‹ Traité du Saint-Esprit (volume 2)Chapitre 13 sur 55 · LE ROI DE LA CITÉ DU MAL · texte numérisé non relu

LE ROI DE LA CITÉ DU MAL

Lucifer, le Roi de la Cité du mal. — Ce qu'il est d'après les noms que l'Écriture lui donne. — Dragon, Serpent, Vautour, Lion, Bête, Homicide, Démon, Diable, Satan. — Explication détaillée de chacun de ces noms.

Nous venons, d'après renseignement universel, d'esquisser le tableau des célestes hiérarchies. Quelle magnificence dans ces créations angéliques ! quelle harmonie dans cette grande armée des cieux ! quelle admirable variété et en même temps quelle puissante unité dans le gouvernement de la Cité du bien ! Si l'homme comprenait, sa vie, supposé qu'ihpût vivre, serait une longue extase.

Mais il mourrait de frayeur, s'il pouvait voir de ses yeux le Roi delà Cité du mal, environné de ses horribles princes et de ses noirs satellites. C'est de lui que nous allons nous occuper. Quel est ce Roi de la Cité du mal ? quels sont ses caractères ? quelle idée devons nous avoir de sa puissance et de sa haine? quelle frayeur doit-il nous inspirer ? demandons la réponse à Celui qui seul le connaît à fond.

Nommer, avons-nous dit, c'est définir: Définir, c'est exprimer les qualités distinctives d'une personne ou d'une chose. Or, Celui qui ne peut se tromper, en nommant, appelle le Roi de la Cité du mal : Le Dragon,

le Serpent, le Vautour, le Lion, laBéte, Y Homicide, le Démon, le Diable, Satan.

Pourquoi tous ces noms différents d'un même être? Parce que Lucifer réunit tous les caractères des bêtes auxquelles il est assimilé ; et cela dans un degré tel, qu'ils font de lui un être à part. Un ange, un Archange, le plus beau peut-être des Archanges, devenu en un clin d'œil tout ce qu'il y a de plus immonde, de plus odieux, de plus cruel, de plus terrible dans l'air, sur la terre et dans les eaux : quelle chute ! Et cela pour un seul péché ! ôh Dieu ! qu'est-ce donc que le péché?

Il en est ainsi ; ce prince angélique, autrefois si bon, si doux, si resplendissant de lumière et de beauté, l'Écriture l'appelle Dragon, Draco, grand Dragon, Draco magnus. Dans les livres saints, comme dans le souvenir effrayé de tous les peuples, ce mot désigne un animal monstrueux par sa taille, terrible par sa cruauté, effrayant par sa forme, redoutable par la rapidité de ses mouvements et par la pénétration de sa vue. Animal de terre, de mer, de marais; reptile aux ailes vigoureuses, aux longues rangées de dents d'acier, aux yeux de sang ; épouvante de la nature entière : le dragon de l'Écriture et de la tradition est tout cela (1).

Sous cette forme ou celle de quelque monstrueux reptile, le démon, maître du monde avant l'Incarnation, se trouve partout. Combien ne voit-on pas de saints fondateurs d'Église, obligés de commencer, en arrivant dans leur mission, par combattre un dragon; mais un dragon en chair et en os ! En Bretagne, c'est saint Armel, saint Tugdual, saint Efflam, saint Brieuc, saint Paul de Léon. Rome, Paris, Tarascon, Avignon,

(\) Bellar. in Ps. 403; Cor. a Lap. in. 1$. li, 9, et passim.

Périgueux, le Mans, je ne sais combien de lieux en Ecosse et ailleurs, furent témoins du même combat. Aujourd'hui encore n'est-ce pas contre le Dragon ou le Serpent adoré, que doivent lutter nos missionnaires d'Afrique ?

Mais ces récits ne sont-ils pas de la légende? Ces descriptions, des tableaux d'imagination? Le Dragon a-t-il réellement existé? Nous répondrons, d'abord, que le dragon, avec tous ses caractères, est trop souvent nommé dans les livres saints et même dans toutes les langues anciennes, pour n'être qu'un animal fantastique. Nous répondons ensuite que, grâce aux découvertes récentes de la Géologie, son existence ne peut plus être révoquée en doute. A l'égard du dragon, comme de la licorne, dont Voltaire et son école avaient tant plaisanté, la science est venue donner raison à la Bible et à l'antique croyance des peuples.

