés de substances peu réparatrices. Il n'y a que les gens riches , dans la plupart des vallées , qui mangent du pain de froment; tous les autres habitants vivent de pain d'orge ou de seigle , et, dans beaucoup de localités, il n'est préparé qu'avec la farine d'avoine, et encore dans certains pays, tel que le Dévoluy, la farine n'est pas bluttée, les moulins n'étant point fournis de bluttoirs. Dans les vallées de rOisans, du Yalgaudemar, de laGuisanne, de la Durance, dans plusieurs du département des Basses- Alpes, ce pain grossier, mal levé , mal cuit, de couleur noire , n'est fait qu'une fois par an ; aussi la dureté qu'il acquiert parfois est-elle tellement forte, que, pour s'en servir , on est obligé de le briser avec une petite hache, ou de le faire tremper dans de l'eau. Dans les maisons qui sont tellement humides , qu'il n'est pas un coin de l'appartement où il puisse se dessécher, il reste constamment mou et se recouvre de moisissures, de champignons, qui lui donnent un goût, une saveur détestables. Dans les vallées élevées, ou tellement resserrées que le terrain cultif est trèsrare, les habitants vivent de bouillie faite avec un peu de farine de froment ou de graines de maïs , qu'ils
vont acheter dans les vallées plus riches en produits agricoles. Cette bouillie épaisse , mal cuite, appelée polenta, est la nourriture exclusive, non-seulement de plusieurs vallées des Alpes, mais encore de certaines provinces des plaines du Piémont. Dans les localités où les châtaignes sont abondantes , les habitants se contentent de châtaignes cuites dans du lait. La soupe que l'on mange dans tous les ménages est préparée avec des choux et quelques rares pommes de terre , assaisonnée d'un peu d'huile de colza. Depuis que la maladie a envahi ce précieux tubercule , la rareté de ce légume est , pour ces malheureux , une privation cruelle. Au repas de midi, quelques familles un peu plus aisées ajoutent à leur soupe quelques légumes, tels que les haricots, la bette, qu^ils assaisonnent avec les derniers produits du laitage , consistant en caillée, ou bien en une espèce de fromage fermenté , préparé, pendant l'été , dans les chalets , et fortement poivré. Pour boisson, ils n'ont que de l'eau le plus souvent de mauvaise qualité, ou du petit-lait. Cette alimentation est constamment uniforme, et cette uniformité est, comme on le sait , très-préjudiciable à la santé. Il en est très-peu qui fassent usage de viande fraîche, réservée pour les jours de fête ; il n'y a que les riches qui mangent de la viande de porc, de chèvre, conservée dans le sel. J'ai vu , dans un grand nombre de localités, des individus qui n'avaient jamais mangé de viande, et d'autres qui regardaient comme un
événement d'en avoir mangé une fois pendant leur vie. L'usage du vin est généralement inconnu dans certaines vallées; dans d'autres, les gens aisés , au lieu d'en avoir chez eux une petite provision, préfèrent se rendre au cabaret, le dimanche, ou dans les auberges du chef-lieu de canton, oîi les fréquents procès qu'ils ont entre eux les appellent devant le juge de paix ; alors, pendant une partie de cette journée et de la nuit qui suit, ils passent leur temps à boire, jusqu'à ce que l'ivresse la plus complète ne leur permette plus de rien prendre. J'ai vu dans des noces célébrées dans des familles aisées, fêtes où l'on invitait tous les parents , et comme les habitants d'un même village se marient ordinairement entre eux, des malheureux , invités à la noce , qui n'avaient jamais mangé de viande , en faire une telle consommation , que plusieurs d'entre eux en avalaient plus de dix livres chacun, je ne pouvais comprendre comment ils pouvaient faire tenir cette masse d'ahments et de boissons dans leur estomac, et comment la digestion d'une telle quantité de substances pouvait se faire. Il est très-rare de voir des individus en être incommodés.
Cette alimentation grossière , purement végétale , d'une mauvaise qualité, renfermant peu de principes azotés et par conséquent peu réparatrice, exerce évidemment une fâcheuse influence sur l'organisme. Les habitants des Alpes, réduits à celte nourriture, consomment à chaque repas une quantité énorme d'ali-
ments, et, après leur repas, ils restent plongés dans un état de torpeur très-prononcé. Les aliments dont ils font usage sont de mauvaise qualité et insuffisants aux différents besoins de l'économie animale. Chaque individu en consomme chaque jour une quantité énorme. Le peu de principes nutritifs que contiennent ces aliments n'étant point en rapport avec les besoins du corps, les habitants sont sans cesse tourmentés par la faim , aussi sont-ils obligés de répéter souvent leurs repas, pendant lesquels ils mangent jusqu'à suffoquer.
Certains auteurs ont attribué à l'usage exclusif du lait , et à l'allaitement trop prolongé des enfants, la cause de leur faible intelligence, de leur mauvais développement. Nulle part, peut-être, ces pauvres petites créatures sont aussi mal nourries, et surtout ne reçoivent une aussi grande quantité d'aliments grossiers.
La digestion de ces substances végétales est en général assez difficile; leur conversion en chyle ne s'opère qu'après un travail assez long; leur contact immédiat avec la surface du tube digestif produit un relâchement marqué dans le tissu muqueux , ce qui diminue l'énergie des forces digestives; aussi ces aliments sont loin d'être complètement assimilés. J'ai toujours observé que la plus grande partie sortait par les selles , qu'ils augmentaient d'une manière remarquable; leur usage débilite l'appareil circulatoire; les
contractions du cœur sont faibles et languissantes, et le système capillaire se ressent de cette atonie. Ces substances végétales produisent peu de chaleur animale. Dans la respiration, on observe les mêmes changements caractérisés par le peu d'activité des divers phénomènes de cette fonction , tant dans les organes de la respiration , que dans l'acte chimique produit par le contact de l'air atmosphérique vicié au point que nous avons défini.
Cette alimentation produit en général un énorme développement de l'abdomen de presque tous les individus de ces vallées. Leurs appareils sécréteurs et exhalants sont dans un état bien prononcé d'inertie ; leur sensibilité est diminuée; leurs impressions extérieures sont moins vives , et leur intelligence sans activité. Tous sont généralement lourds, mous, paresseux, sans énergie, et comment pourrait-il en être autrement chez des hommes vivant de substances qui affaiblissent , relâchent les fibres musculaires ? Cet usage continuel d'une nourriture si peu réparatrice détermine peu à peu une espèce d'engorgement des ganglions mésentériques , qui est presque général, surtout chez les enfants, une bouffissure et un sang peu riche en parties cruoriques; aussi la constitutien lymphatique, les maladies auxquelles elle prédispose, telles que les hydropisies, les scrofules, les engorgements glandulaires, sont-elles très-fréquentes
et amènent-elles à la longue la dégénération de tout l'organisme, et, par suite, le crétinisme.
Les vêtements des populations des hautes vallées alpines, soit de la Savoie ou de la France, sont confectionnés avec un drap de laine grossière, tissé dans le pays , de couleur blanche dans certaines parties , telles que la Savoie et une partie des vallées supérieures de l'Isère; verte, dans l'Oisans et les Hautes-Alpes. L'épaisseur de ce tissu garantit assez bien du froid; mais le long usage auquel sont soumis ces vêtements , puisque généralement ils ne sont abandonnés que lorsqu'ils ont été tellement rapiécés , qu'il devient impossible de les raccommoder et qu'ils tombent en lambeaux, les rend tellement minces , qu'ils ne peuvent plus les préserver du froid. Le pantalon est fait de la même étoffe. Leur chemise, faite avec une toile grossière, n'est changée souvent qu'une fois ou deux pendant l'hiver , pour n'être alors lavée seulement que dans de l'eau, sans qu'ils se servent de savon, objet de luxe pour eux. Laplupartd'entre eux ne se lavent jamais le corps; aussi est-il facile de comprendre quelle doit être l'épaisseur de la couche de crasse .qui les recouvre, quand on pense que ces malheureux .couchent sur un peu de feuilles sèches et dans les écu- . ries. Leurs vêtements sont très-souvent remplis de liombreux parasites qui , joignant leurs piqûres à la démangeaison produite parla gale, dont ils sont tous catteints,du moins dans certains villages, augmente
encore la saleté qui les recouvre. Le corps exhale presque toujours une odeur repoussanfe. Un tel état de malpropreté, joint au manque de sécrétions cutanées, devient la cause des maladies cutanées qui sont si fréquentes dans les Alpes.
Constitution générale et physique de la population, des maladies prédominantes, habitudes et coutumes. Dixième cause.
