CHAPITRE XI
(FIN DU PRÉCÉDENT
Les sept anges assistants au trône de Dieu. — Us sont les suprêmes gouverneurs du monde. — Preuves : Culte que l'Église leur rend. — Histoire de l'église de Sainte-Marie des Anges, à Rome, dédiée en leur honneur. — Fonctions des Dominations. — Des Principautés. — Des Puissances. — Fonc-
| tions des Vertus. — Des Archanges. — Des Anges. — Anges gardiens. — Preuves et détails.
Avant de quitter la première hiérarchie angélique, il nous paraît nécessaire de dire un mot des sept Anges Assistants au trône de Dieu, dont il est parlé dans l'un et l'autre Testament. « Je suis Raphaël, un des sept Anges qui nous tenons debout devant Dieu, » disait Raphaël à Tobie. « Jean, aux sept Églises qui sont en Asie. Grâce vous et paix de la part de Celui qui est, et qui était, et qui doit venir, et de la part des sept Esprits qui sont en présence de son Trône, » écrivait le disciple bienaimé (1).
Fidèle interprète des enseignements divins, la tradition catholique vénère, en effet, sept Anges plus beaux, plus grands, plus puissants que tous les autres, qui entourent le Trône de Dieu, toujours prêts à exécuter, soit par eux-mêmes, soit par d'autres, ses volontés souveraines (2). Afin de la confirmer, le Roi des
(1) Tob., xii, 45; Apoc, i, 4.
(2) Septem suât quorum maxima est potentia. Primogeniti angelorum principes. Clem. Alex., Strom., lib. VI.
Anges s'est plu souvent à se montrer aux saints et aux martyrs, environné de ces sept Princes éblouissants de splendeur. Ainsi il apparut au commandant de la première cohorte prétorienne, saint Sébastien, pour ranimer au combat du martyre; et, comme gage de victoire, le fit revêtir par ces sept Anges d'un manteau de lumière (1).
Commune aux juifs, aux philosophes et aux théologiens, une autre tradition attribue à ces sept Anges le gouvernement suprême du monde physique et du monde moral. En cela, ils sont semblables aux ministres des rois, dont la vie semble inactive, parce qu'elle s'écoule dans le voisinage du Trône; mais qui, en réalité, est l'âme de tous les mouvements de l'empire. Figurés, suivant saint Jérôme, par le chandelier aux sept branches du tabernacle mosaïque , ils président aux sept grandes planètes, dont les révolutions déterminent la marche de tous les rouages secondaires, dans la merveilleuse machine qu'on appelle l'univers matériel.
Sous la même figure nous voyons ces sept Esprits présidant au monde moral, -« De là vient, suivant la remarque d'un savant commentateur, la distribution septénaire, si fréquente dans les œuvres divines. Comme il y a dans le monde sept planètes et sept jours dans la semaine; de même il y a dans l'Église sept dons du Saint-Esprit et sept vertus principales, auxquels président ces sept Anges supérieurs, afin de conduire par leur moyen les hommes à la vie éternelle (2). »
Écoutons encore un autre théologien : « Le nombre sept, qui désigne les sept grands Princes de la cour céleste, est un nombre précis; car, lorsqu'on trouve dans
(i) Corn, a Lap.} in Apoc, i, 4.
(2) Corn, a Lap., ibid.
l'Écriture le môme nombre, employé plusieurs fois dans différents endroits, surtout en matière d'histoire, la règle est de la prendre dans son acception mathématique. 11 y a donc sept Anges supérieurs à tous les autres. Leurs fonctions spéciales sont de veiller aux sept dons du Saint-Esprit, afin de les obtenir, de nous les communiquer et de les faire fructifier; de dompter, en vertu d'une force spéciale, les sept démons qui président aux sept péchés capitaux, de présider aux sept corps les plus brillants du firmament, de nous faire pratiquer les sept vertus nécessaires au salut, les trois théologales et les quatre cardinales.
