Lettre inédite de M. le D'' Gasseb, 3 juin
3. SALOJiOisii: Mariko, Riforma med., 1890, p. 1502, et SicUia medica, 1891, n° 2, p. 100.
4. Zeri, L'eau potable et la malaria. Ann. delV IstU. d'Igiene sperbn. d. Univ. di Roma, 1890, II, p. 123.
5. Baccelli, Ueber das Wesen der Malaria. — Infelvtion Uebers von Stobwasser. Deutsche med. Wochenschr., 1892, n" 32.
a cité à l'appui de cette assertion des expériences démontrant que les infusoires étaient détruits quand on les soumettait à des digestions artificielles.
L'action protectrice des sucs digestifs normaux est indiscutable, mais il arrive souvent que cette action, pour une cause ou pour une autre, s'exerce dans de mauvaises conditions et perd de son efficacité.
Le fait est qu'un grand nombre de parasites s'introduisent dans notre économie par les voies digestives ; sans parler des helminthes, les trichines et les fîlaires pénètrent par cette voie.
On ne doit pas écarter a priori l'opinion qui attribue un rôle à l'infection par l'eau de boisson. Si les faits qui ont été cités comme favorables à l'orig-ine hydrique du paludisme prêtent à la critique, on en peut dire autant de ceux qui leur sont opposés par les partisans de l'infection par l'air.
3" Infection iKir les moustiques. — L'insuccès constant des essais de culture de l'hématozoaire du paludisme dans l'eau, dans la terre humide, et dans un grand nombre d'autres milieux, semble prouver que ce microbe ne se trouve pas dans le milieu extérieur sous les mêmes formes que dans le sang et l'on devait se demander par suite s'il n'existait pas, comme pour d'autres parasites, un hôte intermédiaire.
J'ai été conduit ainsi à soupçonner les moustiques ^ dont le rôle dans la propagation de la fîlariose est aujourd'hui connu.
Bon nombre de faits viennent à l'appui de cette hypothèse.
Les moustiques, qui abondent dans toutes les localités palustres, disparaissent sur les hauteurs, là où cesse l'endémie palustre.
A Gonstantine les moustiques, très nombreux dans la vallée du Rummel qui est insalubre, disparaissent dans la partie haute de la ville qui est salubre ; de même à Bône.
Les quartiers centraux de Rome, indemnes de moustiques, sont salubres (Mendini).
A Madagascar nos soldats si éprouvés par les fièvres, lors de l'expédition de 1895, étaient assaillis par des légions de moustiques.
Le drainage du sol qui supprime les fièvres fait disparaître aussi les moustiques ^
1. A. Laveran, Du paludisme et de son hématozoaire, Paris, 1891, p. 147, et Acad. de médecine, 24 sept. 1893.
2. Lamborn, La destruction des moustiques. Anal, in Revue scientifique, 1890, p. 498.
124 ÉTIOLOGIE
Les eaux courantes ne se prêtent pas au développement du paludisme, au contraire les eaux stagnantes lui sont très favorables, comme à la pullulation des moustiques.
Les fièvres de première invasion ne régnent qu'à l'époque où les moustiques abondent, pendant le reste de l'année on n'observe que des rechutes.
On sait qu'il est dangereux, dans les pays palustres, de coucher les fenêtres ouvertes; or la meilleure précaution à prendre contre l'invasion des moustiques consiste à fermer les fenêtres le soir.
C'est pendant la nuit qu'on est le plus exposé à contracter le paludisme et c'est pendant la nuit que les moustiques s'acharnent le plus à leur proie.
Dans les localités palustres il est dangereux de coucher sur le sol et l'on aremarqué que, dans les maisons, les étsges supérieurs étaient plus sains que le rez-de-chaussée et le premier étage, or les moustiques abondent surtout au niveau du sol.
La prédisposition aux fièvres est d'autant plus marquée que la peau est plus fine, plus délicate ; les enfants qui ont tant à souffrir des moustiques sont plus éprouvés par les fièvres palustres que les adultes.
Les nègres dont la peau est épaisse, résistante et qui sont très peu sujets aux piqûres des moustiques, jouissent d'une immunité remarquable pour le paludisme.
Il est bien possible que l'immunité des nègres pour la fièvre jaune s'explique de la même manière ; d'après Finlay les moustiques jouent en effet un grand rôle dans la transmission de cette maladie.
