INTRODUCTION
Appelé, il y a quelques années, à diriger, comme médecin-inspecteur , le traitement des nombreux baigneurs qui se rendent aux eaux minérales d'AUevard, pour y faire usage, soit des bains sulfureux, soit des bains de petit-lait qui y sont réunis, je fus péniblement frappé, à mon arrivée, du contraste qui existe entre la nature si grandiose et si riche de cette belle vallée des Alpes françaises et la population dégénérée qui l'habite.
Quittant les riches coteaux des bords de la Saône , où l'homme jouit d'une si belle santé, on conçoit facilement que ce contraste devait faire sur moi une vive impression.
Dans ces belles vallées des Alpes du Dauphiné , où la végétation est si luxuriante, où les montagnes, si pittoresques, offrent à chaque pas à l'observateur des tableaux toujours nouveaux et imprévus , il n'y a que l'homme seul qui ne participe pas aux bienfaits de la Divinité. Il semble qu'elle ait voulu réserver toutes ses faveurs pour la végétation, et qu'elle ait sacrifié, au reste de la nature, l'homme, cet être sensible, intelligent, qui se croit l'objet constant de la prédilection divine. La contemplation de celte race dégénérée a été le seul motif qui m'a déterminé à étudier le crétinisme.
Considérant combien est grave et déplorable ce fléau , sous tous les rapports, et combien il serait important d'en rechercher la nature, les causes et la possibilité d'y remédier, je pris la résolution de me fixer pendant quelques années dans ces hautes régions des
Alpes, et (le rechercher quelles étaient la cause ou les causes de cette dégénérescence de l'espèce humaine qui s'y trouve.
J'ai passé les longs hivers dans ces régions glacées , afin d'y étudier les habitations , l'alimentation , les mœurs , les habitudes, les maladies, etc., toutes les conditions diverses au milieu desquelles vivent les populations.
J'ai recueilli toutes les indications que m'ont pu fournir les sagesfemmes, les médecins, les pharmaciens, les ministres de la religion, et, comme médecin, j'ai visité les malades, soit dans les villages situés dans les bas-fonds des vallées, soit sur les hauteurs. J'ai quelquefois bravé les intempéries de ce rude climat, et, par un froid de plus de 4 5 degrés, je me suis rendu dans ces tristes réduits qu'habitent ces pauvres populations, pour y étudier avec soin leur manière de vivre , leurs occupations, ou bien pour leur porter les secours de l'art, et juger par moi-même les différents phénomènes que présentent leurs maladies , surtout les différentes phases de la vie des crétins, et toutes les causes qui peuvent plus ou moins aider à la propagation de cette triste affection , afin de rechercher ensuite les moyens propres à paralyser plus ou moins l'action de ces mêmes causes.
Après m'être, pour ainsi dire, initié à tous les détails de la vie de privation et de labeur de ces pauvres habitants; après avoir étudié, dans cette contrée et celles qui sont voisines, les causes du goitre et du crétiuisme , j'ai parcouru les vallées principales des deux versants des Alpes, soit en France, en Savoie, ou dans le Piémont, persuadé que, pour une étude aussi grave , aussi importante , il fallait rechercher si les causes que j'avais cru reconnaître étaient partout les mêmes, et si les populations qui habitent les vallées saines ou celles qui sont infectées, se trouvaient dans les mêmes conditions ou non; quelles pouvaient être, parmi ces causes, celles qui paraissaient plus directes , plus constantes , et qui avaient une action plus puissante dans le développement du goitre et du crétinisme; celles qui pouvaient déterminer le goitre , celles qui favorisaient plus spécialement le crétinisme, ou bien si ces deux infirmités n'étaient point
dues à une cause unique.
La nature des eaux potables étant considérée , par quelques au-
leurs, comme une cause productrice du goitre et du crétinisme, j'ai dù, au moyen de leur analyse, comparer les eaux qui servent de boisson dans les lieux infectés, avec celles des autres localités saines.
