TROISIÈME OBSERVATION
Le nommé Pierre Charoz , âgé de 22 ans , né à Freydon, a été depuis sa naissance entaché de crétinisme, quoique à un faible degré. Le père , âgé de 48 ans, jouit d'une bonne santé; il est grand, bien fait, sauf un goitre peu volumineux qu^il porte au côté gauche du cou. La mère, d'un tempérament lymphatique, d'une petite taille, a eu cinq enfants: deux sont goitreux ; et celui qui nous occupe est entaché de goitre et de crétinisme.
Ce crétin n'a présenté des signes certains de son infirmité qu'à l'âge de 6 ans. Jusque-là, la santé avait été bonne ; il avait bien eu un peu de difficulté à téter ; ses premières dents sont venues très-tard, à quatorze mois; à 2 ans, il en avait seize; elles sont assez bien plantées et d'un beau blanc. Il a eu de fortes convulsions à Tâge de 5 ans , et c'est à cette maladie que sa mère attribue le crétinisme. Il avait bien, dit-elle, la tête grosse, les lèvres épaisses, le nez gros, court, les yeux écartés; mais il souriait, il était sensible aux caresses et avait marché de bonne heure.
Lorsqu'il fut pris de convulsions, il perdit ses forces et fut alité pendant trois semaines. Aucun médecin ne fut appelé , et la maladie , livrée à elle-même,
lut nécessairement plus intense et plus grave que si elle avait été combattue. Sans doute qu'alors le cerveau fut fortement attaqué , et que les lésions qui en furent la conséquence contribuèrent à augmenter le développement du crétinisme. Il devint un peu sourd, et la prononciation plus difficile.
Sa démarche est lente , mais mieux assurée que chez les autres crétins; les traits du visage sont plus ouverts et plus mobiles. Il parle un peu et manifeste des sentiments affectifs pour ses parents, ses sœurs; il est moins glouton que les autres , et discerne les bonnes des mauvaises choses; il est capable de quelque attention ; sa physionomie est empreinte de cet air de stupidité caractéristique du crétinisme. Le sommeil est profond , la respiration lente.
Il est paresseux, et le matin, pour le faire lever, il faut le stimuler; il fait plusieurs repas par jour de bon appétit ; il est employé à la garde des bestiaux, tâche dont il s'occupe assez bien; il affectionne beaucoup ses brebis; quand il voit que le temps menace de la pluie, il fait rentrer son troupeau à l'étable.
La maison qu'il habite, située sur le versant orienlal d'une montagne élevée, loin de tous marais, est assez saine. Ses parents sont dans l'aisance. La nourriture est saine et abondante. L'eau qui sert à la boisson de la famille provient d'une source vive dont l'analyse m'a donné la composition.
Carbonate de chaux 0,452
Sulfate de chaux. . . . . . 0,010
Chlorure de calcium 0,035
Chlorure de magnésium. . . . 0,007
Matières organiques traces
Iode pas de traces
Total 0,504
La tête est grosse ; le front court; les tempes plates; les bosses occipitales grosses; les arcades sourcilières très-développées, couvertes de sourcils épais très-fins; les yeux petits, très-écartés ; le nez court et gros; les pommettes saillantes; les dents assez belles ; les cheveux courts et fins, huileux; les lèvres un peu épaisses, symétriques; la face plate et large; le sourire hébété.
Vers l'âge de 17 ans, le pénil s'est recouvert de poils fins; les testicules sont devenus plus gros; la verge, assez bien conformée, entre facilement en érection, et ce garçon se masturbe quelquefois. A cette époque, son intelligence a paru se réveiller, ses forces ont augmenté, sa démarche est devenue mieux assurée. Une véritable révolution s'est opérée dans son organisme; ses sentiments affectifs sont devenus plus prononcés ; il est devenu susceptible de plus d'attention. Malgré cela, on n'a jamais pu lui apprendre à lire ni à rien retenir dans sa mémoire, qui est restée rebelle à tous les efforts tentés pour la réveiller. Les idées qui se développent sont conformes aux sensations ; elles sont peu nombreuses et sans suite. Nulle
comparaison appréciable d'idées ne se montre ; il ne peut se faire aucun jugement des choses; il se rappelle des personnes qui lui témoignent de l'intérêt; il n'a aucune trace d'imagination ; il a quelques sentiments moraux, de l'attachement pour ses parents, et recherche la société des femmes , auprès desquelles il est parfois assez hardi; elles paraissent quelquefois 1 écouter; mais à la fin elles se moquent de lui; il plaisante et ne se fâche pas souvent ; il aime beaucoup l'eau-de-vie ; il témoigne sa joie par un rire bruyant accompagné de gestes nombreux.
Lorsqu'il a pris sa nourriture , il reste pendant quelque temps accroupi , ou bien, si c'est en été, il va se coucher sur l'herbe. Dans ce moment, ses facultés sont comme anéanties, et il ne sort de cet état d'assoupissement que lorsque la digestion est bien commencée.
Le 21 novembre 1849, ce crétin fut pris d'une pleurésie aiguë, après avoir descendu de la montagne un fagot de bois. Cette maladie détermina la mort au bout de sept jours.
Huitième autopsie.
Il est âgé de 22 ans 5 mois. Le corps ne présente ni maigreur ni œdème; la taille est de 1 mètre 442; la tête, volumineuse , offre les dimensions suivantes : Grande circonférence, 0,S30; courbe longitudinale, 0,342 ; courbe transversale , 0,272 ; diamètre antéropostérieur, 0,181 ; diamètre transversal, 0,152.
