CHAPITRE XX
(SUITE DU PRÉCÉDENT
Le sacrifice : acte religieux le plus significatif et le plus inexplicable. — H renferme deux mystères : un mystère d'expiation, et un mystère de rénovation; un mystère de mort et un mystère de vie. — Tristesse et joie; deux caractères du sacrifice. — Manifestations de la joie: danses, chants, festins. — Triple manducation de la victime. — Parodie satanique de toutes ces choses. — Comme le Roi de la Cité du bien, le Roi de la Cité du mal exige des sacrifices. — Il en détermine la matière et toutes les circonstances: nouveau témoignage de Porphyre. — En haine du Verbe incarné, il commande le sacrifice de l'homme. — Parallélisme : le Bouc émissaire chez les Juifs et les Thargélieschez les Grecs. — Mêmes sacrifices chez les peuples païens, anciens et modernes : témoignages.
De tous les actes religieux le sacrifice est, sans contredit, le plus significatif et en même temps le plus inexplicable.
Le plus significatif. — Nul n'élève si haut la gloire de Dieu ; car nul ne proclame si éloquemment son domaine souverain sur la vie et sur la mort de tout ce qui existe. Voilà pourquoi, dans l'Ancien, comme dans Je Nouveau Testament, le Seigneur se réserve le sacrifice à lui seul ; pourquoi il frappe de ses foudres le téméraire qui oserait se l'attribuer (1); pourquoi il ne dissimule pas le plaisir mystérieux qu'il prend à l'odeur des victimes; pourquoi enfin il en demande à perpétuité (2).
(1) Qui immolât diis occidetur, praeterquam Domino soli. Exod., xx, 20.
(2) Voir la plupart des chapitres duLévitique et des Nombres.
Le plus inexplicable. — Nul n'accuse plus hautement une origine surnaturelle. Jamais les lumières de la raisonneront à découvrir, comment le péché de l'homme peut être effacé par le sang d'une bête. Ici, tout étant divin, on comprend que rien n'a été laissé à l'arbitraire de l'homme. Aussi nous voyons que, dans la Cité du bien, le choix des victimes, leurs qualités, leur nombre, la manière de les offrir, le jour et l'heure du sacrifice, les préparations des prêtres et les dispositions du peuple; en un mot, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à cet acte solennel, est divinement inspiré, prescrit, réglementé.
Or, le sacrifice renferme un double mystère : mystère d'expiation et mystère de rénovation ; mystère de mort et mystère de vie.
Mystère d'expiation: en offrant à la mort un être
quelconque, l'homme avoue d'une part, que c'est lui qui
mériterait d'être immolé et que la victime n'est que son
représentant; d'autre part, il proclame sa dépendance
absolue à l'égard de Dieu, le besoin qu'il a de lui et la
reconnaissance à laquelle il est tenu, pour la vie et
pour tous les moyens de l'entretenir.
Mystère de rénovation: par la protestation authentique qu'il fait de sa culpabilité et de son néant, l'homme ^e replace vis-à-vis de Dieu dans ses véritables rapports : il se retrempe et se régénère.
Delà, deux caractères invariables des sacrifices : Une tristesse solennelle, accompagnée ou suivie d'une joie qui se manifeste par les démonstrations les moins équivoques, la danse, le chant et les festins.
Toutefois le festin est plus qu'un signe de joie. Le sacrifice n'est utile à l'homme, qu'autant que l'homme participe à la victime. Ainsi l'enseigne la foi de tous les
peuples, fondée sur la nature même du sacrifice. Or, en la mangeant l'homme s'assimile la chair immolée : il se fait victime, Telle est la manière la plus énergique de proclamer que «'est lui, et non pas elle, qui devait périr. De ia, l'usage universel de la m^ndocation dans tous les sacrifices. Seulement elle est matérielle, morale ou figurative. Matérielle, lorsqu'on mange réellement la chair de la victime; morale, lorsque, à la place, on mange des fruits ou des gâteaux offerts avec elle; figurative, lorsqu'on participe au repas donné à ^occasion du sacrifice. Telles sont, dans la Cité du bien, les lois, la nature et les circonstances de ce grand acte.
