‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 9 sur 55 · LES PRINCES DE LA CITÉ DU BIEN · texte numérisé non relu

LES PRINCES DE LA CITÉ DU BIEN

Les bons anges, princes de la Cité du bien. — Preuve particulière de leur existence. — Leur nature. — Ils sont purement spirituels, mais ils peuvent prendre des corps : preuves. — Leurs qualités : l'incorruptibilité, la beauté, l'intelligence, l'agilité, la force. — Prodigieuse étendue de leur force. — Ils l'exercent sur les démons, sur le monde et sur l'homme, quant au corps et quant à l'âme : preuves.

Le Roi de la Cité du bien n'est pas solitaire. Autour de son trône se tiennent d'innombrables légions de princes, resplendissants de beauté, qui forment sa cour (1). Leur occupation est d'honorer le grand Monarque, de veiller à la garde de la Cité et de présider à son gouvernement. Ces princes sont les bons anges. Sous peine de laisser dans l'ombre une des plus grandes merveilles du monde supérieur et le rouage le plus important de son administration, nous devons les faire connaître. Pour cela, il faut dire leur existence, leur nature, leur nombre, leurs hiérarchies, leurs ordres eWeurs fonctions.

Existence des anges. Les anges sont des créatures incorporelles, invisibles, incorruptibles, spirituelles, douées d'intelligence et de volonté (2). La foi du genre humain, la raison, l'analogie des lois divines se réunis-

(1) Dan., vu, 10.

(2) Angélus est substantia creata, immaterialis sive incorporalis, invisibilis, incorruptibilis et spiritualis, intellectu perspicax et voluntate pollen?. Viguier, c. iii, § 2, vers. 2, p. 77,

sent pour établir sur un fondement inébranlable le dogme de l'existence des anges. Déjà nous avons vu la foi du genre humain se manifester avec éclat, dans le culte universel des génies bons et mauvais. La raison démontre sans peine que, par sa nature imparfaite, notre monde visible n'a pas et ne peut avoir en lui, ni la raison de son existence, ni le principe des lois qui le régissent. Il faut les chercher dans un monde supérieur, dont il n'est que le rayonnement (1). C'est ainsi que pour l'arbre, dont le feuillage s'épanouit à nos regards, les principes de vie et de solidité sont cachés dans les profondeurs de la terre.

L'observation la plus savante des lois divines proclame cet axiome : qu'il n'y a pas de saut dans la nature, ni de rupture dans la chaîne des êtres (2). En même temps elle démontre que, de cette chaîne magnifique, l'homme ne peut pas être le dernier anneau. Dieu est l'océan de la vie. Il la répand sous toutes les formes : végétative, animale, intellectuelle. Selon qu'elle est plus ou moins abondante, la vie marque la hiérarchie des êtres. Or, elle est plus abondante à mesure que l'être se rapproche plus de Dieu. Ainsi, pour ramener à lui, par des» degrés insensibles, toute la création descendue de lui, le Tout-Puissant, dont la sagesse infinie s'est jouée dans la formation de l'univers, a tiré du néant plusieurs espèces de créatures. Les unes visibles et purement matérielles, telles que la terre, l'eau, les plantes ; d'autres, tout à la fois visibles et invisibles, matérielles et immatérielles, les hommes; d'autres enfin, invisibles et immatérielles, les anges.

(1) Invisibilia enim i psi us a creatura mundi, per ea quœ facta suât intellecta conspiciuntur. Rom., i, 20.

(2) Natura non facit saltus. Liane.

Non moins que les autres ces derniers sont donc une nécessité de la création. Écoutons le plus grand des philosophes : « Supposé, dit saint Thomas , le décret de la création, l'existence de certaines créatures incorporelles est une nécessité. En effet, le but principal de la création, c'est le bien. Le bien ou la perfection consiste dans la ressemblance de l'être créé avec le Créateur, de l'effet avec la cause. La ressemblance de l'effet avec la cause est parfaite, lorsque l'effet imite la cause selofl qu'elle le produit. Or, Dieu produit la créature par in* tellect et par volonté. La perfection de l'univers exige donc qu'il y ait des créatures intellectuelles et incorporelles (1).

Ainsi, qu'il y ait des anges et que les anges soient des êtres personnels, et non des mythes ou des allégories, c'est une vérité enseignée par la révélation, confirmée par la raison, attestée par la foi du genre humain.

