‹ Traité du goître et du crétinismeChapitre 19 sur 70 · Matières organiques · texte numérisé non relu

Matières organiques

Total. . . .

La ville de Montmeillan, très-heureusement située, bien exposée, bien aérée, adossée à une haute montagne perpendiculaire qui la préserve des vents du nord, renfermait, il y a cinq ans , six goitreux et un crétin, qui y existent encore et qui sont nés dans des villages voisins, fait que j'ai constaté à la fin du mois de décembre dernier.

Les analyses suivantes, faites dans diverses localités, prouvent que la magnésie existe souvent dans des eaux qui servent de boisson à des populations chez lesquelles le goitre et le crétinisme sont inconnus.

Vallée du Graidvaudan. — Fontaine de Tencin audessous du bureau des douanes.

Cette commune renferme des goitreux et des crétins.

Terrain des schistes calcaires du lias. - 1500 grammes d'eau ont douné à l'analyse :

grain.

Acide carbonique traces

Carbonate de chaux 0>'201

Sulfate de chaux 0,015

Silice t^^ces

Oxyde de fer traces

Chlorure de sodium. . \

id. de calcium. . > . . . 0,U81

id. de magnésium. )

lodures traces

Total. . . . 0,295

Terrain calcaire. — Fontaine du Versoud. Il n'y a pas de crétins dans cette commune.

1000 grammes ont donné :

gram.

Carbonate de chaux 0,151

Sulfate de chaux 0,005

Carbonate de magnésie 0,00"^

A Reporte7\ . . • 0,159

Report. . • • 0,159

Chlorure de sodium 0,010

Chlorure de calcium 0,026

Sulfate de magnésie 0,007

Silicate d'alumine 0,001

Total. . . . 0,185

Terrains schisteux du lias. — 1 000 grammes d'eau des fontaines de Domène, où il y a beaucoup de goitreux et de crétins, ont donné à.

l'analyse :

gram.

Carbonate de chaux 0,157'

Sulfate de chaux 0,009

Chlorure de calcium 0,016

Chlorure de sodium 0,007

lodures \ .. . . fortes traces

Total. . . . 0,169

Trois litres des eaux qui servent de boisson aux habitants de Vaulnaveys , village infecté au plus haut degré de goitreux et de crétins ,

ont donné à l'analyse :

gram.

Sulfate de chaux 0,020

Silicate d'alumine 0,005

Carbonate de fer traces

Chlorure de sodium 0,008

Chlorure de calcium 0,024

Acide carbonique abondant

Total. . . . 0,564 Le sol de cette commune est entièrement composé^

de terrains primaires; les eaux sortent des roches cristallines.

Cette analyse montre qu'il n'y a pas un atome de magnésie, M. Gueymard , ingénieur en chef des mi nés, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble, chimiste très-distingué , a recherché , avec le plus grand soin, si ces eaux renfermaient des sels magnésiens, et, malgré son habileté, sa grande habitude des analyses, il lui a été impossible d'en constater un atome. Il n'y a pas de commune dans le département de l'Isère où les cas de crétinisme et de goitre soient aussi nombreui, où ceux qui en sont affectés le soient à un aussi haut degré, et où la population, en général , présente un aspect empreint d'une dégénérescence aussi marquée. Il est évident que , puisque la magnésie n'existe pas dans ces eaux , ce n'est pas à ce sel qu'il faut attribuer ces infirmités , et ce fait , joint à une infinité d'autres, prouve évidemment l'erreur de M. le docteur Grange. L'analyse suivante des eaux de Sassenage, où il y a beaucoup de goitreux et de crétins, en est une nouvelle preuve.

Terrain jurassique et crayeux. - 2000 grammes des eaux des fontaines de Sassenage ont donné à l'analyse :

gram.

Carbonate de chaux 0,127

Sulfate de chaux 0,017

Chlorure de chaux. 0,004

Chlorure de sodium 0,0-^2

lodures et bromures

Total. . . . 0,170

La commune de Vizille renferme quelques goitreux et peu de crétins; les terrains y sont formés de roches gypseuses et dolomitiques.

