‹ Traité du goître et du crétinismeChapitre 50 sur 70 · QUATRIÈME OBSERVATION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME OBSERVATION

Cette observation présente un grand intérêt , puisqu'elle est recueillie sur un enfant de deux mois et demi, venu au monde avec tous les signes les plus certains du crétinisme et du goitre.

Les père et mère de cet enfant sont deux malheuireux habitant un hameau éloigné, placé dans la gorge

très-profonde de Fourby , Savoie , sur le bord d'un torrent impétueux dont les eaux sont divisées en canaux nombreux. Jusqu'aux différents artifices qu'elles font mouvoir, les eaux sont maintenues dans de grands conduits en bois , soutenus en l'air par des pieux élevés. Les bois de ces canaux , mal joints ou détériorés par le temps, laissent tomber, sous forme de pluie continuelle, de l'eau d'une hauteur de plusieurs mètres, qui entrelient dans cette gorge, qui n'a pas 50 mètres de largeur, et donc les bords à pics ont plus de 100 mètres d'élévation, une atmosphère d'une humidité incroyable. Cette gorge, située de Test à l'ouest, suit des directions tellement sinueuses, que les rayons solaires n'y pénètrent que pendant une heure ou deux au plus. Les flancs de ces ravins sont couverts d'arbres qui y entretiennent l'humidité.

La maison de ces deux malheureux est adossée au rocher sur toute sa face postérieure , et en avant elle n'est séparée du torrent que par une espèce de terrasse de deux mètres d'élévation. L'intérieur consiste en une seule chambre basse tellement humide , qu'ils ont renoncé à entretenir en bon état les planches du sol, qui pourrissaient si rapidement, que chaque année il fallait les renouveler. Ils ont remplacé ces planches par des dalles en ardoises grossières, constamment saturées d'humidité. Un poêle en fonte, pendant huit mois de l'année , sert à réchauffer cette pièce. L'humidité y est donc aussi forte en hiver qu'en

été; aussi il est difficile de se faire un tableau de l'aspect chétif de cette famille goitreuse , composée d'individus rabougris , au teint pâle, terreux et étiolé. Le père atteint à peine la taille de 1 mètre 50 centimètres; la mère est plus petite encore. Tous les deux sont goitreux; ils ont trois enfants, dont un, garçon rachitique, a la jambe gauche fortement courbée, les articulations volumineuses , et, de plus, une tumeur blanche à l'articulation cubito-humérale avec quatre fistules. Cet enfant, âgé de 8 ans, a un goitre.

Le second enfant est une fille de 5 ans , goitreuse et scrofuleuse , ayant de nombreuses ulcérations sur le trajet des glandes du cou , et ur?e conjonctivité chronique qui l'oblige à fuir le jour et à rester dans la partie la plus obscure de la chambre.

Le troisième enfant, qui fait le sujet de cette observation , est un petit garçon âgé de deux mois huit jours, venu au monde avec tous les caractères du crétinisme le plus complet, et présentant dès la naissance un développement tellement prononcé , que sa mère a eu toutes les peines pour Tallaiter, ou mieux pour le faire vivre jusqu'à ce jour, en lui faisant bon-e du lait de chèvre, dont son estomac ne pouvait cônserver qu'une très-faible quantité , le reste étant rejeté.

Neuvième autopsie.

La taille'de cet enfant est de 0,591 ; la grande circonférence de la tête est de 0,215; courbe longitudi-

nale, 0,132; courbe transversale, 0,121 ; diamètre antéro-postérieur, 0,072; diamètre transversal, 0,061 .

Le corps est infiltré, pâle ; les tissus sont mous.

L'ossification générale des os est incomplète; les intestins sont petits; les parties sexuelles peu prononcées; les testicules sont placés dans l'anneau inguinal.

Le foie, la rate, le pancréas et l'estomac ne présentent rien de remarquable. Les poumons sont sains ; le cœur est petit; il contient, ainsi que tous les vaisseaux sanguins, quelques rares caillots et beaucoup de sérosité.

La tête est petite; le nez gros, court, écrasé, trèslarge à sa racine et à son extrémité ; les veux sont très-écartés ; les paupières sont infiltrées ; les arcades zygomatiques saillantes ; les lèvres grosses; la langue très-épaisse, courte; le menton aplati; les maxillaires, ne présentent encore que quelques points ossifiés.

