CHAPITRE XiV
Sur le versant occidental des Alpes, comprenant les trois départements, de l'Isère, des Hautes- Alpes et des Basses-Alpes,
Pour savoir si le nombre des personnes atteintes de goitre et de crétinisme , ou de ces deux infirmités réunies, augmentera ou diminuera, il était de la plus haute importance d'avoir une statistique exacte qui puisse permettre, dans un certain laps de temps, lorsqu'on fera un nouveau recensement, de comparer ces deux statistiques.
Pour parvenir à bien connaître le nombre des personnes atteintes de goitre et de crétinisme, répandues sur le versant des Alpes de la France , j'ai fait imprimer des tableaux et une circulaire qui ont été adressés à MM. les curés de toutes les paroisses , par les soins obligeants de MM. les préfets et les évêquesde ces différents départements. Ce travail a été fait avec une grande exactitude , et permet de considérer cette statistique comme très-complète. J'ai emprunté au travail de Mgr Billet, archevêque de Chambéry,Ia statistique des vallées de la Savoie.
Cette circulaire était ainsi conçue :
^Monsieur le Curé,
» Le crétinisme et le goitre sont deux infirmités qui affligent l'humanité; elles exercent une influence fâcheuse sur la population des contrées où elles existent.
» Il est très-important de rechercher avec soin quelles peuvent en être les causes, et de recueillir des notions statistiques exactes sur le nombre des personnes atteintes de ces maladies et les lieux oii elles se trouvent, afin d'arriver à trouver le moyen de les guérir ou de les prévenir.
ï Pour atteindre ce but, j'ai fait dresser des tableaux de recensement contenant les indications nécessaires; elles sont assez explicites pour la manière dont chaque colonne doit être remplie.
)) L'étendue de vos connaissances, votre zèle dans toutes les questions qui intéressent les malheureux , votre mission de charité , ne me laisse pas douter un instant que vous voudrez bien seconder l'initiation que j'ai prise , ensuite des encouragements de M. le ministre de l'agriculture et du commerce.
» Je vous prie, Monsieur le Curé, de vouloir bien transmettre au plus tôt les renseignements que j'ai l'honneur de vous demander, à M. rarchiprêtre de votre canton.
» La colonne des garçons comprendra tout individu
niàle, jeune ou vieux, marié ou non; celle des filles également.
3 Agréez, etc.
» Le médecin-inspecteur des eaux d'Allevard, .
» B. NIÈPCE. »
Cette statistique (1) indique, pour chaque commune, le nombre des cas, 1» de crétinisme seul; 2° de goitre seul; 5° de crétinisme et de goitre réunis, et cela pour les deux sexes séparément. Elle renferme le nombre dès cas par cantons, par arrondissements et par départements.
Si, dans le département de Tlsère, composé de arrondissements de Grenoble , de Saint-Marcellin , de la Tour-du-Pin et de tienne , on trouve des goitreux répandus sur toute la surface du département , il n'en est pas de même pour les crétins, que l'on ne rencontre pas partout. Il n'y a que les arrondissements de Grenoble et de Saint-Marcellin où il en existe. Ainsi , dans celui de Grenoble, contenant 205,M6 habitants, on compte 45,858 goitreux et i,'10'l crétins; et dans celui de Saint-Marcellin , dont la population est de 82,292 habitants , on ne compte que 2,545 goitreux et 58 crétins seulement; encore ne les trouve-t-on que dans les gorges des montagnes de Pont-en- Royans, disséminés dans de pauvres villages dont les habitations chétives , privées de Faction bienfai-
(1) Voirci-nprès les tableaux de celle stalisliqiie.
sjante du soleil pendant la plus grande partie de l'année, sont plongées constamment dans une atmosphère saturée d'humidité, et dont les habitants passent les longs jours de Phiver dans l'inactivité la plus complète, renfermés avec leurs animaux dans des étables malsaines, y respirant un air méphytique, et n'ayant qu'une alimentation insuffisante et le plus souvent de mauvaise nature.