Deux litres d'eau des fontaines de Vizille ont donné :

6rani«

Carbonate de chaux 0,117

Sulfate de chaux 0,021

Chlorure de sodium traces

Chlorure de calcium 0,012

Total. . . . 0,150

Dans la commune de la Buisserate, bâtie sur les terrains néocomiens, et où il n'y a ni goitreux ni crétins ,4500 grammes des eaux de fon-

taine ont donné à l'analyse :

gram.

Carbonate de chaux 0,207

Sulfate de chaux traces

Carbonate de magnésie 0,002

Chlorure de sodium traces

Chlorure de magnésium 0,005

Chlorure de calcium 0,005

Total. . . . 0,217 Ces eaux, quoique contenant de la magnésie, ne donnent lieu ni au goitre ni au crétinisme , puisque la population de ce village est saine.

Vallée d'Allevard.

Les faits suivants contredisent entièrement la théorie de M. Grange, suivant une lettre adressée à la Société de statistique de Grenoble par M. le docteur

Châtain, qui exerçait, en 1839, la médecine dans le canton d'Allevard. Il y avait alors, dans le bourg d'AUevard, un côté de la rue Charamil longée par le ruisseau de Flumet, qui, dans plusieurs endroits , était presque entièrement recouvert par les maisons placées en saillies sur le courant ; de telle sorte que celles des deux rives opposées se touchaient par leurs toits. Ce côté de la rue comptait parmi ses habitants beaucoup de goitreux et plusieurs crétins. Au côté opposé, dont les maisons n'étaient pas enterrées, qui était mieux bâti, mieux aéré, et recevait les rayons du soleil levant, on ne rencontrait pas d'individus atteints de crétinisme.

Depuis 1840 que l'établissement thermal sulfureux d'Allevard a été fondé , cette rue a été entièrement reconstruite , principalement du côté du ruisseau , celui qui était le plus infecté. Depuis que ces nouvelles habitations ont été rebâties, le crétinisme et le goitre y ont disparu complètement. Les enfants qui y naissent depuis cette époque ne sont ni goitreux ni crétins, et cependant, depuis la création de l'établissement sulfureux, on a amené, aux frais communs du propriétaire des thermes et de la commune d'Allevard, une source qui provient d'une assez grande distance , dont les eaux ont été partagées entre l'étabUssement et une fontaine placée sur le pont de Flumet, et qui sert à la boisson et aux différents usages domestiques, non-seulement de cette rue Charamil,

mais de tout le quartier. Cette eau est saturée d'une quantité considérable de sels magnésiens , au point, qu'un litre en contient 0,75 centigrammes , et cependant , depuis que les habitants boivent de cette eau magnésienne, depuis onze ans, le goitre et le crétinisme ont toujours été en diminuant. Il me semble que, si la magnésie avait une influence aussi grande que celle que lui attribue M. le docteur Grange, ces deux infirmités, au lieu de diminuer, ne feraient qu'augmenter, et c'est le contraire qui est arrivé.

Dans ce même bourg d'Allevard, il existe un autre quartier, celui de la rue Jérusalem, où il y a des goitreux et des crétins , bien que les eaux qui servent exclusivement de boisson à la population ne contiennent pas un atome de magnésie.

Terrain du lias, — iOOO grammes de la fontaine de la rue Jérusalem ont donné à l'analyse :

gram.

Chlorure de sodium 0,030

Chlorure de calcium 0,251

Carbonate de fer traces

Silice traces

Total. . . . 0,473 Il serait facile de citer encore de nombreuses analyses, mais j'ai choisi de préférence celle dont les eaux servent de boisson aux populations les plus infectées, et j'ai reconnu, de la manière la plus certaine, que la

magnésie était sans action sur le développement du crétinisme , puisqu'elle existe même en abondance dans des eaux qui servent de boisson aux populations de certains villages des vallées des Alpes, où le goitre et le crétinisme sont inconnus; ainsi, les eaux du village du Touvet contiennent de la magnésie, et cependant il n'y a dans toute cette commune ni goitreux ni crétins.