Les os du crâne sont presque privés de diploé et animés au point de devenir transparents en plusieurs endroits. Les apophyses osseuses du crâne sont à peine indiquées.

La dure-mère est molle. L'arachnoïde et la piemère sont baignées dans la sérosité.

Le cerveau est très-petit et très-mou; la substance cervicale est développée en excès au-dessus de la médullaire.

Les grands hémisphères sont surtout altéi'és dans

leucs lobes postérieurs, qui ne recouvrent qu'imparfaitement le cervelet.

Les ventricules sont pleins de sérosité et d'une capacité double. Le ventricule latéral droit est cependant plus large que le gauche. Tous les deux sont élargis au préjudice de la masse cérébrale comprimée.

La corne antérieure de chaque ventricule s'étend fort loin en avant; la corne opposée parcourt également tout le lobe postérieur , ne s'arrêtant qu'à son extrémité.

Les couches optiques sont plates et peu développées; les corps striés , à peine formés , ne présentent aucune saillie.

Le ventricule moyen est large, plein de liquide; la glande pinéale est petite; le corps calleux très-mou; l'artère qui parcourt la scissure de Sylvius très-petite; les éminences mamillaires sont à peine formées.

Le cervelet est petit, très-mou ; ses lames et lamelles ne sont pas mieux développées que les circonvolutions et les anfractuosités du cerveau.

Le quatrième ventricule est très-petit et plein de sérosité. Les parties qui avoisinent cette sérosité sont ramollies. La même remarque s'étend aux parties du cerveau, qui sont en contact avec ses ventricules. Il y a évidemment un état de ramollissement.

Les corps cil iaires renferment une espècede ca vité ou ventricule.

La protubérance annulaire est ramollie; Tisthme a une conformation anormale ; les tubercules quadrijumeaux présentent une grosseur normale, ainsi que la valvule de Vieussens.

Les corps genouillés sont très-développés.

La moelle allongée présente des pyramides et des corps olivaires très-gros , non symétriques ; la direction de la moelle allongée est horizontale.

La moelle épinière est atrophiée , réduite à un ruban étroit, sans sillons ; elle est baignée dans de la sérosité abondante. Tous les nerfs qui y prennent leur origine sont très-petits et comme atrophiés.

L'origine des nerfs présente les lésions ou anomalies suivantes :

La première paire est formée par des filets nerveux très-ténus, sans trace du renflement éthmoïdal.

La deuxième paire part seulement des corps genouillés, et forme un chiasma petit, terminé par un ruban mince , qui s'arrondit un peu avant de traverser dans les trous optiques.

Les troisième , quatrième et cinquième paires ne présentent rien d'anormal.

Le nerf auditif de la troisième paire est atrophié.

Le nerf récurrent fourni par la huitième paire est atrophié.

Le pneumo-gastrique est réduit à un état de limite excessive, par suite de l'étroitesse du trou déchiré postérieur, qui est oblitéré dans une bonne moitié de son diamètre.

Le grand hypoglosse , à. sa sortie du trou condylien , présente une espèce de ganglion formé d'une substance très-molle. L'anastomose du grand hypoglosse et du pneumo-gastrique n^existe pas.

Le grand sympathique offre les particularités suivantes :

La portion cervicale n'est constituée que par deux ganglions : l'un supérieur et l'autre moyen. Le supérieur, très-petit, de forme irrégulière, est placé audevant de la quatrième vertèbre , et fournit les rameaux qui vont au pharynx et au larynx.

Le ganglion moyen se trouve au niveau de la septième vertébrale ; il fournit les nerfs cardiaques.

La portion thoracique est formée par des ganglions très-petits et tous du même volume. Le nerf splanchnique, le plexus solaire, le plexus lombaire et autres ne présentent rien de remarquable.

Je n'ajouterai rien de plus à ce que j'ai déjà dit dans mon premier volume , dans le résumé de mes recherches anatomiques et de celles des différents auteurs qui ont écrit sur ce sujet.

Ces quatre observations nouvelles , recueillies avec le plus grand soin, confirment ce que j'ai avancé , c'est-à-dire que plus l'intensité du crétinisme est grande, plus les lésions sont nombreuses, et que la présence presque toujours constante d'une quantité très-notable de sérosité dans les centres nerveux, doit nécessairement établir une compression permanente

qui détermine l'obtusion des sens et des facultés, un véritable engourdissement de tout l'organisme, et qui vient à l'appui de ce qu'a avancé le savant observateur, M. Ferrus, qui considère le crétinisme comme une véritable hydrocéphalie.