« Puisque, sous la direction de Satan, sept démons président aux sept péchés capitaux et, dans leur haine implacable de l'homme, ne négligent rien pour nous faire commettre ces péchés et nous entraîner à la damnation : pourquoi ne croirions-nous pas que, sous le grand Roi de la Cité du bien, sept Anges, choisis parmi les plus nobles, sont chargés de tenir tête à ces sept ennemis principaux, de nous mettre à couvert de leurs attaques et de nous faire pratiquer les vertus qui doivent assurer notre salut éternel? L'attaque peut-elle être supérieure à la défense? Et, s'il y a parmi les mauvais anges un accord pour perdre les hommes, pourquoi n'y en aurait-il pas un parmi les bons anges pour les sauver (1)? »
Héritière fidèle de ces hauts enseignements, l'Église a eu soin de les reproduire dans sa hiérarchie. Disons mieux, le divin fondateur de l'Église militante a voulu qu'elle offrît, dans sa hiérarchie, l'image de la hiérarchie de sa sœur, l'Église triomphante. Pourquoi voyons-nous
(I) Serarius, in Bibliam, c. xi; Tob. quœstiuncul. 3, édit. in-fol.;
les apôtres, dirigés par le Saint-Esprit, établir sept diacres et non pas six ou huit ? Pourquoi les premiers successeurs de saint Pierre créent-ils sept cardinauxdiacres? Pourquoi ordonnent-ils que sept diacres assisteront le souverain Pontife et même Févêque, quand il pontifie? Afin de rappeler les sept Anges assistants au trône de Dieu. « Ces sept diacres, dit un ancien auteur, étaient appelés les yeux de Févêque, par lesquels il voyait tout ce qui se passait dans son diocèse. Or, Dieu est le premier et le plus grand des évêques. Son diocèse, c'est le monde. 11 voit tout ce qui s'y passe au moyen de sept diacres angéliques. Non pas, à coup sûr, qu'il ait besoin des créatures, comme Févêque a besoin de se6 diacres, pour connaître toutes choses ; mais il s'en sert par la même raison qui lui fait employer les causes secondes au gouvernement de Funivers. Cette raison est d'honorer ses créatures (1). »
Les sept grands Princes angéliques tiennent une trop large place dans la création et dans le gouvernement du monde; ils nous obtiennent trop de faveurs, nous rendent trop de services ; ils sont trop honorés de Dieu lui-même, pour que l'Église ait oublié de leur rendre un culte spécial de reconnaissance et de vénération. Leur mémoire est célèbre dans les différentes parties du monde catholique; mais nulle part elle n'est aussi vi-
(1) Episcopus omnium maximus, Deus est; ejus diœcesis mundus totus, in quo septem bi spiritus oculorum vice funguntur ; non quod iis, uti hommes, episcopis egeat, sed eamdem ob causam ob quam secu ridas ad rerum actionem et mundi gubernationem, causas adhibere dignatur. Id., id.; et Corn, a Lapid. Ubi suprà. Voir encore le savant traité de M. de Mirville, Pneumatologie des Esprits. T. U, 352. Cet ouvrage, fruit d'une vaste érudition, contient des détails aussi intéressants que peu connus sur le monde angélique, bon et mauvais.
vante qu'en Sicile, à Naples, à Venise, à Rome et dans plusieurs villes d'Italie.
Ces lieux, où semblent se conserver plus religieusement qu'ailleurs les antiques traditions, vous les montrent représentés en peinture, en sculpture et môme en mosaïque. Palerme, capitale de la Sicile, possède une belle église dédiée aux sept Anges, princes de la milice céleste. En 1516, leurs images, d'une haute antiquité, furent découvertes par l'archiprêtre de cette église, le vénérable Antonio Duca. Souvent pressé par l'inspiration divine, ce saint homme vint à Rome, en 1527, pour propager le culte de ces anges, leur trouver et leur bâtir un sanctuaire.
Après beaucoup de jeûnes et de prières, il mérita de connaître, par révélation, que les Thermes de Dioclétien devaient être le temple des sept Anges, assistants au trône de Dieu. Les raisons du choix divin étaient que ce& Thermes fameux avaient été bâtis par des milliers d'anges terrestres, c'est-à-dire par quarante mille chrétiens condamnés à ce dur travail ; que leur construction gigantesque avait duré sept ans ; qu'entre tous ces martyrs, sept brillèrent d'un éclat plus vif : Cyriaque , Largus, Smaragdus, Sisinnius, Saturnin, Marcel et Thrason, qui encourageaient les chrétiens et pourvoyaient à leurs nécessités.