J'ai constaté, d'après les recherches analytiques de M. Cantù, de Turin , que les iodures et les bromures qui existent dans un grand nombre de sources de la vallée d'Aoste, sont sans action sur ces deux infirmités, puisque, partout où ces substances sont signalées, les goitreux et les crétins y sont très-nombreux.

Ces analyses, multipliées et faites avec soin, démontrent que les eaux des Alpes sont saturées d'un grand nombre de sels, et sont par conséquent d'une digestion souvent assez difficile ; c'est en cela seulement qu'elles peuvent être considérées comme ayant une action sur Torganisme.

Toutefois , nous devons encore signaler ici trois analyses de tuf provenant de sources qui ont la réputation de donner le goitre.

Ces analyses ont été faites par M. Bonjean , chimiste distingué de Chambéry.

Tuf de Montvernier.

gram.

Carbonate de chaux OM^^

A reporter. . . . 0,949

Report. . . . 0,949

Carbonate de magnésie, j

Sulfate de magnésie . | . . . . 0,017

Sulfate de chaux. . . )

Oxyde de fer . 0,010

Silice 0,004

Eau et matière organique .... 0,020

Total. . . . "l,000

Tuf de Villars-Clément.

gram.

Carbonat'e de chaux 0,936

Carbonate de magnésie. )

Sulfate de magnésie ..>... 0,007

Oxyde de fer 0,017

Silice 0,050

Eau et matière organique .... 0,010

Total 1 ,000

Tuf de Laissaud.

gram.

Carbonate de chaux 0,961

Carbonate de magnésie ^

Sulfate de magnésie. 0,008

Sulfate de chaux . . . )

Oxyde de fer 0,018

Silice 0,007

Eau et matière organique .... 0,006

Total. . . . 1,000

Le tuf de Yillars-Clément , plus particulièrement accusé de donner le goitre, contient beaucoup plus de silice que les autres.

Ville de Grenoble.

Fontaines dépendant du château d'eau. — Un litre a donné :

grim.

Carbonate de magnésie 0,005

Sulfate de magnésie 0,007

Chlorure de sodium 0,004

Total. . ■. . 0,110

Fontaines de la ville alimentées par la source de la Tronche. — Un litre a donné :

gram.

Argile 0,0016

Carbonate de chaux 0,1800

Sulfate de magnésie . . . . • • 0,0510 Chlorure de magnésium .... 0,0026

Total. . . . 0,2152 Ces deux analyses, faites par M. Gueymard, démontrent que les eaux des fontaines de la ville de Grenoble contiennent de la magnésie.

Malgré la présence des sels magnésiens dans ces eaux qui servent exclusivement à la boisson des habitants de cette ville, il n'y a à Grenoble ni goitreux ni crétins.

De Vaction de ces différentes causes sur l'organisme.

Il est bien certain que toutes les fâcheuses conditions dans lesquelles se trouvent les populations des vallées des Alpes , et en général celles de toutes

les régions des hautes montagnes du globe , doivent exercer une action funeste, non-seulement sur quelques individus, mais encore sur toute la population. En effet, dans toutes ces contrées, la constitution physique des habitants en a éprouvé une atteinte plus ou moins grande; leur organisme s'est altéré, et cette dégénérescence, devenue héréditaire par la transmission de père en fils, a manifesté son action, non-seulement sur les formes et la beauté de la population , mais encore sur Tintelligence des individus , et a déterminé le développement du goitre et du crétinisme.