Nature des anges. Nous venons de l'indiquer, les anges sont incorporels, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas de corps avec lesquels ils soient naturellement unis. La raison en est qu'étaiit des êtres complètement intellectuels et subsistant par eux-mêmes, formœ subsistentes, comme parle saint Thomas, ils n'ont pas besoin de corps

(i) Necesse est ponere aliquas créatures incorporeas. Id enioi quod prœcipue in rébus creatis Deus intendit, est bonum, quod consistit in assimilatione ad Deum. Perfecta autem assimilatio effectus ad causam attenditur, quando effeclus imitatur causàm, secundum illud per quod causa producit effectuai : sicut calidum facit calidum. Deus autem creaturam producit per intellectum et voluntatem... Unde ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquae creaturœ inteliectuales. Intelligere autem non potest esse actus cor* poris, nec alicujus virtutis corporeae, quia omne corpus determinatur ad hic et nunc Unde necesse est ponere ad hoc quod untversum sitperfectura, quod sit aliqua incorporea creatura. i p. q. i., art. i, cor.

pour être parfaits. Si l'âme humaine est unie à un corps, c'est qu'elle n'a pas la plénitude de la science et qu'elle est obligée de l'acquérir par le moyen des choses sensibles. Quant aux anges, étant parfaitement intellectuels par leur nature, ils n'ont rien à apprendre des créatures matérielles, elle corps leur est inutile (1). »

Il résulte de là que les anges ne peuvent, comme les âmes humaines, être unis essentiellement à des corps et devenir une môme personne avec eux. Ils sont, par conséquent, incapables d'exercer aucun acte de la vie sensible ou végétative, comme voir corporellement, entendre, manger et autres semblables (2). De l'air ou d'une autre matière déjà existante, ils peuvent cependant se former des corps et leur donner une figure et une forme accidentelle. L'archange Raphaël disait à Tobie : Lorsque fêtais avec vous par la volonté de Dieu, je paraissais manger et boire; mais je fais usage d'aliments invisibles (3).

Ainsi, l'apparition des anges sous une forme sensible n'est pas une vision imaginaire. La vision imaginaire n'est que dans l'imagination de celui qui la voit ; elle échappe aux autres. Or, l'Écriture nous parle souvent des anges apparaissant sous des formes sensibles, et qui sont vus indistinctement de tout le monde. Les anges qui apparaissent à Abraham sont vus par le patriarche,

(1) Sum.y i p., q. lA, art. i, cor.

(2) Sequituretiam ex illaimmaterialitate, quod angélus non potest esse actus sive forma intrinseca corporis, nec uniri materiœ aut corpori intrinsece et essentialiter, hoc est communicare ei suum esse existent iœ, et fleri unum suppositum eu m illo ; et consequens nec exercere opéra vitœ sensibilis aut vëgetabilis, quœ surit videre corporaliter, audire, gustare, vel generare, et alia hujusmodi. Viguier, vbi supra, p. 78.

(3)Tob., «i.

par toute sa famille, par Lot et par les habitants de Sodome. De même, Fange qui apparaît à Tobie est va par lui, par sa femme, par son fils, par Sara et par toute la famille de Sara.

Il est donc manifeste que ce n'était pas là une vision imaginaire. C'était bien une vision corporelle, dans laquelle celui qui en jouit voit une chose qui lui est extérieure. Or, l'objet d'une semblable vision, c'est-à-dire la chose extérieure, ne peut être qu'un corps. Mais, puisque les anges sont incorporels et qu'ils n'ont pas de corps auxquels ils soient naturellement unis, il en résulte qu'ils revêtent quand il en est besoin, des corps formés accidentellement (1).

Ces corps, composés d'air condensé ou d'une autre matière, les anges ne les prennent pas pour eux, mais pour nous. Toutes leurs apparitions se rapportent au mystère fondamental de l'Incarnation du Verbe et .au salut de l'homme, dont il est l'indispensable condition . Les unes le préparent, les autres le confirment, en même temps qu'elles prouvent l'existence du monde supérieur avec ses réalités éternelles, glorieuses ou terribles. « Eti conversant familièrement avec les hommes, dit saint Thomas, les anges veulent nous montrer la vérité de cette grande société des êtres intelligents, que nous attendons dans le ciel. Dans l'Ancien Testament, leurs apparitions avaient pour but de préparer le genre humain à l'Incarnation du Verbe, car toutes elles étaient la figure de l'apparition du Verbe dans la chair (2). »

(i) S. Th., î p. q. li, art. i, cor.

