‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 10 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

(SUITE DU PRÉCÉDENT

Nombre des anges. — Hiérarchies et ordres Angéliques. — Définition de la hiérarchie. — Sa raison d'être. — Pourquoi trois hiérarchies parmi les anges, et rien que trois. — Définition de l'ordre. — Pourquoi trois ordres dans chaque hiérarchie, et rien que trois. — Image de la hiérarchie angélique dans l'Église et dans la société. — Fonctions des anges. — Les anges supérieurs illuminent les anges inférieurs. — Langage des anges. — Grandsdivision des anges : anges assistants et anges exécutants. — Fonctions des Séraphins. — Des Chérubins. — Des Trônes. — Reflet de cette première hiérarchie dans la société et dans l'Église.

Nombre des anges. Quand les auteurs inspirés, admis à voir quelques-unes des réalités du monde supérieur, veulent indiquer la multitude des anges, ils ne parlent que de millions et de centaines de millions. « J'étais attentif à ce que je voyais, dit Daniel, jusqu'à ce que les trônes fussent placés et que l'Ancien des jours s'assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête, comme une laine éclatante. Son trône était de flammes ardentes, et les roues de ce trône un feu brûlant. Un fleuve incandescent et rapide sortait de devant sa face. Mille milliers d'anges exécutaient ses ordres, et un million assistaient devant lui (1). »

Témoin du même spectacle, saint Jean continue : « Et je vis et j'entendis autour du trône la voix d'une multi-

(1) Millia millium ministrabant ei, et decies centena miilia assis* tebant ei. Dan*, vn, 10.

tude d'anges, dont le nombre était des milliers de milliers (1). » Plus loin, ayant marqué l'universalité des élus du sang d'Abraham, il ajoute : « Après cela, je vis une grande multitude, que personne ne pouvait compter, de tous les peuples et de toutes les langues (?).» Or, depuis le commencement du monde, chaque prédestiné, et même chaque réprouvé a pour gardien un ange de l'ordre inférieur; il s'ensuit que le nombre des anges de toutes les hiérarchies est incalculable.

Saint Denis, dépositaire des enseignements de son maître Paul, ravi au troisième ciel, tient le même langage. « Les bienheureuses armées des célestes intelligences, dit-il, surpassent en nombre tous les pauvres calculs de notre arithmétique matérielle. Ne soupçonnez aucune exagération dans les paroles des prophètes. Le nombre des anges est incalculable. Il surpasse celui de toutes les créatures, même celui des hommes qui ont été, qui sont et qui seront (3). »

L'Ange de l'école en donne la raison : nous traduisonssa pensée. Le but principal que Dieu s'est proposé dans la création des êtres , c'est la perfection de l'univers. La perfection ou la beauté de l'univers résulte de la manifestation la plus éclatante des attributs de Dieu, dans les limites marquées par sa sagesse. Il suit, de là, que plus certaines créatures sont belles et parfaites, plus abondante en a été la création. Le monde matériel

{{) Apoc.,y, H.

(2) Post hœc vidi turbam magnam quam dinûmerare nemo pote* rat, ex omnibus populis et linguis. Ibid., vn, 9.

(3) Multi sunt beati exercitus supernarum mentium, iofimam et astrictam nostrorum materialium numerorum commensurationem excedentes... Angeli. sunt innumeri, adeoque superant numerum omnium creaturarum, etiam homînum qui unquam fuerunt, sunt et erunt. De Cœlest. hier., c. ix et xiv.

confirme ce raisonnement. On y trouve deux sortes de corps : les corps corruptibles et les corps incorruptibles. La première se réduit à notre globe, habitation des êtres corruptibles ; et notre globe n'est presque rien, comparé aux globes du firmament. Or, comme la grandeur est pour les corps la mesure de la perfection, le nombre Test pour les esprits. Ainsi, la raison ellemême conduit à cette conclusion, que les êtres immatériels surpassent les êtres matériels en nombre incalculable (l).>x

En attendant que le ciel nous révèle la justesse de ces magnifiques supputations du génie, éclairé par la foi, un grand sujet de sécurité pour notre pèlerinage est de savoir que les bons anges sont beaucoup plus nombreux que les mauvais. « La queue du Dragon, dit saint Jean , n'entraîne que la troisième partie des étoiles (2). » Pas un interprète qui, par ces étoiles, n'entende les anges révoltés (3) .