Mes observations sont parfaitement en harmonie avec celles de M. Sthal, qui dit que « des exsudations hydropiques dans la voûte crânienne se trouvent presque constamment unies aux anomalies que nous venons d'énumérer; elles entourent tout le sensorium et remplissent les ventricules. »

Cet habile observateur affirme également que beaucoup d'enfants crétins meurent d'épanchements hydropiques dans le cerveau.

La marche du crétinisme livré à lui-même démontre clairement que , chez les crétins affectés au plus haut degré, les épanchements séreux augmentent sans cesse, finissent par ramollir les parties du cerveau qu'ils baignent, et que, chez la plupart de ces malheureux , la mort n'arrive souvent que lorsque tout leur corps est complètement infiltré. D^ailleurs, les autopsies qu'il m'a été permis de faire démontrent avec évidence que plus le crétinisme est prononcé , plus on trouve de sérosité épanchée, et que ce liquide amène peu à peu le ramollissement des parties imprégnées de sérosité , ainsi que j'ai pu le constater plusieurs fois.

Le crétinisme est donc le résultat de la dégénères-

cence de tout Forganisme, qui se développe incomplètement et irrégulièrement.

La compression du cerveau, de la moelle, occasionnée par les épanchements hydropiques, explique trèsbien les grands phénomènes de cette infirmité, Tétat de prostration complète, de résolution de tous les sens, et plus tard l'anéantissement des fonctions, lorsque l'épanchement séreux est arrivé au point où j'ai pu le constater chez quelques sujets.

Les autopsies que j'ai faites m'ont appris que trèssouvent il existait aussi des vices de conformation et des arrêts de développement du cerveau.

Ces faits démontrent que les lésions pathologiques que l'on observe dans le crétinisme sont de deux sortes, les unes dues à la présence d^un liquide séreux , et les autres à un arrêt de développement des centres nerveux.

Le problème à résoudre dans cette haute question du goitre et du crétinisme repose sur quelques points qu'il est nécessaire de préciser. s

1° Les causes. — C'est là où se présentent les plus grandes difficultés et le point sur lequel on est le moins d'accord. Quelques auteurs pensent que ces deux maladies sont héréditaires,' qu'elles sont un vice de race, et qu'elles se transmettent avec le sang d'une génération à l'autre. D'autres les atlribuent à la mi-

sère, à la mauvaise alimentation, à une humidité excessive, à la stagnation de l'air, à l'ivrognerie, aux eaux potables , etc. Je ne partage ni l'opinion de M. Grange, qui les attribue à la présence de la magnésie dans les eaux et les aliments, ni à celle de M. Bouchardat, qui en croit reconnaître la cause dans le sulfate de chaux que contiennent certaines eaux. Je crois que l'opinion de M. Chatin exerce une influence plus puissante, parce qu'elle s'appuie sur des faits positifs bien constatés , et dont j'ai pu vérifier l'exactitude dans les vallées des Alpes françaises.

Il est certain que l'iode est le principe médicamenteux le plus actif que l'on connaisse contre l'engorgement de la glande thyroïde, et celui dont l'efficacité soit bien constatée par des expériences nombreuses , même lorsqu'il est employé à doses très-minimes. Par conséquent , son absence absolue dans les eaux , dans les aliments dont fait usage une population entière d'un hameau, d'un village, et même. d'une vallée, doit exercer une influence bien évidente et capable de contribuer au développement du goitre. Sa présence dans les eaux potables, dans l'air atmosphérique que respire toute une population , dans les substances alimentaires, doit nécessairement contribuer, ainsi que le prouvent certains faits que j'ai cités , à contre-balancer et même à neutraliser les influences fâcheuses des causes anti-hygiéniques au milieu desquelles se trouvent plongés tous les habitants d'une

vallée. Certes , on ne peut nier l'influence des nombreuses causes que j^ai décrites dans le premier volume de cet ouvrage, et je ne puis partager l'opinion de M. Bouchardat, qui a rejeté sans raisons suffisantes les influences atmosphériques, les questions d'insolalion, de configuration, de direction des vallées^ d'électricité et d'insalubrité des habitations.

