CHAPITRE PREMIER
HISTORIQU E
Sommaire. — I. Les Anciens connaissaient bien les principales formes cliniques du paludisme; livres hippocratiques, Celse, Galien. — II. Commentateurs d'Hippocrate et de Galien. Sydenham remet l'observation en honneur. Lancisi, Torti. — III. Découverte des propriétés du quinquina (1660-1679). Découverte de la quinine par Pelletier et Caventou (1820). — IV. Progrès réalisés au xixl! siècle dans l'étude clinique et anatomo-pathologique du paludisme et dans sa thérapeutique. Travaux de Maillot (1832- 1836). — V. Recherches relatives à l'agent du paludisme. Découverte de l'hématozoaire du paludisme (1880). — VI. Travaux confirmatifs; l'hématozoaire retrouvé dans tous les pays palustres. — VII. Découverte du rôle des moustiques dans la propagation du paludisme. Travaux de R. Ross (1897-1898). Prophylaxie rationnelle du paludisme. — VIII. Hématozoaires endoglobulaires ou Ilzemocytozoa voisins de l'hématozoaire du paludisme trouvés chez un grand nombre d'animaux. Classification des Hœmocytozoa; genres : Hœmamœba, Piroplasma, Hsemogregarina. — IX. Résumé des progrès accomplis. — X. Le mot paludisme doit être employé de préférence à ses nombreux synonymes.
I. Les Anciens connaissaient bien les principales formes cliniques du paludisme; livres hippocratiques, Celse, Galien. — Les principales formes des fièvres palustres, sont mentionnées dans un grand nombre de passages des livres hippocratiques (Aphor. ; Épidëm., I; De affectionibus) 1 .
Le livre De la nature de l'homme admet quatre espèces de
I. E. Littré, Art. Fièvres et Intermittente (Fièvre) in Diction, de médecine en 30 vol., et Introduction aux 1er et :v livres des Épidémies.
Lavki<an, Traité du Paludisme, 2e édition. 1
fièvres : la continue, la quotidienne, la tierce et la quarte. La quotidienne est attribuée à la bile; la tierce à la bile, mais en moindre proportion; la quarte à l'atrabile.
Dans le livre I des Épidémies il est question de fièvres quintanes, septimanes et nonanes; on trouve aussi, dans ce livre, une description de la fièvre hémitritée caractérisée par des accès quotidiens avec redoublements tierces que Littré assimile à la rémittente bilieuse des pays chauds.
Le Cansus dont il est question dans le livre Du régime des maladies aiguës paraît devoir être assimilé aux rémittentes bilieuses graves d'origine palustre.
Celse {De re medica, lib. III) décrit d'une manière plus méthodique la quotidienne, la tierce, la quarte et l'hémitritée.
Celse et Galien séparent bien, comme on sait, les fièvres des inflammations, ce qui est un grand progrès en Pyrétologie.
D'après Galien1, la quotidienne est due à la corruption de la pituite, la tierce à celle de la bile, la quarte à celle de l'atrabile. Le mélange de ces humeurs produit des formes compliquées; la fièvre est sans rémission, synoque (o-uvo^oç), ou avec rémission, sgneches (o-uve-y^ç). « Il faut remarquer, dit Littré, la grande place qu'occupe dans ce cadre la fièvre rémittente; c'est un résultat du climat sous lequel les médecins grecs pratiquaient leur art. »
Aetius, Alexandre de Tralles, Avicenne décrivent les principales formes de fièvre intermittente.
IL Commentateurs d'Hippocrate et de Galien. — Sydenham remet l'observation en honneur. Lancisi. Torti. — Les commentateurs des livres hippocratiques et de Galien, qui observaient dans des climats où le paludisme ne présente pas les mêmes formes qu'en Grèce, ont été fort embarrassés pour interpréter les descriptions des lièvres rémittentes des auteurs grecs et ils ont méconnu les rapports étiologiques qui existaient entre ces fièvres et les intermittentes; cette erreur s'est propagée (à de rares exceptions près) jusqu'au commencement du siècle dernier.
11 faut arriver jusqu'à Sydenham (xvn° siècle) pour sortir .lu fatras des théories creuses sur les Immeurs et sur leur rôle dans 1rs différentes espèces de lièvres2.
1. Gauen parle des lièvres intermittentes rémittentes dons plusieurs de ses traités y Qofa nent : De differentik febrium, lib. U, <,ii|>. n-
2. Sydenham. Médecine pratique, Londres, 1000. TradUCt. fr. in Entyctop. des se. m«d., Paris, V. notamment Chapitre v.
Sydenham donne une bonne description des fièvres intermittentes, qu'il divise en fièvres de printemps et fièvres d'automne; il constate que les fièvres continues du mois de juillet se transforment souvent en intermittentes, et il en conclut très justement que continues et intermittentes peuvent relever de la même cause.
Torti donne une classification des fièvres pernicieuses qui est reproduite, par la suite, dans tous les ouvrages concernant les fièvres palustres.
Sydenham et Torti ont en outre le mérite d'avoir formulé, les premiers, le mode d'emploi du quinquina dans les fièvres palustres. Sydenham a très bien vu qu'il était nécessaire de faire des traitements successifs par le quinquina pour guérir les fièvres palustres.
