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L'ESPRIT DU BIEN ET L'ESPRIT DU MAL

Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. — Preuves de leur existence : la foi universelle, le dualisme. — L'existence de ces deux Esprits suppose celle d'un monde supérieur au nôtre. — Nécessité de la démontrer. — La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. — Ce qu'est le monde surnaturel. — Preuves de son existence : la Teligion, l'histoire, la raison. — Passages de M. Guizot.

Deux Esprits opposés se disputent l'empiredu monde.

L'histoire n'est que le récit de leur lutte éternelle.

Ce grand fait suppose :

L'existence d'un monde supérieur au nôtre;

La division de ce monde en bon et en mauvais ;

La double influencé du monde supérieur sur la créa-* lion inférieure ;

Quatre vérités fondamentales qu'il faut, avant tout, mettre au-dessus de contestation.

Que deux Esprits opposés se disputent l'empire de l'homme et de la création, ce dogme est écrit en tête de la théologie de tous les peuples et dans la biographie de chaque individu. La révélation l'enseigne. Le paga-

nisme ancien le montre dans l'adoration universelle des génies, bons et mauvais. Le bouddhisme de l'Indien, du Chinois et du Thibétain, le fétichisme du nègre de l'Afrique, comme la sanglante idolâtrie de l'Océanien, continuent d'en fournir la preuve incontestable. Au cœur de la civilisation, non moins qu'au centre de la barbarie, l'expérience le rend sensible dans un fait toujours ancien et toujours nouveau, le Dualisme.

A moins de nier toute distinction entre la vérité et Terreur, entre le bien et le mal, entre tuer son père et le respecter, c'est-à-dire, à moins de faire du genre humain un bétail, on est bien forcé de reconnaître sur la terre la coexistence et la lutte perpétuelle du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, d'actes bons et d'actes mauvais. Or, ce phénomène est un mystère inexplicable, autrement que par l'existence de deux Esprits opposés supérieurs à l'homme.

Pour n'en citer qu'une preuve : le sacrifice humain a fait le tour du monde. Il continue, à l'heure qu'il est, chez tous les peuples qui n'adorent pas l'Esprit du bien, le Saint-Esprit, tel que la révélation le fait connaître. Mais l'idée du sacrifice humain est aussi étrangère aux lumières de la raison, qu'elle est opposée aux sentiments de la nature. Quoi qu'elle fasse, la raison demeurera éternellement impuissante à trouver un rapport quelconque entre le meurtre de mon semblable et l'expiation de mon péché. Loin de suivre l'instinct de la nature, le père, si dégradé qu'il soit, a toujours frémi, et il frémira toujours, en portant lui-même son enfant au couteau du sacrificateur.

Cependant le sacrifice de l'homme par l'homme, de l'egfant par le père, est un fait; il a donc une cause.

C'est un fait universel et permanent ; il a donc une cause universelle et permanente. C'est un fait humainement inexplicable ; il a donc une cause surhumaine. C'est un fait qui se produit partout où ne règne pas l'Esprit du bien, il est donc inspiré et commandé par l'Esprit du mal.

Expliquant seuls le dualisme, ces deux Esprits sont les vrais dominateurs du monde. Ce n'est pas à coup sûr, et nous avons hâte de le dire, qu'ils soient égaux entre eux. Le prétendre serait tomber dans le manichéisme : erreur monstrueuse que la raison repousse et que la foi condamne. La vérité est que ces deux Esprits sont inégaux, d'une inégalité infinie. L'un e9t Dieu, puissance, éternelle; l'autre,. une simple créature, être éphémère qu'un souffle pourrait anéantir. Seulement, par un conseil de son infaillible sagesse, mais dont l'homme ici-bas ne pourra jamais sonder la profondeur, Dieu a laissé à Satan le redoutable pouvoir de lutter contre lui ; et, dans la possession du genre humain, de tenir la victoiw indécise. Nous essayerons bientôt de soulever un coin du voile qui couvre cet incontestable mystère. ; • !