David parle de la licorne ; Aristote d'écrit l'Oryx (âne indien), qui selon lui n'avait qu'une corne ; Pline indique la Fera Monoceros (bête fauve à une seule corne) ; les historiens chinois citent le Kio-ta-ouan (animal à corne droite), comme habitant la Tartarie. Tous ces témoignages n'arrêtaient pas l'impiété moqueuse du dernier siècle. Cependant ils devaient faire conclure à l'antique existence de la licorne, peut-être même à la découverte de cet animal. Vers 1834, cette espérance a été réalisée. Un Anglais résidant aux Indes, M. Hodgson, a envoyé à l'académie de Calcutta la peau et la corne d'une licorne, morte dans la ménagerie du Radj ah de Népaul. Depuis, conformément à l'indication donnée par les historiens chinois, on a découvert, dans le Thibet, une vallée dans laquelle habite l'animal biblique.

Quant au dragon, laissons parler notre plus illustre géologue. « Un genre de reptiles bien remarquable, dit Cuvier, et dont les dépouilles abondent dans les sables supérieurs, c'est le Mégalosaurus (grand lézard) ; il est ainsi nommé à juste titre, car avec les formes des lézards, et particulièrement des Monitors, dont il a aussi les dents tranchantes et dentelées, il était d'une taille si énorme, qu'en lui supposant les proportions des monitors, il devait passer soixante-dix pieds de longueur: c'était un lézard grand comme une baleine (1). »

Plus loin, Cuvier parle du Plèsiosaurus (voisin du lézard) , et du Ptèrodactylus (volant avec ses pattes, comme la chauve-souris), espèce de lézards, « armés de dents aiguës, portés sur de hautes jambes, et dont l'extrémité antérieure a un doigt excessivement allongé, qui portait vraisemblablement une membrane, propre à le soutenir en l'air, accompagné de quatre autres doigts de dimension ordinaire, terminés par des ongles crochus. » Et il ajoute : « Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres monstres dont les monuments du moyen âge (2) ont si souvent répété la figure, ce serait incontestablement ce Plèsiosaurus (3).»

En effet, à ce monstre et à ses pareils que manque-t-il pour être les Dragons de l'histoire? Toutefois, pour leur restituer ce nom, sans conteste, la connaissance positive de certains détails manquait d'abord au grand naturaliste. Leur prodigieuse dimension et leur faculté de voler ne sont encore poijr lui que des suppositions

(1) Voyez mes Recherches sur les ossements fossiles, t. V, 2« part., p. 343. — * M. Buckland l'a découvert en Angleterre, mais nous en avons aussi en France. » Disc, sur les révol. du globe, p. 214, édit. in-8;

(2) Et de tous les peuples anciens.

(3) Ibid., p. 311 et 316.

et des vraisemblances. Mais voioi que, pour la confusion de l'incrédulité, la terre ouvre de nouveau ses entrailles, et les conjectures de Guvier deviennent des faits palpables. Des fouilles amènent la découverte de gigantesques reptiles. Cuvier les voit et en donne la description suivante': « Nous voici, dit-il, arrivés à ceux de tous les reptiles, et peut-être de tous les animaux fossiles, qui ressemblent le moins à ce que Ton connaît, et dont les combinaisons de structure paraîtraient, sans aucun doute, incroyables à quiconque ne serait pas à portée de les observer par lui-même.

a Le Plésiosaurus avec des pattes de cétacé, une tète de lézard et un long cou, composé de plus de trente vertèbres, nombre supérieur à celui de tous les autres animaux connus, qui est aussi long que son corps, et qui s'élève et se replie comme le corps des serpents. Voilà ce que le Plésiosaurus et l'Ichtyosaurus sont venus nous offrir, après avoir été ensevelis pendant plusieurs milliers d'années sous d'énormes amas de pierres et de marbres (1). »

