CHAPITRE ONZIÈME
conclusion.
La science politique consiste sur-tout dans l'intelligence du siècle. Un siècle est un point du temps , et nous ne pouvons y durer sans savoir d'où nous sortons et où nous allons. Cela étant , voyons donc la si-
tuation de la France , examinons si nous avons nettement défini cette situation , et si les institutions nouvelles que nous proposons, sont capables de faire sortir le devoir du présent , et la nature de l'avenir.
Il y aura bientôt cinquante ans , que la France travaille à développer les idées sociales , élaborées par la philosophie du dixhuitième siècle, et définitivement consacrées par la révolution de 89. Durant tout ce temps là, le mouvement social et politique a été immense , une activité prodigieuse s'est mise dans toutes les classes, cha • que citoyen a payé son tribut, et de nos jours encore, il n'est personne qui ne sente le besoin de se mettre à l'œuvre, et de remonter aux causes de ce grand événement , ^^ocir les ctudiGL* et nsieusc le comj) rendre* ï j< i politique enfin dévore tous les esprits et tous les cœurs ; la jeunesse s'y livre avec une ardeur incroyable, elle sait que les
-Importés de l'avenir lui sont ouvertes; et quand de notre temps, On a voulu lui en faire nu reproche, on a eu tort : avant de calomnier son siècle, il faut le comprendre.
Et pourtant, malgré cette élaboration continuelle, et ce développement immense que nous voyons, que sommes- nous? L'Angleterre poursuit sa réforme, l'Espagne est pleine de verdeur et de jeunesse , tous les petits états s'agitent; et nous Français, nous n'avons qu'une chose, la pensée et la parole. À part quelques courts intervalles, nous n'avons pas été admis à délibérer sur les principes constitutifs de notre sociabilité ; et depuis que la synthèse de la constitution de 1789 a inauguré notre révolution, il n'y a eu que des désirs , dés troubles et dès révolutions. Cependant le peuple français à
tout fait, tout souffert pour l'humanité; il
â toujours vécu acteur grand, acteur infatigable. C'est du sein de la France qu'éma-
nent toutes les idées grandes et civilisatrices; c'est le foyer auquel viennent se réchauffer tous les apôtres de l'égalité ; en un mot , la France (et je le dis avec orgueil) est le phare conducteur du genre humain, le palladium de toutes les libertés. .
Comment donc une nation , douée d'une force morale si profonde et d'un génie qu'elle ne peut échapper , une nation où toutes les idées de la sociabilité ont été si remuées et si agitées , a-t-clle pu conserver aussi longtemps des formes rétrogrades et immobiles , de telle façon que les idées se soient toujours trouvées d'un côté , les institutions tle l'autre , et qu'aujourd'hui encore il ne se trouve pas d'avenir dans ses institutions ?
La raison de ce fait se trouve dans cette maxime : qu'entre les idées et les mœurs il y a toujours retard , et qu'ainsi il n'était pas donné à la génération qui avait renversé le passé par la philosophie , par l'idée , de se
dépouiller entièrement de ses habitudes et des préjugés historiques que les siècles avaient accumulés sur elle.
En effet, lorsque l'ancien dogme touche à sa fin , et qu'un dogme nouveau tend à se produire, la guerre devient flagrante entre les partisans du nouveau dogme et tous ceux qui ont intérêt à défendre l'ancien ordre de choses. Bientôt l'esprit nouveau s'exalte , se passionne pour le bien qu'il a conçu ; il propage ses idées , se fait des prosélytes ; bref, les sympathies nationales, l'opinion publique, attirées par l'espoir de ce bien f le protègent et s'attachent à lui; il triomphe. Mais que fera l'esprit nouveau de ce triomphe?
Eu usera-t-il avec modération et sagesse?
Gomment les novateurs se conduiront- ils ?
Quel sera leur critérium ? Sur quelle base étayeront-ils leur nouveau système? C'est alors que les difficultés surgissent et se montrent grosses d'orages et de tempêtes ; les
A*nrif& fini iimrrn'fllnrft avaient ÂtA uni«
pour détruire , se divisent pour édifier.