Cette révélation ayant été constatée, les souverains Pontifes Jules III et Pie IV ordonnèrent de purifier les Thermes et de les consacrer en l'honneur des sept Anges, assistants au Trône de Dieu, ou de la Reine du ciel environnée de ces sept Anges. Michel- Ange fut chargé du travail. Avec les riches matériaux des Thermes voluptueux du plus grand ennemi des chrétiens, le célèbre architecte bâtit la splendide église qu'on admire encore
aujourd'hui. Ce fut le 5 août 1561 que Pie IV, en présence du sacré collège et de toute la cour romaine, la consacra solennellement à sainte Marie des Anges et l'honora d'un titre cardinalice (1). On voit que, dans sa maternelle sollicitude, l'Église catholique ne néglige rien pour nous faire connaître les anges, pour les honorer, pour nous rapprocher d'eux et nous assurer leur puissante protection. Rien de plus intelligent qu'une pareille conduite. Nous sommes de la famille des anges et nous devons vivre avec eux pendant toute l'éternité.
Passons à la seconde hiérarchie. Nous l'avons déjà remarqué, il n'y a point de saut dans la nature. Toutes les créations se touchent et s'enchaînent par des liens mystérieux, en sorte que les dernières productions d'un règne supérieur se confondent avec les productions les plus élevées du règne inférieur (2). La même loi régit le monde des intelligences, prototype du moûde des corps. Ainsi, les Trônes, dernier ordre de la première hiérarchie angélique, touchent immédiatement à l'ordre le plus élevé de la seconde, les Dominations. Si les Trônes finissent la hiérarchie des Anges assistants, les Dominations commencent les hiérarchies des Anges administrateurs. Ces dernières, au nombre de deux, sont dans le gouvernement du monde et de la Cité du bien, ce que sont dans les sociétés humaines les Chefs des grands corps de l'État, les Généraux d'armée, les Ma-
(1) Voir, Andréa Victorelliy De ministeriis angel.; et Cor. a Lap., Apoc, i, 4.
(2) Nam semper summum inferioris ordinis affinitatem habet cum ultimo superioris, sicut in fi m a animalia parum distant a plantis. S. Th., î p., q. cvm, art. 6, corp.— Le Docteur angélique avait deviné le spectacle que présente aux yeux de tous le curieux Aquarium du Jardin d'acclimatation, à Paris.
gistrats. La plus élevée se compose des Dominations, des Principautés et des Puissances.
Indiquer et commander ce qu'il faut faire est le rôle des Dominations. Elles sont ainsi appelées, et avec raison, parce qu'elles dominent tous les ordres angéliques chargés d'exécuter les volontés du grand Roi : comme le généralissime d'une armée domine tous les chefs de corps placés sous ses ordres , et les fait manœuvrer suivant les intentions du prince dont il est le représentant (1).
Pour continuer la comparaison, les Principautés, dont le nom signifie conducteurs suivant F ordre sacré (2) , représentent les généraux et les officiers supérieurs, qui commandent à leurs subordonnés les mouvements et les manœuvres, conformément aux prescriptions du généralissime. Princes des nations et des royaumes, ces puissants esprits les conduisent, chacun en ce' qui le concerne, à l'exécution du plan divin. Dans ce ministère, le plus important de tous, ils sont secondés par les anges immédiatement soumis à leurs ordres. De là résulte la magnifique harmonie dont parle saint Augustin. « Les corps inférieurs, dit le grand évêque, sont régis par les corps supérieurs, et les uns et les autres par les anges, et les mauvais anges par les bons (3).
(1) Haec secunda hierarchia habet très choros. Primus est Dominationum : et angeli hujus chori habent prsecipere de agendis: Domini enim est prsecipere. Vig., p. 85. .
(2) Et ideo Dion, dicit, c. ix, cœlest. bier, quod nomen Principatuum significat ductum cum ordine sacro. Vig., 86.