(2) Licet aer in sua raritate manens non retineat figuram, neque colorem ; quando tamen condensatur et figurari et colorari potest, sicut patet in nubibus; et sic angeli assumunt corpora ex aère, condensando ipsuni virtute divina, quantum necesse est ad corporis assumendi formationem. i p. q. li, art. 2 ad 1 et 3. — Angeli non

Dans le Nouveau, elles concourent à l'accomplissement du mystère, soit en lui-même, soit dans L'Église et dans les élus. Il est facile de s'en convaincre en examinant les circonstances des apparitions angéliques à Zacharie, à la sainte Vierge, à saint Joseph, à saint Pierre, aux apôtres, aux martyrs, aux saints dans tous les siècles.

Suivant les plus doctes interprètes, les apparitions accidentelles des anges sur la terre ne seraient que le prélude d'une apparition habituelle dans le ciel, « Les réprouvés, disent-ils, seront tourmentés non-seulement dans leur âme, par la connaissance de leurs supplices; mais aussi dans leur corps, en voyant les figures horribles des démons. En eux, les yeux du corps ont péché aussi bien que les yeux de l'âme; il est donc juste que les uns et les autres reçoivent leur châtiment.

« De même, il est probable que dans le ciel les anges prendront de magnifiques corps aériens, afin de réjouir les yeux des élus, et de converser avec eux bouche à bouche. Cela semble exigé, d'un côté, par l'amitié, par l'union, par la communication intime qui existera entre les anges et les bienheureux, comme concitoyens de la même patrie; d'un autre côté, par la récompense due à la mortification des sens et à la vie angélique que les saints ont menée ici-bas, dans l'espérance de jouir de la société des anges. S'il en était autrement,

indigent corpore assumpto propter seipsos, sed propter nos; ut familiariter cum hominibus conversando, demonstrent intelligibilem societatem, quam homines expectant cum eis habendam in futura vita. Hoc autem quod apgeli assuuipseruut corpora in veteri Testamento, fuit quoddam figurale iadicium, quod Verbum Dei assumpturum eeset corpus buniauum. Omnes enim apparitiones VeteriS Testamenti ad iiiam apparilionem ordinatœ fueruat, qua Fiiius Dei apparuit in carne. Id.$ ad. 1.

les sens des élus ne recevraient aucune joie des anges, et mèmetoïile relation avec eux leur serait impossible. Tout se bornerait à une communication mentale, et le corps serait privé d'une partie de sa récompense (1).»

En parlant du jugement dernier, ils ajoutent: « Il est très-croyable que tous les anges y apparaîtront dans des corps splendides; autrement, cette gloire du Fils de Dieu ne serait pas vue par les impies, pour qui cependant elle sera surtout déployée. La puissante armée des cieux n'ajouterait rien à la majesté extérieure du juge suprême : majesté que l'Écriture prend soin de décrire avec tant de précision. La multitude des angeS' étant innombrable, elle remplira donc les immenses plaines de l'air et présentera aux nations assemblées, l'aspect formidable d'une armée rangée en bataille. 11 n'est pas moins croyable que les démons apparaîtront sous des formes corporelles; autrement ils ne seraient pas vus par les réprouvés , et pourtant la gloire de Notre-Seigneur et la confusion des méchants exigent qu'ils soient visibles (2). »

Qualités des anges. De la simplicité ou incorporéité de leur nature, il résulte que les princes de la Cité du bien sont incorruptibles. Exempts de langueurs et de maladies, ils ne connaissent ni le besoin de la nourriture ou du repos, ni les faiblesses de l'enfance, iii les infirmités de la vieillesse. Il résulte encore qu'ils sont

(1) ÀpudCorn.a Lap., Inls., xxxiv, 14. —En vertu du môme raisonnement, ne peut-on pas supposer que les deux personnes de la sainte Trinité, qui n'ont pas pris de corps, le Père et le Saint-Esprit, daigneront aussi se montrer aux élus sous une forme visible? O altitudo divitiarum !