Il résulte évidemment de tous les faits signalés dans cet ouvrage que, dans les vallées des Alpes et dans quelques plaines situées à l'extrémité des derniers contre-forts de ces montagnes, sur leur versant tourné vers l'Italie où le goitre et le crétinisme sont endémiques, on trouve, soit dans les conditions du sol, telles que sa configuration, sa constitution , soit dans celles qui dépendent de l'atmosphère , soit dans la manière de vivre de leurs habitants, dans leurs habitudes , leurs habitations , leur alimentation , des causes multiples qui exercent une influence funeste, non-seulement sur la santé de quelques individus, mais encore sur celle de toute la population. Mais, au milieu de toutes ces causes qui , agissant sans cesse d'une manière lente, mais continue, ont amené cette dégénérescence successive et générale de la constitution des habitants, il est de la plus haute importance

de chercher à reconnaître quelles sont celles qui exercent une action plus spéciale sur l'organisme, ou bien si, parmi toutes ces causes, une seule suffit pour produire cette dégénération pathologique qui se traduit sous la double forme et du goitre et du crétinisme, dont le goitre est le premier effet, et le crétinisme la dernière conséquence. C'est là qu'est la grande difficulté, et c'est en cela que consiste le problème à résoudre.

Comme nous le disions précédemment, tous les auteurs qui se sont livrés à des études sérieuses sur le crétinisme et le goitre, ont été guidés par l'espérance de trouver le moyen d'en préserver ou d'en guérir les populations qui en étaient atteintes , et la principale difficulté à résoudre a toujours consisté à en reconnaître les causes véritables, point sur lequel on est le moins d'accord.

Pour arriver à trouver , au milieu de ces causes si complexes, toutes placées en dehors de l'individu, celles qui sont plus constantes et qui exercent une action plus directe , nous avons dû exposer longuement les différentes conditions hygiéniques dans lesquelles se trouvent ces populations , et il nous reste maintenant à examiner comment les influences qu'elles déterminent ont pu agir défavorablement sur toute une population.

L'examen, l'étude de ces diverses causes, nous conduiront à déterminer si , pour le développement du

goitre et du crétinisme, une seule suffit; si le concours de plusieurs est nécessaire , et si, en les faisant disparaître, ou bien en les atténuant , on doit espérer d'arriver à l'amélioration de la santé des pays infectés.

Il est évident, comme nous l'avons déjà démontré , que la configuration du sol est une cause de l'insalubrité d'une vallée ; car, si l'on examine quels sont les lieux les plus infectés de goitreux et de crétins , on voit que ce sont généralement les vallées profondes , étroites, sinueuses, où Pair ne circule que difficilement, où, par conséquent, il se renouvelle peu, où il est constamment saturé d'humidité, et où l'action bienfaisante de la lumière et de la chaleur solaires ne se font que peu sentir. En effet, c'est dans les profondes vallées qui ont leur origine au pied des principaux centres de soulèvements des Alpes que l'on trouve le plus de goitreux et de crétins : telles sont celles du Rhône, de l'Arve, de T Arc, de la Doire, de l'Isère , du Drac et de la Durance. Dans toutes ces vallées, c'est dans les parties les plus resserrées , dans les villages que le soleil ne visite que rarement, qu'on trouve la population la plus dégénérée. Dans ces vallées profondes, étroites, l'air est toujours tellement saturé d'humidité, que le défaut de courant d'air ne pouvant la dissiper, les murs des habitations sont constamment couverts de mousse et de lichen. Cet air humide, malsain, maintenu dans les bas-fonds par l'air

sec et pur qui circule sur les hauteurs, exerce une fâcheuse influence sur les enfants, les femmes et les sujets à tempérament lymphatique ou scrofuleux; en effet, le corps, pendant l'été, toujours plongé dans une atmosphère humide , chaude , débilitante, relâchante, se trouve bientôt privé d'énergie , et toutes les fonctions deviennent lentes et ne s'exécutent qu'avec peine; la circulation se trouve ralentie, et les poumons absorbent moins d'oxygène, et le sang, devenu plus aqueux, moins réparateur , ne fournit plus aux différents organes les principes nécessaires pour entretenir leurs fonctions dans un état normal, et, par suite, le cerveau s'engourdit et l'intelligence s'affaiblit; les mouvements deviennent difficiles, et, au moindre exercice ou travail, les individus sont fatigués. Si , à cet air humide , non renouvelé, vient s'ajouter Taction funeste des miasmes pestilentiels qui se dégagent sans cesse des marais situés dans beaucoup de vallées , et qui sont la cause de fièvres intermittentes graves et fréquentes, il est évident que, ces causes réunies , qui tendent toutes à affaiblir l'organisme, à l'altérer, finiront par amener une dégénérescence complète. Si, pour s'opposer à l'action incessante de ces causes d'insalubrité, les malheureuses populations avaient des habitations bien exposées , saines, une aUmentation suffisante, réparatrice , une industrie, un commerce qui leur procurât du travail pendant toute Tannée, et qui, par suite, leur donnât