La face est plate, les pommettes sont saillantes; les joues pendantes; les lèvres grosses et symétriques; le menton plat ; le nez est gros et court; les yeux écartés.
L'iris est de couleur gris-clair.
La langue est épaisse , enduite d'une couche visqueuse, sous laquelle les cryptes muqueux paraissent très-développés.
La voûte palatine est plate , large ; le voile du palais court, ainsi que la luette.
Les amygdales sont volumineuses.
Les oreilles sont écartées ; le conduit est court et large. L'hélix n'existe pas. Au-devant du larynx, on voit un petit goitre très-mobile et mou.
Le cou est court, épais; les bras sont longs, assez bien musclés; les mains sont larges, carrées; les doigts courts, gros, et la peau est calleuse.
Le thorax est aplati d'avant en arrière; les côtes suivant la même direction; les clavicules sont plus droites qu'elles ne le sont ordinairement.
L^abdomen est plus gros que d'habitude, sans tomber par trop.
Les organes génitaux sont assez bien développés; les corps caverneux sont normaux ; le prépuce laisse le gland à découvert.
Les membres pelviens sont proportionnels à la partie supérieure du corps; ils sont assez bien musclés, mais les pieds sont plats et larges.
L'abdomen, étant ouvert, laisse voir une masse intestinale qui paraît à 1 état normal, quoiqu'il y ait cependant un peu plus d'ampleur dans le diamètre des intestins.
Les glandes mésente'riques ne sont pas engorgées. Les testicules et les parties sexuelles sont normaux. Les vaisseàux hypogastriques sont remplis de sang noir.
Le foie est volumineux , friable. Le pancréas est très-gros. Il en est de même de la rate , dont le tissu est très-mou, se laissant facilement déchirer.
La poitrine, étant ouverte avec précaution , laisse voir la plèvre droite très-rouge, de la sérosité épanchée dans sa cavité, et même quelques fausses membranes. La partie du poumon en contact avec la plèvre participe aussi à l'inflammation.
Le poumon gauche est sain; la plèvre aussi.
Le cœur est gros; les parois en sont minces; le péricarde contient de la sérosité en quantité notable; les cavités du cœur et les gros troncs renferment des caillots et un peu de sérum.
Le larynx est sain et ne présente rien d'anormal.
Le goitre est petit, composé d'un tissu celluleux plein de sérosité.
Les os du crâne sont très-épais.
La dure-mère a de nombreuses adhérences avec la table interne des os de la voûte; ses sinus renferment du sang encore liquide.
L'arachnoïde est dense ; la pie-mère est un peu injectée. Entre ces deux membranes, il y a de la sérosité en petite quantité. Le cerveau est un peu plus ferme que d'habitude. Les circonvolutions et les anfractuosités sorjt en nombre un peu moindre , mais bien développées.
Les hémisphères sont symétriques; la scissure médiane est profonde ; la masse cérébrale est cependant plus petite que ne l'indique le volume apparent de la tête ; cela tient à Tépaisseur osseuse.
Les corps striés sont petits; il en est de même des couches optiques.
Les ventricules sont plus grands qu'à l'état normal, et contiennent de petits caillots et dé la sérosité.
La glande pinéale est grosse, dense, et contient des concrétions.
Les pédoncules cérébraux sont bien indiqués. Les tubercules mamillaires sont réguliers, mais formés de substance molle.
Le troisième ventricule contient aussi un liquide séreux.
Les corps genouillés, la bandelette optique , sont sains.
Cervelet.
Le cervelet est petit, irrégulier, mou; le côté droit plus gros que le gauche; les lames et les lamelles sont bien dessinées.
Les deux substances sont molles. Le quatrième ventricule est plein de sérosité.
Les plexus choroïdiens se terminent par une surface beaucoup moins large qu'à l'état normal. Les lamelles du nerf pneumo-gastrique n'existent pas. L'acqueduc de Sylvius est petit, à peine indiqué.
Les corps ciliaires sont très-dé veloppés.
làthme encéphalique.
La protubérance annulaire est aplatie; les pédoncules cérébraux sont formés de deux colonnes blanches plus petites qu'ordinairement et très-aplaties.
Les tubercules quadrijumeaux sont réguliers; les éminences mte^ et tentes sont normales.
Bulbe rachidien.
Le bulbe rachidien est assez régulier , et suit une direction à peu près normale , la gouttière basilaire étant moins horizontale qu'elle ne Test chez les crétins.
Les pyramides antérieures sont saines; les éminences olivaires sont plus petites qu'elles ne devraient l'être.
Le calamus scriptorius est difficile à trouver , tellement il est peu développé. Les processus cerebelli sont minces et peu marqués.
r ■ ■ Moelle épinière.
La moelle est assez bien développée; ses membranes contiennent de la sérosité de couleur rosée. Les sillons de la moelle sont réguliers.
Les nerfs qui prennent racine dans son étendue ne présentent rien d^anormal.
Il existe des os wormiens dans la suture lambdoïde.
Origine des nerfs.
Les nerfs n'offrent rien de particulier dans leur origine , si ce n'est qu'ils sont en général plus petits.
Les trous déchirés postérieurs sont oblitérés et remplacés par deux canaux osseux situés plus inférieurçment.
Rien de remarquable dans le grand sympathique, si ce n'est que dans tout leur ensemble les ganglions qui le constituent sont d'une limite plus grande qu'ils ne sont ordinairement.