(2) Viguier, p. 78.

doués d'une beauté, d'une intelligence, d'une agilité et dune force incompréhensibles à l'homme.

Dieu est la beauté parfaite et la source de toute beauté. Plus un être lui ressemble, plus il est beau. Les cieux sont beaux, la terre est belle, parce que les cieux et la terre reflètent quelques rayons de la beauté du Créateur. De tous les êtres matériels, le corps humain est le plus beau, parce qu'il possède à un degré plus élevé la force et la grâce, dont l'heureuse union forme le cachet delà beauté. L'âme est plus belle que le corps, parce qu'elle est l'image plus parfaite de la beauté éternelle. A son tour, parce qu'iL est l'image incomparablement plus parfaite de cette beauté, l'ange est incomparablement plus beau que l'âme humaine.

Aussi quel spectacle présente aux regards de la foi^ le Roi delà Cité du bien, environné de tous ces princes, resplendissants comme des soleils, et dont le moins beau éclipse toutes les beautés visibles ! Le jour où il sera donné à l'homme de le voir face à face, il entrera dans un ravissement, indicible même à Paul qui en fut témoin. En attendant, l'humanité a l'instinct de cette beauté suprême ; car, pour marquer le degré le plus parfait de la beauté sensible, elle dit : beau comme un ange.

La beauté des anges est le rayonnement de leur perfection essentielle, et leur perfection essentielle, c'est l'intelligence. Qui. en dira l'étendue? Saint Thomas répond : « L'intelligence angélique est déiforme, c'està-dire que l'ange n'acquiert la connaissance de la vérité ni par la vue des choses sensibles, ni par le raisonnement, mais {>ar le simple regard (1). Substance

(i) Non acquirit intelligibilem veritatem ex varietate rerum com-

exclusivement spirituelle, en lui la puissance intellective est complète, c'est-à-dire qu'elle n'est jamais en puissance comme dans l'homme, mais toujours en acte, de sorte que l'ange connaît actuellement tout ce qu'il peut naturellement connaître (1). »

Il le connaît tout entier, dans l'ensemble et dans les détails, dans le principe et dans les dernières conséquences. « Les intelligences d'un ordre inférieur, comme Târne humaine, ont besoin, pour arriver à la parfaite connaissance de la vérité, d'un certain mouvement, d'un certain travail intellectuel, par lequel elles procèdent du connu à l'inconnu. Cette opération n'aurait pas lieu si, dès qu'elles connaissent un principe, elles en voyaient instantanément toutes les conséquences. Telle est la prérogative des anges. En possession d'un principe, aussitôt ils connaissent tout ce qu'il renferme ; voilà pourquoi on les appelle intellectuels, et les âmes humaines simplement raisonnables. Ainsi, il ne peut y avoir ni fausseté, ni erreur, ni déception dans l'intelligence d'aucun ange (1). »

positarum; non intelligit veritatem iotelligibilium discursive, sed simplici intuitu. 2a 2", q. slxxx, art. 6 ad 2.

(!) Id., q. l, art. 4, ad 2; q. lv, art. !, cor.j^et art. 2, cor.

(2) Inferiores intellectus, scilicet homioum, per quemdam motum et discursum intellectualis operationis perfeciionem in cognitione veritatis adipiscuntur ; dum scilicet ex uoo cognito in aliud cognitum procédant. Si autem stafim in ipsa cognitione princlpii noti inspicerent, quasi notas, omnes conclusiones conséquentes, in eis discursus locum non haberet. Et hoc est in angelis ; quia statim in illis quœ primo naturali ter cognoscunt, inspiciunt omnia quœcumque in eis cognosci possunt. Et ideo dicuntur intellectuelles.: animas vero humanae rationales vocantur. Si enim haberent plenitudinem intellectuaiis luminis, sicutangeli, statim in primo aspectu principiorum totam virtutem eorum comprehenderent, intuendo quidquid ex eis syllogizari potest. i p. q. 58, art. 3, c. — Intelligendo quidditates simplices, ut dicitur, non est falsitas; quia vel totaliter non attin-

A quoi s'étend la connaissance des princes de la Cité du bien? Elle s'étend à toutes les vérités de Tordre naturel (1 ) . Pour eux, le ciel et la terre n'ont rien de caché; et, depuis qu'ils sont confirmés en grâce, ils connaissent la plupart des vérités de Tordre surnaturel. Nous disons la plupart, car jusqu'au jour du jugement, où le cours des siècles finira, les anges recevront des communications nouvelles sur le gouvernement du monde et en particulier sur le salut des prédestinés (2).

