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Traité du Saint-Esprit

Conformément aux règles canoniques, nous avons demandé et nous publions Y Imprimatur de M*r l'Évoque de Versailles.» dans le diocèse de qui a été imprimé le Traité du saint-esprit.

« Nous félicitons bien sincèrement Mgr Gaume d'avoi r eu l'heureuse idée de faire un Traité spécial et développé s-urle Saint-Esprit. Il est certain qu'à notre époque la troisième personne de la très-sainte Trinité est trop peu connue ou trop oubliée. L'ouvrage en question a les qualités qui distinguent MgT Gaume dans tous ses écrits. On y trouve la science, le talent, une doctrine exacte, surtout un grand amour de l'Eglise. Il instruira et édifiera ceux qui le liront ; et il eslt à désirer qu'il soit beaucoup lu.

« f Pierre/ évêque de Versailles. »

Versailles, le 24 mai 1864.

Cet ouvrage a pour but de faire connaître, autant qu'il dépend de nous, la troisième Personne de la Sainte Trinité, en elle-même et dans ses œuvres. Plusieurs motifs nous ont déterminé à l'entreprendre.

• Le premier, c'est la gloire du Saint-Esprit. Dieu étant la charité par essence (1), toutes ses œuvres sont amour. Créer, c'est aimer ; conserver, c'est aimer ; racheter, c'est aimer ; glorifier, c'est aimer. Or, le Saint-Esprit est l'amour consubstantiel du Père et du Fils. Il est donc dans toutes leurs œuvres. C'est par lui que les deux autres Personnes de l'auguste Trinité se mettent, pour ainsi parler, en contact avec le monde. De là, ce mot de saint Thomas : « Le Saint-Esprit est le premier don de Dieu (2). » Et cet autre mot de saint Basile : « Tout

(1) Deus charitas est. \ Joan., tv, 16.

(2) Cuni Spiritus Saoctus procédât ut amor, processit in ration e primi doni. P. \, q. xxxvm, art. 2, corp.

ce que possèdent dans Tordre de la nature, aussi bien que dans Tordre de la grâce, les créatures du ciel et de la terre, leur vient du Saint-Esprit (1). »

Ne semble-t-il pas que ce divin Esprit devrait, par un juste retour, occuper la première place dans nos pensées et dans notre reconnaissance? Toutefois, par un renversement étrange, personne ou presque personne qui songe à Lui.

On connaît le Père, on le respecte, on Taime. Pourrait-il en être autrement? Ses œuvres sont palpables et toujours présentes aux yeux du corps. Les magnificences des cieux, les richesses de la terre, l'immensité de l'Océan, les mugissements des vagues, les roulements du tonnerre, l'harmonie merveilleuse qui règne dans toutes les parties de l'univers, redisent avec une éloquence intelligible à tous, l'existence, la sagesse et la puissance du Dieu père et conservateur de tout ce qui est.

On connaît* le Fils, on le respecte, on Taime. Non moins nombreux que ceux du Père, et non moins éloquents, sont les prédicateurs qui parlent de lui. L'histoire si touchante de sa naissance, de sa vie, de sa mort; la croix, les temples, les images, les tableaux, le sacrifice de l'autel, les fêtes, rendent populaires les différents mystères de ses humiliations, de son amour et de sa gloire. Enfin TEu-

(1) Neque enim est ullum omnino donum absque Spiritu Sancto ad creaturam perveniens. Lib. de Spir. Sanct., cap. xxix, n°55, opp. t. III, edit. uoviss.

charistie, qui le tient personnellement présent dans les tabernacles, fait graviter vers lui toute la vie catholique, depuis le berceau jusqu'à la tombe.

En est41 de même du Saint-Esprit? Ses œuvres propres ne sont pas sensibles, comme celles du Père et du Fils. La sanctification qu'il opère dans nos âmes, la vie qu'il répand partout échappe à la vue et au toucher. Il ne s'est pas fait chair comme le Fils. Comme lui, il n'a point habité, sous une forme humaine, parmi les enfants d'Adam. Trois fois seulement il s'est montré sous un emblème sensible , mais passager : colombe au Jourdain, nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle. Afin de le représenter, les arts n'ont pas, comme pour Notre-Seigneur, la faculté de varier leurs tableaux. Deux symboles : voilà tous les moyens plastiques laissés à la piété, pour redire aux yeux son existence et ses bienfaits (1 ) .