Parlant du Ptérodactyle-géant : « Voilà donc, continue le grand naturaliste, un animal qui, dans son ostéologie, depuis les dents jusqu'au bout des ongles, offre tous les caractères classiques des Sauriens (Lézards). On ne peut donc pas douter qu'il n'en ait aussi les caractères, dans les téguments et dans les parties molles; qu'il n'en ait eu les écailles, la circulation..» C'était en même temps un animal pourvu de moyens de voler... qui pouvait encore se servir des plus courts de ses doigts pour se suspendre... mais dont la position tranquille devait être ordinairement sur ses pieds de

(!) Recherches, etc., t. V, p. 245,

derrière, encore comme celle des oiseaux. Alors il devait aussi, comme eux, tenir son cou redressé et recourbé en arrière, pour que son énorme tête ne rompît pas tout équilibre (1). »

Avec le temps, la démonstration devient de plus en plus éclatante. C'est ainsi qu'en 1862, on a découvert, dans une tranchée du chemin de feren exécution, près de Poligny, les débris d'un énorme saurien. La dimension des os recueillis est telle, qu'on ne peut assignera l'animal retrouvé moins de 30 h 40 mètres de longueur (2).

De son côté, le célèbre Zimmermann a publié les dessins de gigantesques fossiles, récemment découverts en Allemagne. Chose remarquable ! ces dessins, copie fidèle de la réalité, se rapprochent beaucoup des figures de dragons, conservées chez les Chinois, le peuple le plus traditionnaliste du monde. « On trouve, dit le savant Allemand, les fossiles de lézards de la taille de la plus énorme baleine. A une de ces monstrueuses espèces appartient YHydrarchos (le prince des eaux), dont le squelette a 120 pieds de long..., auquel nous joignons un autre monstre qui paraît justifier toutes les légendes des temps antiques sur les dragons ailés. Cest le Ptèrodactylus.

« Son patagion, ou membrane qui sert à voler, se déploie entre le pied de devant et le pied de derrière, de façon à laisser les griffes libres pour saisir la proie. La tête du monstre est presque aussi grande que la moitié du tronc. Sa mâchoire est armée de dents aiguës et recourbées, qui devaient en faire un redoutable

(i) Recherches, etc., t. V, p. 245.

(2) Sentinelle du Jura et Annales de phil. chrét.} septembre 180*2,

ennemi pourles animaux dont il faisait ses victimes (1). » Que Voltaire et sa génération en prennent leur parti ; il a existé une espèce de monstres amphibies de 100 pieds de longueur et d'une grosseur proportionnée, montés sur de hautes jambes terminées par les griffes du lion, ayant les ailes de la chauve-souris, les écailles du crocodile, les dents du requin, la tête du cachalot, le cou et la queue du serpent : voilà le Dragon.

Et ce dragon, c'est l'archange déchu, c'est lô roi de la Cité du mal. Afin de venger l'Écriture, nous avons cru devoir nous étendre sur le premier nom qu'elle lui donne.

Elle l'appelle Serpent, Serpens, vieux Serpent, Serpens antiquus. Ce nom convient à Lucifer, et parce que, comme serpent, il est âgé de six mille ans, et qu'une longue pratique le rend on ne peut plus redoutable ; et parce qu'il se servit, pour tenter Eve, du ministère du serpent; et parce qu'il a toutes les qualités de l'odieux reptile. Serpent par la ruse, serpent parle venin, serpent par la force, serpent par la puissance de fascination. Telle est cette puissance, qu'il séduit le monde entier : seducit universum orbem, en sorte que le culte du démon, sous la forme du serpent, a fait le tour du globe. Les Babyloniens , les Égyptiens, les Grecs, les Romains, tous les grands peuples, prétendus civilisés, de l'antiquité païenne, ont adoré le serpent, comme l'adorent encore aujourd'hui les nègres dégradés de l'Afrique (2).

({) Le monde av. la créât, de Phomme., liv. XXXII, p. 4; 4856.

(2) Corn. aLap., in Gen. ni, 15 j et Dan. xiv, 22. -— Diabolus dictus est serpens, quia cum latenter obrepit, cum per pacis iraaginem fallens, occultis accessions serpit, unde nomen serpentis accepit. Eaest ejus astutia, ea circumveniendi ho mi nés latebrosa fallacia, ut asserere videatur noclem pro die, venenum pro saiute, desperatio-

Et ce serpent, plus affreux que tous les autres, c'est l'archange déchu, c'est le roi de la Cité du mal.