Si l'intelligence des princes de la Cité du bien est pour eux la source d'ineffables voluptés, elle est pour nous un triple sujet de consolation, de tristesse et d'espérance. De consolation; les bons anges ne se servent de leur intelligence que dans notre intérêt et celui de notre Père céleste. De tristesse; dans Adam nous possédions une intelligence semblable à la leur, exempte d'erreur, etnousTavons perdue (3). D'espérance; nous la retrouverons dans le ciel, et déjà nous en possédons les prémices dans les lumières de la foi.

De Tincorporéité des anges naît leur agilité. Être fini, l'ange ne peut pas être partout en même temps; mais telle est la rapidité de ses mouvements, qu'ils équivalent presque à Tubiquité. « L'ange, dit saint Thomas, n'est pas composé de diverses natures, en sorte que le mouvement de Tune empêche ou retarde le mouvement de

■ guatur, et nihîl rotelligimus de eis, vel cognoscuntur ut sunt. Sic igitur per se non potest esse falsitas, aut error, aut deceptio in iûtellectu alicujus aogeli. Id.y art. 5; c

(i) i p. q. lixv, art. i, cor., etc.

(2) Usque ad die m judicii semper nova aliqua supremis angelis revelantur divinkus de his quœ pertinent ad dispositionem mu ndi, et preecipue ad salutem .electorum. Unde semper remanet .ut superiorestogeli inferiores illuminent. Id., q. cvi, art. 4, ad 3.

(3) Id., i p. q. xciv, art. 4 et 4, cor.

1 autre : comme il arrive à l'homme en qui le mouvement del'âme est gêné par les organes. Or, comme nul obstacle ne le retarde ni ne l'empêche, l'être intellectuel se meut dans toute la plénitude de sa force. Pour lui l'espace disparaît. Ainsi, les princes de la Cité du bien peuvent, en un clin d-œil, être dan& un lieu; et, en un autre clin d'œil, dans un autre lieu, sans durée intermédiaire (1). » Telle est, d'ailleurs, leur subtilité, que les corps les plus opaques sont moins pour eux qu'un voile diaphane pour les rayons du soleil.

Gomme l'agilité, la force des anges prend sa source dans l'essence de leur être, qui participe plus abondamment que toute autre de l'essence divine, force infinie. Ainsi, l'une et l'autre surpassent tout ce que nous connaissons, d'agilité et de force dans la nature, c'est-à-dire qu'elles sont incalculables et s'exercent sur le monde et sur l'homme.

Sur le monde : ce sont les anges qui lui impriment le mouvement. Inertes de leur nature, toutes les créatures matérielles sont nées pour être mises en mouvement par des créatures spirituelles, comme notre corps pais notre aine, « C'est une loi de la sagesse divine, enseigne le Docteur angélique, que les êtres inférieurs soient mus par les êtres supérieurs. Or, la nature matérielle étant inférieure à la nature spirituelle, il .est manifeste qu'elle est mise en mouvement par des êUes spirituels. Tel est l'enseignement de la philosophie et de la foi (2) .»

(1) Et sic angélus in uno instanti potest esse in uno loco, et in alio instanti in alio loco, nullo tempore intermedio existente. i p. q. lui, art. 3, ad 3 ; q. lxii, art. 6, cor.

(2) Et ideo natura corporalis nata est moveri immédiate a natura spiritual» secundum locum. Uûde et philosophi posuerunt suprenut corpora moveri localiter a spirilualibus substantiis. i p. q. ex, art. 3* cor. - •

Or, la force d'impulsion dont les anges sont doués est si grande, qu'un seul suffit pour mettre en mouvement tous les corps du système planétaire; et, bien qu'il soit à l'orient, suivant une antique croyance conservée même chez les païens, son action se fait sentir à toutes les parties du globe. C'est ainsi que l'homme lui-même, dont la main met en jeu la maîtresse roue d'une immense machine, produit, sans changer de place, le mouvement de tous les rouages secondaires (1).