Hiérarchies et ordres des anges. Une multitude sans ordre est la confusion : tel ne peut être l'état des anges. « Toutes les œuvres de Dieu, dit l'Apôtre, sont ordonnées; » ou, comme il est écrit ailleurs: «Dieu a fait toutes choses avec nombre , poids et mesure, » c'est-à-dire avec un ordre parfait (4). L'ordre est la première chose qui nous frappe dans le monde matériel. L'ordre produit l'harmonie, et l'harmonie suppose la subordination mutuelle de toutes les parties de l'univers. A son tour, cette harmonie révèle une cause

(1) ip. q. l, art. 3, corp.

(2) Et cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum, Apoc, xn3 4.

(3) Corn, a Lap., in xn. Apoc. et S. Th., i p* q. livj art. 9, corp.

(4) Quae autem sunt, a Deo ordinal» suât. Rom., xm, 4. — Omnia in mensura, et numéro et pondère disposuisti. Sap., xi, 21 .

intelligente qui Ta créée et qui la maintient. Évidemment la même harmonie doit exister, plus parfaite s'il est possible, dans le monde des esprits, archétype du monde des corps et chef-d'œuvre de la sagesse créatrice. Lia subordination, par conséquent la hiérarchie des êtres qui la composent est donc la loi du monde invisible, comme elle est la loi du monde visible. Tels sont l'enseignement de la «foi et l'affirmation invariable de la raison.

Or, suivant l'étymologie du mot : La hiérarchie est un principal sacré (1). Principat signifie tout à la fois le prince lui-même et la multitude rangée sous ses ordres. De là, trois belles conséquences, qui jettent une vive lumière sur l'ordre général de l'univers et sur le gouvernement particulier de la Cité du bien. Dieu étant le créateur des anges et des hommes, il n'y a, par rapport à lui, qu'une seule hiérarchie, dont il est le suprême hiérarque. Il en est de même par rapport au Verbe incarné. Roi des rois, Seigneur des seigneurs, à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, il est le suprême hiérarque -des anges et des hommes, par conséquent de l'Église triomphante et de l'Église militante.

Successeur du Verbe incarné, Pierre est le suprême hiérarque de l'Église militante, en vertu de des divines paroles : Pais mes agneaux, pais mes brebis. A son tour, Pierre a établi d'autres hiérarques qui, eux-mêmes, ont établi des recteurs subalternes, chargés de diriger les différentes provinces de la Cité du bien. Tous, néanmoins, ne forment qu'une seule et même hiérarchie, puisque tous militent sous un même chefv Jésus-

(1) Hierarchia est sacer principatus. S. Th., i p. q. cviu, art. 1, corp.

Christ (1). Nous verrons bientôt que la hiérarchie angélique est le type de la hiérarchie ecclésiastique, type elle-même de la hiérarchie sociale.

Si on considère le principat dans ses rapports avec la multitude, on appelle hiérarchie Y ensemble des êtres soumis à une seule et même loi. S'ils sont soumis à des lois différentes, ils forment des hiérarchies distinctes, sans cesser de faire partie de la hiérarchie générale (2). C'est ainsi qu'on voit, dans un même royaume et sou» un même roi, des villes régies par des lois différentes (3). Or, les êtres ne sont soumis aux mêmes lois, que parce qu'ils ont la même nature et les mêmes fonctions. Il en résulte que les anges et les hommes, n'ayant ni la même nature ni les mêmes fonctions, forment des hiérarchies distinctes. Il en résulte encore que tous les anges n'ayant pas les mêmes fonctions, le monde angélique se divise en plusieurs hiérarchies. .

Que les anges et les hommes forment des hiérarchies distinctes, la raison et la preuve en est dans la perfection relative des uns et des autres. Cette perfection est d'autant plus grande, que les êtres participent plus abondamment des perfections de Dieu. Créature purement spirituelle, l'ange y participe plus que l'homme. En effet, l'ange reçoit les illuminations divines dans l'intelligible pureté de sa nature, tandis que l'homme les reçoit sous les images plus ou moins transparentes

(1) Viguier, p. 84.

(2) Udus principatus dicitur secundum quod multitudo uno et eodem modo potest gubernationem priacipis recipere. S. 7%., i p. q. cvm, art. i, corp.