En» attendant, l'existence de deux Esprits opposés suppose l'existence d'un monde supérieur au nôtre. Par là* nous, entendons un monde composé d'êtres plus parfaits et plus puissants que nous, dégagés de la matière et purement spirituels : Dieu, les anges bons et mauvais, encombré incalculable ; monde des causes et des lois, sans lequel le nôtre n'existerai tpas oumar— cherait au hasard, comme le navire sans boussole et sans pilote ; monde pour lequel l'homme est fait et vers lequel il aspire ; mpude qui nous enveloppe de toutes parts, et avec lequel nous sommes incessamment en

rapports ; à qui nous parlons, qui nous voit, qui nous entend, qui agit sur nous et sur les créatures matérielles, réellement, efficacement, comme l'âme agit sur le corps.

Loin d'être une chimère, l'existence de ce monde supérieur est la première des réalités. La religion, l'histoire, la raison, se réunissent pour en faire l'article fondamental de la foi du genre humain. Aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire de le démontrer : car la négation du surnaturel est la grande hérésie de notre temps. Naguère M. Guizot lui-même en faisait la remarque. Il écrivait : « Toutes les attaques dont le christianisme est aujourd'hui l'objet, quelque diverses qu'elles soient dans leur nature ou dans leur mesure, partent d'un même point et tendent à un même but, la négation du surnaturel dans les destinées de l'homme et du monde, l'abolition de l'élément surnaturel dans la religion chrétienne, dans son histoire comme dans ses dogmes.

((Matérialistes, panthéistes, rationalistes, sceptiques, critiques, érudits, les uns hautement, les autres trèsdiscrètement, tous pensent et parlent sous l'empire de cette idée, que le monde et l'homme, la nature morale comme la nature physique, sont uniquement gouvernés par des lois générales, permanentes et nécessaires, dont aucune volonté spéciale n'est jamais venue et ne vient jamais suspendre ou modifier le cours (1). »

Rien n'est plus exact. Nous ajouterons seulement qu'indiquer le mal n'est pas le guérir. Afin de mettre

sur la voie du remède, il aurait fallu dire comment, après

(1) UÉglise et la société chrétienne en 1861, chap. îv, p. 19 et 20. — Dans sa prétendue Vie de Jésus, Renan vient de donner tristement raison à M. Guizot. Renan n'est qu'un écho.

dix-huit siècles de surnaturalisme chrétien, l'Europe actuelle se trouve peuplée de naturalistes de toute nuance, dont la race, florissante dans l'antiquité païenne, avait disparu depuis la prédication de l'Évangile (1). Quoi qu'il en soit, les négations individuelles s'évanouissent devant des affirmations générales. Or, le genre humain a toujours affirmé l'existence d'un monde surnaturel.

L'existence d'une religion chez tous les peuples est un fait. Ce fait est inséparable de la croyance à un monde surnaturel. « C'est, continue M. Guizot, sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct inné du surnaturel que toute religion se fonde. Dans tous les lieux, dans tous les climats, à toutes les époques de l'histoire, à tous les degrés de la civilisation, l'homme porte en lui ce sentiment, j'aimerais mieux dire ce pressentiment, que le monde qu'il voit^ l'ordre au sein duquel il vit, les faits qui se succèdent régulièrement et constamment autour de lui, ne sont pas tout.

