CHAPITRE VII
FORMES CLINIQUES (suite)
Sommaire. — I. Accès pernicieux. — Essais de classification. — Conditions dans lesquelles se développent les accès pernicieux. — Caractères communs. — Principales formes. — Accès pernicieux avec état typhoïde, accès délirants, comateux, diaphorétiques, algides, cholériformes, bilieux, gastralgiques, dyspnéiques, convulsifs.
II. Fièvre bilieuse hémoglobinurique. Répartition. Description. Nature. Palhogénie.
III. Fièvres larvées. — Définition. — Fréquence. — Différentes formes : névralgies intermittentes, hémorragies, etc.
Nous avons étudié, dans le chapitre précédent, les manifestations cliniques ordinaires, régulières, du paludisme; nous devons maintenant passer en revue les formes irrégulières qui sont connues sous les dénominations de fièvres pernicieuses, ou accès pernicieux et de fièvres larvées.
I. Accès pernicieux. — Essais de classification. — La classiGcalion la plus célèbre des fièvres dites pernicieuses est celle de Torti, qui divisait ces fièvres en solitariœ et comilat^\ la pernicieuse était dite solitaire quand sa gravité résultait de la continuité ou de Tacuité des symptômes ordinaires; comitée, lorsque la gravité résultait de la prédominance d'un symptôme ou de Tadjonction de phénomènes anormaux.
Les comitées se divisaient en colliqualives : cholérique» dysentérique, atrabilaire ou hémorragique, cardialgique, diaphoré' tique, et en fièvres pernicieuses coagulatives : syncopale, algide> léthargique*.
Torti a figuré sur un arbre généalogique toutes les variétés cli-
i. Torti, Therapeutica spécial i s ad febrcs periodicas perniciosas. Mutins, 1712.
AGGES PERNICIEUX 263
^^^Xîes du paludisme, les cotnitatœ et les solitariœ forment des
^îinches de cet arbre et ces branches se divisent en un grand
^^nibre de rameaux dont chacun porte une pernicieuse différente.
Alibert décrit 20 espèces de fièvres pernicieuses \
Maillot rejette les classifications de Torti et d'Alibert. c Ce ^adre, dit-il, en parlant de la classification d^Alibert, me parait trop vaste, et comprendre des fièvres intermittentes dont la bénig^nité est évidente : telle Texanthématique, telle la rhumatismale. Je pense qu^on ne doit ranger parmi les fièvres pernicieuses que celles dont les accidents sont si graves que la mort est imminente et même presque certaine au troisième ou au quatrième accès pernicieux, lorsqu*on ne les arrête pas dans leur marche. En partant de cette donnée, on ne tardera pas à connaître que les phénomènes qui constituent les fièvres intermittentes pernicieuses ne peuvent être rapportés qu*à la lésion ou de Tappareil cérébrospinal, ou des organes abdominaux, ou des viscères contenus dans la cavité thoracique. C^est sur cette triple base que doit être fondée la classification de ces maladies. » (Maillot, op, cit,, p. 27.)
Dutroulau partage les fièvres pernicieuses en quatre grands groupes : comateuses, ataxiques, ajgides, bilieuses.
A lire certains auteurs, Alibert surtout, on pourrait croire que les fièvres pernicieuses sont des espèces morbides bien distinctes des fièvres palustres ordinaires, il n*en est rien; ce sont des fièvres palustres (continues ou intermittentes) graves et en général compliquées.
Entre les fièvres qui ont été décrites dans le chapitre précédent et les pernicieuses, il existe de nombreuses formes intermédiaires c]ue tel médecin range parmi les pernicieuses, tel autre parmi les formes simples.
Un accès de fièvre intermittente s'accompagne d'un peu de délire ou de somnolence, faut-il voir là un accès pernicieux délii^ant ou soporeux? Un malade a, pendant un accès, des vomissements bilieux suivis d'une teinte subictérique des téguments, est-ce xin accès pernicieux bilieux? Des sueurs abondantes se produisent ^ la fin d'un accès, faut-il classer l'accès parmi les pernicieuses diaphoré tiques? Ces questions sont souvent difficiles à trancher.
Tel malade peut, comme je l'ai observé, présenter successivement des accidents cérébraux, puis, lors d'une rechute, des acci-
i. AuBiRT, Traité des flôvres pernicieuses intermittentes, Paris, 1804.