Dans les arrondissements de la Tour-du-Pin , de Vienne, on trouve, dans le premier, 503 goitreux , et dans le second , on n'en compte que 296. Ces deux arrondissementSs , dont le sol est composé de plaines riches et bien cultivées , entrecoupées de collines peu élevées, de vallons peu profonds, sembleraient devoir être exempts de ces infirmités. Dans ces localités, les goitreux qu'on y remarque se trouvent dans les villages situés danc la vallée de la Bourbre, dont les eaux marécageuses parcourent les cantons humides de Virieux, où l'on compte 146 goitreux ; de la Tour-du- Pin, où il y en a 148; ceux de Bourgoin , où il s'en trouve 58; de la Verpillière, où la statistique en constate 18, etc. Cette longue vallée, riche en tourbières et marais , est décimée chaque année par les fièvres intermittentes. La scrofule et le rachitisme y sont fréquents. Les brouillards y régnent pendant la plus grande partie de Tannée. Il est évident que plusieurs des causes assignées au développement du goitre s'y trouvent réunies ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant d'y
voir un certain nombre de goitreux. Cette vallée se trouve ainsi dans les mêmes conditions d'humidité que les plaines ondulées de la vallée du Pô , dans le Piémont, où la population est atteinte de goitre et même de crétinisme.
Cette plaine marécageuse , connue sous le nom de Marais de Bourgoin , est située à l'extrémité nordouest du département de l'Isère ; et les marais, en partie desséchés, occupent le fond d'une vallée qui s'étend de Test à l'ouest, depuis l'embouchure du Guiers, dans le Rhône, près de Cordon, jusqu'au confluent de la Bourbre, dans le même fleuve , au nord-ouest de Crémieu. Ils forment, par conséquent, un arc de cercle autour du massif de collines calcaires, au pied desquelles on a bâti Morestel, Trept , Chamagnieux , Crémieux et plusieurs autres bourgs. Cette vallée marécageuse a une longueur totale d'environ 6 myriamètres; sa largeur varie depuis 2 jusqu''à 5 kilomètres. En ayant égard à la pente du sol, on peut la diviser en deux grands bassins de superficie inégale , séparée par une arête culminante passant par l'étang de la Roche entre Trept et Morestel : à partir de ce point, les eaux se partagent et se rendent dans le Rhône en suivant deux directions opposées, savoir, à l'ouest, le cours do la Bourbre, et à Test, celui des rivières appelées le Vézeronce, l'Huer et la Bièvre. Le bassin occidental, appelé bassin de Bourgoin, est le [)lus considérable; il a une longueur totale de plus de
f) myriamètres 5 kilomètres, et une pente de 34 mètres distribuée très-iiTégulièrement. Ce bassin est traversé dans toute son étendue par la Bourbre , dont les principaux affluents sont, à droite, le Catelan et le ruisseau de Gonas , et à gauche , les ruisseaux de la Verpillière et de Bourgoin, et une petite rivière appelée le Yerd. Le bassin oriental, que nous appellerons aussi bassin des Àvenières, a, depuis l'étang de la Roche jusqu'à l'embouchure du Guiers , 25 kilomètres de longueur ; sa superficie en marais est de 1400 hectares. Les cours d'eau qui arrosent cette partie des marais sont THuer, le Yézeronce, la Bièvre, qui ont leur embouchure dans le Rhône.
Les communes situées au milieu de ces marais, et qui renferment des goitreux, sont celles de Spleymieu, de Saint-Chef, de Vénérien, de Saint-Marcel , de Vaulxmilieu, de la Yerpillière, de Bons, de Jamessieux , de Corbehn , de Curtin , de Yézeronce, de Yinieux, de Saint-Yictor.
Les deux bassins principaux qui viennent d'être décrits n'ont pas une pente réglée et uniforme vers le Rhône; ils se divisent en plusieurs bassins partiels, qui ont une pente insensible sur toute leur étendue, et qui passent de l'un à l'autre par des sauts brusques. On a profité de ces chutes dans le pays pour y établir un grand nombre de moulins, qui ralentissent ainsi le cours des eaux , facilitent leur stagnation ; les brouillards qui s'élèvent du milieu de ces terrains hu-
mitles, dont le sol présente la coupe suivanle, 15 eentimctres de terre végétale , 3 mètres 55 centimètres de tourbe, 1 mètre de sable blanc , i mètre de sablé ai'gileux, entretiennent constamment une atmosphère brumeuse et malsaine. Dans toutes ces localités, où le bois est devenu très-cher, la tourbe est employée avec avantage pour le chauffage domestique et même pour celui des chaudières. Malheureusement la plupartdes exploitations ne sont pas autorisées, et on les conduit d'une manière très-irrégulière, sans suivre aucun plan ni s'assujettir à aucune précaution; il en résulte des mares d'eau croupissante, qui font chaque année de nouveaux progrès, et donnent lieu à un dégagement permanent, pendant l'été, d'effluves miasmatiques qui entretiennent parmi les populations des fièvres intermittentes, des affectations scrofuleuses et rachitiques.