Plongées constamment dans des milieux aussi impurs que ceux que nous avons décrits , entourées de circonstances toutes plus fâcheuses les unes que les autres, et dont l'action incessante affaiblit l'organisme d'une manière lente, mais continue, les populations doivent avoir une constitution faible et débile ; partout où ces influences se manifestent avec le plus d'intensité, où l'insalubrité est la plus grande, les habitants présentent tous sans exception un aspect cachectique. Les affections scrofuleuses, rachitiques , y dominent. Les individus sont déformés, la tête est volumineuse, la face large, aplatie, les articulations grosses, le col court, volumineux, affecté souvent de goitre, et leur physionomie est empreinte d'un air stupide. Telles sont les populations de la vallée de l'Arc, de la Doire,de la Guisanne, du Yalgaudemar, du Dévoluy et des cantons de Turriers , de Yolonne et autres du département des Basses- Alpes qui présentent tous une très-petite taille et un aspect souvent
difforme. Les causes d'insalubrité ont une action tellement forte, qu'elles agissent en tous lieux, dans les plaines comme dans les montagnes, dans les campagnes comme dans les villes. Tous les médecins savent combien la salubrité des quartiers des maisons influent puissamment sur la santé de leurs habitants et sur la salubrité générale, et ne voit-on pas journellement dans les grandes villes combien l'insalubrité de certaines rues , des habitations humides des caves, des rez-de-chaussées, agit défavorablement sur la constitution des individus qui y demeurent, et réclament ainsi la sollicitude des autorités?
Tout observateur judicieux qui parcourt les vallées, les plaines où sévit le crétinisme, est frappé à chaque pas de Taspect chétif et misérable des populations. Ainsi, dans certains villages de la Tarentaise, dans quelques-uns des vallées du Piémont, dans un certain nombre de localités des départements de l'Isère, des Hautes- Alpes et des Basses-Alpes , on rencontre des communes , des cantons qui ne peuvent fournir au recrutement annuel le nombre de jeunes soldats qu'ils devraient envoyer à l'armée , par suite de la mauvaise constitution des jeunes gens qui composent la population, et que les conseils de révision sont obligés de réformer, soit par défaut de taille ou vice de conformation, soit pour cause de rachitisme, de goitre ou de crétinisme.
11 est évident que cette faiblesse dans le lempcra-
ment des individus exposés à toutes ces causes d'insalubrité, qui respirent un air méphytique, vicié dans beaucoup d'endroits par les miasmes végétaux qui se dégagent des marais , doit faciliter le développement d'un certain nombre de maladies épidémiques , telles que les fièvres typhoïdes qui enlèvent chaque année un grand nombre d'individus, les fièvres intermittentes déterminées et entretenues par les miasmes pestilentiels qui s'échappent des fosses à rouir le chanvre, des fumiers, des cloaques infectes qui entourent les habitations, et qui ne sont point combattues par les secours de la médecine, puisque beaucoup de malades n'appellent jamais le médecin, lors même qu'il est à leur portée, ou bien s'ils consentent à recevoir une visite, ils ne la réclament qu'après avoir essayé toute espèce de remède, et qu'alors ils sont sur le point de mourir.
Certains villages sont à une telle distance de Thabitation du médecin, que la difficulté des chemins, souvent impraticables pendant une grande partie de l'année, ou l'impossibilité dans laquelle se trouvent les habitants de pouvoir payer les honoraires, les obligent à ne pas réclamer ses soins. Les variations brusques dans la température qu^on observe si souvent dans ces vallées, soitpendant l'été, soitpendant l'hiver, à cause de l'habitude que l'on a de passer cette mauvaise saison dans les étables, sont cause des fréquentes inflammations articulaires qu'on y observe, et des affections des organes de la respiration.
Toutes ces maladies produisent dans l'organisme de puissantes modifications, altèrent la constitution des individus qui en sont atteints, et les enfants qui naissent au milieu de pareilles circonstances, viennent au monde avec un tempérament chétif, et il n'est pour ainsi dire aucun de ces enfants qui présente ce visage frais et rose qu'on remarque chez ceux qui vivent dans les localités saines. Il est donc évident que cette constitution générale et physique des populations alpines, non-seulement entretenue dans un tel état d'affaiblissement permanent, mais encore dégénérant d'une manière continue, doit être une des causes qui conduit au crétinisme, dernier effet de , cette dégénération.
Quelle peut être l'activité , la vivacité d'individus dont la constitution est affaibhe par toutes les causes que nous avons énumérées ? 11 est évident que ces populations alpines, mal nourries, respirant un air impur, plongées dans une astmosphère humide, ne peuvent avoir une vie active; aussi sont-ils mous, lents et paresseux. Dans les pays de plaines, alors que les rudes travaux des champs, la chaleur brûlante du soleil, forcent les agriculteurs à se lever même avant le jour, à travailler pendant plus de seize heures, l'habitant des Alpes ne se lève jamais avant le soleil, et partout le travail ne commence à s'animer que quand la matinée est déjà avancée.
Dans les plaines de la France, les travailleurs, en
rentrant du travail , font entendre le soir des chants qui témoignent de leur gaîté. Jamais, dans les vallées des Alpes, je n'en ai entendus; les habitants regagnent leurs maisons avec un air constamment triste. Les jours de fêtes, les dimanches, les habitants se rendent aux offices divins, et ceux qui ont quelque argent entrent au cabaret où, sans même s'asseoir, sans se livrer à aucun jeu, ils boivent une quantité plus ou moins grande d'une mauvaise eau-de-vie de marc qui , loin de leur donner de la gaîté, comme le ferait le vin, les plongent au contraire dans Tivresse la plus abrutissante.
Dans certains villages , l'usage de cette mauvaise eau-de-vie est tellement répandu, que le malheureux fait tous ses efforts pour arriver à en avoir chez lui une certaine provision, et, pour s'en procurer, il n*est sorte de privation qu'il ne s'impose, tellement il en est friand. Les cas de delirium tremens sont très-communs dans les Alpes , et c'est bien à la mauvaise habitude qu'ont les parents de donner parfois de cette eau-de-vie aux crétins, qui détermine chez ces malheureux les crises de délire furieux que j'ai remarquées assez souvent, et que j'ai été assez heureux de faire cesser en faisant renoncer à l'usage de cette boisson. Il est évident que cette vie indolente , molle, dénuée de toute activité, est la conséquence de la constitution générale, et dépend des malheureuses conditions physiques que produit l'action per-
nicieuse des causes dont nous avons déjà si longuement parlé. Il est certain qu'elle doit influer sur les générations nouvelles.
Aisance et misère.
Onzième cause.
Dans toutes les vallées infectées de crétinisme, les familles pauvres sont plus sujettes au goitre et au crétinisme que les autres classes de la société. Pour bien juger de la pauvreté des habitants de certains villages, il suffit de pénétrer dans la demeure d'un de ces malheureux. Un appartement de 6 à 7 pieds d'élévation, au rez-de-chaussée , sur la terre nue, une petite fenêtre qui ne s'ouvre jamais et qui laisse à peine entrer un peu de lumière, des murs noirs, enfumés , et, dans cet espace étroit, bas, humide, une famille entière ; telle est la demeure de ces pauvres gens qui, pendant toute leur vie, ont une existence toute de privation, et qui pourtant ne font jamais entendre de plaintes sur leur triste sort.
Dans la plupart des vallées infectées, le terrain cultivé n'est pas en rapport avec le chiffre de la population, l'absence de tout établissement industriel, de manufactures pour occuper la classe ouvrière pendant les saisons qui ne sont pas consacrées aux travaux des champs, le manque de commerce dû à ce quMl n'existe pas de voies de communication, ou à Téloignement des grandes routes, et à ce que les chemins vicinaux
sont impraticables pendant plusieurs mois de l'année, sont les principales causes de l'affreuse misère qui règne dans ces localités si peu privilégiées par la nature.
Cependant, dans certaines contrées très-riches, telles que la vallée du Graisivaudan, les plaines du Pô, malgré la richesse des villages, la grande étendue des terrains cultivés, la misère n'est pas moindre pour un certain nombre d'habitants. Les riches produits servent à payer les fermes qui sont la propriété de quelques familles opulentes qui ne résident que rarement dans la contrée, et qui consomment ailleurs leurs richesses.