FORMES CLJSIQLES
dents gastralfriques ou cliolériformes; dira-t-on qu'il a eu successivement des lièvres pernicieuses délirantes, glislral^ques ou choléri formes?
11 ne s'agit évidemment pas de maladies diffi^retites. mais ilicompltcations variées d'une même maladie.
Ceci une fois admis, la classification des accidents ou comjilifstions auxquels on donne le nom d'accès pernicieux perd beaucoup de son importance, on peut se contenter d'une énumération par ordre de fré»]uence.
Toutes les complications, tous les accidents qui peuvent se produire dans le cours des fièvres palustres méritent-ils la dénomination d'accès pernicieux? Evidemment non. On ne rangera sous rc titre que les accidents graves pouvant entraîner rapïdemenl la mort et relevant directement de l'infection palustre; les maladies intercurrentes qui viennent se grelîer sur le paludisme et le compliquer, ne doivent pas prendre place parmi les accès pernicieux.
Fréquence des accès pernicieux; conditions dans lesquelles ih se développent, leurs causes. — Les accès pernicieux, rares dans dos climats tempérés, sont communs dans les foyers palustres <les paTS chauds.
En Italie, en Grèce, en Algérie, la fréquence des accès pernicieux est déjà assez grande.
D'après L. Colin', la proportion des fièvres pernicieuses ans fièvres intermittentes simples était, en 1864, de 1 sur 2o dans le corps français d'occupation des États Itomains, et do 1 sur 'JO dans la population civile traitée à l'hApilal San-Spirilo.
A Constantine, je n'ai noté qu'un accès pernicieux sur 3S ou 40 cas de fièvres palustres, mais il s'agissait de militaires en garnison, c'est-à-dire d'hommes surveillés de près et soldés rapidement dès qu'ils pré.sentaient de la fièvre, ce qui a une grande importance pour la prophylaxie des accès pernicieux.
Au Sénégal, à Madagascar, aux Indes, à la Guyane, en un mol dans tous les foyers palustres des zones tropicales et juxla-lropicales, les accès pernicieux se multiplient.
L'influence de la chaleur est mise encore en évidence par ce fait que, dans les climats chauds ou tempérés, on n'observe ^uèrc les accès pernicieux en dehors de la saison chaude (période
. L. CoLin, TrBilê des Hi^v
nil., p. 209.
endéino-épidémique); en Italie et en Algérie, les accès pernicieux sont rares pendant les six premiers mois de Tannée.
Ces accidents n'éclatent jamais d emblée, chez des sujets jusque-là indemnes de paludisme; je n'ai observé pour ma part sivicujie exception à cette règle, j'ai toujours vu les accès pernicieux se produire dans le cours d'une fièvre intermittente ou d'une oontinue palustre, parfois, il est vrai, avec une brusquerie qui déroutait toutes les prévisions.
C'est chez les individus qui ont eu de fréquentes atteintes de fièvre ou qui présentent les signes de la cachexie qu'on observe le plus souvent les accès pernicieux.
Les prédispositions individuelles et les causes occasionnelles ont Vin rôle important.
Chez certains malades, chaque rechute de fièvre est marquée par ^cs accidents graves *.
J'ai publié l'observation d'un soldat qui eut successivement : vine continue palustre grave avec état typhoïde, un accès pernicieux gastralgique avec gastrorragie et, un an et demi après, un ^ccès pernicieux soporeux'.
Les accès pernicieux se produisent souvent chez des individus débilités par des maladies antérieures ou à la suite de privations et de grandes fatigues.
Tel malade atteint d'accès pernicieux était déjà épuisé par la dysenterie au moment de l'invasion de la fièvre ; tel autre vient de faire une longue route, pendant laquelle il a eu plusieurs accès de fièvre sans pouvoir se traiter; tel autre a contracté la fièvre dans un petit poste ou dans une ferme isolée et il est resté pendant plusieurs jours malade et sans soins '.
Les accès pernicieux sont particulièrement à redouter pour les individus isolés, non surveillés, qui ne peuvent pas avoir recours au médecin dès le début des accidents.
En tète des causes occasionnelles, il faut citer : l'insolation e^ l'alcoolisme.
Les individus qui sont sous le coup du paludisme et qui restent exposés en plein soleil prennent facilement des accès pernicieux, surtout s'ils négligent de se protéger à l'aide de vêtements et de coiffures convenables; dans certains accès comateux, il est
f. L. GouN, Traité des fièvres intermit., p. 337.