Près de Vienne, sur les bords du Rhône, les deux gorges resserrées du Viga et de la Yère, où l'on remarque des causes nombreuses d'insalubrité , renferment plusieurs villages où j'ai vu des goitreux. Les maladies strumeuses y sont fréquentes. Les deux cantons de Vienne en comptent 296 cas disséminés dans les habitations humides, malsaines, habitées par de pauvres ménages, privées de soleil par les bords escarpés qui encaissent la rivière de la Yère , surtout dans le grand faubourg qui s'étend en remontant son cours. Les habitations élevées, qui sontélagées sur
la rive gauche , arrêtent les courants d'air , entretiennent l'humidité, et s'opposent aux effets salutaires de la lumière sur la constitution de l'homme. 11 est facile d'y constater les effets du défaut d'exercice et d'insolation sur le développement des maladies chroniques, dans les nombreux ateliers des fabriques de draps de ce quartier , où l'on emploie un grand nombre d'enfants et de femmes.
La statistique nous apprend que les cantons où lé goitre et le crétinisme sévissent avec le plus d'intensité, sont précisément, comme je l'ai indiqué dans le premier volume de cet ouvrage, ceux situés dans les gorges profondes, resserrées, où les eaux des torrents saturent Fair d'humidité, où les maisons, pauvres et malsaines , sont situées dans des expositions contraires à une bonne hygiène , ensevelies sous des arbres touffus , où les courants d'air ne renouvellent pas l'atmosphère , et dont les habitants se nourrissent mal et n'ont, pendant la longue saison d'hiver, aucun travail à faire qui puisse les entretenir dans une vie d'activité et de labeur.
C'est ainsi que les cantons d'AUevard, d'Entraigues , de Goncelin , de Domène , de Sassenage , du Bourg-d'Oisans , de Corps, de Yizille , placés dans les plus fâcheuses conditions chmatériques, sont les plus infectés de goitreux et de crétins. Partout, les femmes sont atteintes du goitre, en plus grand nombre que les hommes. Ainsi, dans le canton de Vizille, où est
iSl
située la vallée de Vaulnaveys (val navis), on compte 790 femmes atteintes de goitre, tandis qu'il n'y a que 658 goitreux; dans le canton de Corps, il y a 4-59 goitreuses, tandis qu'il n'y a que 345 goitreux. II en est de même pour les autres cantons.
Ce que nous venons de dire pour le département de l'Isère doit s'étendre également au département des Hautes-Alpes.
Les cantons situés dans les vallées étroites, sinueuses, où la stagnation de l'air est réelle , où l'humidité est constante, où la misère, la malpropreté, l'ivrognerie, existent à un haut degré, sont également ceux où le goitre et le crétinisme sont les plus fréquents. Ainsi, dans le département des Hautes-Alpes, les arrondissements de Briançon, d'Emhrun , dont le sol est plus tourmenté, entrecoupé de vallées très-profondes, qui partent toutes de la grande chaîne des Alpes ou du Pelvoux, renferment plus de goitreux et de crétins que l'arrondissement de Gap, où les montagnes sont souvent moins élevées, et où les vallées sont plus ouvertes.
Quelques-unes des vallées de l'arrondissement de Briançon, d'Embrun, de Barcelonnette, dans les Basses-Alpes , étroites et profondes , courtes et fermées brusquement à leur origine, sont le plus souvent parfaitement isolées du reste du monde; les plantes, les animaux, les hommes, empruntent tout à l'air, à l'eau, au sol de la localité où ils sont fixés. S'il existe
une cause malfaisante , ils y sont incessamment soumis; rien de ce qui peut utilement modifier cette fâcheuse influence ne leur vient du dehors ; aussi peuton dire avec juste raison que dans ces fatales vallées, plantes, animaux, hommes, [out paraît marqué d'un cachet spécial.