Aussi, quelle connaissance a-t-on du Saint- Esprit dans le monde actuel et même parmi les chrétiens? Où sont les vœux qu'on lui adresse, le culte qu'on lui rend, la confiance çt l'amour qu'on

(1) On sait que l'Église a défendu de représenter le Saint-Esprit autrement que sous la forme d'une colombe ou de langues de feu. « Spiritus Sancti imagines sub humana juvenis forma damnantur et prohibentur... Spiritus Sancti tamen imagines in forma columbœ approbantur et permittuntur. Item in figura linguarum ignis, uti reprœsentatur mysterium Pentecostes. » Benedict. XIV, Bull. Sollicitadinis, § 10, 16, 21.

lui témoigne, l'expression sérieuse et soutenue du besoin continuel que nous avons de son assistance ? Son nom même, prononcé dans le signe de la croix, éveille-t-il les mêmes sentiments que celui du Père et du Fils? Il est triste, mais il est vrai de le dire, la troisième Personne de la Trinité dans Tordre nominal, le Saint-Esprit, est aussi la dernière dans la connaissance et dans les hommages de la plupart des chrétiens. Cet oubli profond, tranchons le mot, cette ingratitude générale, est le calvaire du Saint- Esprit.

Or, si la passion de la seconde Personne de l'adorable Trinité émeut le chrétien jusque dans les profondeurs de son être, comment voir de sangfroid la passion de la troisième? Pour être moins accessible à nos sens extérieurs, en est-elle moins douloureuse? N'est-ce pas le même abandon, le même mépris, trop souvent les mêmes blasphèmes? De la bouche du divin Esprit ne vous semble-t-il pas entendre la plainte qui tombait des lèvres mourantes de l'Homme des douleurs : « J'ai attendu quelqu'un qui partageât mes peines , et il n'y a eu personne ; un consolateur, et je n'en ai pas trouvé (1)?»

Consoler le Saint-Esprit, ou du moins, comme Simon de Cyrène le fit pour le Verbe incarné, l'aider à porter sa croix : belle mission I s'il en fut.

(J) Sustinui qui simul contrislarelur, et non fuit; et qui consolaretur, et non inveni. P$. xlv, 21.

Mais, pour de faibles créatures, le moyen de l'accomplir? Employer tout ce qu'elles ont de vie à glorifier cette très-adorable et très-aimable Personne de l'auguste Trinité. Comment la glorifier? En changeant, à son égard, l'ignorance et l'oubli en connaissance et en tendre souvenir; l'ingratitude, en reconnaissance et en amour; la révolte, en adoration et en dévouement sans bornes. Inutile de le dire, de tout point, une pareille tâche est audessus de nos forces. Aussi nous avons bien moins pour but de la remplir que de l'indiquer.

Le second motif, conséquence du premier, c'est Y avantage du clergé. A lui la mission de faire connaître la troisième Personne de l'adorable Trinité. Mais, dès l'abord, une grave difficulté se présente : la rareté des sources doctrinales. Combien de fois nous avons entendu nos vénérables frères dans le sacerdoce se plaindre de la pénurie d'ouvrages sur le Saint-Esprit! Leurs plaintes ne sont que trop fondées. D'une part, où est le traité du Saint- Esprit qui ait paru depuis plusieurs siècles? Nous parlons d'un traité particulier et tant soit peu complet. D'autre part, à quoi se réduit, sur ce dogme fondamental, l'enseignement des théologies classiques, les seules à peu près qu'on étudie? A quel-

ques pages du Traité de la Trinité, du Symbole et des Sacrements. De l'aveu de tous, les notions qu'elles renferment sont insuffisantes. Quant aux catéchismes diocésains, nécessairement plus abrégés que les théologies élémentaires, presque tous se contentent de définir.

Le moyen de combler une si regrettable lacune 6st de recourir aux Pères de l'Église et aux grands théologiens du moyen âge. Mais qui a le temps et les moyens de se livrer à cette étude? De là, pour le prêtre fcélé, un extrême embarras, soit à s'instruire lui-même, soit à préparer la jeunesse à la confirmation, soit à donner aux fidèles une connaissance sérieuse de Celui sans lequel nul ne peut rien dans l'ordre du salut, pas même prononfeer le nom de son Sauveur (1)* - • Quelques détails très-courts et passablement abstraits, qui fixent dans la mémoire des mots plutôt que des idées, composent l'instruction du premier âge. A l'époque solennelle de là confirmation, les explications, il est vrai, deviennent un peu plus étendues. Mais> d'un côté* la première communion absorbe l'attention des enfants; d'un autre côté, on continue d'opérer Stir le terrain des abstractions. 'Sous la parole du catéchiste, le Saint-Esprit ne prend pas un corps, en se révélant par une longue série de faits éclatants. Faute de ressources pour

(1) Et nemo polest dicere : Dominus Jésus, nisi in Spiritu Sancto. I Cor., xn, 3.

parler, comme il convient, de la personne et des œuvres du Saint-Esprit, on passe à ses dons.