Comme ils ont entièrement rompu avec le passé , ils ne trouvent autour d eux que
qu'ils donnent , ne reposant que sur l 'idée , ne peuvent satisfaire la société ; les habitudes , les goûts y les préjugés de cette société , se trouvent froissés , et bientôt le nouveau dogme est discrédité ; il parait impuissant pour le bien, le désordre règne dans toutes les intelligences , l'anarchie , la
Or, comme il y a une solidarité incontestable dans les idées humaines, qu'en outre les lois de toute société se tirent d'abord de ses mœurs, et qne les mœurs d'une société ne sont autres que ses habitudes, ses préjugés, ses goûts, sa pratique de tous les jours , n'est-il pas évident qu'il faut pour conduire les choses à bien, joindre le passé
avec l'avenir, ne détruire que ce qui est stupide ou aboli par les mœurs, mais conserver le reste et faire seulement des innovations tempeatives? Ainsi, lorsque la philosophie, l'industrie et les arts eurent inspiré au peuple français l'amour de l'égalité et de la liberté , et que l'ancien droit de la France désormais illégitime, puisqu'il était inintelligent, eut été déclaré impuissant par la révolution de 89 , que voulait la France? son désir était de conserver la jroyauté parce qu'elle se trouvait eu conformité avec ses mœurs , et qu'elle la regardait comme indispensable pour opérer , d'une manière sage et pacifique, les réformes dont avait besoin la société. La masse de la nation sentait admirablement, qu'une fois dépouillée de tous ses prestiges et attributs féodaux, la royauté n'empêcherait pas les idées nouvelles de se faire jour et de s'affermir dans les lois et les institutions. Elle
ojnprenait encore que le sçul moyen de induire les choses à bien, est de ne pas les brusquer ouvertement; , ma is au qfltrairc 4'y porter beaucqupde réflexiou, détenteur, et de n'abolir du passé que ce que la nécessité ordonne d'abolir.
Oui, tels étaient |es yçeux de France en 89 : les travaux admirables et immortels de la Constituante le prouvent ; et il n'est pas douteux que si les esprits éclairés qui avaient couçu les réformes sur uu plan aussi
sage, eussent pu conduire le char de la révolution au gré de leurs désirs, la France n'eut pas eu à gémir des malheurs et des crimes qui ensauglantèrentet désolèrent notre belle patrie. Mais, lorsque les novateurs eurent ameuté et déchaîné les passions, alors on ne vit plus que des déchiremens et des catastrophes , l'arbitraire et la bcence rem-' placèrent la justice et la liberté, la monar-
une démocratie furieuse
qui se décora du nom de république, s'établit sur ses ruines, et la nation effrayée se jeta dans les bras du despotisme! Car au sein de l'anarchie un despote même parait un sauveur.
Voilà quel fut le dénouement fatal d'une révolution qui avait commence sous d'aussi heureux auspices: loin de lui faire produire les résultats qu'on devait en attendre, l'esprit nouveau, en voulant faire table rase du passé et tout rajeunir, nous fit rétrograder d'un demi-siècle; et aujourd'hui encore nous sommes à nous débattre contre le souvenir d'un état de choses qui, répugnant à notre civilisation, à nos mœurs, et par cela seul impossible , n'en a pas moins laissé des impressions funestes au développement de nos idées et de nos institutions sociales. Ainsi, la république tomba parce que la nation n'aime pas la licence , et qu'elle veut avant tout l'ordre et les lois ; le despotisme
ne put vivre parce qu'il ne put prendre racine sur le sol de la France , cette terre classique de la liberté.
Maintenant nous allons voir un spectacle tout différent : La dynastie des Bourbons , exilée depuis vingt- cinq ans, et par conséquent étrangère à nos besoins et à nos sentimens , remonte sur le trône de France.