« En vain il fait chaque jour dans ce vaste ensemble des découvertes et des conquêtes; en vain il observe et constate savamment les lois permanentes qui y président : sa pensée ne se renferme point dans cet univers livré à la science. Ce spectacle ne suffît point à son âme; elle s'élance ailleurs; elle cherche, elle entrevoit autre chose; elle aspire pour l'univers et pour ellemême à d'autres destinées, à un autre maître :

Par delà tous les deux, le Dieu des deux réside,

a dit Voltaire ; et le Dieu qui est par delà les deux, ce n'est pas la nature personnifiée, c'est le surnaturel en

(1) Nous l'avons dit dans notre ouvrage, le Rationalisme. I. 8

personne. C'est à lui que les religions s'adressent; c'est pour mettre l'homme en rapport avec lui qu'elles se fondent. Sans k foi instinctive de l'homme au surnaturel, sans son élan spontané et invincible vers le surnaturel, la religion ne serait pas (1). »

Le genre humain ne croit pas seulement à l'existence isolée d'un monde surnaturel, il croit encore à l'action libre et permanente, immédiate et réelle de ses habitants sur le monde inférieur. De cette foi constante nous trouvons la preuve dans un fait non moins éclatant que la religion elle-même, c'est la prière : « Seul entre tous les êtres ici-bas, l'homme prie. Parmi les instincts moraux, il n'y en a point de plus naturel, de plus universel, de plus invincible que la prière. L'enfant s'y porte avec une docilité empressée. Le vieillard s'y replie comme dans un refuge contre la décadence et l'isolement. La prière monte d'elle-même sur les jeunes lèvres qui balbutient à peine le nom de Dieu, et sur les lèvres mourantes qui n'ont plus la force de le prononcer.

« Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou barbares, on rencontre à chaque pas des actes et des formules d'invocation. Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures, sous l'empire de certaines impressions de l'âme, les yeux s'élèvent, les mains se joignent, les genoux fléchissent, pour implorer ou pour rendre grâces, pour adorer ou pour apaiser • Avec transport ou avec tremblement, publiquement où dans le secret de son cœur, c'est à la prière que l'homme s'adresse en dernier recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de

(1) L'Église et la société chrétienne en 1801, chap. iv, p. 21.

sa destinée. C'est dans la prière qu'il cherche, quand tout lui manque, de l'appui pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l'espérance pour la vertu (1). »

Qu'on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D'abord, je voudrais qu'on me montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu'elle prie, l'âme se soulage, se relève, s'apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le corps, quand il passe d'un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et pure. Dieu vient en aide à ceux qui l'implorent, avant et sans qu'ils sachent s'il les exaucera. S'il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces heureux effets, de la prière, parce qu'il ne les a jamais éprouvés, il faut le plaindre ; mais on ne le réfute pas.

La prière a une forme plus élevée que la parole, c'est le sacrifice. Plus, facile à constater, puisqu'elle est toujours palpable, cette seconde forme n'est pas moins universelle que la première. En usage chez tous les peuples, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, le sacrifice s'est offert à des êtres bons ou mauvais, mais toujours étrangers au monde inférieur. Jamais le sang d'un taureau n'a ruisselé sur les autels en l'honneur d'un taureau, d'un être matériel, ni même d'un homme.

Le droit au sacrifice ne commence pour l'homme que lorsque la flatterie voit un génie personnifié en lui, et

(1) L'Église et la société chrétienne en 1861, chap. iv, p. 22.

36 TRAITÉ DU SÀIltfT-ESPRIT.

c'est à ce génie que le sacrifice s'adresse ; ou, lorsqu'en le retirant du monde inférieur, la mort a fait de lui l'habitant du monde surnaturel. Or, dans la pensée du genre humain, le sacrifice a la même signification que la prière. Perpétuelle»ent offert, il est donc la preuve perpétuelle de la foi de l'humanité à l'influence permanente du monde supérieur sûr le monde inférieur.

L'homme ne s'est jamais contenté d'admettre une action générale et indéterminée des agents surnaturels sur le monde et sur lui. Interrogé à tel moment qu'il vous plaira de sa longue existence, il vous dira : Je crois au gouvernement du monde matériel par le monde spirituel, comme je crois au gouvernement de mon corps par mon âme; je crois que chaque partie du monde inférieur est dirigée par un agent spécial du monde surnaturel > chargé de la conserver et de<la maintenir dans l'ordre. Je crois ces vérités, comme je crois que dans les gouvernements visibles, pâle reflet de ce gouvernement invisible, l'autorité souveraine, personnifiée dans ses fonctionnaires, est présente à chaque partie de l'empire» afin de la proléger et de la faire concourir à l'harmonie générale.