Purement intérieurs, ces dons ne sont accessibles ni à l'imagination ni aux sens. Grande est la difficulté de les faire connaître, plus grande celle de les faire apprécier. Dans l'enseignement ordinaire, ils ne sont montrés clairement ni dans leur application aux actes de la vie, ni dans leur opposition aux sept péchés capitaux, ni dans leur enchaînement nécessaire pour la déification de l'homme, ni comme le couronnement de l'édifice du salut. Aussi, l'expérience l'apprend, de toutes les parties de la doctrine chrétienne, les dons du Saint-Esprit sont peut-être la moins comprise et la moins estimée. Fournir les moyens de parer à ce grave inconvénient est, à nos yeux, sinon un devoir, du moins un service, dont l'exercice du ministère nous a souvent appris à mesurer l'étendue.

Le troisième motif, c'est Le besoin des fidèles. Plus il est difficile de parler Convenablement du Saint-Esprit, plus, il semble, on devrait multiplier les instructions sur ce dogme fondamental. Ne pas le faire et tenir en quelque sorte le Saint- Esprit dans l'ombre, pendant qu'on s'efforce de mettre en relief toutes les autres vérités de la reli-

gion, n'est-ce pas une anomalie, un malheur, une faute? N'est-ce pas aller manifestement contre l'enseignement de la foi , contre les recommandations de l'Écriture, contre la conduite des Pères, contre l'intention de l'Église et contre nos propres intérêts?

Pensons-nous bien que, placés entre deux éternités, nous tous, prêtres et fidèles, sommes obligés, sous peine de tomber en mourant dans les brasiers éternels de l'enfer, de monter sur les trônes brillants, préparés pour nous dans le ciel? Pensonsnous bien que, pour y arriver, il nous faut devenir, par la perfection de nos vertus, les images parfaitement ressemblantes de la très-sainte Trinité? Pensons-nous bien qu'entre ces vertus et notre faiblesse, il y a l'infini? Pensons-nous bien que, sans le secours du Saint-Esprit, il nous est impossible non-seulement d'arriver à la perfection d'aucune vertu, mais encore d'accomplir méritoirement le premier acte de la vie chrétienne (1)?

Cependant, de la pénurie de doctrine dans le prêtre, viennent la maigreur et la rareté des instructions sur le Saint-Esprit. Les chrétiens réfléchis s'en étonnent et s'en affligent. Dans un langage qu'on nous permettra de citer, tel qu'il a frappé nos oreilles, ils demandent si le Saint-Esprit a été

(1) Nemo itaque dicit Dominus Jesns, anirao, verbo facto, corde, ore, opère, nisi in Spiritu Sancto; et nemo sic dicit, nisi qui diligit S. Aug., Tract. inJoan.% lxxiv, n° \, opp. t. III, p. 2271, edit. norisi.

destitué j puisqu'on ne parle plus de lui ? Bien que, fondées sur des raisons différentes, les plaintes des fidèles sont aussi légitimes que celles du clergé. Elles appellent la satisfaction d'un besoin dont plusieurs peut-être ne se rendent pas bien compte, mais qui n'en est pas moins réel. Nous voulons parler de l'invincible tendance qu'éprouve tout homme venant en ce monde, à se développer en Dieu : Anima naturaliter christiana.

Image active de Celui qui est amour, l'âme aspire à lui ressembler. Or, ainsi que la foi nous l'enseigne, le Saint-Esprit est l'amour même, l'amour consubstantiel du Père et du Fils. Il en résulte que, sans la connaissance sérieuse du Saint-Esprit, par conséquent de la grâce et de ses opérations, le principe de vie divine, déposé en nous par le baptême, se trouve arrêté ou contrarié dans son développement. Le chrétien souffre, végète, s'étiole, et difficilement il parvient à la vérité de la vie surnaturelle. Pour arriver au sommet de l'échelle de Jacob, il faut d'abord en connaître les échelons.

Ces observations regardent les bons chrétiens, dont un grand nombre, malgré leur instruction, pourraient presque dire comme autrefois les néophytes d'Éphèse : « S'il y a un Saint-Esprit, nous n'en avons pas entendu parler, nous le connaissons fort peu et nous l'invoquons encore moins (1). »

(4) Sed neque si Spiritus San et us est, audivimus. Act., xix, 2.