En parlant des améliorations obtenues dans la Maurienne par le percement d'une route de premier ordre, il explique ces avantages en ce que cette route, facilitant les communications , a amené beaucoup d'habitants nouveaux , a pu changer et modifier les conditions fondamentales de la nutrition , donner au commerce la facilité d'importer des aliments usuels , céréales, vins, animaux, plantes et condiments renfermant des principes qui s'opposent à l'effet nuisible des eaux potables; mais les avantages obtenus doivent être également attribués au commerce introduit, à. Textinction de certains préjugés.

La diminution du nombre des goitreux et des crétins que j'ai signalée à Allevard depuis que certains quartiers ont été entièrement reconstruits, que les vieilles murailles d'enceinte ont été renversées, qu'un vaste établissement thermal a été construit, qu'une belle usine a été créée , sans que la population de ce bourg ait été renouvelée, ou, du moins, qu'il soit arrivé de nouveaux habitants étrangers, sans qu'aucune importation d'aliments étrangers à la localité n'ait eu

lieu , prouve évidemment que les modifications locales, morales et hygiéniques sont appelées à exercer directement une influence heureuse sur ces maladies.

La même amélioration signalée à Allevard doit être «tendue à l'importante commune de Pontcharra , située , dans la vallée de l'Isère, au point où finit la gorge parcourue par le torrent du Bréda.

Ces deux centres de population se trouvent dans les mêmes conditions climatériques et géologiques. L'air atmosphérique que l'on y respire , les eaux que l'on y boit, sont les mêmes que celles dont on y a toujours flîit usage. L'iode ne se trouve ni dans l'air ni dans les eaux ; il n'y a qu'une chose de changée, ce sont les habitations qui ont été reconstruites, qui sont mieux exposées, plus saines, moins humides et moins malpropres. Le manque d'iode dans l'air et dans les eaux n'est donc pas la cause unique du goitre et du crétinisme dans ces deux centres , puisque le goitre et le crétinisme ont diminué sans modification dans la nature du sol et des eaux, et par le seul fait des améliorations générales apportées tant dans la salubrité des lieux, que dans le mouvement industriel et civilisateur qui en a été la suite.

Quoi qu'il en soit, quand on réfléchit au fait de préservation rapporté par M. Boussingault, par l'emploi des sels iodifères, quand on pense que la proportion si faible d'iode , contenue dans un gramme de por.dre d'éponge, suffit pour foire diminuer le goitre;

quand on continue pendant très-longtemps l'administration de cette poudre , on ne saurait s'empêcher d'attribuer une influence considérable à la présence ou à l'absence d'une très-faible proportion d'iode existant dans une eau qu'on emploie à tous les usages.

Ce qui vient encore à l'appui de ce que j'ai dit sur l'heureuse influence des meilleures habitudes hygiéniques, c'est le fait suivant :

La vallée de Magenfeld , où s'offrent les conditions locales et atmosphériques les plus désastreuses, a permis de constater, sous l'influence des mêmes moyens, des modifications analogues.

Le docteur Clivaz a fait remarquer que le village de Battiaz , tristement célèbre autrefois par les ravages du crétinisme , ne compte plus aucun crétin aujourd'hui, bien que la population soit triplée. Ce changement a coïncidé très-exactement avec la disparition de terres incultes , couvertes de bois , et qui se prolongeaient jusqu'aux maisons du village; le sol, défriché de nos jours, est couvert d'abondantes moissons ; des habitations bien construites et bien aérées ont pris la place de cabanes où la lumière pénétrait à peine, et dont les fenêtres ne s'ouvraient jamais.

L'existence d'une cause unique est inadmissible; trop de faits viennent la combattre et s'y opposent.

Rechercher la cause première, la cause prochaine, la cause essenticUe des maladies, suivant l'expression même de M. Bouchardat, est sans doute une tentation

Ibrt louable; c'est le but auquel je tends; mais, comme je l'ai dit , il ne faut pas oublier que presque toujours les causes sont multiples, et qu'alors même qu'on a saisi, ainsi que le dit M. Ferrus, avec une certaine précision , la cause déterminante des maladies accidentelles, il reste encore à apprécier les conditions individuelles qui ont pu en favoriser Faction. Il faut se souvenir que nous n'avons jamais pu découvrir la cause .qui décide la formation des tubercules, du cancer, de la scrofule et du rachitisme ; que c'est par de très-rares exceptions qu'on a pu déterminer la cause alimentant la durée d'une affection endémique, et que, quand cette découverte heureuse s'est accomplie, c'est dans les dispositions locales , entant, surtout, -qu'elles pouvaient vicier l'atmosphère , qu'elle a été trouvée; qu'enfin les maladies épidémiques puisent d'une manière constante dans les courants atmosphériques et dans certaines modifications de l'air, dont la nature est inconnue, et que je m'efforce en ce moment de rechercher, et dont Faction est incontestable, leur propagation rapide , ainsi que leur mode de transmission.