Plus communs chez les pauvres, le goitre et le crétinisme ne s'arrêtent pas toujours à la porte des châteaux. Dans les vallées où ils sévissent avec force, les familles riches n'en sont pas exemptes, et plusieurs de celles-ci, qui tenaient autrefois dans le monde une haute position, leur ont dû leur extinction. Ces riches habitations où rien ne manque, où presque toutes les règles hygiéniques sont observées, se trouvent placées dans les mêmes conditions d'air, d'humidité, d'insolation, etc., que celle de la classe moins aisée, parmi laquelle ces infirmités sont plus répandues, et par conséquent sont soumises comme ces dernières aux causes puissantes qui, suivant nous, déterminent le développement du crétinisme. Si cet infirmité est moins fréquente chez les riches que
chez lés pauvres, c'est que les premiers ont des habitations plus saines, une nourriture plus variée, plus tonique , et que leur fortune leur permet d'employer les moyens capables de combattre l'action, les causes que nous avons énumérées, et cependant, malgré ces précautions, ces conditions heureuses, tous ces soins, beaucoup de familles riches n'en sont point exemptes et comptent dans leur sein , non-seulement des goitreux, mais encore des crétins. Dans les localités où le crétinisme n'est pas assez répandu pour imprimer un caractère spécial à toute la population, il n'y a des crétins que dans les familles pauvres, et les personnes aisées en sont tout à fait exemptes. C'est un fait qu'il est facile de vérifier dans les villages delà rive gauche de l'Isère, soit à Pontcharra, Goncelin, Tencin, Lancey et Domêne , exemples qu'il serait facile de multiplier. Au contraire, dans les villages où le crétinisme est endémique, les riches comme les pauvres en sont atteints; mais, toutefois, en moindre proportion. Il faut aussi observer que dans la Tarantaise, dans la Maurienne et dans quelques vallées des Alpes françaises, l'aisance ne rend pas la vie plus douce et moins laborieuse, ne procure pas une alimentation plus saine, plus variée, plus riche en principes nutritifs. Un grand nombre de familles de ces contrées qui possèdent de belles propriétés, au lieu de consacrer leurs revenus à se procurer une existence plus douce à satisfaire à tous leurs besoins , au lieu de s'accorder
un peu de bien-être, à avoir une habitation plus vaste, mieux située, mieux exposée, plus aérée, consacrent toutes leurs économies à acheter des terrains pour augmenter leur patrimoine, arrondir leur propriété, et c'est ainsi que beaucoup de familles aisées s'imposent par avarice, pour satisfaire un amour-propre ridicule, pour paraître plus riches que les autres, autant de privations que la classe malheureuse. Aussi le goitre et le crétinisme ne les 'épargne pas non plus, et comme il agit de préférence sur les individus qui satisfont mal aux nécessités les plus urgentes de la vie, il s'ensuit que ces prétendus riches en sont autant atteints que les pauvres habitants.
C'est aussi l'extrême misère des populations des départements des Hautes- Alpes et des Basses-Alpes que l'on considère comme une des principales causes du crétinisme. Les habitants des vallées de ces départements, réduits à une alimentation grossière , respirant un air vicié pendant Thiver , par les émanations fétides des étables , peu renouvelé pendant l'été , à cause de la profondeur des vallées sinueuses , profondes et étroites, privées du soleil pendant une partie de l'année, se trouvent dans les conditions les plus fâcheuses, les plus capables de donner lieu au développement du goitre et du crétinisme.
Parmi les causes qui entretiennent la misère dans les populations des Alpes, il faut placer, en premier lieu le défaut de commerce, d^industrie, et le
manque absolu de travail, d'occupations, pendant les longs jours d'hiver. Ces malheureuses populations, pendant celte longue saison , ont la même existence que certains animaux qui habitent aussi les montagnes des Alpes et qui dorment pendant tout l'hiver. Les habitants de ces hautes régions se renferment dans les étables , où ils consomment les petites provisions ramassées pendant l'été , et où ils restent sans se donner aucun mouvement, au grand préjudice de leur santé , jusqu'à ce que la disparition des neiges les rappelle aux champs.
Le travail exerçant sur les populations une action bien évidente sur leur santé, sur leur manière de vivre et sur leur bien-être , il est très-important d'étudier quelles sont les occupations, quel est le travail, rétat de l'industrie et le degré du commerce des populations des vallées des Alpes. La principale occupation réside dans les travaux agricoles; mais la quantité si restreinte des terrains qui peuvent être cultivés, eu égard au nombre des habitants, ne permet pas à tous les bras de trouver, même pendant l'été, constamment du travail, et surtout de récolter des substances suffisantes à l'alimentation de tous. La principale richesse de ces pays consiste dans les immenses pâturages qui s'étendent depuis la limite des forêts jusqu'à celle des neiges perpétuelles, qui permettent d'élever un grand nombre de vaches et de brebis. Les vaches fournissent beaucoup d'excellents
laitages qui servent à faire des fromages que l'on exporte au loin, et dont les produits servent à acheter le grain qui manque. Les nombreux troupeaux de brebis fournissent les laines consommées dans le pays pour faire les vêtements , et leur lait sert à confectionner d'assez bons fromages. Les enfants mènent paître les brebis et les chèvres; les adultes soignent les vaches et font les fromages; les femmes, qni sont restées dans les habitations, cultivent la terre avec quelques hommes qui restent avec elles , et dont la présence n'est pas utile dans les pâturages. '
Dans certaines vallées riches en bois, et qui ne sont pas très-éloignées des établissements métallurgiques qu'on trouve dans quelques localités, un certain nombre d'individus exercent le métier de charbonnier, coupent les bois qui , dans certaines parties, sont tellement rapides et placés dans des rochers si inabordables , que ces malheureux sont obligés de se suspendre sur les précipices au moyen de cordes attachées autour du corps. Exposés ainsi à des périls continuels, ils ne peuvent faire, par jour, que très-peu de travail, et par conséquent ne reçoivent qu'un très-modique salaire, et comme ils ne sont payés qu'en raison de la quantité de charbon qu'ils ont fait, leur gain se trouve réduit à une somme bien minime.
Les femmes sont chargées de descendre des montagnes la provision de bois pour le ménage; le fagot, attaché au moyen d'une corde, est soutenu par le front;
aussi, à la descente, l'effort se fait sentir spécialement à la nuque. Ce mode de transport a été regardé par quelques observateurs comme capable d'occasionner le goitre. En effet, obligés de concentrer tous leurs . efforts sur le front , ces malheureuses sont forcées de porter le cou en avant , et il s'ensuit qu'il tend à grossir , à cause de l'effort soutenu qu'elles font pour tenir le fardeau en équilibre. Dans cette position , les vaisseaux se tuméfient, se remplissent de sang; aussi, même chez les femmes qui ne sont pas goitreuses, les veines* du cou présentent toujours un volume anormal.
Dans les localités où l'on ne voit aucun établissement industriel , la population croupit dans l'inaction la plus complète , hors de la saison du travail des champs , et il faut parcourir ces tristes contrées infectées de crétins , pour comprendre le degré d'oisiveté et la paresse des individus, qui sont lents au travail, lents à se mouvoir, lents à parler, et qui semblent n'avoir qu'une prédilection, qu'une attitude, celle de dormir. Les enfants eux-mêmes sont sans mouvements, sans activité ; eux, qui sont ordinairement si vifs et toujours prêts à jouer, présentent tous un aspect sérieux, préfèrent l'isolement, et restent continuellement accroupis, ou dans quelque coin de l'étable, ou sur le seuil des habitations , et resteront ainsi sans mouvement, l'œil fixé sur un objet. A l'aspect d'un , étranger, ils fuient rapidement, et, si vous parvenez
à leur faire accepter quelque chose , ils vous regardent d'un air stupide. Il est donc évident que le défaut d'activité, de travail, est une cause d'abrutissement, et par conséquent de dégénérescence. En effet, on trouve les crétins en plus grand nombre dans les villages et les hameaux écartés, et oii le manque de travail est le plus grand. Ce qui le prouve évidemment, c'est ce que l'on observe dans quelques villages de certaines vallées où règne le crétinisme, et qui en sont préservés par le travail et l'occupation continuels des habitants. Ainsi , dans quelques villages de la Basse-Maurienne , dans quelques-uns de la vallée d'Aoste, près de Chatillon; dans la vallée d'Allevard , où il existe des mines de fer dont les produits alimentent quelques hauts fourneaux; les individus de ces localités, qui exercent le métier de mineur et qui emploient également leurs enfants dans ces mines à quelques petits travaux appropriés à leurs forces, à leur âge , travaillent, pendant toute la saison d'hiver , à extraire le minerai, à le griller; et, pendant l'été, dès qu'ils ont achevé les travaux agricoles, ils remontent dans les mines continuer l'extraction des minerais. Les rudes travaux de cette profession , l'exercice continuel auquel ils se livrent, l'air pur qu'ils respirent, entretiennent chez ces mineurs un bel état de santé. Leur constitution est bien différente de celle des autres habitants et des femmes qui restent dans les villages; ils sont actifs, laborieux, et l'aisance
554 ' qu'ils acquièrent leur permet d'avoir une meilleure alimentation. Ceux qui avaient le goitre avant d'être mineurs, avant d'habiter les hauteurs, en sont promptement guéris; ainsi, dans la commune de Pinsot, située à la jonction de trois vallées profondes, les femmes et les filles des mineurs, restant toujours dans le village situé dans le fond de la vallée, sur le bord du torrent de Bréda, où l'humidité est excessive, où l'insolation est très-faible , sont presque toutes goitreuses. Il en est de même pour les garçons qui demeurent, avec elles, exposés sans cesse à l'action des influences fâcheuses dont ils sont entourés.