Dans ces vallées malheureuses , les habitations sont malsaines au plus haut chef : les habitants y gisent pêle-mêle avec les animaux. Leur alimentation féculente, composée de châtaignes, de pommes de terre auxquelles on associe les choux , est récoltée uniquement dans la vallée, où les hommes naissent et meurent, la plupart, sans jamais en sortir.
Dans ces contrées, un grand nombre d'individus offrent, dans leur constitution physique ou dans leurs facultés intellectuelles et morales , certains traits qui dénotent la tendance au crétinisme. Cette tendance y est presque générale, et il semble que le crétinisme n'est que Texagération et le dernier degré de la dégradation physique et intellectuelle de la plupart des habitants.
Dans Tarrondissement de Briançon , c'est dans le canton de l'Argentière, où est située la Yallouise, que l'on trouve le plus de goitreux et de crétins , et c'est précisément la contrée où les communications sont les plus difficiles et les moins fréquentes. Sur une population de 6,621 habitants répandue sur toute la
surface de ce canton , on compte i,955 goitreux ou crétins. Tous les individus présentent un aspect cachectique et un air empreint de stupidité.
Les femmes présentent deux types distincts : dans l'un, taille petite, membres trapus, extrémités grossièrement contournées, sculptées, col court et gros, tête volumineuse, face plate et ridée, joues molles, lèvres boursouflées, rides profondes, regard sans expression, un air d'hébétude répandu sur la face. Dans le second type, qui rappelle celui des quadrumanes, le corps est plus élancé, le cou plus allongé, la bouche largement fendue, les lèvres peu épaisses , le front très-oblique, les joues sont un peu pendantes, des rides s'étendent du grand angle de l'œil à la commissure des lèvres. Les femmes de ces deux types ne présentent sur le visage aucune trace de cette coloration qui anime celui des jeunes filles des pays où le goitre et le crétinisme sont inconnus; leurs seins sont petits, mous, et la glande mammaire peu développée. Presque toutes ont un goitre plus ou moins volumineux.
Chez les hommes , dont la taille est en général petite, les impressions et les perceptions qui en résultent sont faibles; le langage, cette manifestation directe de l'intelligence, est d'une lenteur très-prononcée, entravé par la débilité , la torpeur et l'indigence intellectuelles.
On peut dire des individus qui habitent cette val-
lée, qu'ils ont une volonté obtuse , qu'ils sont lents ;i parler, lents à marcher , et encore plus lents au travail.
Séparée pendant huit mois de l'année des vallées voisines par les neiges amoncelées sur les cols , seuls passages qui conduisent dans les autres localités, cette population présente à l'observateur un type bien propre à l'étude de ses misères , des causes du goitre et du crétinisme. Cette vallée n'est pas la seule qui se trouve dans ces fâcheuses conditions. Plusieurs contrées appartenant aux départements des Hautes-Alpes et des Basses-Alpes, se trouvent dans les mêmes conditions. Ainsi, lie canton du Dévoluy , situé dansl'arrondissement de Gap, est encore plus malheureux, et la population plus chétive.
Bien que dans le volume précédent je me soie longuement étendu sur les causes probables du goître et du crétinisme , la distribution de ces infirmités , que nous révèle la statistique, nous ramène naturellement à les examiner de nouveau ; car là est la difficulté , l'inconnue à trouver, et le problème à résoudre.
Nous avons placé en première ligne les conditions atmosphériques et géologiques des localités, parce qu'il est constant qu'elles exercent sur l'organisme une action positive que de nombreuses observations ont démontrée. Ainsi , tout le monde sait que les montagnards, du moins ceux qui habitent des montagnes peu élevées , sont plus robustes et mieux con-
Ibrmés que les habitants des plaines , et qu'à hauteur égale, Thomme aies formes plus souples, mieux sculptées, quand il habite sur des coteaux et leurs versants, que lorsqu'il demeure dans le fond des vallées , surtout lorsqu'elles sont basses, tortueuses, entourées de montagnes élevées : c'est alors qu'on voit les individus placés dans de pareilles conditions, présenter des traces de dégénérescence physique qui s'accroît proportionnellement.