(3) Corpora quodam ordine reguntur, inferiora per superiora, et omnia per spiritualem creaturam, et spiritus malus per spiritum bonum. — Primus ergo ordo post Dominationes, dicitur principatunm, qui etiam bonis spiritibus priori patur. i p., q. cvm, art. 6, corp.
Viennent enfin les Puissances. Revêtus, comme leur nom l'indique, d'une autorité spéciale, ces anges sont chargés d'ôter* les obstacles à l'exécution des ordres divins, en éloignant les mauvais anges qui assiègent les nations, pour les détourner de leur fin. Dans Tordre humain, leurs analogues sont les puissances publiques, chargées d'éloigner les malfaiteurs et d'ôter ainsi les obstacles au règne de la justice et de la paix (1).
La troisième hiérarchie angélique est formée des Vertus, des Archanges et des Anges. Dans les soldats qui composent les différents corps d'une armée, dont chaque régiment a sa destination particulière, dans les administrateurs subalternes à la juridiction restreinte, nous trouvons l'image des trois derniers ordres angéli- <Jues et l'idée de leurs fonctions.
Les Vertus, dont le nom veut dire force, exercent leur empire sur la création matérielle, président immédiatement au maintien des lois qui la régissent et y conservent Tordre que nous admirons. Quand la gloire de Dieu l'exige, les Vertus suspendent les lois delà nature et opèrent des miracles. C'est ainsi que les agents invisibles, dont nous sommes environnés, révèlent leur présence, et montrent que le monde matériel est soumis au monde spirituel, comme le corps est soumis à l'âme (2).
Tous les ministères des ordres angéliques se rapportent à la gloire de Dieu et à la déification de l'homme, en d'autres termes, aq gouvernement de la Cité du bien. Les hommes, sujets de cette glorieuse Cité, sont l'objet particulier de la sollicitude des anges. Entre eux
(1) Potestates, per quas arcentur mali spiritus* sicut per potestates terrenas arcentur malefactores. S. Th., ibid.
(2) Virtutes quœ habenl potesiatem super corporalem naturam în operalione miraculorum. S. Th., ibid.
et nous existe un commerce continuel, figuré par l'échelle de Jacob. Descendre les degrés de cette échelle mystérieuse et venir, dans les occasions solennelles, remplir auprès de l'homme des missions importantes, présider au gouvernement des provinces, des diocèses, des communautés, telle est la double fonction des Archanges, dont le nom veut dire Ange supérieur, ou Prince des anges proprement dits (1).
Au-dessous de cet ordre est celui des Anges. Ange signifie envoyé. Tous les esprits célestes étant les notificaleurs des pensées divines , le nom d'ange leur est commun. A cette fonction les anges supérieurs ajoutent certaines prérogatives* d'où ils tirent leur nom propre. Les anges du dernier ordre de la dernière hiérarchie, n'ajoutant rien à la fonction commune d'envoyés et de notificateurs, retiennent simplement le nom d anges. En rapport plus immédiat et plus habituel avec l'homme, ils veillent à la garde de sa double vie et lui apportent, à chaque heure, à chaque instant, les lumières, les forces, les grâces dont il a besoin, depuis le berceau jusqu'à la tombe (2).
Si nous résumons cette rapide esquisse, quel immense horizon s'ouvre devant nous! Quel imposant spectacle se déroule à nos yeux ! Il est donc vrai qu'au lieu de n'être rien, le monde supérieur est tout ; que le réel, c'est l'invisible ; que le monde matériel vit sous l'action permanente du monde spirituel ; que Dieu gouverne l'univers par ses anges, librement, sans nécessité, sans contrainte , comme u n roi gouverne son royaume par ses ministres, et un père, sa famille, par ses serviteurs. Il est vrai encore que l'action de ces es-
(1) Vig.y 86.
(2) Vig., 86.
prits administrateurs atteint chaque partie de l'ensemble, en sorte que ni l'homme ni aucune créature, n'est abandonnée au hasard, laissée à ses propres forces, ou livrée sans défense aux attaques des puissances ennemies (1).