Ml

de l'aisance , il est certain que leur santé ne serait point aussi cruellement éprouvée, que leur organisme ne subirait pas une dégénération aussi complète , et que le goitre et le crétinisme ne seraient pas aussi fréquents ; mais une population active, robuste , pourrait-elle se conserver intacte dans des habitations chétives, entourées d'arbres touffus, cernées de tous côtés par des amas de fumiers, de cloaques infectes, ou bien dans des étables malsaines , au milieu de matières fécales en putréfaction, respirant un air impur, vicié par les émanations fétides des animaux et par les gaz qui se dégagent des fumiers? D'ailleurs, l'alimentation grossière, purement végétale de ces populations, renfermant peu de principes nutritifs, l'usage, pour boisson , d'eau saturée d'une quantité souvent considérable de sels de natures diverses , et par conséquent peu potables , exercent évidemment une fâcheuse influence sur toute l'économie.

Aucune de ces causes n'agit seule , et il est facile de s'en convaincre. Suivant la différence des localités, toutes présentent de nombreuses exceptions ; mais il est certain qu'il en est qui se font sentir d'une manière plus générale et plus constante. L'air , par son humidité excessive, vicié par des miasmes nombreux; les habitations mal disposées , mal exposées , tout à fait malpropres et privées de la lumière solaire ; la mauvaise qualité des eaux, des aliments, le peu de

principes réparateurs qu'ils contiennent, toutes ces

causes qui exercent une action plus directe sur l'organisme , ne fournissant que très-incomplétement les éléments les plus nécessaires à la vie , doivent avoir sur la santé une influence bien marquée. Les autres ■ causes doivent être considérées comme secondaires , et, par leur nombre , elles tendent à augmenter l'énergie des autres.

Tout individu , dans quelque pays qu'il se trouve, lorsqu'il respire un air impur, en éprouve une action fâcheuse; et si , à cet air vicié , viennent se joindre une habitation malsaine, la privation de l'action bienfaisante du soleil , une mauvaise alimentation , il est évident que sa constitution s'en ressentira.

Si cet individu habite une localité où ces causes réunies agissent avec plus d'intensité, et si, à ces circonstances si graves, vient s'ajouter encore l'imperfection de racte le plus important de la vie organique, l'hématose pulmonaire, soit parce qu'un goître, gênant la respiration, la rend plus lente , et que l'individu absorbe moins d'oxygène et respire un air saturé de miasmes pestilentiels , il est évident que sa constitution éprouvera une modification qui deviendra plus profonde à mesure que ces causes agiront progressivement et continuellement; elle finira par dégénérer de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin cette dégénérescence aura pour résultat les affections rachitiques et scrofuleuses , le goître , et enfin le cretinisme,qui, faible dans le principe, atteindra plus

tard le plus haut degré. Ce fait s'observe tous les jours dans les vallées infectées; ainsi, qu'une famille saine quitte une localité éloignée où il n'existe ni goitreux ni crétins, pour venir habiter une vallée oîi Ton en trouve , quelques-uns de ses membres deviendront goitreux au bout d'un séjour plus ou moins long ; quelques-uns des enfants qui naîtront seront goitreux, et la génération qui suivra présentera quelques crétins.