La conséquence logique de cette force d'impulsion est que les anges peuvent déplacer les corps les plus volumineux et les transporter où ils veulent, avec une rapidité qui échappe au calcul. Suivant saint Augustin, la force naturelle du dernier des anges est telle, que toutes les créatures corporelles et matérielles lui obéissent, quant au mouvement local, dans la sphère de leur activité, à moins que Dieu ou un ange supérieur n'y mette obstacle. Si donc Dieu le permettait, un seul ange pourrait transporter une ville entière d'un lieu dans un autre, comme ils l'ont fait pour la sainte maison de Lorette, transportée de Nazareth en Dalmatie, et de Dalmatie au lieu où elle reçoit aujourd'hui les hommages du monde catholique (2). *

(1) Angélus non potest esse in pluribus locis totalibus; nec angelas qui movet çrimum mobile, dicitur esse per toturn universum inferius, quia non applicat immédiate virtutem suam nisi în oriente. Etideo ibi dicitur esse a .philosopha, licet virtus ejus deriveturad alias partes et ad alios cœlos, ac ad inferiora, sicut virtus figuli mo- ▼entis in un a parte rotam. Viguier, p. 81 .

(2) Virtus enimnaturalisetiam;minimiangeli,secundum S. Aug., lib. III, De Trinit., tanta est, quod omnia corporalia etmaterialia ei obediunt admotum localem infra sphoeram activilatis eorum, nisi impediantur a Deo, vel superiore eorum. Sic quod, si Deus permitteret, posset totam unam civitatem integram transferre ex uno loco ad alium, etc. Apud Viguier, p. 81.

i. io

Non-seulement les anges impriment le mouvement au monde matériel, mais ils le conservent, soit en empêchant les démons de porter la perturbation dans les lois qui président à son harmonie, soit en veillant au maintien perpétuel de ces lois admirables, « Toute la création matérielle, dit saint Augustin, est administrée par les anges. — Aussi rien n'empêche de dire, ajoute saint Thomas, que les anges inférieurs sont préposés par la sagesse divine au gouvernement des corps inférieurs, les supérieurs au gouvernement des corps supérieurs, et enfin, les plus élevés à l'adoration de l'Être des êtres (1). »

Il ne faut donc pas s'y tromper, Tordre merveilleux qui nous frappe dans la nature, et surtout dans le firmament, est dû, non au hasard, non à la force des choses, non à des lois immuables, mais à l'action continuelle des princes delà Cité du bien. Sous les ordres de leur roi, ils conduisent les globes immenses qui composent la brillante armée des cieux,[comme des officiers conduisent leurs soldats, comme les chefs de train conduisent leurs redoutables machines : avec. cette différence que les derniers peuvent se tromper, les premiers jamais. -Malgré la rapidité effrayante qu'ils impriment à ces masses gigantesques, ils les maintiennent dans leur orbite, faisant parcourir à chacune sa route avec une précision mathématique. Un jour seulement, qui sera le dernier des jours, celte magnifique harmonie sera brisée. A l'approche du souverain juge, lorsque

(1) Tota creatura corporalis administratur a Deo per an gel os, ut Au g. dicit, lib. III, De Trinit., c. iv et y. Unde nihil prohibet dicere* inferiores angelos divinitus distributos esse, ad administrandum inferiora corpora : superiores vero, ad administrandum corpora superioria; supremos vero, ad assistendum Deo. ip. q. lxiii, art. 7, corp.

toutes les créatures s'armeront contre l'homme coupable, les puissants conducteurs des astres, bouleverseront Tordre du système planétaire. Alors les nations sécheront de crainte dans F attente de ce qui doit arriver (1). Sur l'homme. En vertu de la même loi de subordination, les êtres spirituels d'un ordre inférieur sont soumis à l'action des êtres spirituels d'un ordre plus élevé. Ainsi, l'homme est soumis, corps et âme, aux puissances angéliques, et les anges ne lui sont pas soumis. Il faudrait parcourir toute l'Écriture, si on voulait rapporter les différentes opérations des anges sur le corps de l'homme. Citons seulement l'exemple du prophète Habacuc, transporté par un ange de la Palestine à Babylone, afin de porter sa nourriture à Daniel enfermé dans la fosse aux lions. Citons encore l'armée du roi d'Assyrie, Sennachérib,dont cent quatre-vingt cinq mille hommes sont taillés en pièces par un ange, pendant la nuit. « Rappelant ce fait à l'occasion des douze légions d'anges, que Notre-Seigneur aurait pu appeler autour de lui au jardin des Olives, saint Chrysostome s'écrie avec raison : « Si on seul ange a pu mettre à mort cent « quatre-vingt cinq mille soldats, que n'auraient pas fait « douze légions d'anges (2) ? » On pourrait ajouter le passage si connu de l'ange exterminateur, à qui peu d'instants suffirent pour faire périr tous les premiers-nés des hommes et des animaux, dans le vaste royaume d'É-

RfPte.