L'humidité est partout une des causes les plus actives , soit dans la Suisse, le Piémont, les Alpes fran^çaises et les Pyrénées ; elle n'est profitable qu'aux plantes. L'observateur qui contemple cette végétation luxuriante , ces arbres dont les branches s'élèvent très-haut , au feuillage toufifu, d'une coloration foncée, qui fait l'admiration des voyageurs, et qui forme autour des maisons une voûte impénétrable à l'air comme aux rayons du soleil , est disposé à demander aux habitants une sorte d'accord avec les beautés de la nature; mais il n'y trouve que le contraste frappant d'une population rabougrie, chétive, déciniée par la fièvre et flétrie par le crétinisme.
Dans la plupart des vallées, les torrents, en déborr; dant en été, laissent des flaques d'eau, entretiennent des marécages dont les eaux croupissantes , vaporisées par les rayons solaires » ne pénètrent que pendant quelques heures du jour dans ces baç fon^s situés entre des montagnes resserrées, transforment les val-
lées profondes en des espèces d'étuves qu'aucun courant d'air ne vient dissiper.
^alimentation uniforme exerce aussi une influence sur les facultés physiques et morales de l'homme que l'on ne saurait méconnaître ; car il est certain que l'homme, qui ne se nourrit que de lait , n'offre pas la constitution de celui qui se nourrit de viande. Dans beaucoup de localités, les causes du goitre et du crétinisme sont attribuées à la nourriture exclusive des pommes de terre, de la châtaigne ou du pain d'avoine. Dans un grand nombre des rapports qui m'ont été fournis par MM. les curés des Alpes, l'alimentation si pauvre et si malsaine est regardée comme la principale cause productrice.
C'est ainsi que dans la vallée du Guil , M. Guillaume, curé de la commune de Riseul, s'exprime ainsi : « Privations extrêmes pour les pauvres habitants; le » fond de la nourriture habituelle des gens de Riseul V consiste dans de la soupe de choux et de fèves, as- )> saisonnée d'un petit morceau de graisse forte et » rance, ou de quelques cuillerées de mauvaise huile j. de noix, ou, à défaut d'huile, de quelques noix con- » cassées dans un mortier. Quand il y a impossibilité » de se procurer un assaisonnement quelconque , on » se résigne à ne manger que quelques châtaignes, D ou des pommes de terre , et encore heureux ceux » qui peuvent s'en procurer pendant les mois où l'on » manque de pain d'avoine. Si , à la mauvaise nour-
» ritiire, on iijoule un travail forcé et difficile , la res- 5 piration d'un air impur , le séjour dans des étables » où croupissent les fumiers, on verra facilement ce » que peut devenir l'espèce humaine. »
Je ne crois pas cependant que l'on doive attacher une importance trop grande à l'influence d'une alimentation grossière; car, de toutes les influences morbifiques, c'est celle dont l'habitude peut le plus souvent atténuer l'effet.
L'expérience n'a-t-elle pas, d'ailleurs, démontré qu'il est infiniment plus difficile de vivre dans un air vicié, même avec de bons aliments, qu'au sein d'un air pur avec les plus insipides? Cependant, si ces deux causes, une mauvaise alimentation , surtout peu réparatrice , et la respiration d'un air impur , méphytique , tel que celui que consomment les poumons des populations des Alpes, soit dans leurs vallées infectées, pendant l'été , d'effluves marécageuses, suspendues dans une atmosphère étouffante, soit dans leurs étables , pendant les longs jours de l'hiver, se trouvent réunies, il est certain que l'organisme en souffrira , et que la dégradation physique en sera la conséquence.
L'élévation du fond des vallées au-dessus du niveau de la mer n'empêche pas, comme l'a dit à tort l'illustre Saussure, le développement du crétinisme. M. Boussingault, dans son important travail sur la cause qui produit le goitre dans les Cordillières, démontre de la manière la plus évidente que l'élévation du sol
au-dessus du niveau de la mer n'empêche pas les [)0pulations d'en être atteintes. Dans la vallée de l'Arc, en Savoie, Albiez-le-Yieux, situé à plus de 4500 mètres d'élévation ; Abriès, dans la vallée de la Durance, situé à 1632 mètres; Fouillouse, à 1852 mètres; Saint-Véran , à 2061 mètres, renferment des crétins atteints à divers degrés, ainsi que je l'ai observé dans mes voyages dans ces hautes vallées des Alpes françaises.