Dans les départements des Hautes et Basses-Alpes, les habitants de ces hautes vallées, privés d'industrie, de commerce, d'occupation pendant l'hiver, dont les communications sont interceptées par les neiges, vivent dans un état d'abrutissement le plus manifeste, et ceux d'entre eux qui émigrent chaque année pendant la mauvaise saison, sont exempts de goitre et de crétinisme, tandis que ceux qui restent, sont affectés de ces infirmités.
Il est évident que le défaut de travail, ainsi que les froids rigoureux , obligeant les populations des Alpes à rester dans les étables pendant la plus grande partie de l'année, ce repos forcé, cette inaction complète et du corps et de l'esprit dans des milieux aussi impurs, dans des conditions aussi fâcheuses, affaiblissent l'organisme et déterminent la dégénérescence.
Imlruclion, éducation.
Douzième cause.
Dans la Savoie, dans quelques cantons de la vallée duGraisivaudan, les cantons les plus ignorants sont aussi ceux qui sont les plus infectés de crétinisme; ainsi les cantons d'Allevard , de Domène , de Goncelin, qui comptent plus de 60 pour 100 d'individus qui ne savent ni lire ni écrire , sont aussi ceux qui contiennent le plus de crétins. Il en est de même dans le grand duché de Savoie , où les villages les plus ignorants de la Maurienne et de la Tarentaise renferment aussi le plus de crétins. Dans toutes les vallées des Alpes, il existe bien, depuis quelques années, des écoles communales, mais elles ne sont fréquentées que par un certain nombre d'enfants et pendant quelques mois seulement.
Malgré les bonnes dispositions que manifestent les autorités locales et le clergé, l'instruction primaire est ralentie dans sa marche progressive par une foule d'obstacles qui résultent, soit des localités, soit du peu de ressources d'un grand nombre de communes.
Dans certaines localités, les communes des montagnes sont souvent divisées en deux , trois , quatre , et même un bien plus grand nombre de hameaux éloignés souvent du point central de plus de deux heures ; aussi ces parcours aussi longs ne peuvent-ils être faits par les enfants par suite des mauvais temps , de la
neige, qui rendent les chemins impraticables. Presque toutes les maisons d'école sont insuffisantes, peu commodes, dépourvues à peu près de mobilier; en un mot, le matériel est extrêmement pauvre , et cette pénurie nuit plus qu'on ne saurait le croire au progrès de l'enseignement. Entassés dans une chambre basse , mal aérée, humide, ces petits enfants passent le jour à apprendre à épeler quelques mots , et restent ainsi une partie de la journée sans mouvement , sans prendre de récréation.
S^il y a peu de garçons qui apprennent à hre , il y a encore bien plus de filles qui restent dans l'ignorance la plus complète ; ainsi, il y a peu d'années, à peine un vingtième des jeunes filles fréquentait-il les écoles. Dans la Savoie, dans le Piémont, c'est bien pire encore, puisque nulle part il n'existe d'écoles pour les filles. Ces malheureuses , condamnées à une ignorance absolue, passent leur enfance accroupies dans les étables, et, élevées dans la superstition la plus grossière, elles naissent, grandissent, se marient, et perpétuent, de génération en génération, cette ignorance superstitieuse.
Il est certain que les localités qui présentent la population la plus ignorante offrent aussi la population la plus stupide. On ne saurait se faire une idée de l'ignorance des habitants de quelques-unes de ces vallées les plus éloignées des centres de population. Ils ne connaissent ni le nom de leur souverain , ni celui
des pays qui les environnent. Beaucoup d'entre eux n'ont jamais été plus loin que le chef-lieu de leur canton. Les idées superstitieuses sont très-répandues, et bon nombre de ces montagnards croient encore aux revenants.
Sous le rapport de Tinstruction , les enfants sont bien négligés , et il en est de même des soins que réclame leur éducation. Dans ces vallées pauvres et ignorantes, où il n'existe pas de sages-femmes, les femmes enceintes sont le plus souvent accouchées par leurs voisines. Aussitôt après leur naissance, les enfants sont enveloppés dans des langes grossiers, dans lesquels ils sont fortement serrés et liés par le moyen d'une bande large de huit centimètres environ et de deux ou trois mètres de longueur ; ainsi enveloppées, ces pauvres petites créatures ne peuvent faire aucun mouvement, et, lorsque leurs linges sont sales, on ne les change que rarement , et, sMls naissent pendant la mauvaise saison , ils respirent l'air vicié des é tables, jusqu'à ce que la température extérieure permette qu'on puisse les exposer au dehors. Pendant l'été , les femmes, se livrant aux travaux agricoles, abandonnent, pendant toute la journée, leurs enfants aux soins inintelligents d'un autre enfant souvent crétin, qui ne s'en occupe pas et les laisse souvent crier pendant des heures entières sans leur donner même à manger. Le matin et le soir, leur mère leur donne une bouilhe épaisse et mal cuite, préparée avec de la farine. On
engorge ces enfants de manière à ce que la digestion de cette quantité d'aliments , ne pouvant se faire que lentement, ils puissent attendre jusqu^au soir. Abandonnés ainsi à des soins peu entendus, ces petits êtres, bourrés d'une grossière nourriture, la vomissent ordinairement en partie, et restent ainsi , pendant la plus grande partie du jour, enveloppés de linges salis, soit par le rejet au dehors de la nourriture, soit par leurs excréments. Jusqu'à l'âge de 4 ans , ils reçoivent la même nourriture , et il en est quelques-uns qui sont allaités par leur mère jusqu'à l'âge de trois ans. Certains auteurs ont prétendu que ce sevrage tardif était la cause du crétinisnie. Je crois seulement que la mauvaise alimentation des enfants, le peu de soins qu'on leur donne pendant le premier âge, doivent être considérés comme cause puissante capable d'altérer leur constitution.
En effet, la vie, à peine ébauchée dans la première enfance, réclame les soins les plus assidus , et ceux que l'on donne à l'enfant décident de l'homme à venir. Cette importante vérité n'est malheureusement pas connue des habitants des vallées des Alpes.
Les petits enfants qui naissent dans l'hiver, restent, ainsi que nous l'avons dit , pendant cette saison , dans lesétables, et nous avons déjà démontré, en parlant des habitations et de l'air comme causes du crélinisme, que les adultes, plongés dans l'atmosphère viciée des étables, en étaient fâcheusement impressionnes.
Nous ne parlions alors que des individus chez lesquels les forces étaient entièrement développées; que sera-ce sur des êtres si faibles, si délicats? Un enfant qui vient de naître est recouvert d'un épiderme tellement ténu, que rimpression nouvelle qu^il reçoit de l'air qui l'entoure doit être extrêmement sensible.
Mais ce n'est pas seulement par son action extérieure que l'air imprime des changements dans l'organisme, son influence est bien autrement grande comme corps respirable; c'est là que, mêlé immédiatement, pour ainsi dire, à notre propre substance, il introduit avec lui la santé ou la maladie, la vie ou la mort, selon qu'il est pur ou délétère. On ne saurait donc mettre une importance trop grande dans le choix de celui qu'on destine à Tenfîint. Dans les vallées des Alpes, l'air desétables, vicié par les émanations pestilentielles qui se dégagent de la litière putréfiée, de la respiration des hommes et des animaux, est donc évidemment une cause puissante qui s'oppose au développement des forces des enfants. Les ordures dont ils sont constamment entourés, la délicatesse de leur peau , leur vive irritabilité, devraient rendre indispensables les soins de propreté ; mais malheureusement les mères, habituées à la malpropreté , ne prennent aucuns soins de leurs enfants , de sorte que ces petits êtres, négligés dans tous les détails les plus importants de leur premier âge, sont ainsi exposés à l'action funeste de cette négligence; aussi ne doit-on pas être
étonné si un grand nombre d'entre eux voient leur organisme s'affaiblir successivement. Chez beaucoup de ces malheureux enfants nés crétins , on aurait pu , par des soins entendus, assidus , améliorer leur constitution et en faire des êtres utiles et non à charge à la société. En effet, si un enfant vient à présenter, dans les premières années de sa vie , quelques signes de crétinisme , soit que ses forces musculaires ne se développent que lentement, qu'il reste muet, que sa physionomie présente un aspect empreint de stupidité , ses parents le considèrent alors comme perdu , et, persuadés qu'il n'y a rien à faire pour améliorer sa santé, sa constitution , au lieu de redoubler d'efforts , de l'entourer de tous les soins capables de prévenir une dégénérescence complète , ils désespèrent de sa position, et l'abandonnent dans quelque coin de Tétable où, restant dans une immobilité absolue, il est condamné pour le reste de ses jours à vivre avec les autres crétins; on ne s'occupe de lui que pour lui donner les aliments nécessaires à entretenir une existence purement végétative , et encore est-il souvent obligé de faire entendre une espèce de grognement pour qu'on vienne à heures fixes satisfaire à ses besoins et le gorger d'aliments suffisants pour le rassasier.