Quant à notre âme, les anges peuvent exercer, et dans la réalité ils exercent sur elle une action tour à tour

(1) Corn, a Lap., in Matth., xxiv, 29.

(2) Si unus angélus centum octoginta quinque armatorum millia interfecit, quid facerent duodecim legionesangelorum? In Matth., un, 3.

ordinaire et extraordinaire, dont il est difficile de mesurer la puissance. L'entendement leur doit ses plus précieuses lumières, « Les révélations des choses divines, dit le grand saint Denis, parviennent aux hommes par le moyen des anges (1). »

Depuis la première jusqu'à la dernière, toutes les pages de l'Ancien et du Nouveau Testament vérifient' les paroles de l'illustre disciple de saint Paul. Abraham, Loth, Jacob, Moyse, Gédéon, Tobie, les Machabées, la très-sainte Vierge, saint Joseph, les saintes femmes, les apôtres sont instruits et dirigés par ces esprits administrateurs de l'homme et du monde. Nous verrons que l'ange gardien remplit, avec moins d'éclat sans doute, mais non moins réellement, les mêmes fonctions à Tégard de lame confiée à sa sollicitude. Cette illumination, si puissante sur la conduite de la vie, a lieu de plusieurs manières. Tantôt l'ange fortifie l'entendement de l'homme* afin qu'il puisse concevoir la vérité; tantôt il lui présente des images sensibles, au moyen desquelles il peut connaître la vérité, que sans elles il ne connaîtrait pas. Ainsi fait l'homme lui-même qui en instruit un autre (2).

S'agit-il de la volonté? Il est vrai, les anges, bons ou mauvais, ne peuvent forcer sesdéterminations, carl'âme demeure toujours libre; mais l'expérience universelle apprend combien les inspirations des bons anges et les suggestions des mauvais anges sont efficaces, pour nous porter au bien comme au mal. Les unes et les autres tirent une grande partie de leur force de la puissance, qu'out les princes de la Cité du bien et de la Cité

(I) R»T*l*tiwM$ dmaorum perreniont ad boulines mediantibu* a&$*li$* Ourlet A«mrcA«, c n\ VU ^ Th^i p> q, cxi,*rt. l,corp.

du mal, d'agir profondément sur les sens extérieurs. Grâce à eux, les démons fascinent l'imagination par de trompeuses images, qui ôtent au mal sa laideur on le revêtent de l'apparence du bien ; remuent toute la partie inférieure de l'âme et enflamment ainsi la concupiscence. Les bons anges, au contraire, écartant les nuages de Terreur, les ténèbres des passions, ramènent les sens à leur pureté native et produisent comme une seconde vue, au moyen de laquelle les choses se présentent aux appréciations de l'âme sous leur véritable aspect. Dans certains cas, les anges peuvent m&ùâe priver l'homme de l'usage de ses sens, comme il arriva aux habitants de Sodome. A cette loi se rattache la longue série des faits du surnaturel divin et du surnaturel satanique, qui remplissent les annales de tous les peuples, et dont la raison ne peut pas plus expliquer lanatureou méconnaître la cause, qu'elle ne peut en nier l'authenticité (1).

