CHAPITRE XI
Sommaire. — I. Le quinquina. Variétés de quinquinas. La quinine. Des différents sels de quinine. — IL Modes d'administration d<> )a quinine : par la voie stomacale, en lavements, en injections hypodermiques, etc. A quel moment, à quelle dose et pendant combien de temps faut-il administrer la quinine aux malades atteints des difft^rentes formes du paludisme? — III. Du mode d'action de la quinine sur l'organisme à Tétat sain et dans le paludisme. — IV. Des accidents auxquels peut donner naissance la quinine. Accidents d'intoxication. Hémoglobinurie. Exanthèmes. Amblyopie. Propriétés ocytociques. — V. Médications adjuvantes : dans les accès de fièvre intermittente et dans les flèvres continues, dans les accès pernicieux, dans la bilieuse hémoglobinurique, dans la cachexie palustre. Changement de climat. Sanatoria. Traitement de Thypersplénie palustre. — VI. Succédanés de la quinine. Ginchonine. Cinchonidine. Uuinidine. Qiiinoïdine. Euquiuine. Aristoquine. Saloquinine. Alloquinine. Arsenicaux. Traitement de Boudin. Cacodylate de soude. Arrht^nal. Soufre. Iode. Alun. Acide phénique. Phénocolle. Bleu de méthylène. Noix voniique. Teinture d'eucalyptus. Tannin. Teinture d'hélianthe. Pambotano. Calaya. ('.u|)réine. Gentiane. Essais de sérothérapie K
Le paludisme est une des rares maladies auxquelles nous ponvons opposer un remède spécifîque : le quinquina, aussi la question du traitement du paludisme se résume-t-elle, pour ainsi dire, dans Thistoire du quinquina et de la quinine, dans Tétude de leurs propriétés et de leurs modes d'emploi.
i. Consulter au sujet du traitement du pnhidismc. outre le? ouvrapcs frénôraiix sur les flèvres palustres, les travaux qui suivent : BRiyrET, Trait»' Ih^rap. du quinquina, Paris, 1855. - Troussbau et Pidocx, TraiU? d«' thérapeutique. S' cMlit.. Paris, 1869, t. Il, p. 483. — Dblioux de Savionac, .Vrt. Quinine du Diction. «virvr/o;>. </»».< sr. méd, — A. Laybran, Art. Traitement or pau'uis-me d«* An auiericau Texl-Bonk »»r applied Terapeutics, Philadelphia, 1800, et du Traité de thérapeutique appliquée de A. Robin. — DuberoA, Le paludisme, Paris, iSlM). - F. Birot et M.-.V. Leghand, Thérapeutique du paludisme, Paris, 1897. — Manquât, Traité éléni. de Ihérapeuliqu»', Paris, 1900. — N. Luoo-Vina, La Malaria y su tcrapeuti«a, Cienfuegos (Cuba), liK)4.
Il faut avoir observé l'action des sels de quinine sur des malades atteints de fièvres palustres graves, compliquées d'accidents pernicieux, pour se faire une juste idée des services que rend la quinine dans le traitement du paludisme.
Dans les fièvres intermittentes simples, il suffit d'une ou deux doses de quinine pour couper la fièvre ; cette expression de couper la /lèvre est très juste ; on peut s'en rendre compte en examinant le tracé thermométrique d'un malade atteint de fièvre intermittente, qui a eu plusieurs accès et qui a pris ensuite de la quinine, la fièvre tombe brusquement; aucune autre fièvre n'est coupée ainsi par la quinine.
Tout en admirant l'efficacité du quinquina dans le traitement du paludisme, il ne faut pas perdre de vue que l'organisme a des moyens naturels de défense contre H. malarise. Avant la découverte des propriétés du quinquina, le paludisme était sans contredit beaucoup plus grave qu'il ne l'est aujourd'hui, un grand nombre de malades succombaient à la suite d'accès pernicieux ou dans la cachexie, mais il y en avait aussi un bon nombre qui guérissaient.
On a vu (p. 389) que, dans cette lutte contre les parasites du paludisme, les leucocytes jouent un grand rôle; pour se rendre compte de l'importance de ce rôle, il suffit d'examiner le sang d'un malade qui vient d'avoir un accès grave de fièvre palustre (traité ou non par la quinine), les leucocytes mélanifères abondent dans le sang et il n'est pas douteux que le pigment noir dont les leucocytes sont chargés provienne des hématozoaires qui ont été englobés et détruits.
L'organisme livré à ses seules ressources peut donc se débarrasser des hématozoaires ; il lutte avec d'autant plus d'avantages qu'il est placé dans de meilleures conditions générales ; aussi toutes les causes débilitantes entravent-elles la guérison du paludisme, tandis que la médication tonique la favorise. Les malades anémiés, surmenés, mal nourris, ont des rechutes incessantes de fièvre; au contraire, sous l'influence seule d'un bon régime et du repos, on voit leur état s'améliorer : l'anémie diminue, les rechutes s'espacent et la guérison peut être obtenue sans l'intervention d'une médication plus active. Tous les toniques ont, par suite, une action favorable sur la marche de la maladie.