J'ai vu ainsi un grand nombre d'enfants qui, quoique nés avec de simples prédispositions au crétinisme, sont devenus de véritables crétins , par suilc
du peu de soins que leurs parents ont pris d'eux. J'ai vu , au contraire , quelques-uns de ces malheureux enfants qui, appartenant à des familles aisées, ont été placés en nourrice dans des localités saines, bien exposées, où le crétinisme était inconnu, et ont perdu peu à peu les premiers symptômes de cette infirmité ; en aidant cette bonne éducation hygiénique au moyen de quelques substances médicales toniques, plusieurs d'entre eux , sans prétendre qu'ils seront des êtres parfaitement intelligents , auront eu du moins une santé assez bonne pour pouvoir espérer qu'ils seront un jour utiles à la société.
Etat de santé des parents, — des mariages, — grossesse.
Treizième cause.
L'opinion de ceux qui croient trouver la première cause du goitre et du crétinisme dans un vice de race, ne nous paraît pas parfaitement fondée. A la vérité, dans les localités oii existent ces deux infirmités, les familles qui en sont affectées se les transmettent de génération en génération , et il en est de même pour un grand nombre de maladies héréditaires; mais le crétinisme peut bien ne pas être rangé au nombre de ces dernières et ne pas être considéré comme dû à un vice de race, parce qu''en se transportant dans des localités saines, des familles infectées depuis un temps immémorial s'en débarrassent entièrement après une ou deux générations. A ce sujet, je citerai un exem-
pie remarquable : une famille de la vallée de Notre-Dame-des-Millières , quoique ayant une certaine aisance, avait toujours eu parmi ses membres des individus affectés de crétinisme , même au plus haut degré; obligée de quitter cette localité par suite d'intérêts , seul motif capable de forcer les habitants des vallées à abandonner le toit paternel, pour aller habiter les plaines du Dauphiné , elle a vu successivement le crétinisme perdre de son intensité, et, à la première génération , la santé des enfants présenter une amélioration très-sensible, et à la seconde génération, toute trace de dégénérescence avait disparu. Ces renseignements, fournis par un membre de cette famille, m'ont été confirmés depuis par le curé du village où elle habite.
Dans les vallées infectées , les pères et mères goitreux donnent assez généralement naissance à des enfants goitreux ou crétins; cependant on voit des parents très-sains avoir des enfants entachés de crétinisme. Toutefois, comme je viens de le dire, cette terrible infirmité disparaît ordinairement lorsque les individus , s'éloignant des lieux infectés où se trouvent réunies les conditions favorables au développement de cette dégénérescence, se rendent dans des localités qui ne subissent pas ces fâcheuses influences climatériques , et, ce qui prouve évidemment que ce n'est point un vice de race qui en est la conséquence, c'est ce qui se passe dans les communes où il y a.
beaucoup de fermiers agricoles, et dans celles où il y a des émigrations annuelles , où la population subit un mouvement continuel, où tous les ans quelques familles partent et d'autres viennent les remplacer. Ce mouvement est même plus grand dans les communes infectées , parce que le chiffre de la mortalité est plus considérable. Les familles infectées, en se rendant dans des localités saines, s'améliorent, tandis que celles qui les remplacent se détériorent.
Si une famille saine va se fixer dans un lieu infecté, les enfants nés antérieurement ne contractent pas le crétinisme dès le principe ; mais, dès leur arrivée, ils sont susceptibles de devenir goitreux, et ceux qui naîtront plus tard seront goitreux et même présenteront un commencement de crétinisme. Un nommé Morel, habitant le village de Saint-Ismier, dans la vallée du Graisivaudan , localité où il n'y a ni goitreux ni crétins, avait deux enfants bien portants lorsqu'il est allé habiter à Saint-Alban-des-Hurtières, dans la Maurienne. Il y a eu successivement trois enfants, dont un goitreux, et le troisième présentant cette figure stupide qui caractérise les premiers envahissements du crétinisme. Trois domestiques , l'un du Touvet, les deux autres de Biviers, sont allés travailler à Cévins dans des fermes de la Tarentaise ; deux avaient eu des enfants très-sains avant leur changement (ie pays; depuis, ils eurent des goitreux et des crétins.
M. le curé de Sainte-Hélène-des-Millières a remarqué que , sur 50 individus crétins ou demi-crétins, décédés de 1855 à 1846, 21 appartenaient à des parents nés dans la paroisse, et 29 à des parents qui étaient venus de localités saines.
Les jeunes gens de Saint-Georges et de Saint-Alban-des-Hurtières vont très-ordinairement prendre des femmes dans les communes plus élevées et saines du Bourget, du Pontet et Champlaurent, afin de renouveler peu à peu la population par le croisement des races. Ce moyen est employé depuis longtemps , et la population locale est toujours la même. Les étrangères ont des enfants crétins et sujets au goitre comme les indigènes.
Un nommé Meunier a eu, au Pont-de-Beauvoisin , deux enfants sains et intelligents; étant allé ensuite se fixer au village de Puiset , commune de Planaise , il y a eu successivement trois enfants crétins. Parmi les personnes qui, actuellement, sont atteintes du goitre à la Motte-Servolenx, on en compte douze qui n'y sont que depuis peu d'années, et qui, toutes, sont nées aux environs , dans des paroisses parfaitement saines.
Tous les faits qui viennent d'être exposés prouvent évidemment que le crétinisme n'est point dû uniquement à un vice de race , et que cette infirmité a principalement son origine dans les différentes circonstances fâcheuses dont l'action continue tend à faire
dégénérer l'organisme dans les localités où elle se trouve. Certainement les individus dont la constitution a été altérée par l'influence de ces différentes causes , et dont Forganisme a été puissamment modifié au point qu'ils sont devenus scrofuleux , rachitiques, difformes de corps ou de physionomie, ont ordinairement des enfants goitreux et crétins. En effet, j'ai rarement rencontré, dans les villages où le crétinisme sévit fortement, des parents, entachés de mauvaises constitutions, avoir des enfants sains; presque toujours, parmi ceux-ci, j'en ai trouvés de goitreux et de crétins. Quelquefois des parents me paraissant assez sains , j'ai pu me rendre compte de la présence du crétinisme dans leur famille , en apprenant d'eux qu'ils avaient eu des ascendants goitreux ou crétins. Cependant, comme je l'ai dit plus haut, des individus très-sains, qui quittent une contrée où le crétinisme et le goitre sont inconnus, pour aller habiter une localité infectée, ont souvent des enfants goitreux et même crétins.
Quoi qu'il en soit , il est certain que la mauvaise constitution des parents, que l'on doit regarder comme un premier effet de dégénérescence de lorganisme, influe sur la génèse du crétinisme; mais les faits signalés plus haut prouvent aussi que cette cause n'est pas la seule et qu'il faut encore le concours de plusieurs autres. A la vérité, dans les localités sujettes à ces deux maladies, les familles qui en sont gravement
atteintes doivent se transmettre de génération en génération une disposition particulière à les contraeter. En ce sens , beaucoup de maladies , à la longue , deviennent héréditaires; mais je crois pouvoir affirmer que ces graves infirmités ne sont pas héréditaires dans ce sens qu'on puisse en attribuer la première cause à un vice de race , parce qu'en changeant de local , en allant habiter dans un pays sain , une famille atteinte depuis de nombreuses années s'en trouve généralement débarrassée après la première ou la seconde génération.
