TROISIÈME OBSERVATION
Le nommé Vitailly habite la Chapelle-du-Bard avec ses enfants au nombre de trois. Une de ses filles est mariée et a un enfant âgé de 2 ans, venu au monde avec un goitre. Le père, d'un tempérament bilieux, est âgé de 52 ans; il a un goitre volumineux qui retombe jusque sur le sternum; ses trois enfants, Tune, âgée de 25 ans, atteinte de goitre, a une petite fille goitreuse; les autres, âgés de 21 ans et de 16 ans, sont goitreux» L'un d'eux a été réformé à cause de son goitre.
Dans la même cour habite un autre ménage placé dans les mêmes conditions topographiques , hygiéniques, d'insolation, de fortune et d'habitation, et composé de six personnes, dont trois sont atteintes de goitre et une de goitre et de crélinisme au degré le moins avancé. Le père n'est pas goitreux. La mère porte un goitre volumineux , et sa physionomie est empreinte d'un aspect stupide, qui dénote la cachexie crétineuse ; son intelligence est faible, quoique cependant on ne puisse pas dire qu'elle soit atteinte de crétinisme. Deux de ses enfants sont atteints de goitres peu volumineux. Le dernier enfant, âgé de 5 ans , est atteint de crétinisme congénial et de goitre venu également à sa naissance.
Ces deux familles se mettent à l'usage de sels iodifères à la dose précédente, depuis le 15 septembre
i849. Après six mois, le goitre da père Vitailly n'a pas changé; celui de sa petite fille n'existe plus; ceux des autres enfants n'ont pas varié. Au bout d'une année, le goitre du jeune homme de 16 ans a diminué d'un tiers ; celui du conscrit réformé est devenu plus mobile, sans avoir perdu de sa grosseur; la tumeur de sa sœur n'a pas changé; mais au 18 décembre 1 851 , tous les goitres sont en voie de décroissance , sauf celui du père, qui n'offre aucun changement.
Dans le second ménage , après six mois de l'usage de ce sel, j'ai prescrit au petit crétin le traitement hygiénique indiqué dans mon volume , et consistant à faire prendre à l'enfant , le matin , à midi et le soir , dans six cuillerées de décoction de feuilles de noyer , une demi-cuillerée à café de sirop de protoiodure de fer , quantité que l'on augmentera tous les mois jusqu'à la dose de deux cuillerées à bouche par jour; baigner l'enfant tous les trois jours dans une décoction de feuilles de noyer , de sauge, de thym et de lavande ; lui faire, soir et matin, le long de la colonne vertébrale, des frictions avec le mélange suivant, dont on imbibera un morceau de flanelle :
gr»m.
Pr. Teinture de quina. . 50 Teinture de cannelle. . . 50 Teinture d'arnica. . . . . 50 Eau de mélisse. . . . 250
Le tenir constamment dans une pièce située au
midi, enveloppé de linges propres et souvent lessivés, et l'exposer au soleil et au grand air pendant la belle saison.
Ces moyens ont été mis en usage en même temps qu'il mangeait une nourriture salée et iodurée avec le reste de ses parents.
Après sept mois , la constitution de l'enfant s'est améliorée ; sa peau est moins sèche, plus douce , plus colorée ; son goitre a totalement disparu. Ceux de ses frères , soumis seulement à l'usage de sels iodurés, n'ont pas changé ; mais après un intervalle de neuf mois, j'ai trouvé que la santé du petit crétin s'amélio^ rait de plus en plus, et qu'en continuant les moyens prescrits , on réussirait à développer ses forces physiques, son intelligence, et à le mettre dans la position de pouvoir travailler, et, plus tard, de se suffire à luimême. Les goitres des deux autres enfants présentent une diminution sensible. Celui de la mère n'a pas changé.
Au 18 décembre 1851, le petit crétin va beaucoup mieux ; les goitres de ses frères sont presque eÔacés ; tandis que celui de la mère reste dans le même état. Tous continuent encore l'usage de ces sels iodifères.
Ces observations démontrent que l'usage continué pendant un certain temps de sels iodurés peut faire disparaître quelques goitres ; mais qu'il est nécessaire d'observer que leur développement soit très-petit. II faut, pour que ce moyen réussisse, que les tumeurs
soient peu prononcées, molles, et surtout peu anciennes. Dès que ces conditions n'existent plus, le remède échoue, et il faut avoir recours à d'autres moyens et agir sur toute l'économie par un traitement que j'ai longuement expliqué dans le premier volume de cet ouvrage, et qui consiste en boissons amères, toniques, prises parmi les plantes antiscorbutiques; et comme ces plantes agissent principalement par l'iode qu'elles contiennent, il ne faut pas se servir de celles qui croissent dans les Alpes, ajouter le sirop deproto-iodure de fer, Thuile de foie de morue, à laquelle je faisais ajouter, pour 100 gram. d'huile, 1 décagram. d'iode, que j'ai remplacé quelquefois par le bromure de fer, à la dose de d5 centigram.; les frictions sur le devant du cou, avec le hniment suivant :
Pli. Ammoniaque liquide, 15 gouttes.
Brome, 1 gram.
Huile de camomille camphrée , 250 gram.
Lorsque la tumeur me paraissait très-dure , j'employais la pommade suivante :
Pr. Proto-iodure de mercure, 75 centigram. Axonge, 16 gram. ,
Certes, on ne doit pas avoir la prétention de guérir, de prévenir , et de faire disparaître tous les goitres par l'usage de sels iodurés, \mrce qu'il est impossible de pouvoir faire disparaître toutes les causes an ti-hy-
giéniqucs qui contribuent à le faire développer ; mais on pourra souvent neutraliser l'action de quelquesunes de ces causes.
Dans les vallées où, étant moins nombreuses, elles sévissent avec moins d'intensité, il sera possible, surtout par l'usage rendu général de ces sels médicamenteux , de combattre les fâcheuses influences de ces causes délétères, et de prévenir parmi les populations le développement du goitre, et par suite celui du crétinisroe.
Il ne faudra pas oublier surtout, ainsi que je l'ai indiqué, de, chercher à donner du travail à ces populations inactives pendant la plupart de l'année., en développant le commerce, l'industrie, et en leur procurant les moyens d'obtenir de Taisance , qui leur permettra d'introduire, dans l'intérieur de leur ménage , plus de propreté et une meilleure alimentation. C'est donc en relevant les forces vitales, que l'iode, ce principe si excitant, pourra prévenir la dégénérescence de l'organisme, et par conséquent s'opposer au développement du goitre et même du crétinisme.