Cette influence de l'état général et des conditions hygiéniques sur l'évolution du paludisme a une grande importance dans le
traitement du paludisme. Nous aurons Toccasion d'y revenir quand Dous nous occuperons des médicaments qui ont été préconisés comme succédanés de la quinine et auxquels on a attribué souvent des guérisons qui n'étaient que Teffet de la marche naturelle de la maladie.
I. Le QUINQUINA ; VARIÉTÉS d'ÉCORCES DE QUINQUINA EMPLOYÉES EN PHAR-
MAQE. La quinine. Des différents sels de quinine. — J'ai dit dans le chapitre premier de cet ouvrage comment l'écorce de quinquina a été importée en Europe au xvii"^ siècle, comment les propriétés si remarquables de ce médicament, contestées d'abord, ont été définitivement établies par les travaux de Sydenham et de Torti; enfin comment Pelletier et Gaventou ont réussi, en 1820, à isoler le principe actif de l'écorce de quinquina : la quinine ; je ne reviendrai pas sur cet historique.
Le quinquina est l'écorce du tronc et des rameaux des Cinchona, arbres de la famille des Rubiacées.
Les Cinchona sont originaires de l'Amérique du Sud (Pérou, Bolivie) ; leur culture a été importée avec succès à Java, aux Indes et à la Réunion.
On distingue, dans le commerce, les quinquinas en gris, jaune et rouge ; ces trois quinquinas peuvent provenir du même arbre, le quinquina gris étant fourni par l'écorce des petites branches, le jaune par l'écorce des rameaux moyens, le rouge par celle des grosses branches. Le quinquina jaune est le plus riche en quinine, le quinquina officinal du Codex est le Quinquina calisaya ou jaune royal.
Il existe de nombreuses espèces de Cinchona\
La poudre de quinquina, qui avant la découverte de la quinine était employée comme fébrifuge, est très rarement prescrite aujourd'hui ; cependant, dans certains cas, notamment chez les anciens palustres qui ont pris beaucoup de quinine, elle peut donner d'excellents résultats; Trousseau la prescrivait souvent-.
Le vin et l'extrait de quinquina sont des toniques précieux ; ils sont indiqués surtout lorsque la fièvre a été coupée et que les principaux symptômes du paludisme sont l'anémie et l'anorexie.
On a extrait de l'écorce de quinquina un grand nombre de sub-
i. Planchon, Art. Quinquina du Diction, encyclop. des se, méd, 2. Tboussbau, Clinique méd., 3' éd., Paris, 1868, t. III, p. 445.
L4TBRAN, Traité da Paladismo, 2* édition. 29
stances dont les plus importantes sont les alcaloïdes : la quinine, la cinchonine, la quinidine, la cinchonidine, etc.
La quinine est le plus efficace de ces alcaloïdes, celui auquel il faut presque toujours donner la préférence dans le traitement du paludisme; je m'occuperai de la cinctionine et de la cinchonidine à propos des médicaments qui ont été proposés comme succédanés de la quinine.
La quinine a pour formule C*W*Az*0* ; elle se présente sous Taspect d'une substance blanche, amorphe quand elle est anhydre, très peu soluble dans Teau (une partie de quinine se dissout dans 400 parties d'eau froide et dans 250 parties d'eau bouillante). En raison de son faible degré de solubilité dans Teau, la quinine est peu employée; on prescrit presque toujours les sels de quinine. Trousseau conseillait de donner aux jeunes enfants la quinine brute, qui est beaucoup moins amère que le sulfate de quinine, mais cette insipidité tient précisément à ce que la quinine brute est très peu soIUble, et Ton sait que Tabsorption des médicaments est d'autant plus difficile qu'ils sont moins solubles.
La quinine est un alcali diacide qui, en se combinant aux acides, peut donner des sels neutres ou des sels basiques. Lorsqu'une molécule de quinine se combine à une molécule d'acide chlorhydrique, elle fournit une molécule de chlorhydrate basique de quinine; quand elle se combine avec deux molécules du mùme acide, elle donne une molécule de chlorhydrate neutre de quinine. De même pour les autres acides monobasiques.
Le sulfate de quinine est le sel de quinine le plus employé; le chlorhydrate de quinine doit lui être préféré; il contient 81 p. iOO de qui nine, tandis que le sulfate neutre n'en renferme que 59 p. 1 00 ; il est plus stable, plus soluble et plus facile à obtenir à l'état de pureté que le sulfate de quinine; à la vérité, il coûte un peu plus cher, mais on le prescrit à plus faible dose.
Il résulte des recherches de de Beurmann, de Regnault et de Villejean, que les sels de quinine doivent être classés ainsi qu'il suit : 1° d'après leur teneur en alcaloïde; 2*^ d'après leur solubilité».