Les nombreuses observations que j'ai faites dans les vallées où le crétinisme sévit m'ont prouvé que les mariages se font rarement entre les individus d'un village et ceux d'un autre , et que, là où les jeunes gens d'une même commune se marient uniquement entre eux , le crétinisme y est plus fréquent et plus grave que dans celles où les croisements des races ont lieu. Dans les vallées où le croisement des races est plus répandu , le crétinisme y est moins intense, et les individus qui en sont infectés y sont moins nombreux.
Quelques auteurs ont pensé que la cause du crétinisme résidait dans la fréquence des mariages entre crétins. C'est là une erreur qu'il est très-important de rectifier. En effet , au commencement de cet ouvrage, lorsque j'ai parlé des organes de la génération chez les crétins, j'ai démontré que le plus grand nom-
bre des crétins, et surtout les véritables crétins, étaient dans l'impuissance de se livrer à l'acte de la reproduction , et , parmi les individus qui ne sont que légèrement entachés de crétinisme, les autorités ecclésiastiques n'admettent au sacrement du mariage que ceux qui ont pu acquérir une instruction religieuse suffisante, et qui, par conséquent, ne sont que légèrement atteints de cette infirmité. Ces sortes d'alliances n'ont lieu, du reste, qu'entre un homme crétineux riche et une femme saine, mais pauvre, ou bien entre une femme imbécile riche et un homme sain , mais pauvre. Dans le premier cas , les enfants qui naissent sont assez bien constitués, tandis que, dans le second cas , généralement la femme est stérile.
Les accidents divers , les maladies , les impressions pénibles , la frayeur , qui arrivent pendant la grossesse , ayant une influence sur le fœtus , peuvent le prédisposer au crétinisme; mais la négligence exercée à l'égard des femmes enceintes a une action bien plus certaine. Ainsi , dans toutes les vallées infectées , les femmes enceintes, pauvres ou aisées, partagent avec leur mari, jusqu'au moment de leur délivrance, les travaux les plus pénibles, et supportent les plus dures fatigues. Elles vont dans les forêts , sur les montagnes , chercher le bois , qu'elles descendent sur leur dos, travailler la terre , ramasser les récoltes, les descendre des hauteurs, et, lorsque l'hiver arrive, elles passent cette longue saison dans l'immobilité la plus
complète, occupées à filer dans les étables, sans air et sans lumière.
Les femmes enceintes sont sujettes à tomber facilement malades, et, comme je l'ai dit plus haut, jamais la famille n'appelle le secours du médecin , et, si Taffection n'est pas mortelle , elle devient chronique ; de là la fréquence des maladies chroniques si communes chez les femmes des vallées alpines. Il est évident que le peu de soins dont sont entourées les femmes enceintes exercent sur leur progéniture une influence fâcheuse qui tend à altérer son organisme et à disposer le développement du crétinisme. C'est donc une cause de plus à ajouter à toutes celles que nous avons déjà énumérées ; car la constitution physique des pères et mères, si souvent altérée , soit par la prédominance des tempéraments lymphatiques, scrofuleux, rachitiques, soit par les fièvres intermittentes si fréquentes dans les bas-fonds marécageux , par les affections séreuses ; soit par la présence du goitre dénotant un premier état de dégénérescence, ou cette apparence de stupidité faisant pressentir un commencement de crétinisme ; la fréquence des cas de crétinisme déclarés dans une même famille, les traces évidentes de crétinisme dès les premiers mois delà vie, prouvent que, dans beaucoup de cas, cette infirmité est congéniale et qu'elle est transmise, dans un grand nombre de cas, des parents aux enfants; c'està-dire que les enfants naissent avec la disposition au
crétinisme, qui suit après la naissance toutes les phases de son développement, lorsqu'il reste sous Timpression continuelle des causes extérieures qui développent les germes de cette infirmité apportée au moment de la conception et de la naissance. Ce n'est point une disposition héréditaire semblable à celle des maladies connues sous le nom d'héréditaires ; car les parents ne sont pas toujours entachés de crétinisme , ni eux ni leurs ascendants; mais ils transmettent simplement une constitution décrépite que l'on peut considérer comme une disposition organique avec laquelle naît l'enfant, et qui, au moyen du concours de l'action des différentes causes que nous avons signalées, fait qu'il devient goitreux ou crétin. Ce qui prouve que ce n'est point une prédisposition spéciale au crétinisme, c'est qu'en soustrayant l'enfant à l'action des influences fâcheuses déterminées par les causes d'insalubrité, en le transportant sur les hauteurs ou dans une contrée saine ; en lui donnant une bonne nourrice, en lui prodiguant tous les soins nécessaires et capables d'améliorer sa santé , on arrive souvent à neutraliser les premiers symptômes du crétinisme et à les faire complètement avorter, ou, si Tafifection est des plus prononcées , les soins entendus, les précautions sages et bien dirigées dont on entourera l'enfant, amélioreront sa position: si on ne le guérit pas complètement, du moins le degré de crétinisme sera bien moindre. Chez les enfants pauvres , aban-
donnés, soit par l'incurie des parents, soit à cause de leur misère, quel que soit le degré de crétinisme qu'ils apportent en naissant, on ne peut espérer le voir diminuer ; au contraire , l'infirmité deviendra de plus en plus incurable.
Des lésions cérébrales considérées par quelques auteurs comme causes uniques du crétinisme.
Quatorzième cause.
Lorsque nous avons décrit les différentes anomalies et les lésions qu'on remarquait dans le cerveau des crétins, nous avons cité les observations des auteurs qui se sont livrés à des recherches sur le crétinisme. . Nous avons signalé celles de Malacarne qui, après de nombreuses recherches sur la conformation des centres nerveux des crétins, conclut que la cause principale de cette infirmité réside dans la structure défectueuse de l'ossature du crâne, du cerveau, du cervelet , déterminée par la compression que la glande thyroïde hypertrophiée exerce sur les vaisseaux du €0U en empêchant la libre circulation du sang du
cœur à la tête.
Fodéré, qui a fait également quelques autopsies, dans lesquelles il a remarqué que le cerveau et l'origine des nerfs étaient d'une consistance plus ferme qu'ils ne le sont à l'état normal, assure aussi que les lésions indiquées par Malacarne sont suffisantes pour expliquer le crétinisme, et, s'appuyant sur les travaux de
Oil
Morgagni, assure que la dureté de l'encéphale doit être considérée comme la cause du crétinisme.
Knoltz, Botten, affirment que les lésions constamment trouvées dans le cerveau des crétins dont l'autopsie a pu être faite, la conformation de cet organe et la prédominance du système ganglionnaire, sont les causes uniques du crétinisme, dont ils expliquent les différents degrés par le nombre plus ou moins considérable de lésions dans le système cérébral; mais ces différentes lésions, qui existent ou n'existent pas chez tous les ci'étins, ne peuvent servir qu'à expliquer l'idiotisme que l'on remarque chez ces malheureux.
D'autres attribuent le crétinisme à la prédominance d'un sang appauvri, peu riche en principes fibrineux et cruoriques , état qu'ils expliquent par la moindre quantité d'oxygène absorbé, et par le manque de principes nutritifs et réparateurs dans l'alimentation purement végétale des habitants des vallées infectées.
Nous avons vu que Akermann voulait que le crétinisme fût le dernier degré du rachitisme, et comme il avait observé une disposition particulière de l'apophyse basilaire de l'os occipital , il assure que cette mauvaise conformation osseuse doit être considérée comme la cause de cette infirmité ; mais cette opinion est facile à réfuter , ainsi que nous l'avons déjà dit, puisque les individus affectés de rachitisme
ont toujours l'intelligence bien développée, et que, chez les crétins, les déviations osseuses sont excessivement rares.
L'opinion de Ferraris, qui place l'essence du crétinisme dans un défaut et dans une altération des principes chimico-organiques qui composent l'appareil cérébro-spinal , ne nous parait pas plus vraie.
Ces différentes causes du crétinisme, données par ces observateurs, ne nous paraissent nullement fondées. Ils ont pris l'effet pour la cause. Lorsque nous exposerons la manière dont agissent les différentes causes qui, suivant nous, déterminent la dégénérescence de l'organisme et donnent lieu ainsi au crétinisme , nous examinerons si ces théories sont fondées.
Eaux en général. — Eaux potables. — Boissons. Quinzième cause.
Les vallées des Alpes sont parcourues dans toute leur étendue par des torrents ou des rivières qu'alimentent des ruisseaux, ou par de petits torrents qui suivent le fond des gorges alpines qui descendent des hauteurs, dans toutes les directions.