Personne n'ignore que les peuples de l'antiquité païenne, sans exception aucune, ont admis l'existence de héros, de denri-dieux, auxquels ils attribuent les faits merveilleux de leur histoire, leurs législations, l'établissement de leurs empires. Personne n'ignore qu'ils ont cru, écrit, chanté que chaque partie du monde matériel est animée par un esprit qui préside à son existence et à ses mouvements ; que cet esprit est un être surnaturel, digne des hommages de l'homme et assez puissant pour faire delà créature, dont le soin lui est confié, un instrument de bien ou un instrument de

mal. La même croyance est encore aujourd'hui en pleine vigueur chez tous les peuples idolâtres des cinq parties du monde.

Dans cette croyance unanime, base de la religion et delà poésie, aussi bien que de la vie publique et privée du genre humain, n'y a-t-il aucune parcelle de vérité ? A moins d'être frappé de démence, qui oserait le soutenir ? Le monde des corps est gouverné par le monde des esprits : tel est, bien que l'ayant altéré sur quelques points secondaires, le dogme fondamental dont le genre humain a toujours été en possession.

Voulons-nous l'avoir dans toute sa pureté ? relisons les divins oracles. Dès la première page de l'Ancien Testament, nous voyons l'Esprit du mal se rendre sensible sous la forme du serpent, et ce séducteur surnaturel exercer sur l'homme et sur le monde une domination qu'il n'a jamais perdue. Nous voyons, d'un autre côté, les Esprits du bien gouverner le peuple de Dieu, comme les ministres d'un roi gouvernent son royaume.

Depuis Abraham, père de la nation choisie, jusqu'aux Machabées, derniers champions de son indépendance, tous les hommes de la Bible sont dirigés, secourus, protégés par des, agents surnaturels, dont l'influence détermine les grands événements consignés dans l'histoire de ce peuple, type de tous les autres. Successeur, disons mieux, développement du peuple juif, le peuple chrétien nous offre le même spectacle. Mais, si les plus parfaites entre toutes les sociétés ont, toujours été, si elles sont encore placées sous la direction du inonde angéhque, à plus forte raison les sociétés moins parfaites se trouvent-elles, à cause même de leur infériorité, soumises au même gouvernement;

Quant aux créatures purement matérielles, écoutons

le témoignage des plus grands génies qui aient éclairé le monde. « Les anges, dit Origène, président à toutes choses, à la terre, à l'eau, à l'air, au feu, c'est-à-dire aux principaux éléments ; et, suivant cet ordre, ils parviennent à tous les animaux, à tous les germes et jusqu'aux astres du firmament (1).» Saint Augustin n'est pas moins explicité. « Dans ce monde, dit-il, chaque créature visible est confiée à une puissance angélique, suivant le témoignage plusieurs fois répété des saintes Écritures (2). » Même langage dans la bouche de saint Jérôme, de saint Grégoire de Nazianze et des organes les plus authentiques delà foi du genre humain régénéré.

De cette foi universelle, invincible, la vraie philosophie donne deux raisons péremptoires : l'harmonie de l'univers et la nature de la matière.

L'harmonie de l'univers. Il n'y a pas de saut dans la nature: Naturanon facitmltum. Toutes les créatures visibles à nos yeux se superposent, s'emboîtent, s'enchaînent les unes aux autres par des liens mystérieux, dont la découverte successive est le triomphe de la science. De degrés en degrés, toutes viennent aboutir à l'homme. Esprit et matière, l'homme est la soudure de deux mondes. Si, par son corps, il est au degré le plus élevé de l'échelle des êtres matériels ; il est, par son âme, au plus bas de l'échelle des êtres spirituels. La raison en est que la perfection des êtres, par conséquent leur supériorité hiérarchique, se calcule sur leur res-

(1) Omnibus rébus angeli président, tam terrae et aquse, quam aeri et igni,id est prœcipuis elementis, et hocordine perveaiunt ad omnia animalia, ad omne germen, ad ipsa quôqùe astra cœli. ffomil. via, inJerepi.