2° Les phénomènes pathologiques et la nature anatomique du crétinisme. — Je ne «reviendrai pas sur les développements anatomiques et pathologiques que j'ai Ldéjà si longuement décrits, je ne parlerai que des diverses opinions des auteurs , et principalement de celle que M. Baillarger vient d'émettre dans un sa-

vant mémoire dont il vient de faire lecture à l'Académie des sciences.

D'après ce savant observateur, le crétinisme doit être défini ainsi : Le développement incomplet , irrégulier, et le plus souvent très-lent de l'organisme.

Au lieu de s'attacher à constater la conformation plus ou moins vicieuse du corps, la difformité des traits, la forme et le volume de la tête, M. Baillarger a recherché avec soin tout ce qui avait trait au développement des organes et des fonctions , et en particulier à la dentition et à la puberté.

« La persistance, dit cet auteur, de la première dentition jusqu'à 18 et même 24 ans, l'absence, à cet âge, de tout signe de puberté; la conformation du corps, qui reste celle de très-jeunes enfants; le poids du corps qui, à 18 et 24 ans, ne dépasse pas 40 livres, tels sont les faits que j'ai constatés chez quelques sujets qui peuvent servir de types pour caractériser le crétinisme. »

Ces faits sont vrais, si l'on n'examine que des crétins affectés au plus haut degré; mais ils cessent de l'être chez les autres crétins dont l'infirmité est moins prononcée. D'ailleurs, le crétinisme au dernier degré est de beaucoup le plus rare , et il y a une infinité de pays où on cesse de le rencontrer, malgré la persistance du semi-prétinisme.

La dentition se fait d'autant plus régulièrement, que le crétinisme est moins prononcé , et j'ai vu un

grand nombre d'individus entachés de crétinisme, atteints à divers degrés, chez lesquels la première dentition n'avait persisté que jusqu'à Page de 10 à H ans, et la puberté s'était manifestée à 1 7 ans. Il est vrai que chez quelques-uns les parties génitales étaient assez mal conformées, et cela d'autant moins que les caractères du crétinisme étaient moins prononcés. Cependant il est vrai de dire que si , chez le plus grand nombre des crétins, les dents sont mal faites, noires, mal implantées, il m'est arrivé de trouver chez quelques-uns de ces malheureux, surtout dans les Basses- Alpes , une dentition régulière et présentant des dents d'une grande blancheur.

Un phénomène fort remarquable qui m'a vivement impressionné , et que j'ai signalé dans le premier volume de cet ouvrage , c'est que la menstruation est supprimée pendant l'hiver , non-seulement chez le petit nombre de crétines qui sont réglées, mais aussi chez les femmes bien constituées qui habitent les hautes vallées et passent les longs jours de l'hiver enfermées dans les étables. J'ai constaté ce fait dans un grand nombre de localités. La santé n'est nullement affectée par cette suppression des règles; au contraire, les femmes qui les conservent pendant la saison rigoureuse, sont chétives et souvent malades. Ce n'est guère qu'au mois de mai que les règles reviennent, mais en très-petite quantité le premier mois, augmentent progi-essivement , et se suppriment au mois d'octobre. 1 \

Il semble que la nature met en réserve toutes ses îorces vitales pour lutter contre les rigueurs du climat et les influences délétères de l'atmosphère viciée, au milieu de laquelle restent plongées pendant plusieurs mois les populations. En cela , il y a quelque ressemblance entre les animaux qui hivernent sous terre et qui habitent les mêmes vallées. Malgré cette suppression des règles, les maladies de l'organe utérin sont extrêmement rares dans les Alpes.

A cette disposition du crétinisme par M. Baillarger, il faut ajouter les phénomènes, les lésions constantes que les autopsies m'ont signalés.