Ces ruisseaux sont alimentés par la fonte des neiges et des glaciers et par les sources nombreuses qui jailHssent sur les flancs des montagnes. Ils sont généralement de la plus grande utilité à l'industrie et à Tagriculture dans un grand nombre de vallées.
Ainsi, dans les départements des Hautes et Basses- Alpes, oii le terrain calcaire domine, et où, par conséquent, le sol, exposé à une richesse continuelle pendant la saison d'été, serait tout à fait improductif sans la présence de ces ruisseaux dont les eaux, recueillies avec soin, bien dirigées, sont sagement distribuées dans leurs parcours sur tous les terrains cultivés qu'ils entretiennent dans un état d'humidité suffisante sans laquelle la végétation serait stérile.
Dans le département de l'Isère, dans le grand duché de Savoie, loin d'être d'une aussi grande utilité pour l'agriculture , elles sont nuisibles au plus haut degré à la santé des habitants qu'elles prédisposent au crétinisme. Dans les vallées de l'Isère et de l'Arc, elles sont une cause puissante d'insalubrité. En effet, dans ces vallées, les eaux de l'Isère, de l'Arc, de la Romanche, à la suite de grandes pluies, et au moment de la fonte des neiges, n'étant pas retenues par des digues, débordent et inondent les bas-fonds, qui se trouvent transformés ainsi en marais, tels que ceux que Ton observe dans la vallée du Graisivaudan, depuis Grenoble jusqu'à l'origine de la Tarentaise^ dans celles de TArc, de la Doire, du Pô, etc., et dans beaucoup d'autres vallées très-plates. Ces marais , où , se trouvent un grand nombre de plantes marécageuses qui croissent spontanément et qui fournissent des éléments d'engrais très-abondants et très-recherchés pour l'agriculture, en partie desséchés pendant
l'été, se couvrent le matin et le soir de vapeurs chargées de miasmes végétaux qui s'en exhalent constamment et entretiennent, parmi les populations qui vivent près de ces foyers pestilentiels, des fièvres intermittentes endémiques fort graves qui affaiblissent l'organisme, donnent lieu àl'engorgement des viscères abdominaux, et prédisposent les individus à une dégénération lente et continue.
Les eaux des rivières et des torrents sont plus pures en hiver qu'en été ; dans cette saison , les grandes pluies, l'abondance des eaux que fournit la fonte des neiges, entraînent avec elles toute sorte de débris, de détritus enlevés aux terrains qu'elles parcourent. Les rivières charrient alors beaucoup de troubles qui se déposent dans les bas-fonds, et détruisent la limpidité des eaux, nuisent à leur qualité et les rendent peu potables.
Ces phénomènes sont faciles à observer dans les vallées de l'Isère, du Drac,de la Doire et du Pô, dont les eaux sont constamment troubles.
Les localités autrefois entourées de marais et qui les ont desséchés, commencent à reconnaître et à apprécier les avantages qu'elles retirent de ces marais desséchés, non-seulement sous le rapport de l'amélioration de la santé générale , mais par la quantité de terrains nouveaux, livrés à l'agriculture.
Pendant l'hiver, les eaux sont moins abondantes»
mais elles sont plus pures qu'en été et dans lesautres"saisons.
Eaux potables. — Les eaux qui servent de boisson aux populations des vallées des Alpes sont puisées : 1° dans les grands cours d'eau ; 2" dans les ruisseaux provenant directement des sommités couvertes de neiges ou de glaces ; 5^ dans les sources qui jaillissent dans les différents terrains qui constituent le sol des montagnes ; 4° dans les citernes creusées près des habitations.
Les eaux qui coulent dans les torrents ou les rivières, sont un mélange des eaux de toute nature ; elles ont une limpidité plus ou moins grande suivant les terrains qu'elles parcourent et les ruisseaux qu'elles reçoivent dans leur trajet. Les eaux qui proviennent des neiges ou des glaciers, sont généralement claires et pures. Les ruisseaux qu'elles forment ont un cours très-rapide, et les cascades nombreuses d'où ils sont précipités, les rendent parfaitement aérées. L'opinion de M. Boussingault sur le défaut d'oxygénation de l'eau, ne nous paraît pas fondée, car il est difficile de concevoir que l'eau soit désoxygénée lorsqu'elle se précipite de roches en roches; elles contiennent très-peu de sels en dissolution , aussi sontelles les meilleures pour la boisson. Leur fraîcheur en est remarquable. Les eaux des torrents tiennent en dissolution tous les principes solubles enlevés aux différentes couches qu'elles traversent, et en suspen-
sion , les nombreux détritus qu'elles charrient. Elles sont moins pures que les précédentes. Quelques sources sont conduites jusqu'aux lieux habités, dans des canaux en bois ; mais la plupart descendent des montagnes, à ciel ouvert, et courent sur le sol nu sans être protégées par aucun cofiduit.
En général , elles sont assez limpides. Un grand nombre d'entre elles sont de très-mauvaise qualité et: tellement surchargées de carbonate de chaux , que plusieurs , par suite de Févaporation , de déperdition d'une partie de Tacide carbonique , déposent sur le sol des couches abondantes de tuf qui forment une espèce de canal artificiel , comme on le remarque en beaucoup d'endroits.
Les eaux qui ont formé des dépôts sur le sol me paraissent infiniment plus pures que celles qui sont prises au point où elles jaillissent; car leurs principes salins sont tenus en dissolution par un excès d'acide carbonique qui, se dégageant au contact de l'air, laisse précipiter, à quelque distance de la source, les sels, en commençant par le carbonate de chaux, puis le carbonate de magnésie, lorqu'elles en contiennent. L'analyse m'a toujours démontré qu'à 50 mètres de leur point d'émergence, les eaux étaient plus pures et plus aérées.
11 est rare que, dans les Alpes, les populations puisent les eaux potables à la source même ; c'est lou-
jours après qu'elles ont coulé pendant un certain temps.
Celles qui proviennent des citernes sont en général mal aérées , assez limpides , mais de mauvais goût , par suite des matières organiques qu'elles tiennent en dissolution.
Généralement , les populations des vallées des Alpes attribuent le goitre et le crétinisme à la nature des eaux.
Des observateurs très-distingués seraient portés à le croire, et à considérer les eaux comme une cause très-influente ; ainsi Mgr Billiet, archevêque do Chambéry , dans un petit Mémoire présenté et lu à la Société des sciences de cette ville , dit, à la page 26 : 1 Mais quelle est au fond la substance qui altère la nature du sol et lui procure ses qualités nuisibles ? Est-ce l'argile, l'alumine, la magnésie, la silice, le talc, le gypse, etc. ? La question est trop peu avancée pour que l'on puisse rien afiîrmer sur ce point ; nous nous bornerons à remarquer qu'en Savoie du moins , plus un terrain est argileux , plus les cas de goitre et de crétinisme sont fréquents. Quoi qu'il en soit , il paraît que ce principe palhogéniqiie , dont nous ignorons la nature , est pris en dissolution ou charrié mécaniquement par les eaux qui traversent certains terrains, et que c'est principalement par la boisson qu'il exerce sa pernicieuse influence sur le corps humain; c^est au moins une opinion généralement accréditée. »
Dans son Mémoire , M. Grange signale la ville de Genève , où le goitre a diminué, depuis qu'on se sert d'eau du Rhône , d'une manière à peu près générale, ce qui indiquerait qu'on faisait usage d'autres eaux; mais M. le docteur Peschier, savant praticien de cette ville , a publié une lettre insérée dans le Bulletin de la Société de Statistique de Grenoble, dans laquelle il dit : « Le plus grand nombre des auteurs qui ont écrit sur l'étiologie du goitre ont insisté sur la nature des eaux. On a dit et redit que les habitants du Valais réfutent habituellement cette opinion , le haut Valais étant exempt de goitre , tandis que les goitreux fourmillent dans le bas Valais , bien que ces deux catégories de Valaisans fassent usage des mêmes eaux, à quelques lieues de distance et quelques mille pieds de différence de hauteur.
■ ï Mais c'est à Genève surtout que cette question ne saurait être mise en avant; rien de plus complexe que l'eau dont tous les habitants font usage : elle est prise dans le fond du Rhône par une machine hydraulique qui la porte dans tous les quartiers de la ville.