Elle l'appelle Vautour, Oiseau de proie, Avis. Par les régions qu'il habite, par l'agilité de ses mouvements, par l'habileté à découvrir sa proie, par sa promptitude à fondre sur elle, par sa rapidité à l'enlever dans son aire, par la cruauté avec laquelle il lui suce le sang et lui dévore les chairs, le démon est bien un oiseau de proie, un vautour. Et ce vautour, plus cruel que tous les autres, c'est l'archange déchu, c'est le roi de la Cité du mal (1).

Elle l'appelle Lion, Leo. Comme le Verbe incarné est appelé Lion de la tribu de Juda, Leo de tribu Judœ, à cause de sa force; l'Écriture a soin d'appeler le démon, Lion rugissant, Léo rugiens, Lion toujours en fureur et cherchant une proie, quœrens quem dévore t (2).

Jamais nom ne fut mieux appliqué. Le lion est le roi des animaux : Lucifer est le prince des démons. Orgueil, vigilance, force, cruauté : tel est le lion et tel est l'ange déchu. Le lion dévore non-seulement quand il a faim, mais surtout lorsqu'il est en colère. Dans Lucifer,

nem sub obtentu spei, perfidiam sub praetextu fidei, Antichristum sub vocabulo Gbristi; ut dum verisimilia mentitur, veritatem subtilitate frustretur. Nam transfigurât se in angelum lucis. S. Cyp., de Prœlat. simpl., tract, ni.

(1) Diabolus dicitur jumentum, draco et avis: in eis quos excitât ad luxuriam, jumentum est. In eis quos ad nocendi malitiam inflammat, draco est. In eis quos ad superbiam élevât, avis est. la illis quos pari ter luxuria, malitia et superbia polluit, jumentum, draco simul et avis existit. S. Greg., lib. XXXIII Moral., xiv.

(2) Gbristus vocatur Léo propter fortitudinem ; Diabolus ob feritatem. 111e leo ad vincendum; iste leo ad nocendum. S. Aug., serm. , xlvi, de diversis, n. 2.

(3) Leœna, Teste Aristotele et Plinio, semper gestit ad coitum; nec leone contenta, etiam cum hyena et pardo miscetur : inde enim na&cuntur leopardi. Vid. Corn, a Lapid., in Dan. vu, 4.

la faim et la haine des âmes sont insatiables. Le lion dédaigne les restes souillés de ses victimes. 11 n'est sorte d'avanies, quelquefois de mauvais traitements que le démon né fasse subir à ses esclaves, sans parler des hontes auxquelles toujours il les entraîne.

D'une nature ardente, le lion est libidineux à l'excès. Il en est de môme du démon, en ce sens qu'il n'omet rien pour pousser l'homme au vice impur. Le lion exhale une odeur pénétrante et désagréable. Le démon répand une odeur de mort. Aussi l'hébreu l'appelle Bouc ; et l'histoire affirme qu'il prend d'ordinaire la forme de cet animal immonde, pour s'offrir aux regards et aux adorations des évocateurs. Et ce lion rugissant et ce bouc immonde, c'est l'archange déchu, c'est le roi de la Cité du mal (1).

Elle l'appelle Bête, la bête proprement dite, Bestia. Réunissez tous les caractères des différents animaux dans lesquels l'Écriture personnifie l'Archange déchu, et vous aurez la bête par excellence: dans un même monstre, la grandeur de la baleine, la gueule et la voracité du requin, les dents, les ye ux, les ignobles penchants du crocodile, la ruse et le venin du serpent, l'agilité de l'oiseau de proie, la force et la cruauté du lion. Pour achever le portrait de l'Archange, devenu la Bête, les oracles divins lui donnent sept têtes, symbole énergique de ses redoutables instincts, ou des sept principaux démons qui forment son cortège.. Et cette bête, qu'on ne peut se représenter sans pâlir, c'est l'Archange déchu, c'est le roi de la Cité du mal (2) !

Plus encore que les effrayantes qualités dont nous

(1) Corn.aLapid.y I Petr., v, P.