Louis XVIII octroie une Charte sur le modèle de la Constitution anglaise, et fonde la monarchie constitutionnelle. Ce n'est plus un novateur téméraire, imprudent; c'est un homme qui , # dans sa position , a autant d esprit qu'on peut en avoir, et qui , tout en paraissant faire des concessions à l'esprit du siècle, cherche à ramener les institutions vers le passé , et à éluder ain%i le principe de la souveraineté du peuple. En effel , quel est le vrai caractère de la monarchie constitutionnelle? C'est la transaction et le raccommodage. Ce qui la constitue , c'est le
moyen-âge et puis l'introduction du principe plébéien. Ce résultat assez naturel a rendu des services, nous en convenons.
L'exemple de la Constitution anglaise a été un fait salutaire et normal. Mais ce fait , qui n'est qu'une halte , une transaction, ne pouvait être une solution intellectuelle et définitive ; et lorsqu'en France , où les idées sont si larges et si libérales, où il y a st long-temps sur-tout qu'on a rompu avec le moyen-âge , on a voulu diviniser ce fait et en faire une espèce de doctrine logique complète; on a fait évidemment du galimatias sur des accidens historiques et on est tombé dans le faux. La Charte de 181/J , émanation pure de la Constitution anglaise , n'était donc pas aslez large : son essence était l'immobilité, et elle suffit pour bannir la race de celui qui l'avait donnée, car elle ne s'appliquait pas aux vraies idées libérales, à ces idées qui , seules, sont capa-
bles de soutenir la constitution d'un grand peuple.
Ainsi ce principe, qu'il ne faut céder ni trop ni trop peu à l'esprit du temps , mais bien au contraire faire des innovations tempestives , reste vrai et constant; et nous pouvons af6rmer que, dans la violation de ce principe , se trouve la seule et véritable cause des révolutions et des troubles qui , pendant quarante ans , ont agité la France.
Arrivons enfin à l'époque actuelle ; interrogeons l'esprit public, et voyons ce qu'il «lésire. C'est l'état du peuple français d'être, dans les principes et les opinions, le plus démocratique de l'Europe ; il a été créé pour être l'apôtre de l'égalité, de la liberté générale; et tout ce qui , chez lui, tient aux idées et à la pensée , est complet. Depuis i83o , l'esprit français a repris les erremens de la révolution de 89 : cet esprit désire trouver sa satisfaction, son développement ;
et il faut que la mobilité dont il est doué , pénètre et soit renfermée dans les institutions.
Cependant la France, à l'heure qu'il est, a beaucoup de peine à trouver sa définition et son assiette ; elle se trouve entre les réminiscences de la constitution, anglaise et les inspirations de son propre génie. Ses institutions sont d'un côté, ses idées de l'autre ;
et la question qui s'agite encore , c'est de. mettre le pouvoir exécutif dans des rapports
normaux et moraux avec le pouvoir légis»
latif. • C'est qu'en effet , une des pi as graves difficultés de la politique se trouve dans les rapports du gouvernement avec la société , ou , si l'on aime mieux , du pouvoir et de la liberté. La société ne veut voir dans le pouvoir exécutif que son bras : c'est là son état philosophique. Mais ce pouvoir, sorti, des formes féodales, a laissé, en France y
des impressions qui ne meurent pas en un jour ; il a des précédons auxquels sont habitués les Français. Les habitudes , les prestiges de l'autorité le soutiennent encore , et , malgré le développement de nos idées , Fantagonisme n'a pas cessé ; el le pouvoir exécutif a duré , et a semblé immortel.
Eh bien ! cette immortalité féodale n'est pas de l'essence des choses humaines. Les droits meurent , et d'autres les remplacent.
Aujourd'hui, la loi du droit social est le mouvement; par conséquent, la société ne peut garder plus long-temps des formes vieillies et rétrogrades. Il- faut absolument que le gouvernement se mette au service de cette société , que l'antagonisme entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif cesse, et avec lui, les agitations intestines, la division entre les partis, et tout ce malaise que nous avons vu et que nous voyons encore en France.
Or, nous l'avons dit, le seul moyen pour obtenir ce résultat, c'est d'entrer franchement dans les voies du gouvernement représentatif. Eu effet, les révolutions ne sont pas le produit pur et simple des jeu* du hasard ; tout un peuple ne se soulève pas pour contenter une passion futile ou un léger caprice : toujours patient , toujours bon , il faut qu'on refuse obstinément de l'écouter et de le satisfaire, pour qu'il se révolte; et quand les révolutions éclatent, elles n'ont jamais d'autre cause que les nécessités sociales.