Que dire de ces multitudes innombrables qui se remuent au sein des villes ou qui peuplent les campagnes? Sans autre science religieuse que les leçons nécessairement très-imparfaites, et toujours trop vite oubliées, du catéchisme : quel pensez-vous que soit pour elles le Saint-Esprit? Nous ne craindrons pas de l'affirmer : il est le Dieu inconnu dont saint Paul trouva l'autel solitaire en entrant dans Athènes. Si elles ont conservé quelques notions des principaux mystères de la foi-, l'expérience apprend qu'à l'égard du Saint-Esprit, de son influence nécessaire, de l'enchaînement et du but final de ses opérations successives, elles vivent dans une ignorance à peu près complète. Ces multitudes, personne ne le contestera, forment l'immense majorité des nations actuelles; Ainsi se trouve tristement justifiée la rigoureuse exactitude de l'épigraphe de cet ouvrage : « Au Dieu inconnu : » Ignoto Deo.

Si la connaissance imparfaite du Saint-Esprit est un obstacle à la perfection du chrétien, nous demandons ce que sera l'ignoranee absolue? Quelle peut être la vie divine dans celui qui n'en connaît pas même le principe? Un couvercle de plomb s'interpose entre lui et le monde surnaturel. Ce monde de la grâce, cette vraie, cette unique société des âmes, avec «es éléments divins, ses lois merveilleuses, ses glorieux habitants, ses devoirs sacrés, ses magnificences incomparables, ses réa-

lités éternelles, ses luttes, ses joies, ses ressources et son but; ce monde, pour lequel l'homme est fait et dans lequel il doit vivre, est pour lui comme s'il n'était pas. Là noble ambition qu'il devait exciter ise change en indifférence, l'estime en mépris, l'amour en dégoût.

Au lieu d'être toute surnaturelle, la vie, ou ne l'est plus qu'à demi ; ou, concentrée dans le monde sensible, elle devient terrestre et animale. Le Naturalisme, usurpant l'empire des âmes, forme le earactère général de la société. Divorce déplorable î qui, détournant l'humanité de sa fin , dépouille le Saint-Esprit dé sa gloire et ravit au Verbe incarné le prix de son sang, pour le livrer au démon.

Le quatrième motif, c'est Vintérêt de la société. Dire que, depuis la prédication de l'Évangile, il ne s'est jamais vu une insurrection contre le christianisme aussi générale et aussi opiniâtre qu'aujourdliui , c'est dire une chose triviale à force d'être répétée, et malheureusement à force d'être vraie. Mais dire cela, c'est avouer que jamais le monde n'a été aussi malade, par conséquent aussi menacé de catastrophes inconnues ; c'est déclarer , en dernière analysé, que jamais, depuis dix-huit siècles, Satan n'a régné avec un pareil empire.

Qui sauvera le malade? Les hommes? Non. Au temporel comme au spirituel, il n'y a qu'un Sauveur, l'Homme-Dieu, le Christ Jésus. Lui seul est la voie, la vérité et la vie : trois choses sans lesquelles tout salut est impossible. Comment l'Homme-Dieu sauvera-t-il le monde, si le monde doit être sauvé? Comme il le sauva il y a deux mille ans : par le Saint-Esprit. Pourquoi? Parce que le Saint-Esprit est le négateur adéquat de Satan ou du mauvais Esprit.

Allons plus loin. Si, à nulle époque des siècles évangéliques, le règne de Satan n'a été aussi général et aussi accepté qu'il l'est aujourd'hui, l'action du Saint-Esprit devra revêtir des caractères d'une étendue et d'une force exceptionnelles. Les axiomes de géométrie ne nous paraissent pas plus rigoureux que ces propositions. De cette nécessité pour le monde actuel d'une nouvelle effusion du Saint- Esprit, il existe je ne sais quels pressentiments dont il ne faut pas exagérer la valeur, mais dont il sem blerait téméraire de ne tenir aucun compte.

Acceptés par le comte de Maistre, manifestés par un grand nombre d'hommes respectables, au double titre du savoir et de la vertu, ils sont descendus dans le monde de la piété et forment les bases d'une attente assez générale. Abusant de ce fond de vérité, le démon lui-même en a fait sortir une secte récemment condamnée par l'Église. A l'influence nouvelle du Saint-Esprit, on attribue le triomphe

éclatant de l'Église, la paix du monde, l'unité de bercail annoncée par tes Prophètes et par Notre- Seigneur lui-même, ainsi que les autres merveilles dont le dogme de l'Immaculée Conception paraît être le gage.