» Or, l'eau du Rhône est le résultat de tous les torrents et ruisseaux coulant, soit des Alpes, soit du Jura, soit des contre-forts très-inférieurs de ces monts; ces eaux viennent des faces sud et nord des montagnes et colUnes; elles proviennent de glaces, de neiges et de pluies; elles traversent des terrains de toute espèce et qualité, contiennent en dissolution aussi bicu
de la silice que de la chaux , et sont le résultat d'un mélange de tous les degrés de pureté et d'impureté , recevant les égouts d'une douzaine de villes et d'une soixantaine, au moins, de villages. De plus, aucune des conditions de ventilation et d'insolation ne leur manque. Sur une surface de soixante lieues carrées , le lac Léman est exposé constamment aux rayons du soleil, et tantôt les fureurs subites du vent du nord ou du sud Iw-isent les flots les uns contre les autres ou sur le rivage, de manière à les faire voler en poussière et à en exposer à l'action de l'air les moindres particules. Sous ce point de vue, aucune circonstance de salubrité , si minime qu'elle soit, ne leur manque. Je ne parle pas de leur limpidité; chacun sait que, par un temps calme, une pièce d'argent peut être distinctement vue à vingt pieds de profondeur. Ainsi, à Genève, la question de la nature de l'eau ne saurait être soutenue avec quelque apparence de raison. Ajoutons que ce liquide est rarement ingéré pur; il se consomme dans cette ville une énorme quantité de vin , de bière et d'eau de Seltz factice ; or, il est assez généralement reconnu et adopté parmi les savants, que le mélange des liquides spiritueux tend à diminuer les influences des matières tenues par l'eau en dissolution.
» L'influence de la localité est certainement démontrée par la naissance du goitre sur les personnes étrangères qui viennent habiter Genève.
» Les positions sociales paraissent influer assez peu sur la production de cette incommodité; parmi le trèsgrand nombre de personnes qui ont eu recours à mes conseils, pour diminuer ou faire disparaître cet engorgement, il y en a de tous les étages, depuis les sommités de la société des deux sexes , mais surtout des femmes, jusqu'au rang le plus infime. Les états divers y influent aussi peu, ainsi que la nourriture; par exemple, un grand nombre de domestiques contractent cette maladie, et l'on sait que cette classe fait usage de la nourriture la plus abondante et la plus succulente.
» Il existe deux faits très-communs, entre lesquels et les causes du goitre il est bien difficile d'établir une corrélation : le premier fait est Taugmentation considérable et presque instantanée, mais permanente, du goitre chez les femmes qui poussent des cris en accouchant. S'il ne s'agissait ici que d'une infiltration d'air dans le tissu thyroïde, cette infiltration devrait cesser avec le temps ; mais il n'en est nullement ainsi, Tengorgement glandulaire est persistant et ne se dissipe plus.
» Le second fait est la production fréquente de véritables bronchocèles, qui n'ont d'autre rapport avec le goitre que celui de situation et de forme. Le bronchocèle dont je veux parler n'est autre qu'un kyste épais, rempli d'une sérosité , laquelle, en s'écoulant par une ouverture artificielle, offre l'aspect d'un liquide qui contiendrait du spermacéti en suspension.
» Quel rapport peut-on établir entre de semblables bronchocèles et la présence d'un sel de magnésie en dissolution dans Veau, dont parle le docteur Billerey ?
» Ces tumeurs sont assez volontiers prises d'abord pour un goître , et soumises dans l'origine à un traitement médicamenteux; mais celui-ci échoue complètement, l'opération seule peut en débarrasser le patient; je l'ai pratiquée plusieurs fois, encore en dernier lieu, avec autant de facilité que de succès. Or, je pose en fait, jusqu'à preuve du contraire, que ces bronchocèles ne sont communs que dans les pays où les goitres le sont aussi.
» L'action des remèdes fournit aussi , ce me semble, un argument contre l'existence d'une cause unique facilement reconnaissable. Supposons un défaut constant dans l'eau potable ; ce devrait être en corrigeant ce défaut, en faisant prendre au malade une substance neutralisante , qu'on devrait parer aux influences morbifères du liquide ; cependant, les médicaments qui ont été, jusqu'à ce jour, appliqués avec succès au traitement du goître, n'ont aucun rapport connu avec la qualité de l'eau; tels sont l'iode ou ses préparations. J'ai traité avec succès les goitres avec le carbonate de soude pris à très-grande dose, ainsi que je l'ai publié, il y a dix-sept ans, dans la Bibliothèque universelle. D'autres les ont vu disparaître sous l'action de l'ambre gris. Enfin, j'ai obtenu de beaux succès avec la belladone, etc. »
Il résulte évidemment de cette lettre, écrite en 1839 , que les eaux du Rhône servaient, à cette époque, uniquement de boisson aux habitants de Genève. M. Gueymard , ingénieur en chef des mines à Grenoble, qui habitait Genève en 1812 et 1815, m'a également assuré que les eaux du Rhône étaient alors seules employées comme boissons dans cette ville. Ainsi donc M. Grange ne saurait attribuer à cette eau la diminution du nombre de goitres à Genève, puisqu'elle sert depuis très-longtemps uniquement de boisson à la nombreuse population de cette ville.
Cette lettre montre également qu'il y a déjà de nombreuses années que M. le docteur Billerey, alors médecin-inspecteur des eaux minérales du département de l'Isère, avait eu la pensée que la magnésie pouvait être considérée comme la cause du goitre, et c'est alors que M. Grange, empruntant à M. Billerey son idée sur la magnésie , idée qui a toujours été combattue à Grenoble, non-seulement par les médecins , mais par tous les chimistes de cette ville , a cherché à démontrer que la magnésie seule était la cause du goitre et du crétinisme. Il nous sera facile de combattre cette erreur.
Dans certains endroits , on attribue le goitre et le crétinisme aux eaux qui forment un dépôt de tuf; dans d'autres, on l'attribue aux eaux de puits creusés dans un sol argileux ou marécageux ; dans le Piémont; dans la Savoie ; en France , dans la vallée de
l'Isère; en Suisse, dans le Valais, dans le pays des Grisons, partout, les populations accusent les eaux d'être la cause de ces deux infîrmite's , et cependant toutes ne contiennent pas les mêmes principes. Celles qui coulent dans les terrains déformations primaires sont bien différentes de celles qui proviennent de terrains calcaires, et cependant on trouve autant de crétins et de goitreux répandus sur les premiers que sur les derniers.
L analyse des eaux offrait une importance trop grande pour qu'elle fut négligée , surtout en présence de cette pensée commune aux populations qui regardent les eaux comme seules causes du crétinisme et du goitre. J'ai donc multiplié ces analyses le plus possible; je les ai faites, soit en Piémont, dans les vallées infectées, telles que celles d'Aoste, de l'Orco, etc.; en Savoie, dans celles de la Tarentaise , de la Maurienne; en France, dans celles du Graisivaudan , d'Allevard, de Vaulnaveys , du Drac , partout oii j'ai rencontré des goitreux et des crétins. Mais, pour être certain si les eaux étaient causes uniques du crétinisme, j'ai fait des analyses comparatives dans les lieux des mêmes vallées où le goitre et le crétinisme n^existe pas, et, de ces études analytiques comparatives, je suis arrivé à acquérir la conviction la plus positive , que la nature des eaux n'est pas la cause unique du goitre et du crétinisme , mais une cause indirecte, qui peut, cependant, être réunie à celles que j'ai déjà signalées plus haut.
Ce point étant un sujet sur lequel on a beaucoup écrit, et M. Grange; ayant publié dernièrement un Mémoire, dans lequel il dit, d'une manière absolue, que c'est à la présence seule de la magnésie dans les eaux , que l'on doit attribuer la cause du crétinisme et du goitre, nous allons examiner longuement cette question et le rôle que peut exercer sur l'organisme la prédominance de telle ou telle substance dans les eaux.
Nous avons dit que, dans un grand nombre de localités, les habitants attribuaient le goitre et le crétinisme aux eaux qui déposaient du tuf. Telle est la pensée des habitants des communes de Cruet, de Cluses, de Saint-Julien, en Maurienne, de Pontamafrey. Dans cette dernière localité , on m'a assuré que , depuis qu'on a renoncé à l'usage d'une eau tuffeuse , le nombre de goitres a diminué ; mais je crois que la véritable cause de cette diminution doit être attribuée à l'émigration d'une grande partie des habitants de ce village pendant les longs mois d'hiver, émigrations qui n'ont lieu que depuis quelques années seulement, et qui n'ont amélioré que la santé des individus qui s'expatrient. On prétend qu'il y a à Coise une source qui produit le goitre et une autre qui le guérit. J'ai dû, en présence de ce fait qui m'était signalé , faire l'analyse de ces deux sources.
Elles jaillissent toutes les deux dans un sol composé de couches de sable , de cailloux roulés, alter-
liant avec des bancs de marnes argileuses reposant sur les calcaires schisteux noirâtres du lias.
La première source , à laquelle on attribue la propriété de donner le goitre, contient , sur 1500 gram. d'eau :