Parmi les travaux les plus remarquables concernant le paludisme publiés au xvmc siècle, il faut citer : l'ouvrage de Lancisi De noxiis paludum effluviis eorumque remediis (Rome, 1717), dans lequel l'endémie palustre si grave de la campagne romaine est bien étudiée et bien décrite, YEssai sur les maladies des Européens dans les pays chauds, par Lind (Londres, 1768) 1 et les Observations de Pringle sur les maladies des armées (Londres, 1752).
En 1742, Pringle suivit l'armée anglaise dans les Pays-Bas et il eut l'occasion d'étudier de nombreuses et graves épidémies de fièvres palustres qui sévirent sur cette armée ; ses observations sur la topographie médicale des Pays-Bas et sur les circonstances qui favorisent l'éclosion des épidémies de paludisme, et ses descriptions des fièvres intermittentes et rémittentes sont remarquables2.
III. Découverte des propriétés du quinquina (1660-1679). Découverte de la quinine par Pelletier et Caventou (1820). — La découverte des propriétés du quinquina et celle de la quinine marquent • les dates importantes dans l'histoire du paludisme.
L'histoire de la découverte des propriétés du quinquina est bien connue3. On sait que la femme du vice-roi du Pérou, la comtesse 'I El Cinchon, étant atteinte de fièvre intermittente, un corrégidor du Loxa lui conseilla l'usage d'une poudre qui la guérit.
En 1640, la comtesse d'El Cinchon rapporta en Europe la poudre à laquelle elle devait sa guérison et la distribua elle-même,
1. Trad. Irauraisc par Thion de la Chaume, Paris, 178"), 2 vol. in 12
2. Prwgle, Observations on the diseases of tlie ormy, Londres, 1732; traduct. IV. m hnryclop. des se. méd.
t.'li p" Jg5amment : T,,ouss^u et Pmoux, Traité de thérâp; S" édît., Paris, ISO'J,
d'où le nom de Poudre de la Comtesse; en 1649, les Jésuites de Rome reçurent une grande quantité de cette poudre et la mirent en vogue, d'où le nom de Poudre des Jésuites.
En 1660, le quinquina était déjà en honneur en Angleterre, mais, à la suite de quelques insuccès il tomba en discrédit, il n'en fut tiré que vers 1770, grâce surtout aux travaux de Sydenham.
En 1679, Louis XIV ayant été guéri d'une fièvre intermittente rebelle à l'aide d'un remède secret, par un empirique anglais nommé Talbot, le roi acheta à Talbot son secret, moyennant la somme de 48 000 livres et une pension viagère de 2 000 livres, et le rendit public l.
Le remède si bien payé par Louis XIV n'était autre qu'une teinture vineuse de quinquina très concentrée.
Joseph de Jussieu, qui fut envoyé en Amérique en 1735, désigne les Indiens du village de Malacotos, à quelques lieues de Loxa, comme les premiers qui aient connu les propriétés fébrifuges de l'écorce qui prit alors le nom d'Écorce du Pérou.
L'arbre qui fournit le quinquina ne fut décrit qu'en 1738 par La Condamine, qui avait été envoyé en mission au Pérou.
Le quinquina rencontra d'abord une opposition sérieuse de la part des médecins; Baglivi, Ramazzini, Stahl, Guy Patin contestèrent son efficacité; les écrits et la pratique de Sydenham, de Boerhaave, de Morton et de Torti triomphèrent de cette opposition et le quinquina prit définitivement place parmi les agents les plus puissants de la matière médicale.
Le quinquina qui était donné généralement en poudre avait de graves inconvénients ; il fallait administrer de fortes doses de poudre qu'il était souvent difficile de faire ingérer ou qui provoquaient des vomissements; 30 grammes de poudre d'écorce de quinquina correspondent à 0 gr. 50 environ de sulfate de quinine; pour faire prendre la valeur de 2 grammes de sulfate de quinine, dose parfois nécessaire, il fallait donc prescrire 120 grammes de poudre de quinquina; en outre l'absorption des principes actifs étail lente cl, à cause de cela, la poudre de quinquina et les autres préparations de cette écorce se montraient souvent inefficaces dans les formes graves du paludisme qui nécessitent une intervention très rapide.
La découverte de la quinine, duc à Pelletier el Caventou, mar-
1. Le remède anglois pour lu guérison des lièvres, publié par ordre du Uni, par M. de BÎegny, Paris, 1082. — La Fontaine a consacré au quinquina un poème en deux chants.
que un immense progrès dans la thérapeutique du paludisme.
Pelletier et Caventou appliquèrent au quinquina les procédés d'analyse que Sertuerner avait appliqués à l'opium.
Le 11 septembre 1820, ils présentèrent à l'Académie des sciences le résultat de leurs recherches chimiques sur les diverses espèces de quinquina ; les nombreuses analyses contenues dans ce travail démontraient d'une manière irréfutable que les écorces des quinquinas gris, jaunes et rouges contenaient deux corps, la cinchonine et la quinine pouvant se combiner avec des acides.
Des recherches cliniques entreprises par Double et par Chomel démontrèrent l'efficacité des sels de cinchonine et surtout des sels de quinine dont l'emploi ne tarda pas à se répandre.
La quinine est sans contredit le principe le plus actif, le plus efficace du quinquina, et, en l'isolant, Pelletier et Caventou ont bien mérité de la science et de l'humanité '.