Ainsi , la nation renversa la république , parce que cette forme de gouvernement, en opposition formelle avec l'esprit public, ne put procurer, ni la paix, ni le bonheur, 6ns de toute société civile. Tous les pouvoirs étaient confondus ; le pouvoir exécutif n'agissait plus et ne fonctionnait plus qu'au sein du pouvoir législatif, et cette confusion
produisait dans l'état un arbitraire et une tyrannie sans bornes. La monarchie constitutionnelle succomba, parce que le pouvoir exécutif fonctionna dans un but contraire à l'association politique. Los élémens de son Organisation , empruntés à la constitution anglaise, ne convenaient, ni à nos idées, ni à nos mœurs. Outre la force immense dont, la royauté disposait par son article i/j, elle avait encore, au moyen de son double vote et de ses grands collèges, toute la force morale. Les députés n'étaient point les représentai, les*mandataires delà France, mais bien les Simples conseillers delà couronne ; et la société, de cette façon, reculait dans le passé au lieu de marcher dans l'avenir.'
Lors donc que le peuple fi ançais eut renversé la monarchie constitutionnelle, que demanda-t-il? ce que, depuis, il a réclamé «ans cesse, à savoir : que la souverainelé nationale devînt le dogme fondamental de
l'état, la raison sociale, et l'égalité, le but définitif de l'association. Par malheur, ses vœux n'ont pas été exaucés. Le pouvoir né de la révolution, a suivi les èrremens de son devancier ^ à part quelques modifications apportées à îa charte , il a conservé la même autorité , les mômes privilèges , et la lutte existe encore entre le gouvernement et la société. Mais cette lutte ne peut être éternelle; il faut enfin donner au peuple une constitution où toute la force physique sera laissée au roi, et toute la force morale à l'opinion publique.
Ainsi, d'une part, créons le pouvoir royal comme pouvoir neutre, au milieu des trois pouvoirs politiques : maintenons la royauté, puisqu'elle est dans nos habitudes, dans nos mœurs, et qu'elle porte avec elle les él émeus de stabilité, d'ordre, si nécessairesau développement social; conservons au roi la puissance exécutive, et toutes les
parties qui se rattachent à cette puissance.
Cette centralisation donnera des garanties puissantes pour la tranquillité de l'état et n'ôtera rien à la nation de sa force morale; ce n'est pas là , nous l'avons vu, que réside le mouvement et la vie.
D'autre part, dotons la société d'une ma*, gistrature éclairée et indépendante, ainsi que d'une administration sage et libérale :
que la propriété foncière ne soit plus, à Pins- 1ar*de l'antiquité, regardée comme la dernière raison des choses; mais que l'art, l'industrie, le commerce, aient également leur représentation; car, ne renvoyer au r j^urd'Jbuiquedes propriétaires à la chambre, c'est se mettre sous Je joug de la féodalité, et rendre encore hommage-lige à des sei-
gueurs
féodaux. Que la seconde chambre soit soumise à l'élection du peuple , comme la chambre des députés. Alors le législateur ne représentera plus une valeur matérielle,
mais une valeur morale; ce sera l'homme de tous , l'homme de la nation ; son essence sera ce qu'elle doit être, l'indépendance; et de cette manière, on aura mis les institutions d'accord avec les idées ; la mobilité légale, progressive, sera inscrite dans la législation, et on sera sûr d'anéantir et de supprimer les révolutions.
. Enfin, comme la souveraineté du peuple ' est aujourd'hui la raison sociale, et l'égalité le but de la société, le sentiment profond qui la domine , que le gouvernement mette les institutions en harmonie avec cette raison et ce sentiment. Que ce soit là son acte de foi, sa règle de conduite, et bientôt il deviendra fort, car il sera intelligent et moral; il aura bien compris sa mission, car il servira la société ; et la philosophie , d'accord avec l'histoire, nous disent qu'on a plus de mal à tromper l'humanité qu'à la servir.