L'air est assaini dans les régions oii il existe des soufrières' et il est recommandé d'allumer de grands feux lorsqu'on est obligé de passer la nuit dans des localités palustres ; or les moustiques sont détruits par les vapeurs d'acide sulfureux, et ils viennent se brûler aux feux de nuit ou bien la fumée les en écarte.
1. D'Abbadie, Acad. des Se, 18 sept. 1882. D'Abbadie a signalé aussi ce fait curieux que les habitants de certaines parties de l'Abyssinie ont l'habitude de soumettre leurs vêtements à des fumigations d'acide sulfureux pour se mettre à l'abri des fièvres intermittentes. Acad. des Se, 4 mars 189o.
Parmi les mesures prophylactiques conseillées contre les fièvres palustres, Lind signale le fait de porter sur soi de l'ail ou du camphre cousus dans un linge {op. cit., Appendice sur les fièvres intermit., p. 128). Dans le midi de la France et en Italie il est de tradition qu'en mangeant de l'ail on évite les fièvres; ce qui explique peut-être l'abus qu'on fait de ce condiment.
MODES d'infection 125
A la vérité les moustiques abondent dans des localités qui ne sont pas fébrig'ènes, mais il est facile de répondre à cette objection : le moustique n'est pas dangereux par lui-même, il ne le devient que s'il porte le germe du parasite du paludisme, de môme qu'il n'est susceptible de propager la fîlariose que s'il existe des individus atteints de cette maladie et capables d'infecter les moustiques qui, à leur tour, infectent l'eau*. La fîlariose ne règne pas partout où pullulent les moustiques, elle n'est endémique que dans certaines régions.
On comprend que l'immigration d'individus atteints de fîlariose dans un pays qui en était jusque-là indemne puisse provoquer l'apparition de nouveaux foyers de cette endémie. L'apparition du paludisme aux îles Maurice et de La Réunion à la suite de l'immigration de travailleurs indiens dont bon nombre étaient sans doute atteints de paludisme, pourrait s'expliquer de même.
Il n'est pas probable que les moustiques puissent inoculer le paludisme directement, d'homme à homme, car les fièvres palustres ne se répandent pas par contagion, alors même que les moustiques abondent; le paludisme est inoculable d'homme à homme, comme nous le verrons plus loin, mais dans des conditions que ne semblent pas pouvoir réaliser les moustiques.
L'hypothèse que j'avais émise sur le rôle des moustiques dans l'infection palustre a eu la bonne fortune d'être défendue par Manson, auquel ses beaux travaux sur la fîlariose donnent une si grande autorité en pareille matière.
On sait que les filaires embryonnaires qui se trouvent dans le sang de l'homme ne sont pas aptes à se reproduire dans le milieu extérieur, il est nécessaire qu'elles subissent une phase de leur évolution dans le corps des moustiques. Les filaires embryonnaires introduites dans l'estomac du moustique quittent les gaines qui les protégeaient, traversent la paroi de l'estomac et vont se loger dans les muscles thoraciques de l'insecte ^
Lorsque les moustiques meurent et tombent dans l'eau, les filaires s'échappent et l'infection a lieu par l'eau potable ^
1. Acad. de médecine, 24 sept. 189b. Bulletin de. l'Acad. de méd., 1895, p. 302.
2. Manson, La vie du germe de la malaria hors du corps humain. (The Goulstonian Lectures, Lancet, 1896. Analyse par Catiun, Arch. de méd. exp., 1896, p. 324.)
3. Lorsque le moustique femelle s'est gorgé de sang île mâle ne suce pas le sang), il cherche un abri près d'une eau stagnante; six jours après environ, il quitte cet abri et se plaçant à la surface de l'eau il pond, puis meurt, entraînant, le plus souvent, ses œufs avec lui au fond de l'eau. Chaque œuf donne naissance à une petite larve; une des premières choses que mangent ces larves très voraces est le corps
1^6 ETIOLOGIE
Sur 140 femelles de moustiques examinées à Calcutta, Le^is a vu que 20 étaient bourrées de fîlaires.