Princes et gouverneurs de la grande Cité du bien, à laquelle se rapporte tout le système de la création, les anges, dans l'ordre matériel, président au mouvement des astres, à la conservation des éléments et à l'accomplissement de tous les phénomènes naturels, qui nous réjouissent ou qui nous effrayent. Entre eux est partagée l'administration de ce vaste empire. Les uns ont soin des corps célestes, les autres, de la terre et de ses éléments; les autres, de ses productions, les arbres, les plantes, les fleurs et les fruits. Aux autres est confié le gouvernement des vents, des mers, des fleuves, des fontaines; aux autres, la conservation des animaux. Pas une créature visible, si grande ou si petite qu'elle soit, qui n'ait une puissance angélique chargée de veiller sur elle (2).
L'homme animal, nous le savons, animalis homo, nie cette action angélique; mais sa négation ne prouve qu'une chose, c'est qu'il est animal. Pour l'homme qui a l'intelligence, cette action est évidente. Partout où la nature matérielle laisse apercevoir de Tordre, de l'harmonie, du mouvement, un but; là, on reconnaît aussitôt
(1) S. Th., i p., q. vu, art. 2, corp. ; id., q. liv, art. 5, cor p.; et lviii, art. 2, corp.
(2) Virtutes cœlestes hujusmundi ministeria ita suscepisse, ut illae terrée, vel arborum germinationibus; illse fluminibus ac fontibus; alise ventis; alise marinïs, alise terrenis anirualibus prsesint. Orig* homil. xxn, in Josue. — Unaquseque res visibilis in hoc mundo habet angelicam potestatem sibi prsepositam, sicut aliquot locis Scriptura divina testatur. S. Aug., lib. LXXX1II, Quœst. lix.
une pensée, une intelligence, une cause motrice et directrice. Or, rien dans la nature matérielle ne se fait sans ordre, sans harmonie, sans mouvement, sans but.
Quel est le principe de toutes ces choses? Il n'est pas, il ne peut pas être dans la matière, inerte et aveugle de sa nature. A coup sûr, le vent ne sait ni où ni quand il doit souffler; ni avec quelle violence; ni quelles tempêtes il doit soulever; ni quels nuages il doit amonceler. La pluie, la neige, la foudre elle-même savent-elles où elles doivent se former, où elles doivent tomber; la direction qu'elles doivent tenir, le but qu'elles doivent atteindre; le jour et l'heure où elles doivent accomplir leur mission? Il en est de même des autres créatures matérielles, si improprement décorées du nom d'agents.
Où donc est le principe de l'ordre, de l'harmonie et du mouvement? A moins d'admettre des effets sans cause, il faut nécessairement le chercher en dehors de la création matérielle, dans une nature intelligente, essentiellement active, supérieure et étrangère à la matière. C'est là, en effet, et là seulement, que le place la vraie philosophie. En parlant du Créateur, principe de tout mouvement et de toute harmonie, le prophète nous dit : Les créatures font sa parole , c est-à-dire exécutent ses volontés, faciunt Verbum ejus. Mais comment la parole créatrice est-elle mise en contact universel et permanent avec le monde inférieur, jusqu'au dernier des êtres dont il se compose ? De la même manière que la parole d'un monarque avec les parties les plus éloignées et les plus obscures de son empire, par des intermédiaires.
Les intermédiaires de Dieu sont les esprits célestes, qui facit angelos suos spiritus. Cette vérité est de foi universelle. Sous tous les climats, à toutes les épo-
ques, le paganisme lui-même la proclame, et la théologie catholique la manifeste dans toute sa splendeur. Savoir que toutes les parties de l'univers vivent sous la direction des anges : quelle source inépuisable de lumières et d'admiration pour l'esprit, de respect et d'adoration pour le cœur !
Dans l'ordre moral, non moins certain et plus noble encore est le ministère des anges. Us sont, suivant la belle expression de Lactance, préposés à la garde et à la culture du genre humain (1). Ici encore leurs fonctions ne sont pas moins variées que les besoins de leur pupille. Les uns gardent les nations, chacun la sienne (2). Les autres, l'Église universelle. Comme une armée formidable défend une ville assiégée, ils protègent la Cité de leur roi, la sainte Église catholique, dans sa guerre éternelle contre les puissances des ténèbres (3). Il en est qui sont chargés du soin de chaque Église, c'est-à-dire de chaque diocèse en particulier. « Deux gardiens et deux guides, enseignent avec saint Ambroise les anciens Pères, sont préposés à chaque Église : l'un visible, qui est l'évêque; l'autre invisible, qui est l'ange tutélaire (4). »
(1) Misit Deus angelos suos ad tutelam cultumque generis humani. De Instit. divin., lib. II, c. xvi.