(2) Corn, a Lap., Apoc, xii, 3.

venons d'esquisser le tableau, deux choses le rendent redoutable : sa nature et sa haine. Le lion, le dragon, le serpent et les autres monstres corporels n'ont qu'une puissance limitée. Ils sont sujets à la fatigue, à la faim, à la vieillesse, à la mort, aux lois de la pesanteur et des distances. Éloignés, repus, infirmes, morts, enchaînés ou endormis, ils cessent de nuire. Pur esprit, Satan ne connaît ni fatigue, ni besoin, ni chaînes-, ni vieillesse, ni mort, ni sommeil, ni pesanteur, ni distance appréciable à nos calculs (1).

Par son essence même, il a sur le monde de la matière une puissance naturelle. Comme le corps est fait pour être mis en mouvement par l'âme ; ainsi, la création matérielle est, à raisbn de son infériorité, soumise à l'impulsion des êtres spirituels. Dans sa chute, Satan n'a rien perdu de cette puissance. Elle est telle qu'il peut, du moins en partie,' ébranler notre globe, le bouleverser et en combiner les éléments , de manière à produire les effets les plus étonnants (2).

Si nous en jugeons par celle de notre âme, la puissance de Satan n'a rien qui doive nous étonner. Que ne fait pas l'âme humaine de la création matérielle qu'elle peut atteindre ? Et que ne ferait-elle pas si elle n'était empêchée? Entre ses mains, la matière, même la plus

rebelle, est comme un jouet entre les mains d'un en-

(i) Angélus in uno instanti potest esse in uno loco, et in alio instanti in alio loco, riullo tempore intermedio existente. S. Th., I, p. 9, 53, art. 3, ad. 3.

(2) Nalura corporalis nataest moveri immédiate a natura spirituali secundum locum. Licet dœmones possint movere aliquam partem terrae, non sequitor quod possint movere totam terram, quia hoc non esset proportionatum naturœ ipsorum, ut mutent ordinem elementorum mundi. S. Th., i p., q. ex, art. 3, et De malo, q. xvi, art. 10, ad 8.

fant. Elle la bouleverse, elle la creuse, elle la découpe, elle la déplace, elle la plonge dans les abîmes de l'Océan ; elle la lance dans les airs et la force à s'y tenir debout pendant des siècles. Il n'est pas de forme qu'elle ne lui imprime. Tour à tour elle là rend solide, liquide ou aérifôrme. Elle la condense, elle la dissout, elle la fait voler en éclats. Avec ses forces combinées, elle produit la foudre qui tue, ou l'électricité qui transporte la pensée avec la rapidité de l'éclair. Qu'elle soit glace, neige, feu* rocher, montagne, plaine, bois, lac, mer ou rivière, elle lui commande avec empire.

Ce que l'âme humaine fait de la matière qu'elle peut atteindre, elle le ferait également du reste du globe. Que dis-je? elle ferait mille fois plus, si elle n'était empêchée par les entraves qui l'attachent au corps et par l'imperfection des instruments dont elle dispose. Tous les jours ses gigantesques pensées attestent que ce n'est pas la force qui lui manque, mais les moyens d'exécution.

Si la puissance de notre âme sur la matière a des limites qui nous sont inconnues, comment mesurer celle de l'ange, pur esprit, d'une nature bien supérieure à celle de notre âme (1)? Comment, surtout, calculer la puissance du premier des esprits? Or, tel est Satan, le roi de la Cité du mal. « Le premier ange qui pécha, dit saint Grégoire, était le chef de toutes les hiérarchies. Comme il les surpassait en puissance, il les surpassait en lumière (2). »

(1) Hôc ipsum quod anima quodammodo indiget corpore ad suam opération em, ostendit quod anima tenet inferiorem gradum intellectualitatis quam angélus, qui corppri non unitur. 1 p., q. lxxv, art. 7, ad 2.

(2) Primus angélus qui peccavit, dum cunclis agminibus angelorum praelatus eorum claritalem transcenderet, ex eorum compa-

Pour ne citer qu'un exemple de ce qu'il peut, contentons-nous de rappeler l'histoire de Job. En vuô d'éprouver la vertu du saint homme, Dieu permet à Satan d'user contre lui, dans une certaine limite, delà puissance de sa haine. En un clin d'œil il a condensé les nuages, déchaîné les vents, allumé la foudre, ébranlé la terre, et les bâtiments de Job sont renversés. §es troupeaux disparaissent, ses enfants périssent. Quelques instants lui ont suffi pour causer toutes ces ruines. Lorsque la permission lui sera donnée, il mettra moins de temps encore à couvrir Job, de la tête aux pieds, d'ulcères purulents , et du plus brillant prince de l'Orient, faire un mendiant solitaire et le patriarche de la douleur.