Quoi qu'il en soit, une chose demeure certaine et donne à un Traité du Saint-Esprit tout le mérite de l'à-propos. Le monde ne sera sauvé que par le Saint-Esprit. Mais comment le Saint-Esprit sauvera-t-il le monde, si le monde le repousse? et il le repoussera, s'il ne l'aime pas. Comment l'aimerat-il? Comment l'appellera-t-il ? Comment courrat-il, éperdu, se placer sous son empire, s'il ne le connaît pas? Faire connaître le Saint-Esprit nous semble donc, à tous les points de vue, une nécessité plus pressante que jamais.

Tels sont, en abrégé, les principaux motifs de notre travail. Nous sera-t-il permis 'd'en ajouter un autre? Pendant vingt-cinq ans, nous avons combattu le Mauvais Esprit, en signalant le retour de son règne au sein des nations actuelles. Longtemps inaperçu des uns, opiniâtrement nié par les autres, ce fait culminant de l'histoire moderne est aujourd'hui palpable. De l'aveu de tous, le Satanisme ou le Paganisme, ce qui est tout un, atteint

sous nos yeux des limites aussi inconnues que sa puissance. Par un de ses organes les plus accrédités, la Compagnie de Jésus, non suspecte en ce point, vient de reconnaître la réalité du terrible phénomène et de la proclamer, dans Rome, à quel* ques pas du Vatican.

En 1862, pendant l'octave de l'Epiphanie, le père Curci, rédacteur de l&Civiltàcattolicà, monte en chaire, et huit fois il pousse le cri d'alarme, en montrant que l'Europe, l'Italie, Rome elle-même^ sont envahies par le paganisme. « Le monde moderne, s'écrie -t-il, retourne à grands pas au paganisme. Sans en ressusciter la grossière idolâtrie, il y retourne par ses pensées, par ses affections, par ses tendances, par ses œuvres, par ses paroles. Cela est tellement vrai, que si, de l'immense sépulcre qu'on appelle le sol romain, sortait vivant le peuple contemporain des Scipions et des Coriolans, et que, sans regarder nos temples et notre culte, il faisait attention seulement aux pensées, aux aspirations, au langage , du grand nombre, je suis convaincu qu'il ne trouverait entre eux et lui de différence sensible que dans la prostration des âmes et l'imbécillité des idées (4). >>

Et plus loin : « Oh ! oui ; il n'est que trop vrai, et, quoi qu'il m'en coûte, je le dirai : taire le mal n'est

(1) Tutto quel discorso dimostra che la società moderna ritorna a gran passi al paganesimo, etc. Il Paganesimo antico e moderno. Rome, 1862.

pas un moyen de le guérir. Le monde actuel, et, à l'heure qu'il est, plus peut-être qu'aucune autre partie du monde, notre Italie commence évidemment à avoir des pensées, des affections, des désirs peu différents de ceux des païens. Ne croyez pas qu'il soit nécessaire pour cela d'adorer les idoles. Non. Le paganisme, dans sa partie constitutive, ou dans sa raison d'être, n'implique autre chose que le Naturalisme. Ory si vous regardez la société et la famille ; si vous écoutez les discours qui s'échangent; si vous lisez les livres et les journaux qui s'impriment; si vous considérez les tendances qui se manifestent : c'est à peine si en tout cela vous trouverez autre chose que la nature, la nature seule, la nature toujours. . »

« Eh bien, ce Naturalisme envahisseur et dominateur de la société moderne, c'est le paganisme pur, tout pur; mais paganisme mille fois plus condamnable que l'ancien, attendu que le paganisme moderne est l'effet de l'apostasie de cette foi que le paganisme ancien reçut avec tant de joie, embrassa avec tant d'amour. Paganisme ressuscité, qui a toutes les servilités et toutes les abominations du défunt, sans en avoir l'originalité et la grandeur, attendu qu'il est impossible de ressusciter la grandeur païenne, ceux qui lont tenté n'ayant abouti qu'à des parodies malheureuses et toujours ridicules, si trop souvent elles n'avaient été atroces. Paganisme désespéré, attendu qu'au-

cun Balaam ne lui a promis une étoile de Jacob, comme à l'ancien, qui attendait un appel à la vie ; tandis que le nôtre, né de la corruption du christianisme, ou plutôt d'une civilisation décrépite et gangrenée, n'a plus à attendre d'autre appel que celui du souverain Juge, vengeur de tant de miséricordes foulées aux pieds (1). »

Ainsi, de l'aveu même de nos adversaires les plus ardents, le ver rongeur des sociétés modernes n'est ni le protestantisme, ni l'indifférentisme, ni telle autre maladie sociale à dénomination particulière, mais bien le paganisme qui les renferme toutes ; le paganisme dans ses éléments constitutifs, tel que le monde le subissait il y a dix-huit siècles. Dès lors, pour compléter nos travaux, que restaitil, sinon essayer de glorifier le Saint-Esprit, afin que, reprenant son empire, il chasse l'usurpateur et régénère de nouveau la face de la terre?