(2) Dan., x, 13; S. TA., î p., q. 113, art. 8, corp. — Exiis quidam prœfecti sunt gentibus, alii vero unicuique fldelium adjuncti sunt comités. S. Basil., lib. 111, contr. Eunom. — Régna et gentes sub angelis posita esse. S. Epiph. hœres, 41. — An gel i singulis prœsunt gentibus, Hier., lib. XI in Isa., c. xv. — Quinetiam unicuique genti proprium angelum praeesse affirmât Scriptura. Theodoret, q. m, in Gen.
(3) Divinis potestatibus quœ Ecclesiam Dei ejusque religiosum institutum custodiunt. Euseb. inps. 47.
(4) Non solum ad eumdem gregem Dominus episcopos, sed etiam angelos ordinavit. S. Ambr., lib. Il, in Luc., et lib. I, de Pœnit., c. xz.
Si, pour la conserver et pour empêcher le démonde la souiller ou de la détruire, la plus petite créature dans Tordre physique, insecte ou brin d'herbe, vit sous la protection d'un ange, à plus forte raison l'être humain, si faible qu'on le suppose, est-il l'objet d'une égale sollicitude. Chaque homme a son ange gardien. Tuteur puissant, le prince de la Cité du bien veille sur nous, même dans le sein maternel, afin de protéger notre frêle existence contre les mille accidents qui peuvent la compromettre et nous priver du baptême.
Laissons parler la science : « Grande dignité des âmes, puisque, dès la naissance, chacune a un ange pour la garder! Avant de naître, l'enfant attaché au sein maternel fait en quelque sorte partie de la mère ; comme le fruit pendant à l'arbre fait encore partie de l'arbre. Il est donc probable que c'est l'ange gardien de la mère qui garde l'enfant renfermé dans son sein : comme celui qui garde un arbre garde le fruit. Mais, parla naissance, l'enfant est-il séparé de la mère? Aussitôt un ange particulier est envoyé à sa garde (1). »
Compagnon inséparable de notre vie, l'ange gardien nous suit dans toutes nos voies, nous éclaire, nous dé-
— Vult Deus angelossingulos Ecclesiarum singularum sibi commissarum custodes esse. Euseb. inps. 47. — Angelis hujus urbis cura commissa est. Nec enim mihi dubium est quin alii aliarum ecclesiarum praesides et patroni sint, queniadmodum in Apocalypsi Joannes me docet. S. Greg. Naz., orat. xxxm.
(4) Magna dignitas anima ru m, ut unaquaeque ab orlu nativitatis suse habeat angeium ad custodiam sùideputatum. Quia eu m parvulus in utero matris existit, adhuc est aliquid matris per quamdam colligationem,sicut fructuspendensin arbore, est aliquid arboris ; et ideo probabile est quod angélus qui datus est in custodiam matri, custodiat parvulum existentem in utero ; sicut qui custodit arborem, custodit fructum : Sed cum separatur a matre, in nativitate, datur particularis angélus. S. Hier, in Matlh.,c. xvm; Vig., p. 86.
fend, nous relève, nous console. Intermédiaire entre nous et Dieu, il intercède en notre faveur, il offre à l'Ancien des jours nos besoins, nos larmes, nos prières, nos bonnes œuvres , comme un encens d'agréable odeur, brûlé dans un encensoir d'or. Sa mission ne cesse pas avec la vie terrrestre. Elle dure tant que l'homme n'est pas arrivé à sa fin. Ainsi, les anges présentent les âmes au tribunal de Dieu, et les introduisent dans le ciel. Si la porte leur en est momentanément fermée, ils les accompagnent au purgatoire, où ils les consolent jusqu'au jour de leur délivrance. Quanta celles qu'un orgueil opiniâtre rend jusqu'à la mort indociles à leurs conseils, les princes de la Cité du bien les abandonnent seulement sur le seuil de l'enfer, brûlant séjour préparé à Satan, à ses anges et à ses esclaves. Comme ils ont présidé au gouvernement du monde, les anges assisteront à son jugement, ils réveilleront les morts et feront la séparation éternelle des élus et des réprouvés (1).