(2) Unaquœque res visibilis in hoc mundo habet angelicam potestatem sibi prœpositam, sicut aliquot locis Scriptura divina testatur. Lib. De diversis, quœst. lxxxiii-lxxix, n° 1, opp. t. IV, p. 425.

semblance plus ou moins complète avec Dieu, l'être des êtres, l'esprit incréé, la perfection par excellence.

Or; la créature purement matérielle est moins parfaite que la créature matérielle et spirituelle en même temps. A son tour% celle-ci est moins parfaite que la créature purement spirituelle. Puisqu'il n y a point de saut dans les œuvres du Créateur, au-dessus des êtres purement matériels, il y a donc des êtres mixtes; audessus des êtres mixtes, des êtres purement spirituels; au-dessus de l'homme, des anges. Purs esprits, ces brillantes créatures, hiérarchiquement disposées, continuent la longue chaîne des êtres et sont, à l'égard de l'homme, ce qu'il est lui-même à l'égard des créatures purement matérielles ; elles le rattachent à Dieu, comme l'homme lui-même rattache la matière à l'esprit.

Tout cela est fondé sur deux grandes lois que la raison ne saurait contester, sans tomber dans l'absurde. La première, que toute la création descendue de Dieu tend incessamment à remonter à Dieu, car tout être gravite vers son centre. La seconde, que les êtres inférieurs ne peuvent retourner à Dieu que par l'intermédiaire des -êtres supérieurs (1). Or, nous l'avons vu, l'être purement matériel étant, par sa nature même, inférieur à l'être mixte, c'est par celui-ci seulement qu'il peut retourner à Dieu. A son tour, l'être mixte étant naturellement inférieur à l'être pur esprit, c'est par celui-ci seulement qu'il peut retourner à Dieu. La théologie catholique formule donc un axiome de haute philosophie, lorsqu'elle dit : a Tous les êtres corporels sont gouvernés et maintenus dans l'ordre par des êtres

(1) Ordo est divinitus instituais in rébus, secundum Dion y si um, ut per média, ultima reducantur ad Deum. S. Th., dist. xlv, q. m, art. 2.

spirituels; toutes les créatures visibles par des créatures invisibles (1). »

La nature de la matière. La matière est inerte de sa nature, personne ne peut le nier : «Cependant, dit saint Thomas, nous voyons de toutes parts la matière en mouvement. Le mouvement ne peut lui être communiqué que par des êtres naturellement actifs. Ces êtres sont et ne peuvent être que des puissances spirituelles, qui, se superposant les unes aux autres, aboutissent aux anges et à Dieu même, principe de tout mouvement. De là, ces paroles de saint Augustin : Tous les corps sont régis par un esprit de vie doué d'intelligence ; et celles-ci de saint Grégoire : Bons ce monde visible, rien ne peut être mis en ordre et en mouvement que par une créature invisible. Ainsi, le monde des corps tout entier est fait pour être régi parle monde des esprits (2). »

A cette preuve tirée du mouvement de la matière se joint un fait « qui mérite, dit encore M. Guizot, toute 1 attention, des adversaires du surnaturel. Il est reconnu et constaté parla science que notre globe est antérieur à l'homme. De quelle façon et par quelle puissance le

(1) Cum, secundum Auguslinum (lib. III, De Trinit., et S. Th., pars i, quœst. ex, art, 8, corp.), omnia corpora regantur et disponantur per spiritum et creatorem invisibilem, et natura angelica sit nobilior corporea, necesse est angelos habere prœsidentiam* super ea. Viguier, ch. m, p. 87, édit. in-4°, 1571.