Quant au plan de l'ouvrage, il est tracé par le sujet. Le Saint-Esprit en lui-même et dans ses œuvres; l'explication de ses œuvres merveilleuses dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, par conséquent l'action incessante, universelle duSaint-

(1) Ora, cotesto naturalisme*, introdotto e dominante nel moderne mondo, è pure e pretto paganesimo, etc., p. 12.

Esprit, et l'action non moins incessante du mauvais Esprit; la place immense que tient dans le monde de la nature, aussi bien que dans le monde de la grâce, et que doit, sous peine de mort, tenir, dans notre vie, la troisième Personne, aujourd'hui si oubliée et si inconnue, de l'adorable Trinité ; la double régénération du temps et de l'éternité, à laquelle son amour nous conduit ; la nature, les conditions, la pratique du culte que le ciel et la terre lui doivent à tant de titres:* tel est l'ensemble des matières qui composent ce Traité.

En voici l'ordre: Deux Esprits opposés se disputent l'empire du monde. Comme il est impossible de connaître la rédemption sans connaître la chute ; de même, il est impossible de faire connaître Y Esprit du bien sans faire connaître Y Esprit du mal. A peine avons-nous dit l'existence du Saint-Esprit, que nous sommes obligé de parler de Satan, dont la noire figure apparaît comme l'ombre à côté de la lumière.

L'existence de ces deux Esprits suppose celle d'un monde supérieur au nôtre, la division de ce monde en deux camps ennemis, ainsi que son action permanente, libre et universelle sur le monde inférieur. La réalité de ces trois faits établie, nous constatons la personnalité de l'Esprit mauvais, sa chute, la cause et les conséquences de sa chute, par conséquent l'origine historique du mal.

Les deux Esprits ne sont pas demeurés dans des

régions inaccessibles à l'homme, étrangers à ce qui se passe sur la terre. Loin de là; maîtres du monde, ils se révèlent comme les fondateurs de deux cités : la Cité du bien et la Cité du mal. Cités visibles, palpables, aussi anciennes que l'homme, aussi étendues que le globe, aussi durables que les siècles, elles renferment dans leur sein le genre humain tout entier, en deçà et au delà du tombeau. »

M> La connaissance approfondie de ces deux Cités importe également à l'homme, au chrétien, au philosophe, au théologien.

, ,A rhpinïne,jaUendu«jue chaque individu, chaque peuple, chaque époque appartient nécessairement M'une ou à l'autre ; ., jAu chrétien, attendu que l'une est la demeure .4e la vie et le vestibule du ciel; l'autre, la det meure de la mort et le vestibule de l'enfer ;

Au philosophe, attendu que la lutte éternelle des deux Cités forme la trame générale de l'histoire, et seule rend compte de ce que le monde a vu, .de €e qu'il voit, de ce qu'il verra jusqu'à la fin, de crimes et de-vertus, de prospérités et de revers, de - paix et de révolutions ;

Au théologien, attendu que les deux Cités, mon- • Iranien action l'Esprit du bien et l'Esprit du mal, les font mieux connaître que tous les raisonnements.

Ainsi, les deux Cités sont l'objet d'une étude

dont l'importance, peut-être la nouveauté, feront pardonner la longueur.

La formation, l'organisation, le gouvernement, le but de la Cité du bien ; son roi, le Saint-Esprit, révélé par les noms qu'il porte dans les Livres saints; ses princes, les bons anges ; leur nature, leurs qualités, leurs hiérarchies, leurs ordres, leurs fonctions, la raison des uns et des autres : autant de sujets d'investigations particulières.

Elles sont suivies d'un travail analogue sur la Cité du mal. Nous faisons connaître sa formation, son gouvernement, son but ; son roi, Satan , révélé par ses noms bibliques ; ses princes, les démons ; leurs qualités, leurs hiérarchies, leur habitation, leur action sur l'homme et sur les créatures.

Toute cité se divise en deux classes : las gouvernants et les gouvernés. Après les princes viennent les citoyens de deux cités : les hommes. Nous montrons leur existence placée entre deux armées ennemies qui se la disputent, ainsi que les remparts* dont le Saint-Esprit environne la Cité du bien, pour empêcher l'homme d'en sortir ou le démon d'y pénétrer.