Moins ignorants ou moins obstinés dans l'erreur que nos rationalistes modernes, les païens, qui n'avaient pas encore inventé le système des lois immuables, proclament hautement et sans restriction le libre gouvernement de l'homme et du monde par les puissances angéliques. Outre les témoignages déjà cités, nous avons celui d'Apulée. Il est tellement explicite, qu'on dirait une page

(1) Angeli révélant aliqua in somnis, ut patet, Matth., i et n, de ftogelo qui Joseph in somnis apparuit. Ergo... Dicendum quod an-r gelus, tam bonus quam malus, virtute nature suœ, potest movere imaginationem hominis... Angélus potest immutare sensum hominum sua naturali virtute. Potest enim angélus opponere exterius sensui sensibile al i quod vel a natura formatum, vel aliquod de novo formando, sicut facit dum corpus assumit. Similiter etiam potest interius commovere spiritus et humores, ex quibus sensus diversimodo immutentur. i p. q. cvi, art. 2, corp. ; q. cxi, art. 3 et 4, corp., etc.

du livre de Job. « S'il est, dit-il, indécent pour un roi de tout faire et de tout gouverner par lui-même, il l'est bien plus pour Dieu. Il faut donc croire, pour lui conserver toute sa majesté, qu'il est assis sur son trône sublime, et qu'il régit toutes les parties de l'univers par les puissances célestes. C'est en effet par leurs soins qu'il gouverne le monde inférieur. Pour cela il ne lui faut ni peine ni calculs, choses dont l'ignorance ou la faiblesse de l'homme ont besoin.

a Lors donc que le roi et le père des êtres, que nous ne pouvons voir que des yeux de l'âme, veut mettre en mouvement l'immense machine de l'univers, resplendissante d'étoiles, brillante de mille beautés, dirigée par ses lois, il fait, s'il est permis de le dire, ce qui se fait au moment d'une bataille. Lia trompette sonne. Animés par ses accents, les soldats s'agitent. L'un prend son glaive, l'autre son bouclier; ceux-là, leur cuirasse, leur casque, leurs bottes; celui-ci harnache son cheval; l'autre attache ses coursiers au quadrige. Chacun avec ardeur se prépare. Les vélites forment les rangs, les chefs les inspectent, et les chevaliers en prennent le commandement. Chacun s'occupe dé son office. Cependant toute l'année obéit à un seul général, que le roi place à sa tête.

«Il n'en est pas autrement du gouvernement des choses divines et humaines. Sous les ordres d'un seul chef, chacune connaît son devoir et l'accomplit, bien qu'elle ne connaisse pas le ressort secret qui la fait agir, et que cçtte puissance échappe aux yeux du corps. Prenons un exemple dans un ordre moins élevé. Dans l'homme l'âme est invisible. Cependant il faudrait être fou, pour nier que tout ce que l'homme fait vient de ce principe invisible. C'est à lui que la vie humaine doit sa sûreté;

les champs, leur culture; les fruits, leur usage; les arts, leur exercice; en un mot, tout ce que fait l'homme (1). »

Bossuet a donc été l'écho de la foi universelle, lorsqu'il a prononcé cette parole magistrale : « La subordination des natures créées demande que ce monde sensible et inférieur soit régi par le supérieur et intelligible, et la nature corporelle par la nature spirituelle (2). »

Que l'homme donc s'en souvienne. Comme le monde matériel est gouverné par les puissances angéliques, lui-même est placé sous l'action immédiate d'un ange bon ou mauvais. Pas une parole, pas une action, pas une minute dans son existence, qui ne soit influencée par l'une ou l'autre de ces puissantes créatures. Mais il est doux de penser que le pouvoir des princes de la Cité du. bien surpasse celui des princes de la Cité du mal. «En Dieu , dit l'ange de l'école, est la source première de toute supériorité. Plus elles approchent de Dieu, plus les créatures participent de lui, et plus elles sont parfaites. Or, la plus grande perfection, celle qui approche le plus de celle de Dieu} appartient aux êtres qui jouissent de Dieu lui-même : tels sont les bons anges. Les démons sont privés de cette perfection. Voilà pourquoi les bons anges leur sont supérieurs en puissance et les tiennent soumis à leur empire. De là vient, comme conséquence, que le dernier des boni anges commande au premier des démons, attendu que la force divine, à laquelle il participe, l'emporte sur la force de là nature angélique (3) . »

(i) De mundo lib. unus, p. 148.

(2) Sermon pour la fête des SS. Anges, p, 402, t. XVI, édit Lebel.

(3) Dicendum quod angélus, qui est inîerior ordine naturœ, prœest dœmonibus,quamvis superioribus ordine naturœ; quiavirtusdivinaj institue, cui inhœrent boni angeli, potior est quam virtus naturaiis angelorum. i p. q. cix, art. 4 corp., et ad 3.

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