Ce qui prouve encore la puissance de ces causes , c'est que, lorsqu'un individu vient à en être soustrait , sa condition sanitaire en éprouve bien vite une amélioration ; ainsi, les émigrations qui ont lieu dans quelques villages de la Tarentaise et de la Maurienne ont amélioré la constitution des individus qui émigrent, et, pour s'en convaincre, il suffit de comparer ces individus avec ceux qui restent dens les villages. Les communications rendues plus faciles par les grandes routes , en apportant , dans les localités qu'elles traversent, de l'animation, du commerce , et par conséquent de l'aisance, ont contribué à améliorer la constitution physique des populations; c'est ce qu'il est facile de constater dans la province de Maurienne, sur le trajet de la route de France en Itahe; dans la vallée de Gressoney, descendant du Mont-Rose, parcourue par une route qui établit une communication facile entre le Valais et le Piémont par la vallée d'Aoste.

Le fait suivant, tout en démontrant combien l'insa-

lubrité des logements, de l'air, et le défaut absolu d'insolation , peuvent avoir d'action funeste sur l'organisme en amenant la dégénérescence, et par conséquent le développement du goitre et du crétinisme , montre également qu'en replaçant les individus dans de meilleures conditions hygiéniques, en faisant disparaître ces causes d'insalubrité, toute trace de dégénérescence disparaît aussitôt.

Il existait, il y a dix ans, comme nous l'avons déjà dit, dans le bourg d'Allevard, une rue nommée Gharamil, qui longeait le Fluraet , ruisseau par lequel s'écoulent les eaux des marais situés entre Saint- Pierre et Allevard. Cette rue, dans plusieurs endroits, était presque entièrement recouverte par les maisons placées en saillie sur le courant , de telle sorte, que celle des deux rives opposées se touchaient

par leurs toits.

La construction des vieilles maisons, sous le rapport de l'insalubrité, répondait, d'ailleurs, de même que les habitudes de ceux qui y vivaient, à leur mauvaise disposition.

Ainsi, dans toutes les maisons anciennes , pour arriver au rez-de-chaussée , où les croisées des fenêtres ne s'ouvrent jamais, il fallait descendre plusieurs marches; Tair ne pouvait se renouveler dans l'intérieur; cela, cependant, aurait été d'autant plus nécessaire, que les hommes habitaient avec les moutons et les chèvres, dans ces réduits infectes, et que les émanations

putrides des fosses d'aisance se mêlaient incessamment » à celles des fumiers et des immondices répandus sur le sol pour altérer l'air déjà humide qu'on y respirait. Ce mauvais état hygiénique du vieux bourg , qui existe encore dans les autres quartiers, explique suffisamment l'existence du goitre et du crétinisme, qui sont endémiques. Un des côtés de la rue Charamil comptait alors parmi ses habitants beaucoup de goitreux et plusieurs crétins; or, à cette époque, de ce côté de la rue, les maisons étaient enterrées, et l'on n'y arrivait que par des allées humides, sombres , oîi l'air ne se renouvelait pas , oii le soleil ne pénétrait jamais. Au côté opposé , dont les maisons ne sont pas enterrées , qui est mieux bâti , mieux aéré et reçoit les rayons du soleil levant, on ne rencontrait pas d'individus entachés de crétinisme : les habitants de cette rangée de maisons formaient un contraste frappant, par leur air de santé, avec les êtres chétifs , étiolés , goitreux, qui vivaient au milieu des émanations humides et pestilentielles du Flumet et de l'atmosphère fétide de leurs tanières. Depuis la création de l'établissement sulfureux d'Allevard, cet état d'insalubrité d'une partie du bourg d'Allevard s'est amélioré et n'existera bientôt plus; avec lui , disparaîtront sans doute, mais lentement et par degrés, le goitre et le crétinisme. Ainsi, tout le côté de la rue Charamil, où vivait une population goitreuse et crétine, a été démoli et reconstruit en suivant les lois d'une sage hy-

giène. Depuis lors, il ne naît plus de goitreux ni de crétins dans cette rue; et cependant , depuis que les nouvelles maisons ont été réédifiées , la population fait usage de Teau d'une source amenée de fort loin, source qui est partagée entre l'établissement thermal et le quartier de la rue Charamil, et qui est fortement saturée de sels magnésiens.