Plus tard, nous le voyons s'attaquer, sans le connaître, au Fils même de Dieu. Avec la rapidité de l'éclair, il le transporte tour à tour du fond du désert sur le pinacle du temple et sur le sommet d'une montagne. Là, par un de ces prestiges que nous ne pouvons comprendre, mais qui lui sont familiers, il fait passer devant les jeux du Verbe incarné tous les royaumes de la terre avec leurs splendeurs. Or, ce qu'il étaitau temps de Job et de la rédemption, le roi de la Cité du mai l'est aujourd'hui. Même nature, par conséquent même puissance et même haine de l'homme et du Verbe fait chair. De là lui vient un autre nom.

Il est appelé Homicide : homicide par excellence, homicida ab initio. Homicide toujours, homicide de volonté, homicide de fait, homicide de tout ce qui respire, homicide du corps, homicide de l'âme. Ce nom, il ne le justifie que trop.

ratioae clarior fuit... Me qui peccaxit fuit superior inter omnes- Homil. xxxiv in Evang., et S. Th., i p., q. lxvh, art. 7 et 9.

Homicide du Verbe. — A l'instant même où le mystère de l'Incarnation lui fut révélé, il devint homicide. Afin de faire échouer le plan divin, il conçut la pensée de tuer le Verbe incarné. Il le tua dans son cœur, et fut homicide devant le Père, devant le Fils, devant le Saint-' Esprit, devant le monde angélique, en attendant de l'être en réalité devant le monde humain (1).

Homicide^ des Anges. — En les entraînant dans sa révolte, il fut pour eux la cause de la damnation, c'està-dire de la mort éternelle. Faire périr, autant que des esprits peuvent périr, des centaines de millions de créatures, les plus heureuses et les plus belles qui soient sorties du néant : quel carnage et quel crime (2)!

Homicide des Saints. — Ce qu'il fut dans le Ciel, il Test sur la terre. Homicide d'Adam, homicide d'Abel, homicide des prophètes, homicide des Justes de l'ancien monde, images prophétiques du Verbe incarné. En eux c'est lui qu'il persécute, lui qu'il torture, lui qu'il tue. Homicide des apôtres et des martyrs, continuation vivante du Verbe incarné. En eux encore, c'est lui, toujours lui qu'il insulte, qu'il outrage, qu'il flagelle, qu'il déchire, qu'il mutile, qu'il brûle, qu'il tue et qu'il tuera jusqu'à la fin des siècles.

Homicide de l'homme en général. — C'est lui qui a introduit la mort dans le monde. Pas une agonie dont il ne soit la cause ; pas une goutte de sang versé qui ne retombe sur lui ; pas un meurtre dont il ne soit l'instigateur. Les empoisonnements, les assassinats, lesguerres,

(1) Rapert, in Joan., lib. VIII, n. 242, ni.

(2) Lucifer fuit aliis causa damnationis sive mortis œternœ. Unde Christus apud Joan. dicit : llle homicida, scilicel angelorum, quibus fuit causa mortis œternœ, erat ab initio, hoc est post initium. Vig.9 uxxvn.

les combats de gladiateurs, les sacrifices humains, l'anthropophagie, viennent de lui. Homicide sur to a t de> l'enfant, image plus parfaite et plus aimée du Verbe i c'est par milliards qu'il faut compter les enfants que Satan à fait immoler à sa haine, chez tous les peu-} pies de. T Orient et de l'Occident, et qu'il continue de faire immoler. . ,