Guggenbûlh et M. Stahl admettent une variété de crétinisme qu'ils appellent hydrocéphahque. Cette hydrocéphahe est toujours constante, et les ventricules latéraux ont toujours été trouvés dilatés par une grande quantité de sérosité, et je crois , avec M. Ferrus, que le crétinisme est caractérisé par une hydrocéphalie chronique, puisque , dans les autopsies que j'ai été à même de faire, j'ai toujours trouvé de la sérosité épanchée dans les centres nerveux, même chez les crétins en bas âge. La présence de ce liquide existait en même temps que les lésions et les anomalies de ces centres nerveux , qui présentaient, non-seulement une modification dans leur con texture, mais étaient aussi comprimés par cette sérosité. C'est à ces modifications organiques, à ce liquide épanché, à cette suffusion séreuse qui ramollit le cerveau, qu'il faut

rapporter, comme effets congécutifs, certains arrêts de développement , les altérations osseuses elles-mêmes, l'obtusion des sens, en un mot, comme l'a si bien dit M. Ferrus, tous les grands phénomènes de la maladie. D'ailleurs, la faiblesse, Tinertie, la torpeur des crétins, ne sont-elles pas communes au cerveau et aux dififérents organes, et ne dépendent-elles pas, pour tous, de la bouffissure , de l'infiltration séreuse et de l'œdématie générale? La stupeur profonde que présente l'état intellectuel des crétins résulte évidemment d'une compression du cerveau , et non d'une abolition complète ou partielle des facultés en rapport avec une altération organique très-localisée.

Cette quantité de sérosité, toujours plus considérable que l'état normal ne le comporte, est signalée par les autopsies nombreuses que j'ai décrites dans cet ouvrage, soit qu'elle résulte d'un état maladif particulier du cerveau , dans l'enfance ou pendant la vie intra-utérine , soit consécutive de l'atrophie du cerveau, soit enfin qu'elle dépende exclusivement de la disposition de l'économie entière, laquelle détermine, chez les crétins , la bouffissure générale et l'œdème partiel.

Si l'on examine les conditions topographiques au milieu desquelles le crétinisme se développe, celles surtout où il acquiert une grande intensité; si l'on observe avec soin les phénomènes constitutionnels que ces causes produisent , et qui réagissent si puissam-

ment sur les populations soumises à leur influence ; si l'on considère enfin l'état général de l'économie chez les crétins , on arrive plus facilement encore à comprendre qu'ils doivent être plus ou moins hydrocéphales.

D'ailleurs, en considérant, d'après les belles recherches de M. Magendie sur le fluide cérébro-rachidien, que ce liquide existe à toutes les périodes de la vie intra et extra-utérine , et qu'il est proportionnellement plus abondant dans les premiers temps de la vie, et en énumérant les causes qui peuvent, chez les enfants, provoquer l'hydrocéphalie, ou les prédisposer à cette affection, on doit s'étonner que cette maladie ne soit pas plus fréquente.

Les symptômes de l'hydrocéphalie chronique , et les caractères principaux du crétinisme, présentent des analqgies très-remarquables. Chez les crétins, de même que chez les hydrocéphales, l'obtusion des sens est la même. Sans être éteinte , leur intelligence est obtuse, le langage pénible, imparfait, quelquefois impossible. Chez les uns comme chez les autres, les mouvements sont incertains, lents, difficiles; la bouche est ordinairement entrouverte; la salive s'en échappe sans cesse; les fonctions de la respiration et de la circulation sont ralenties; les sécrétions sont languissantes, et les excrétions deviennent involontaires.

L'humidité de l'air est, ainsi que je l'ai indiqué, une des. causes puissantes de cette cachexie séreuse

du crétinisme ; car l'observation démontre que si l'air sec favorise l'évaporation de l'humidité bronchique, et augmente Tactivité des fonctions pulmonaires , au contraire , un air saturé d'un excès d'humidité ne peut enlever au poumon la même quantité d'eau réduite en vapeur à chaque expiration. Il résulte nécessairement de cette inactivité des organes respiratoires et cutanés, dans cette circonstance , une diminution de l'exhalation ; ce défaut d'équilibre tend nécessairement à refouler dans Téconomie une grande quantité d'eau que les reins doivent éliminer. Cet excès d eau contribue à la formation des hydropisies et des autres cachexies qui se développent dans les climats, les lieux et les saisons humides.