Il est certain que , si la présence de la magnésie avait une action aussi absolue que celle indiquée par M. Grange, le nombre des goitreux et des crétins, au lieu de diminuer, ne ferait qu'augmenter, et pourtant c'est le contraire qui a lieu. Si les sels magnésiens étaient la seule cause capable de donner lieu au développement de ces infirmités, comment expliqueraiton la quantité de crétins et de goitreux qui peuplent la vallée de Yaulnaveys, près Grenoble, où les eaux de ce village , qui est infecté au plus haut point, ne contiennent pas un atome de magnésie; la fréquence de ces deux infirmités à Pontcharra, village situé dans la vallée de l'Isère, dont les eaux ne contiennent pas non plus de traces de sels magnésiens; à Sassenage, où il a été impossible de constater dans les eaux la moindre partie de substance magnésienne? Il serait facile de multiplier ces exemples en les choisissant, non-seulement dans les vallées des Alpes infectées, mais encore dans des contrées non infectées, dans le département de Saône-et-Loire , ainsi que nous l'avons dit en parlant des eaux potables de la ville et des

arrondissements de Maçon et de Châlons-sur-Saône.

Comment expliquer ce qui se passe actuellement à Montmeillan? car M. Grange dit, dans son rapport à M. le ministre du commerce, que , depuis qu'on se sert, dans cette ville , des eaux des nouvelles fontaines, le goitre et le crétinisme ont diminué. Or, comme je l'ai déjà dit, le nombre de goitreux et de crétins est le même actuellement qu'il était autrefois, c'est-à-dire qu'il n'y a qu'un seul crétin et que quelques goitreux, dont le premier est né dans une commune voisine, et les derniers vivent dans une rue basse, humide , infecte. Les eaux des nouvelles fontaines contiennent de la magnésie , et pourtant, malgré la présence de ce sel, les cas de crétinisme et de goitre n'ont pas diminué , comme le prétend M. Grange; il me semble au contraire que, d'après la théorie de ce médecin, leur nombre aurait dû augmenter. Ce fait, ajouté aux autres, détruit cette théorie. 11 est évident que M. Grange, qui, du reste , a emprunté cette théorie magnésienne à M. le docteur Billerey , de Grenoble, est tombé dans une grave erreur. Un dernier fait doit encore être ajouté aux précédents ; c'est que, si la magnésie était la cause unique et directe du goitre, la population de la ville de Grenoble devrait être infectée de goitreux et de crétins, puisque les eaux des fontaines de cette ville qui proviennent des sources de la Tronche et du Rondeau , contiennent de la magnésie; et cependant, il n'y a à Gre-

noble ni goitreux ni crétins. Ces eaux ont été analysées par M. Gueymard, ingénieur en chef des mines, professeur de chimie à la Faculté des sciences de cette ville.

Il est certain que les populations des Alpes font usage d'eaux souvent peu potables, et dont la mauvaise qualité, n'étant point modifiée par le mélange de vin , augmente encore le mauvais effet d'une alimentation malsaine , peu réparatrice , et accroît le nombre des causes d'insalubrité que nous avons exposées.