Homicide, non-seulement en poussant l'homme à tuer son semblable, mais en 'excitant à se tuer luimême. Le suicide est son ouvrage. Nous le montrerons ailleurs en prouvant que le suicide, sur une grande échelle, qe s'est vu dans le monde qu'aux deux époques où le règne deSatan futà son apogée. En attendant, ci-, tons le fait rapporté par un de nos évoques missionnaires. « Que de faits j'aurais à vous raconter pour démontrer de plus en plus, si l'on pouvait <m douter, la puissance de Satan sur les infidèles. Entre mille, eu voici un qui est ordinaire en Chine, aussi bien dans le Su- Tchuen qu'ici, enMandchourie, et qui est attesté par des milliers de témoins. Quand, pour quelque dispute avec sa belle-mère ou avec son mari, pour des coups reçus, des paroles amères, il prend à une femme l'envie de se pendre, et le cas est fréquent en cet empire, souvent il n'est pas; nécessaire de recourir à la suspension. Cette infortunée s'assied sur une chaise ou sur son khang (sorte d'estrade) , se passe au cou le cordon fatal, et celui qui fut homicide dès le commencement se charge du reste il serre le nœud (1). » ■ •. • n

Tuer le corps ne lui suffit pas. C'est par l'âme surtout que l'homme est l'image du Verbe incarné, et c'est à l'âme principalement qu'en veut le grand homicide.

(«) Annales de la Propag., etc., 1857, n. 175, p. 428. Lettre de Monseigneur Vérolles, évoque de Mandchourie.

Son existence n'est qu'une chasse aux âmes : et quel carnage il en fait ! Des millions de chasseurs et des millions de bourreaux sont à ses ordres. Partout leurs pièges; partout leurs victimes. La terre est couverte des uns; l'enfer, rempli des autres. Qu'est-ce que l'idolâtrie, qui a régné et qui règne encore sur la plus grande partie du globe, sinon une immense boucherie d'âmes? Qui en est la cause consommante? Le grand homicide, caché sous mille noms et sous mille formes différentes (1). Au sein même du christianisme, d'où vient la tendance funeste et de plus en plus générale qui pousse tant de millions d'âmes au suicide d'elles-mêmes? Si ce n'est pas du Saint-Esprit, c'est donc encore et toujours de l'éternel Homicide (2). Telle est la guerre acharnée, implacable, que Satan fait au Verbe incarné et qui lui mérite le nom d'Homicide. Il en. a d'autres encore.

Il est appelé Démon, Dœmon. Pour désigner Lucifer, les oracles sacrés disent le Démon, c'est-à-dire le démon leplusredoutable, le Roi des démons. Sascienceeffrayante des choses naturelles, sa science non moins effrayante de l'homme et de chaque homme, de son caractère, de

(i) Causa idololatriœ consummativa fuit ex parle dœmonum, qui se col en dos homiaibus errantibus exhibuerunt in idolis, dando respcnsa, et aliqua, quœ videbantur bominibus mirabilia, facieado. Unde in Ps. XCV, dicitur : Omnes dii genliuni dœmonia. S. Th., 2» 2e, q. xciv, art. 4, corp.

(2) S. Th., i p., q. lxiv, art. 2, corp.; id., id., cxiv, art. 3, corp.; id., i* 2®, q. lxxx, art. 4, corp. — Le Compte général de l'administration de la justice criminelle en France pendant Vannée 1860 constate l'augmentation du nombre des prévenus d'outrages publics à la pudeur. Ils ont quintuplé de 1826 à 1860, et se sont élevés de 727 à 4,108, et de 1856 à 1860 la progression s'est encore accélérée. Ajoutez que, depuis quarante ans, le nombre des crimes de tout genre a augmenté de plus de 20 p. 100 i

ses penchants, de ses habitudes, de son tempérament, en un mot, de ses dispositions morales, lui ont fait donner ce nom, qui signifie : intelligent, savant, voyant. Ne pouvant lire immédiatement dans notre âme, il voit ce qui s'y passe parles fenêtres de nos sens. Nos yeux, notre visage, le ton de notre voix, les mouvements de nos membres, notre démarche, la manière de nous habiller, de nous tenir, de manger, de nous comporter en toutes choses, sont autant d'indices dont il tire des conclusions certaines, pour nous tendre des pièges et nous lancer des traits.

11 est appelé Diable ou plutôt le Diable, diabolus. Odieux entre tous, ce nom signifie calomniateur. Deux choses constituent la calomnie : le mensonge et l'outrage. A ce double point de vue, Lucifer est le calomniateur par excellence.