(3) On voit aussi par là que la centralisation dans un grand empire est contraire aux lois fondamentales de l'ordre ; et, comme conséquence inévitable, qu'elle doit produire le froissement, le malaise, la révolte et la ruine.

des choses sensibles, telles que la parole et les sacrements.

L'ange est donc une créature plus parfaite que l'homme, et doit par conséquent former une hiérarchie différente. Déplus, comme il y a hiérarchie, c'est-à-dire ordre de subordination dans le monde angélique, il est évident que tous les anges ne reçoivent pas également les illuminations divines. 11 y a donc des anges supérieurs aux autres. Leur supériorité a pour fondement la connaissance plus ou moins parfaite, •« plus ou moins universelle de la vérité.

« Cette connaissance, dit saint Thomas, marque trois degrés dans les anges ; car elle peut être envisagée sous un triple rapport.

« Premièrement, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de Dieu, et qui, suivant le beau mot de saint Denis, se tiennent dans son vestibule. Ces anges forment la première hiérarchie.

a Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu'on appelle les lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l'apanage de la seconde hiérarchie.

« Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu'ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les, anges de la troisième hiérarchie (1). »

Il y a donc trois hiérarchies parmi les anges , et il

(I) i p., q. cvni, art. 1, corp.

n'y en a que trois : une quatrième ne trouverait pas sa place. En effet, ces trois hiérarchies ont leur raison d'être dans les trois manières possibles de voir la vérité : en Dieu, dans les causes générales, dans les causes particulières ; c'est-à-dire, comme parle le sublime aréopagite, datas la vie plus ou moins abondante dont jouissent les anges qui les composent (1).

La révélation nous découvre encore dans chaque hiérarchie trois chœurs ou ordres différents. On appelle chœur ou ordre angêlique, une certaine multitude d'anges, semblables entre eux par les dons de la nature et de la grâce (2). Chaque hiérarchie en renferme trois, rien que trois. Plus serait trop, moins, pas assez. En effet, chaque hiérarchie forme comme un petit État. Or, chaque État renferme nécessairement trois classes de citoyens, ni plus ni moins. « Si nombreux qu'ils soient, dit saint Thomas, tous les citoyens d'un État se réduisent à trois classes, suivant les trois choses qui constituent toute société bien ordonnée :1e principe, le milieu et la fin. Aussi, nous voyons partout trois ordres parmi les hommes : les uns sont au premier rang, c'est l'aristocratie; les autres au dernier, c'est le peuple; les autres tiennent le milieu, c'est la bourgeoisie.

(1) Voici les paroles de saint Denis, le maître de saint Thomas, dans cette question : a Gum divini spiritus entitate sua cœteris entibus antecellant, excellentiusque vivant aliis viventibus, et intelligant cognoscantque supra sensum et rationem, et prœ cunctis entibus pulchrum et bonum appetant participentque, hoc utique viciniores Bono sunt, quo luculentius illud participantes, plures etiam et ampliores ab ipso dotes acceperunt; sicut, etiam rationalia sensilivis antecellunt, qao uberiori ratione pollent, uti et sensitiva sensu atque alia vita. De divin, nom., c. v.

(2) Ordo angelorum dicitur multitudo cœlestium spirituum qui inter se aliquo munere gratiœ similantur, sicut et naturalium datorum participatione conveniunt. MagisU Sent. Dist. 9. Sent. h.

« Il en est de même parmi les anges. Dans chaque hiérarchie, il y a des ordres différents. Gomme les hiérarchies elles-mêmes, ces ordres se distinguent par l'excellence naturelle des anges qui les composent et par la différence de leurs fonctions i Toutes ces fonctions se rapportent nécessairement à trois choses, ni plus ni moins : le principe, le milieu et la fin (1). » Nous le verrons clairement par l'explication des fonctions particulières de chaque ordre.

Avant de la donner, constatons que la magnifique hiérarchie du ciel ou de l'Église triomphante se prouve elle-même, en se reflétant à nos yeux dans la hiérarchie de l'Église militante, cette autre portion de la Cité du bien. Il suffit d'ouvrir les yeux pour voir que l'Église delà terre se divise en trois hiérarchies, et chaque hiérarchie en trois ordres.

La première se compose des prélats supérieurs, et renferme trois ordres : le souverain pontificat, l'archiépiscopat et l'épiscopat. Au souverain pontificat se rapporte le cardinalat, car les cardinaux sont les coadjuteurs du souverain pontife ; commeàl'archiépiscopat se rapporte le patriarchat, dont la juridiction s'étend àplusieurs diocèses et même à plusieurs provinces.