Il y a peu de temps que M. Bouchardat disait à l'Académie de Médecine de Paris, que le sulfate de chaux pouvait bien être une cause puissante, capable de donner lieu au développement du goitre et du crétinisme; mais, comme nous l'avons dit plus haut , si le sulfate de chaux avait une action aussi évidente , on devrait trouver, dans le département de Saône-et-Loire, beaucoup de goitreux et de crétins, puisque les eaux sont saturées de ce sel, et que d'ailleurs , si son action était aussi énergique sur la production de cette infirmité, les quartiers de Paris, qui ne sont abreuvés que de l'eau d'Arcueil, qui contient 2 gram. 165 de sulfate de chaux, seraient remplis de goitreux, et cependant on n'en trouve pas. D'ailleurs, les eaux des Alpes en contiennent des quantités bien moindres. Il est évident que, ni la magnésie, ni le sulfate de chaux, ne peuvent être considérés comfne les causes uniques du goitre et du crétinisme; mais que la présence de ces

sels, lorsqu'ils sont en quantité notable et associés à d'autres, rendant les eaux peu potables et par conséquent peu salubres , peut ainsi augmenter l'action des autres causes insalubres sur Torganisme des populations qui vivent sous leur influence.

Il est évident que l'insalubrité des logements est une cause puissante de la dégénération de l'organisme. En effet, dans toutes les vieilles villes , les bourgs et les villages des Alpes , les populations ont choisi pour leur centre de réunion le voisinage des cours d'eau dont la présence aurait nécessité , lors de la construction des habitations, pour les préserver de Thumidité, une certaine élévation du sol par des remblais, et une ventilation facile au moyen de rues larges et plus nombreuses. Mais , à l'époque où furent construites les anciennes maisons de ces centres de population , aucune précaution de police hygiénique n'était prescrite aux habitants, qui eux-mêmes n'attachaient aucune importance à se préserver des causes d'insalubrité. C'était, au contraire, une habitude du temps de presser les unes contre les autres les habitations , et de les enterrer , pour ainsi dire , en construisant les rez-de-chaussée au-dessous du niveau du sol.

D'ailleurs , la nécessité où se trouvaient certaines populations , de se placer sous la protection d'un château féodal qui certainement les défendait contre les attaques des seigneurs 'voisins , explique clairement ces agglomérations et Tétroitesse de leurs an-

ciennes rues, conditions si fâcheuses à une bonne salubrité, si capables d'amener la dégénérescence de rorganisme et de faciliter le développement du goitre et du crétinisme. Ce qui le prouve, c'est que les villes, les bourgs, les villages qui se trouvent dans ces conditions sont les centres véritables du goitre et du crétinisme : tels sont , AUevard , la Rochette , Chamoux, St-Jean de Maurienne, Aoste, Châtillon , etc.

Le défaut d'industrie, de commerce; la difficulté des communications, la pauvreté du sol , la dureté du climat, ne permettant point aux populations d'acquérir de l'aisance , il est malheureusement trop certain que, vivant ainsi dans un tel état de privation , d'abrutissement, elles ont dû, depuis longtemps, voir leur constitution s'altérer , soit par le défaut d'insolation, la mauvaise quahté des eaux saturées de sels de diverses natures, la mauvaise qualité des aliments , dont les substances, peu riches en principes azotés, ne fournissent pas à Téconomie des matériaux assez réparateurs, soit encore parTimperfection deThématose pulmonaire entretenu par un air peu riche en oxygène et chargé de miasmes putrides. 11 est évident que le sang des populations alpines, étant trop chargé de sérosité, prédispose aux affections séreuses, et, ne transmettant pas aux organes une vitalité suffisante pour résister à l'action altérante de ces causes insalubres, hâte au contraire la' dégénérescence de tout l'organisme , focilite le développement du crétinisme.

et, par suite, fait éprouver aux différents organes, au cerveau, les modifications, les anomalies et les lésions que les autopsies ont fait reconnaître , et qui , bien qu'elles ne soient que les effets de la dégénérescence de l'organisme, ont été pourtant considérées par quelques auteurs comme les causes uniques du crétinisme. C'est ainsi que la présence d'une quantité assez notable de sérosité dans les différentes parties du cerveau, ont fait dire à quelques auteurs que ce liquide , cette hydrocéphalée , était la cause du crétinisme.

Quelle que soit la manière dont ces causes agissent, il n'en est aucune qui puisse être considérée comme cause directe et unique du crétinisme, puisqu'il n'en est aucune qui se rencontre seule dans les localités affectées.

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