On conçoit que les vicissitudes de la température doivent exercer leur principale influence sur la surface cutanée. L'expérience a prouvé que, dans le fond des vallées humides, la transpiration de l'homme est réduite à son minimum , au milieu de l'air et sans agitation, et que sur les plateaux élevés, sur les versants des montagnes battues par les vents, la ventilation enlève des quantités considérables des éléments de la transpiration, alors que la peau est vivement excitée par l'air sec des montagnes. N'est-ce pas, en effet, dans les vallées profondes et humides que Ton trouve le plus de maladies chroniques, d'êtres chétifs, rabougris et dégénérés, tandis que, sur les lieux élevés, on ne voit que des hommes actifs et vigoureux;

les premiers sont atteints d^affections chroniques, tandis que les derniers ne sont affectés que de maladies aiguës.

Ce n'est donc pas sur de vagues présomptions, mais sur des preuves nombreuses, que je dis que le phénomène le plus constant dans le crétinisme est un épanchement séreux, et que c'est à lui que Ton doit attribuer réellement les phénomènes pathologiques.

Si, au contraire, le crétinisme était, ainsi que le pense M. Baillarger, un vice de conformation , un arrêt de développement du cerveau, une monstruosité y une organisation imparfaite que rien ne saurait complètement changer, et que le cerveau n'est pas malade, mais anormalement développé, il est évident que le crétinisme n'étant qu'une monstruosité et non une maladie , sa proposition serait désespérante pour l'humanité, puisqu'il n'y aurait pas de moyens à opposer à cette infirmité.

Les crétins ne sont donc pas des monstres, puisqu'ils peuvent se reproduire, et qu'en employant certains moyens hygiéniques, on peut améliorer leur état de dégradation, les rendre intelligents et même sociables.

30 Les moyens préservatifs et curatifs. — Le but véritable de mes nombreuses recherches dans cette importante question du goitre et du crétinisme a été de trouver les moyens préservatifs et curatifs ; mais avant de rechercher le remède à opposer à ces deux

maladies, j'ai dû en rechercher les causes, et mes éiirdes, mes travaux, m'ont conduit à reconnaître qu'elles e'taient multiples. De là , la grande difficulté de trouver un remède unique à ces deux afTections.

J^ai prouvé que le goitre et le crétinisme avaient des rapports tellement nombreux, quMls m'ont décidé à les considérer comme les conséquences àe la dégénérescence de l'organisme, dont le premier efîet était le goitre, et le dernier le crétinisme. Je ne reviendrai donc pas sur ce sujet, pour éviter des répétitions inutiles.

Le goitre et le crétinisme ne sont pas des affections sporadiques qui se manifestent tantôt dans une contrée, tantôt dans une autre, d'une manière indépendante, soit de la topographie du sol , soii de sa constitution géologique. Ils tiennent à certaines localités, à certaines vallées où ces deux maladies ont toujours existé , où, en un mot, elles sont endémiques.

Le goitre étant la première conséquence de la dégénérescence de l'organisme, déterminée parles in^fluences fâcheuses , anti-hygiéniques , dans lesquelles vivent les populations des vallées infectées , on comprend qu'il faut chercher à en préservér les indivis dus.

En effet, il est bien évident, pour tous ceux qui ont étudié la question du crétinisme , qu'il faut le concours de plusieurs générations , même goitreuses, pour dégrader successivement les hommes à l'état de

crétins. Les causes qui déterminent cette détérioration de la race humaine agissent progressivement ; elles commencent par ébranler l'économie normale , par poser les fondements de cette constitution spécifique qui se transmet par hérédité, et qui se détériore de plus en plus sous l'influence incessante de la cause crétinisante , jusqu'à ce qu'enfin cette race disparaisse.