Connaître les deux Cités en elles-mêmes et dans leur existence métaphysique, ne suffit pas à nos besoins : il faut les voir en action. De là, l'histoire religieuse, sociale, politique et contemporaine de l'une et de l'autre. Ce tableau embrasse, dans ses

causes intimes, toute l'histoire de l'humanité : nous n'avons pu que l'ébaucher. Néanmoins, notre esquisse met en relief le point capital, c'est-à-dire le parallélisme effrayant qui èiiste etitrë la Cité du bien et là Cité, du mal, entre » l'œuvre, divine pour sauver l'homme, et l'œuvre satanique pour le perdre. Exposer ce parallélisme non-seulement dans son ensemble, mais encore dans ses .principaux traits, nous a semblé le meilleur moyen de démasquer l'Esprit de ténèbres et de faire sentir vivement au monde actuel, incrédule ou léger, la présence permanente et l'action multiforme de son plus redoutable ennemi. \

De là résulte, évidente comme la lumière, l'obligation perpétuelle et perpétuellement ; « impérieuse où nous sommes tous, peuples et individus., de nous tenir sur nos gardes, et, sous peine de mort, de rester ou de nous replacer sous l'empire du Saint-Esprit. Cette conséquence termine le premier volume de l'ouvrage et conduit au second.

Pour que l'homme et le monde sentent la nécessité de se replacer sous l'empire du Saint-Esprit, il faut, avant tout, qu'ils connaissent ce divin Esprit : Ignoti nulla cupido. Une connaissance générale et purement philosophique ne saurait suffire.

Il faut une science intime, détaillée, pratique : la donner est le but de nos efforts.

Après avoir montré la divinité du Saint-Esprit, parlé de sa procession et de sa mission, expliqué ses attributs, nous suivons son action spéciale sur le monde physique et sur le monde moral, dans l'Ancien Testament. Ce travail nous prépare aux temps évangéliques.

Ici se révèle, dans toute la magnificence de son amour, la troisième Personne de l'adorable Trinité. Devant nous se présentent quatre grandes créations: la sainte Vierge, le Verbe incarné, l'Église* le Chrétien. Ces quatre chefs-d'œuvre sont étudiés avec d'autant plus de soin, qu'ils sont toute la philosophie de l'histoire ; car ils résument tout le mystère de la grâce, c'est-à-dire toute l'action de Dieu sur le monde.

Ce mystère de la grâce, par lequel l'homme devient dieu, est, autant qu'il a dépendu de nous, expose dans ses admirables détails. Nous disons le principe de notre génération divine, les éléments dont il se compose, leur nature, leur enchaînement, leur développement successif, jusqu'à ce que le fils d'Adam soit parvenu à la mesure du Verbe incarné, Fils de Dieu etDieu lui-même. Les Vertus, les Dons, les Béatitudes, les Fruits du Saint-Esprit, tout le travail intime de la grâce, si peu estimé «le nos jours , parce qu'il est bien peu connu , sont expliqués avec l'étendue nécessaire au chrétien

qui veut s'instruire lui-même, et au prêtre chargé d'instruire les autres.

Les béatitudes du temps conduisent à la béatitude de l'éternité. Devenu enfant de Dieu par le Saint-Esprit, l'homme a droit à l'héritage de son Père. Franchissant le seuil de l'éternité, nous essayons de soulever un coin du voile jeté sur les splendeurs et les délices de ce royaume créé par l'amour, régi par l'amour, où tout est, pour le corps comme pour l'âme, lumière sans ombre, vie sans limites, c'est-à-dire communication plénière, incessante du Saint-Esprit aux élus et des élus au Saint-Esprit : flux et reflux d'un océan d'amour qui plongera les élèves du Chrême, alumni Chrismatis, dans une ivresse éternelle.

Tant de bienfaits de la part du Saint-Esprit demandent une reconnaissance proportionnée de la part de l'homme. Nous montrons comment cette reconnaissance s'est manifestée dans la suite des siècles, comment elle doit se manifester encore. Elle brille dans le tableau du culte du Saint-Esprit, des fêtes, des associations, des pratiques publiques et privées, établies en l'honneur du Bienfaiteur éternel, à qui toute créature du ciel et de la terre est redevable de ce qu'elle est, de ce qu'elle a, de ce qu'elle espère : Neque enim est ullum omnino donum absque Spiritu Sancto ad creaturam perveniens*

Pour remplir nôtre tâche, trois fois difficile par sa nature, par son étendue et par la précision théologique qu'elle demande, nous avons, sans parler des conciles et des constitutions pontificales, appelé à notre aide les oracles de la vraie science, les Pères de l'Église. Leur doctrine sur le Saint- Esprit est si profonde et si abondante, que rien ne peut la remplacer. Ajoutons qu'aujourd'hui on la connaît si peu, qu'elle offre tout l'intérêt de la nouveauté.