La seconde se compose des prélats moyens, qui reçoivent la direction des prélats supérieurs, et qui remplissent certaines fonctions, soit en vertu de leur autorité propre, soit par délégation. Elle renferme aussi trois ordres : les abbés, à qui est confié le pouvoir de bénir et quelquefois de confirmer. Les prieurs et lés doyens des collégiales ou des communautés, dont les pouvoirs sont plus ou moins étendus. Les recteurs ou

(i) i p., q. cvin, art. 2, eorp.; id., ici., an. 4, c.

les Gurés, chargés de la conduite des paroisses, et auxquels se rapportent, en leur qualité d'auxiliaires, les vicaires et les clercs inférieurs. Tous ont pour mission d'administrer les sacrements.

La troisième se compose des fidèles ou du peuple, auxquels il appartient de recevoir les biens spirituels, mais non de les administrer. Comme les autres, cette dernière hiérarchie renferme trois ordres : les vierges, les continents et les mariés, dont les devoirs sont différents, comme leur vocation elle-même est distincte.

Dans la régularité de leur fonctionnement, ces hiérarchies et ces ordres présentent la plus belle harmonie que l'homme puisse contempler ici-bas, et cette harmonie n'est que l'image de l'harmonie, mille fois plus belle, que nous verrons dans le ciel. Là, se montreront à nos yeux, sans nuage et sans voile, les trois hiérarchies angéliques, avec leurs neuf chœurs, resplendissants de lumière et de beauté. Dans la première : les Séraphins , les Chérubins et les Trônes. Dans la seconde : les Dominations, les Principautés et les Puissances. Dans la troisième : les Vertus, les Archanges et les Anges.

Fonctions des anges. Composé de trois grandes hiérarchies, et chaque hiérarchie divisée en trois ordres distincts, Je inonde angélique se présente à nos yeux comme une magnifique armée rangée en bel ordre* Savoir cela ne suffît pas. Pour jouir du spectacle d'une immense armée dans ses formidables splendeurs, il faut lavoir en mouvement. Ainsi, pour avoir une idée delà brillante armée des cieux et mesurer la place occupée, dans le plan providentiel, par les princes de la Cité du bien, il faut les étudier dans l'exercice de leurs fonctions.

Être purifiés, illuminés et perfectionnés; ou purifier, illuminer et perfectionner : tel est le double but, auquel se rapportent toutes les fonctions des hiérarchies et des ordres angéliques (1). Quel est le sens de ces mystérieuses paroles ? Tous les anges ne connaissent pas également les secrets divins. La première hiérarchie, avonsnous dit avec saint Thomas, voit la raison des choses en Dieu lui-même; la deuxième, dans les causes secondes universelles ; la troisième , dans l'application de ces causes aux effets particuliers. A la première appartient la considération de la fin ; à la seconde, la disposition universelle des moyens; à la troisième, la mise en œuvre (2).

Les lumières qu'ils ont puisées dans le sein même de Dieu, les anges de la première hiérarchie les communiquent, a atant qu'il convient, aux anges de la seconde hiérarchie ; ceux-ci, aux anges de là troisième ; et ceux delà troisième en font part aux hommes. Mais la réciprocité n'a pas lieu, attendu que les anges inférieurs n'ont rien à apprendre aux anges supérieurs, ni les hommes aux anges (2).

(1) Ordo hiérarchise est alios quidem purgari, illuminari et perfici; alios autem purgare, illuminare et perficere. S. Dion., apud S. Th. i p., q. cviii, art. i, corp.

(2) Quia Deus est finis non solum angelicorum ministeriorum, sed etiam totius naturae, ad primam hierarchiam pertinet consideratio finis; ad mediam vero dispositio universalis de agendis; ad ultimam autem applicatio dispositionis ad effectum, quœ est operis executio. i p., 4. cvm, art. 6, cor.

(3) S. Dionysius, 8 cap. cœlest. hier, dicit quod angeli secundœ hiérarchise purgantur et illuminantur ae perficiuntur per angelos primée, et angelos tertiœ per angelos secundœ ; et homines per angelos, et non e converso : quia dicit hanc legem divinitatis immobilîter firmatam, ut inferiora reducantur in Deum per superiora. Viguier , p. 79.

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