Si, dans ces hautes régions , les cas de goitre et de crétinisme sont moins nombreux , on doit en attribuer la cause aux émigrations annuelles et constantes de la partie valide de la population, qui va au loin, pendant Thiver, chercher du travail, et qui, à son letour, rapporte ses économies destinées à l'entretien de la jeune famille et des vieillards. Pendant les beaux jours de l'été, presque toute la population, hommes, femmes et enfants, sont occupés, sur les hautes montagnes, dans les pâturages alpestres, les uns à la garde des troupeaux, les autres à la confection des fromages. Dans ces hautes régions, les populations respirent un air vif et pur , sans cesse renouvelé par les courants d'air; un soleil bienfaisant répand sur elles son action vivifiante; l'exercice continuel, le travail incessant, entretiennent le corps dans des conditions de santé et de vigueur. Il n'y a que les infirmes qui restent dans les villages, et c'est parmi eux seuls que j'ai trouvé des crétins.
Ces populations, par leur émigration annuelle , se soustraient à l'action permanente des causes qui déterminent le crétinisme, et c'est ainsi que l'on doit le peu de goitreux et de crétins qu'on remarque dans ces vallons si élevés, où les rigueurs d'un hiver précoce et long se font si fortement sentir; d'ailleurs, dans ces régions, si élevées, l'homme lutte sans cesse contre des influences destructives extrêmement pressantes, il succombe prématurément, s'il est de complexion délicate , à la rigueur du climat, ou bien sa constitution acquiert des conditions de résistance, une vigueur et une énergie remarquables. Il est donc certain que beaucoup des enfants qui naissent avec les caractères du crétinisme, ne peuvent vivre dans de telles conditions climatériques , et c'est encore ce qui exphque le petit nombre de ces infirmités dans ces tristes contrées.
Les influences atmosphériques ont une action bien marquée sur le développement du crétinisme, et doivent occuper la première place parmi les plus hautes questions d'hygiène , et c'est avec une bien juste raison que M. Dumas, l'habile et savant chimiste, a dit dans ses belles leçons, en parlant de l'influence que les animaux et les végétaux exercent sur l'atmosphère et qu'ils en ressentent : «Que ce que les uns donnent k l'air, les autres le lui reprennent; qu'enfin, à considéi-er ces faits au point de vue le plus élevé de la physique du globe, on pouvait dire qu'en ce qui touche leurs
éléments vraiment organiques, les plantes et les animaux dérivent et dépendent de l'air, ne sont que de l'air condensé. »
Ce qui prouve de la manière la plus évidente la part d'action des différentes causes que j'ai énumérées, c'est que là où le crétinisme a diminué, on a constaté que cette diminution était due à l'influence que les modifications locales , morales et hygiéniques avaient pu exercer directement ou indirectement sur cette infirmité. C'est ainsi que dans la vallée de Grissonney, à Saint-Jean-de-Maurienne, à Allevard, etc., j'ai constaté que le crétinisme a sensiblement diminué; qu^il en a fait de même dans le Valais, dans la ville de Berne, sans modification dans la nature du sol et des eaux, et par le seul fait des améliorations générales apportées , tant dans la salubrité des lieux, que dans le mouvement industriel et civilisateur qui en a été la suite.
Partout où il a diminué , les vieilles maisons insalubres ont été remplacées par des constructions nouvelles, mieux entendues, plus propres et moins entourées d'arbres touffus. Le bien-être, l'aisance, apportés par l'industrie et le commerce, qui ont établi des échanges sans cesse renouvelés entre les productions du pays et les denrées alimentaires qui manquaient aux localités, doivent de toute nécessité être considérés comme les causes les plus puissantes, capables d'amener la diminution du crétinisme, en don-
nant ;i ces populations inactives un travail constant.
Il est encore une cause génératrice du crétinisme qu'il est important d'examiner, puisqu'elle a donné lieu à plusieurs controverses.