Cette origine bien certaine du crétinisme fait comprendre que , puisque le concours de plusieurs générations successives , soumises aux mêmes influences , a été nécessaire , il ne sera pas facile de régénérer promptement cette constitution déchue. On ne devra donc pas exiger de la science une rapide amélioration dans la race; et au contraire , plus la difficulté sera grande, plus on devra redoubler d'efforts. 11 faut donc prévenir le développement du goitre, première conséquence de la dégénérescence de l'organisme, et qui se montre le premier , soit à l'origine des vallées , soit à leur terminaison , alors que les causes capables de le déterminer sont moins nombreuses et plus actives, et qui devient d'autant plus commun et associé au crétinisme, que l'on pénètre plus avant dans ces mêmes vallées, et que les influences délétères sévissent en plus grand nombre et avec plus d'intensité. En présence des faits de préservation rapportés par M. Boussaingault, par l'emploi des sels iodifères, expériences que j'ai répétées moi-même , quand on pense que la

pi-oportion si faible d'iode, contenue dans un gramme de poudre d'éponge, suffit pour faire diminuer le goî^ tre, et même le faire disparaître ; lorsque l'on continue pendant très-longtemps Fadministration de cette poudre, on ne saurait s'empêcher d'attribuer une influence considérable à la présence ou à l'absence d'une très-faible proportion d'iode existant dans une eau qu'on emploie à tous les usages.

D'ailleurs, ce principe ne peut-il pas jouer un rôle utile, nécessaire, dans la nutrition de Thomme? La présence d'une certaine proportion d'iode ne peutelle pas aussi neutraliser les effets nuisibles que certains sels en excès pourraient déterminer ? Quand on ne trouve ces matériaux utiles ni dans l'eau ni dans les aliments, ne peut-il, à la longue, en résulter aucun inconvénient?

Le conseil de M. Boussaingault, de faire distribuer aux populations goitreuses des sels iodifères, m'a engagé à faire des expériences à ce sujet , en variant les quantités d'iodure de potassium.

PBEMIÈRE OBSERVATION.

Il existe dans la commune d'Allevard une famille composée du père, de la mère , et de cinq enfants. Le premier est âgé de 47 ans; il a un goitre peu volumineux. La mère, âgée de M ans, est aff'ectée d'un goitre à deux lobes très-volumineux. Des cinq enfants.

trois sont goitreux, et deux ne le sont pas. L'aîfié, âgé de 22 ans, a été réformé à cause d'un goitre situé au-devant du larynx , qu'il comprime suffisamment de manière à rendre la voix un peu rauque. Ce goitre présente une certaine densité. Un trocart explorateur n'a pu en tirer aucune trace de liquide. Le troisième des enfants, âgé de 15 ans, a un goitre à deux lobes, situé en avant et sur le côté gauche du col. Ce goitre est parfaitement mobile, et le lobe central contient un peu de sérosité. Le quatrième n'a qu'un goitre peu apparent, sous forme particulière; il n'a que ce que l'on appelle dans le pays un gros cou. Le père et ces trois enfants ont une intelligence ordinaire; la mère , au contraire , sans présenter aucune trace de crétinisme, a une intelligence obtuse , et parait avoir une constitution usée. Le père, ouvrier à l'usine métallurgique , est d'un tempérament sanguin , doué d'une force musculaire peu ordinaire. La maison qu'ils habitent est humide, mal exposée, et ne reçoit les rayons du soleil que pendant quelques heures de la journée, et encore seulement en été.

Du consentement du père, j'ai ajouté à la provision de sel nécessaire au ménage, un dix-millième de sel iodifère.

Après quatre mois de l'usage de ce sel, le goitre du quatrième enfant , c'est-à-dire de celui chez lequel il était le moins apparent , avait diminué de beaucoup. Celui du second avait un peu diminué; tandis que

ceux du père, de la mère , et de l'aîné , n'avaient pas changé d'aspect.

Après le sixième mois, le cou du dernier enfant était parfaitement net. Les deux lobes du goitre du deuxième avaient diminué de près d'un tiers. Ceux de l'aîné , de la mère et du pèrie, n'avaient pas changé de volume.

Après une année, l'engorgement de la glande thyroïde du deuxième enfant a encore diminué, et, à dater de ce moment jusqu'à ce jour, il n'est survenu aucun changement dans les tumeurs. Les tumeurs de son frère et de sa mère n'ont que très-peu diminué.

J'ai dû augmenter la quantité du sel iodifère d'un dix-millième de plus. Sous l'influence de l'action de cette plus forte quantité de ce principe médicamenteux employé pendant six mois, le goitre du deuxième enfant a encore diminué; mais au bout d'une année, il n'a plus diminué. En ce moment, il continue l'usage de ce sel. Le goitre de son frère n'a pas changé; il est toujours ferme , surtout le lobe antérieur; le lobe latéral a diminué davantage , mais il est encore apparent. Le goitre du père a complètement disparu. Celui de la mère n'a pas changé.

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