Au point de vue du mensonge, son nom présente à l'esprit un affreux composé d'hypocrisie, de ruse, de fraude, d'astuce, de tromperie, de malice, de bassesse et d'effronterie. Mentir est sa vie. C'est lui qui a inventé le mensonge, il est le mensonge vivant : Mendax et Pater mendacii. 11 mentit au ciel, il ment sur la terre; il mentit à Adam, il ment à toute sa postérité. 11 ment dans ses promesses, il ment dans ses terreurs ; il ment en disant la vérité, car il ne la dit que pour mieux tromper (1). 11 ment sur tout, il ment avec audace, il ment toujours, et tous ses mensonges sont des outrages.

A ce nouveau point de vue, il est également digne de son nom. Calomnier , c'est-à-dire outrager et blasphémer le Verbe fait chair ; le calomnier dans sa di-

(i) S. Th. f i p., q. lxiv, ait. 2, ad. 5

vinité, dans son Incarnation, dans sa véracité, dans sa puissance, dans sa sagesse, dans sa justice, dans sa bonté, dans ses miracles et dans ses bienfaits; calomnier l'Église son épouse ; la calomnier dans son infaillibilité, dans son autorité, dans ses droits, dans ses préceptes, dans ses œuvres, dans ses ministres, dans ses enfants ; provoquer ainsi la haine et le mépris du Verbe incarné et de tout ce qui lui appartient : telle est, l'histoire le prouve, l'incessante occupation du Roi de la Cité du mal.

11 est appelé Satan, Satanas. Ce dernier nom résume tous les autres. Satan veut dire adversaire, ennemi. Ennemi de Dieu, ennemi des anges, ennemi de l'homme, ennemi de toutes les créatures; ennemi infatigable, implacable, nuit et jour sur pied, et à qui tous les moyens sont bons; ennemi par excellence qui, réunissant en lui toutes les puissances hostiles avec leur ruse et leur force, les met au service de sa haine : tel est l'Archange déchu.

En présence d'un pareil ennemi, la présomptueuse ignorance peut seule demeurer insouciante et désarmée. Autres sont les pensées du génie ; autre est sa conduite. Toujours marcher couvert de l'armure divine, qui seule peut le mettre à l'abri des traits enflammés de Satan, est sa sollicitude du jour et sa préoccupation delà nuit.

Faisons notre profit des avertissements qu'une terreur trop justifiée inspirait à saint Augustin : « Quoi de plus pervers, quoi de plus malfaisant que notre ennemi? 11 a mis la guerre dans le ciel, la fraude dans le paradis terrestre, la haine entre les premiers frères; eUans toutes nos œuvres il a semé la zizanie. Voyez : dans le manger il a placé la gourmandise; dans la

génération, la luxure ; dans le travail, la paresse; dans les richesses, l'avarice*; dans les rapports sociaux, la jalpusie; daixs l'autorité, l'orgueil; dans le cœur, les mauvaise? pensés ; sur les lèvres, le mensonge, et dans nos membres des opérations coupables. Éveillés, il nous pousse au mal;, endormis, il nous donne des songes honteux. Joyeux, il nous porte à la dissolution; tristes, au découragement et au désespoir. Pour tout dire d'un seul mot : tous les péchés du monde sont un effet de sa perversité (1). »

Sa haine va plus loin. De même que le Verbe incarné approprie sa grâce à la nature, à la position et aux besoins de chacun; de même Satan, profitant de sa pénétration, diversifie ses poisons, suivant la disposition particulière de chaque âme. Écoutons encore un autre grand génie : « Le rusé Serpent, dit saint Léon, sait à qui il doit, présenter l'amour des richesses; à qui les attraits de la gourmandise ; à qui les excitations de la luxure; à qui le virus de la jalousie. Il connaît celui qu'il faut troubler par le chagrin; celui qu'il faut séduire,par la joie; celui qu'il faut abattre parla crainte; celui qu'il faut fasciner par la beauté. De tous il discute la vie, démêle les solliciludes,scrute les affection?, et où il voit la préférence de chacun, là il cherche une occasion de nuire (2). »

Tel est Satan, l'Archange déchu, le Roi de la Cité du mal.

(1) Sed ut brevius loquar, omnia mala mundi sua sunt perversitate commissa. Serm. comm., îv.

(2) Et ibi causas quœr.it nocendi, ubi quemcumque viderit studiosius occu£ari. Serm. vin, de Nativ.

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