La privation de la lumière solaire a, comme je l'ai démontré dans le premier volume, une action bien certaine sur la production du crétinisme; cependant M. Bouchardat, dans le mémoire qu'il a lu à l'académie de médecine , n'attache aucune importance à ce fait, et, avant de discuter sa manière de voir, je crois devoir citer ses propres paroles :
« On a dit que les villages privés de la lumière di- » recte du soleil pendant plusieurs heures du jour , » soit à cause de l'élévation perpendiculaire des mon- » tagnes , soit S cause des arbres touffus, des vignes
> élevées qui serpentent autour des habitations, sont » plus exposés au crétinisme que les autres. Erreur » d'observation, résultat adopté d'après des faits in- » complets. La colline qui domine la vallée d'Aoste i> est exposée en plein midi; elle reçoit les rayons du » soleil; elle est presque entièrement dépourvue de M groupes d'arbres , et cependant elle est fortement » infectée de crétins; tandis que la montagne en face, » dont la pente regarde le nord , qui est constam-
> ment à l'ombre, n'en nourrit pas. C'est probable- » ment ce fait qui a porté de Saussure à considérer » les villages exposés au midi comme plus parlicuhè- « rcmcnt prédisposés au crétinisme. »
Si M. Boiicliai'dat avait visité ces villages, il aurait vu que plusieurs des causes assignées au crétinisme n'existent pas dans ceux qui sont répandus sur la pente nord de la vallée d'Aoste, où ils sont peu nombreux, que Taisance y est générale, que les habitants
boivent du vin, respirent un air pur, et qu''ils ont du
travail pendant toute l'année; tandis que les villages situés sur le versant opposé sont enveloppés de brouillards pendant la plus grande partie de Vannée, que le sol y est pauvre, les habitations chétives, et l'alimentation insuffisante. Les fièvres intermittentes y régnent fréquemment; tandis que les villages exposés au nord en sont exempts; d'ailleurs, dans la belle vallée du Graisivaudan , j'ai indiqué que les villages de Chapareillan , de la Buissière , (ïe Saint-Pierred'Albigny, etc., bien que recevant les rayons du soleil du matin au soir, renfermaient un certain nombre de goitreux et de crétins; tandis que des villages limitrophes , également construits à l'exposition du levant , bien que situés en apparence dans les mêmes conditions, n'en renferment aucun. C'est que les premiers sont traversés en différents sens par de nombreux ruisseaux bordés par les habitations; que le solde ces villages renferme des marécages entretenus par les débordements annuels de l'Isère; que les habitations sont entourées d'arbres touffus ou placés dans des enfoncements , tandis que les autres sont placés sur un sol sec, loin des marais, et qu'ils ne sont point
exposés, comme les autres, aux brouillai-ds incessants qui s'élèvent matin et soir des tourbières et des marais. Dans les uns , les fièvres intermittentes sont endémiques, tandis que, dans les autres, elles sont inconnues ou accidentelles.
Dans le premier volume , je me suis longuement étendu sur ce sujet, et je crois , ici , ne faire que les rappeler.
En présence de ces faits bien constatés , Tobservateur doit nécessairement attribuer au défaut d'insolation une influence marquée sur la production du crétinisme; car, si quelques faits semblentcontredire cette vérité, c'est qu'ils ont été incomplètement observés, et il serait facile d'en citer d'autres, soit dans le Valais, soit en Savoie, en Piémont ou en France, qui démontrent de la manière la plus évidente que la privation de l'action bienfaisante des rayons solaires est une des causes puissantes du développement du crétinisme.
Ce qui prouve avec évidence Tinfluence des conditions anti-hygiéniques, topographiques et autres, c'est le passage suivant emprunté au travail publié par la commission sarde :
« Les habitants des lieux, dit la commission , oîi » les causes d'insalubrité sont en plus grand nombre, ï et où elles sévissent avec plus d'intensité, ont pres- » que tous un aspect cachectique; les écrouelles et -» le rachitisme y sont assez fréquents ; la plupart ont
B l'ossature énorme, une lôle volumineuse , les arti- » culations des extrémités inférieures d'une grosseur )) extraordinaire; ils ne parviennent pas à une taille » élevée; un bon nombre d'entre eux ont le goitre, j) et ceux qui en sont exempts ont le col court, » gros et empâté ; leur figure présenté quelque chose » de grossier et d'aplati : ils ont les zygômes saillants, » et les yeux écartés de telle façon, que leur physio- » nomie présente du plus au moins un aspect stu- » pide. »
Ce tableau nous montre les éléments de la maladie répandue dans toute la population exposée à l'action incessante des causes d'insalubrité générale.