S'agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer l'enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine? Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître. Puissent les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd'hui les esprits sérieux vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine !

N'est-il pas temps de revenir, demanderonsnous à ce propos, de l'aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l'Église, à la société ellemême ? 11 existe un génie, unique en son genre,

que l'admiration des siècles appelle le Prince de la théologie, Y Ange de l école, le Docteur angélique; un génie dont l'étendue embrasse dans une immense synthèse toutes les sciences théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et qui les a toutes enseignées avec une clarté et une profondeur incomparables ; un génie dont la. doctrine est tellement sûre, qu'au concile de Trente, ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales de l'Église, ont mérité d'être placés à côté de la Bible ellemême ; un génie auquel le Vicaire de Jésus-Christ, en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : « Autant frère Thomas a écrit d'articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus éclairé l'Église que tous les autres docteurç. C'est une encyclopédie qui tient lieu de tout. A son école, on profite plus, dans un an, (ju'à celle de tous les autres docteurs pendant toute la vie (1). » Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, un génie tellement puissant, qu'un hérésiarque du seizième siècle ne craignait pas de dire : « Otez Thomas, et je détruirai l'Église (2). »

Ainsi, on doit considérer saint Thomas, placé au

(1) Quot articulos edidit, tôt rniracuîa fecit... Ipse plus illuminavit Ecclesiam, qnam omnes alii doc tores... pace aliorum dixerim, unus divus Thomas est instar omnium... In eu jus libris plus proficit homo uno anno, quam in aliorum doctrina toto tempore vitae suœ. (Bulle de Jean XXII, Vie de saint Thomas, par le P. Touron, art. 55, 7 mars, n°8l.)

(2) Toile Thomam, et Ecclesiam dissipabo. — Malgré les dénégations de Bayie, ce mot est de Bucer.

milieu des siècles, tout à la fois pomme un réservoir où sont venus se réunir tous les fleuves de doctrine de l'Orient et de l'Occident, et comme un crible par lequel, dégagées de tout ce qui n'est pas haute et pure science, les eaux de la tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur fécondité.

Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l'Église et si redoutable à l'hérésie, la Renaissance l'a banni des séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens/ Il y a moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit social, parlait de saint Thomas? Qui connaissait ses ouvrages? Qui les lisait? Qui les méditait? Qui les imprimait? Par qui et par quoi Ta-t-on remplacé !

Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins, le vœu de l'hérésiarque. Aussi, qu'est-il arrivé ? Où est aujourd'hui parmi nous la science de la théologie, de la philosophie et du droit publie? Dans quel état se trouvent l'Église et la société? Quelle est la trempe des armes employées à leur défense? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité, la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons, catéchismes? Nous n'avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas.

Heureux si ces quelques lignes, échappées à ce qu'il y a de plus intime dans l'âme, la douleur et l'amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide !

Nous exprimerons un dernier vœu, c'est de voir se réveiller, dans le clergé et dans les fidèles, l'ardeur apostolique pour le Saint-Esprit. S'il est vrai qu'entre les temps actuels et les premiers siècles du christianisme, il existe plus d'un rapport, ajoutons un nouveau trait de ressemblance par notre empressement à connaître et par notre fidélité à invoquer la troisième Personne de l'adorable Trinité, source inépuisable de lumière, de force et de consolation.

Que les paroles du Sage, appliquées au Saint- Esprit et si bien comprises de nos aïeux, deviennent l'encouragement de nos efforts et la règle de notre conduite. «Bienheureux l'homme qui demeure dans la Sagesse, qui médite ses perfections et avec elle étudie les merveilles du Dieu créateur, rédempteur et glorificateur ; qui rumine ses voies dans son cœur ; qui approfondit ses mystères ; qui la poursuit comme le chasseur, et se met en embuscade pour la surprendre ; qui regarde par ses fenêtres ; qui écoute à ses portes ; qui se tient près de sa maison, et qui plante à ses murailles le clou de sa

tente, afin d'habiter sous sa main. A l'ombre de cette divine Sagesse, lui et ses fils, ses facultés, ses œuvres, sa vie et sa mort, goûteront les délices de la paix. Elle-même les nourrira de ses fruits, les protégera de ses rameaux ; et, à l'abri des tempêtes, ils vivront heureux et reposeront dans la gloire : Et in gloria efus requiescet (1). »

(1) EccL, xix, 22 et seqq.

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