Je me suis efforcé de rechercher quels étaient les signes qui pouvaient faire reconnaître si un enfant apportait à sa naissance los traces du crétinisme , et quelle était la marche successive du développement de cette dégénérescence. J'ai mesuré la taille et les dimensions du crâne des crétins à différentes époques de la vie; j'ai recherché , par des autopsies , à bien apprécier les anomalies , les lésions que l'on pouvait rencontrer dans leurs différents organes et surtout dans les centres nerveux; j'ai étudié avec soin les différents phénomènes que pouvaient présenter leurs fonctions physiologiques, ceux des organes des sens , leurs qualités morales et leurs facultés intellectuelles; j'ai décrit leurs maladies, et j'ai recherché les caractères de la pellagre qui compUque si souvent le fâcheux état des crétins du Piémont ; j'ai examiné avec soin quelles pouvaient être les différences entre le crétinisme et l'idiotisme, le crétinisme et le rachitisme, puis, quelle était la durée de la vie des crétins, et, enfin , j'ai présenté, parmi les différents degrés du crétinisme, une classification propre à établir des distinctions suffisantes pour faciliter la description des formes les plus saillantes de cette infirmité.
J'ai comparé les circonstances diverses dans lesquelles se trouvent les populations des vallées des Alpes, et, pour juger ces diverses conditions , j'ai décrit les hauteurs de ces vallées, leurs directions, la nature géologique des terrains , les phénomènes météorologiques , l'exposition et la situation des villages , l'air atmosphérique, l'alimentation, les vêtements, l'industrie, l'instruction, l'éducation, etc., etc. Après avoir donné la description de toutes ces conditions , j'ai énuméré les causes présumables du goitre et du crétinisme, j'ai discuté l'action de ces causes, et j'ai présenté les moyens qui, selon moi, paraissent devoir être opposés à ces deux infirmités.
Encouragé dans mes recherches par la bienveillance de M. Dumas, ministre do l'agriculture et du commerce, j'ai pensé qu'il serait utile d'avoir une statistique exacte du nombre des goitreux et des crétins répandus dans les vallées des Alpes françaises. Je me suis adressé à M. Chapuis de Montlaville, préfet de l'Isère ; à M. Giraud-Teulon,
préfet des Hautes-Alpes, et à M. Jeanin , préfet des Basses- Al pes , les priant de m'aider de leur puissant concours. Ces magistrats , appréciant l'importance de la mission que je m'étais imposée, ont bien voulu m'accorder leur bienveillant concours, et je les prie de vouloir bien en recevoir ici l'expression de ma vive reconnaissance. Par leur intermédiaire , j'envoyais des circulaires et des tableaux aux curés des communes de leur département. Je me suis adressé de préférence à MM. les curés, parce qu'ils connaissent l'intérieur des familles , parce qu'ils pouvaient mieux apprécier le but de mes recherches, et que, dans toutes les questions qui touchent à l'humanité, ils sont d'un dévouement sans bornes. Ces tableaux contiennent , par communes et par cantons , le nombre exact des goitreux et des crétins qui habitent dans les départements de l'Isère, des Hautes- Alpes et des Basses-Alpes.
Ne m'étant jamais , avant mon arrivée dans les Alpes, occupé du crétinisme, j'ai fait mes recherches sans idées préconçues et dans le seul but de découvrir la vérité. Mes observations nombreuses me permettent d'offrir, pour chaque fait que j'ai avancé, la preuve matérielle, toutes les fois qu'on voudra la réclamer.
Ce que le gouvernement sarde a fait pour la recherche des causes du goître et du crétinisme dans ce royaume, je l'ai fait pour les départements de l'Isère, des Hautes et Basses-Alpes. Par ce travail, on pourra facilement comparer si les causes qui ont amené le développement du goître et du crétinisme sur ces deux versants opposés des Alpes sont partout les mêmes. Cette tâche était longue, difficile et peut-être au-dessus de mes forces ; mais , en présence des difficultés d'un pareil travail, j'ai redoublé d'efforts; aussi, je m'estimerai heureux si j'ai pu, par mes humbles travaux , contribuer à éclairer cette importante question du crétinisme, de cette dégénérescence qui a une influence si fâcheuse , non-seulement sur les formes et la beauté des populations, mais aussi sur l'intelligence des individus, et si ces études peuvent être utiles à l'humanité et surtout aux malheureuses populations des Alpes, tant éprouvées par l'âpreté du climat et le peu de fertilité du sol. Grenoble, mars 1 851 .