(2) Omnia corpora reguntur per spiritum vitœ ration alem (De Trinit., lib. III, cap. iv). In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest (Dialog. iv, cap. v). Et ideo natura corporalis nata est moveri immédiate a natura spirituali secundum locura (pars i, quœst. ex, art. 1, 2, 3). — Il y a donc autant d'âmes qu'il y a de vies : vfe et âme végétative, vie et âme sensilive, vie et âme intellective. Inutile de dire que les deux premières âmes ne sont pas de la môme nature que la nôtre, pas plus que la vie dont elles sont le principe.

genre humain a-t-il commencé sur la terre? Il ne peut y avoir de son origine que deux explications : ou bien il a été le travail propre et intime des forces naturelles de la matière ; ou bien il a été l'œuvre d'un pouvoir surnaturel, extérieur et supérieur à la matière. La création spontanée ou la création libre, il faut, à l'apparition de l'homme ici-bas, Tune ou l'autre de ces causes.

« Mais en admettant, ce que pour mon compte je n'admets nullement, les générations spontanées, ce mode de production ne pourrait, n'aurait jamais pu produire que des êtres-enfants, à la première heure et dans le premier état de la vie naissante. Personne, je crois, n'a jamais dit, et personne ne dira jamais que, par la vertu d'une génération spontanée, l'homme, c'est-à-dire l'homme et la femme, le couple humain, ont pu sortir, et qu'ils sont sortis un jour, du sein delà matière, tout formés, tout grands, en pleine possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter.

« C'est pourtant à cette condition seulement, qu'en apparaissant pour la première fois sur la terre, l'homme aurait pu y vivre, s'y perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant à l'état de la première enfance, vivant, iùais inerte, inintelligent, impuissant, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblotant et gémissant, sans mère pour l'entendre et pour le nourrir. C'est cependant là le seul premier homme que la génération spontanée puisse donner. Évidemment, l'autre origine du genre humain est la seule admissible, la seule possible. Le fait surnaturel de la création explique seul l'apparition del'hbmme ici-bas,.. Et les rationalistes sont contraints de s'atrêter*

devant le berceau surnaturel de l'humanité, impuissants à en faire sortir l'homme sans la main de Dieu (1). »

En résumé, interrogé sur le monde surnaturel, le genre humain répond par trois actes de foi :

Je crois et j'ai toujours cru à l'existence d'un monde supérieur.

Je crois et j'ai toujours cru au gouvernement du monde inférieur, non par des lois immuables, mais par l'action libre d'agents supérieurs.

Je crois et j'ai toujours cru que, dans certains cas, Dieu intervient par lui-même ou par ses agents, d'une manière exceptionnelle, dans le gouvernement du monde inférieur, c'est-à-dire qu'il suspend ou modifie les lois dont il est l'auteur, et qu'il fait des miracles.

Je crois en particulier, ajoute le monde moderne, l'élite de l'humanité, que je suis né d'un miracle. Mon existence tout entière repose sur la foi à la résurrection d'un mort, et ma civilisation a pour piédestal un tombeau.

Pour taxer d'erreur cette foi constante, universelle, invincible, il faut prouver que le genre humain, depuis son origine jusqu'à nos jours, est atteint d'une triple folie. Folie d'avoir cru à l'existence d'un monde surnaturel ; folie d'avoir cru à l'influence des êtres supérieurs sur les êtres inférieurs ; folie d'avoir cru que le Législateur suprême est libre de modifier ses lois ou d'en suspendre le cours.

Ces trois opérations de piété filiale, religieusement accomplies, et le genre humain dûment convaincu d'avoir toujours été frappé de démence, il en reste une quatrième : le négateur du surnaturel devra prouver que lui-même n'est pas fou.

(1) L'Église et la société chrétienne en 4864, chap. iv, ,p. 26.

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