En quittant la Cité du bien, emportons un souvenir qui résume et le but de son existence et les innombrables fonctions des Princes qui la gouvernent.
(1) Angeli eorum semper vident faciem Patris mei qui in cœlis est. Matth.y xvin, 19. — Unaqueeque anima du m in corpus mittitur, angelo committitur. S. Anselm. in Elucidar. — Angeli tenent curam animarum nostraruin, et iis ab infantia tanquam tutoribus et curatoribus committuntur. Euseb., prœp. evang., lib. Xlll, c. vu. — Ego obtuli orationem tuam Domino. Tob., xn, 12; Apoc, vjii, 3. — Si civitatem civitate vertentes egemus deductoribus, multo magis anima a corpore divulsa, et ad futuram transiens vitam opus habebit vitœ ducibus. S. Chrys. in Luc, xvi, 22 : concio, n, de Lazaro. — Munia angelorum custodum sunt... post mortem animam in cœlum deducere; Tel si purgatione indigeat, ad Purgalorium comitari, ibique eam subinde consolari, donec ea peracta iliam ad cœlum evebal. Corn, a Lap.y in Mat th., xvm, 10.
La Cité du bien et les ministères des anges se rapportent à un seul objet : le Verbe incarné ; à un seul but : le salut de l'homme par son union avec le Verbe incarné. Monarque absolu de tous les êtres, créateur de tous les siècles, héritier de toutes les choses du ciel et de la terre, le Verbe incarné est le dernier mot de toutes les œuvres divines, comme le salut de l'homme est le dernier mot de sa pensée. Quoi de plus logique, déplus simple, de plus sublime et de plus lumineux, par conséquent de plus vrai, que cette philosophie du monde angélique, que cette histoire de la Cité du bien (1) !
(1) Omnibus (angelis) revelatum est (mysterium Incarnationis) a principio suse beatitudinis. Cujus ratio est, quia hoc est quoddam générale principium, ad quod omnia eorum officia ordinantur. Omnes enim sunt administratorii spiritus, in ministerium missi propter eos qui hœreditatem capiunt salutis; quod quidem fit per Incarnationis mysterium. Unde oportuit hoc mysterio omnes a principio communiter edoceri. S. Th., i p. q. lvu, art. 5 ad i.
— Croire que toutes ies explications qui précèdent sont le résultat de simples conjectures, plutôt que de connaissances positives, serait une erreur. La science du monde angélique est une science certaine; certaine parce qu'elle est vraie; vraie parce qu'elle est universelle. Larévélation, la tradition, la raison même de tous les peuples, la connaissent, l'enseignent et la pratiquent. Comme toutes les autres, elle aété rappelée à sa pureté primitive et développée par Notre-Seigneur, dont les enseignements non écrits sont, au témoignage de saint Jean, infiniment plus nombreux que ceux dont l'Évangile nous a transmis la connaissance. Le plus riche dépositaire de ces précieux enseignements fut Marie; et Ton sait que, mère de l'Église et institutrice des apôtres, l'auguste Vierge a parlé très-savamment des anges qu'elle connaissait mieux que personne.
A son tour, Paul, qu'on peut appeler l'apôtre des anges, dont il énumére tous les ordres; Paul, ravi au troisième ciel, n'est pas sans avoir rapporté sur la terre une connaissance profonde de ce qu'il avait vu, non pour lui, mais pour l'Église. Son illustre disciple, saint Denis, est, en effet, le premier d'entre les Pères qui ait donné une description détaillée, savante, sublime, du monde angélique. Fondée sur les Écritures et sur le témoignage des autres Pères, cette description est devenue le point de départ des écrivains postérieurs
et, en particulier, le guide de l'incomparable saint Thomas, sa magnifique étude du monde angélique. Tels sont les canau lesquels est descendue jusqu'à nous la connaissance des ange leurs hiérarchies, de leurs ordres et de leurs ministères» Q science est plus certaine ?