D'après Manson, les flagelles de l'hématozoaire du paludisme représentent le premier stade de la vie libre du parasite, et ils se comportent comme les fîlaires embryonnaires dans le corps des moustiques qui se sont gorgés de sang palustre ; ils traversent la paroi de la poche stomacale et vont se loger dans le corps de l'insecte où s'accomjdit une phase de leur évolution. Lorsque le moustique, après avoir pondu, meurt à la surface de l'eau ou de la terre humide, le parasite rentre dans une larve de moustique ou bien il est mis en liberté.
L'homme pourrait s'infecter en buvant l'eau dans laquelle sont venus mourir les moustiques gorgés de sang palustre, ou bien par inhalation des poussières provenant des marais desséchés.
Le D"^ R. Ross a fait aux Indes des recherches intéressantes sur cette question ' .
Ross a soumis à la piqûre de moustiques un malade atteint de paludisme dans le sang duquel on trouvait des croissants, et il a constaté que les croissants se transformaient très vite dans l'estomac de ces insectes; 20' après la morsure, tous les croissants étaient transformés en corps sphériques et au bout de 30' on trouvait beaucoup de flagelles. Au bout de 1 h. les corps sphériques et les flagelles étaient devenus rares, au bout de 2 h. on ne trouvait plus que des formes cadavériques des corps sphériques.
D'après Ross les organes du moustique semblent avoir la propriété de faciliter la transformation des croissants en corps sphériques flagellés; si l'on tue un moustique 5' après morsure, on trouve encore un grand nombre de croissants et ces croissants ne se transforment plus, comme ils le font dans le moustique vivant.
Il est difficile de savoir ce que deviennent les flagelles, il est présumable qu'ils pénètrent dans les tissus de l'insecte (Ross, Manson) .
Ross a trouvé dans l'estomac des moustiques à Secunderabad (Indes) une grégarine dans laquelle il est tenté de voir une forme alterne de l'hématozoaire du paludisme .
de leur mère ramolli dans l'eau. Ces larves passent au stade de nymphes; les nymphes flottent quelque temps à la surface de l'eau, finalement les coques se rompent et il en sort de jeunes moustiques (Manson).
1. Ronald Ross, Procedings of ttie South Indian Branch British med. Assoc, \1 déc- 1895, et Brit. med. journ., 30 janv. 1897.
Cette grégarine est un org-anisme très simple, composé d'une cellule, avec un nucléole ; son habitat ordinaire est l'estomac de la larve du moustique; elle est douée à ce moment de mouvements très vifs.
Vers la fin du stade larvaire les grégarines s'encapsulent et les kystes se remplissent de psorospermies; chaque psorospermie contient une petite masse granuleuse et deux corps falciformes.
Les tubes de Malpighi de la chrysalide qui renferment les kystes les laissent, à la fin de ce stade, passer dans l'intestin; dès que l'insecte sort de sa coque, il vide dans l'eau un certain nombre de psorospermies, les autres s'échappent lorsque l'animal cherche à sucer le sang humain ; plusieurs fois Ross a tué sur sa main des moustiques qui renfermaient des psorospermies.
Il est bien probable, comme le dit Manson, que cette grégarine du moustique n'a aucune relation avec l'hématozoaire du paludisme.
Ross a institué l'expérience suivante pour décider si l'eau souillée par des moustiques infectés pouvait servir à la transmission du paludisme : il a fait boire à un homme un ou deux drachmes d'une eau dans laquelle un couple de moustiques gorgés de sang palustre étaient morts après avoir déposé leurs œufs. Onze jours après cet homme eut de la céphalalgie, de la courbuture et de la fièvre sans frisson initial. La fièvre dura trois jours, puis cessa spontanément et il n'y eut pas de rechute. On trouva dans le sang de ce malade des corps amiboïdes.
Ross a répété plusieurs fois cette expérience sur des indigènes sans réussir à produire des accès palustres d'un caractère évident.
Un expérimentateur s'est laissé mordre par des moustiques nourris de sang palustre et n'a pas pris la fièvre ^
Mendini * et Bignami " dans des travaux récents arrivent tous les deux à conclure que l'infection palustre ne se fait ni par l'air, ni par l'eau, mais très probablement par les moustiques.
Comme le fait remarquer Bignami, les mesures prophylactiques les meilleures contre la fièvre sont aussi celles qui préviennent les piqûres des moustiques : éviter de sortir la nuit, de dormir les fenêtres ouvertes, ne pas se coucher sur le sol, etc.