Avec une habileté surhumaine, le Roi de la Cité du mal s'est emparé de ces données divines et les & fait tourner à son profit. Le sacrifice est la proclamation authentique de la divinité de l'être auquel il s'adresse. •Satan, qui veut être tenu pour Dieu, se Test fait offrir; et, jusque dans les plus minces détails, il contrefait ■ Jéhovah. « Les* démons veulenfrêtredieux* dit Porphyre, et le chef qui les commande aspire à remplacer le Dieu suprême. Ils se délectent dans les libations et la fumée des victimes, qui engraisse en même temps leur substance corporelle et spirituelle. Ils senourrissent de vapeurs et d'exhalaisons, diversement, suivant la diversité de leur nature, et ils acquièrent des forces nouvelles par le sang et par la fumée des chairs brûlées (1). »
Saint Augustin et saint Thomas nous donnent le vrai
(1) Horum enitn proprium mendacium est, cum et omnes dii esse velint, et princeps eorum virtutis summi numinis existimationem affectet. Illi entra vero sunt, qui et libationibus et ni dore carnium delectantur, quo utroque spirituum corporumque genussaginatur. Vilam enim ut vaporibus exhalationibusque sustentât, idque modo pro eorum 'diversitate divers, ita vires sanguiois carniumque nidore confirmât. Apud Euseb., Prœp. evang., lib. IV, c. xxn.
sens des paroles de Porphyre, en nous expliquant la nature du plaisir que les démons prennent à l'odeur des victimes. «Ce qu'on estime dans le sacrifice, ce n est pas le prix de la bête immolée, mais ce qu'elle signifie. Or, «lie signifie l'honneur rendu au souvéraiii Maître de l'univers. De là cette parole : Les démons ne se réjouissent pas de l'odeur des cadavres, mais des honneurs divins (1). »
Satan ne se contente pas de demander des sacrifices, comme le vrai Dieu, il se permet d'en déterminer la matière et d'en régler les cérémonies. Après avoir fait serment de dire la vérité sur les mystères démouiaques, Porphyre s'exprime en ces termes : « Je vais, en conséquence, transcrire les préceptes de piété et de culte iivin que l'oracle a proférés. Cet oracle d'Apollon Bxpose l'ensemble et la division des rites qu'on doit Dbserver pour chaque Dieu.
« En entrant dans la voie, tracée par un Dieu propice, àouviens-toi d'accomplir religieusement les rites sacrés. Immole une victime aux divinités heureuses ; à celles qui habitent les hauteurs du ciel; à celles qui régnent dans les airs et dans l'atmosphère remplie de vapeurs ; è, celles qui président à la mer et à celles qui sont dans les ombres profondes de l'Érèbe. Car toutes les parties de la nature sont sous la puissance des dieux qui la remplissent . Je, vais d'abord chanter la manière dont les victimes doivent être immolées. Inscris mon oracle sur des tablettes vierges .
« Aux dieux Lares, trois victimes; autant aux dieux
(I) In oblationo sacrificii non pensatur pretium occisi pecoris, sed significatio, quafitin honorem summi rectoris totius universi. Unde sicut Augustin us dicit (Deciv. Dei, lib. X, c. xix, ad fin.): « Daeinones non cadaverinis nidoribus, sed divinis honoribus gaudent. » 2& 2", q. lxxxiv, art. 2, ad 2.
célestes. Mais avec cette différence : trois victimes blanches aux dieux célestes ; trois, couleur de la terre aux dieux Lares. Coupe en trois les victimes des dieux Lares; celles des dieux infernaux, tu les enseveliras dans une fosse profonde avec leur sang tout chaud. Aux nymphes, fais des libations de miel et des dons de Bacchus. Quant aux dieux qui voltigent autour de la terre, que le sang inonde leurs autels de toutes parts, et qu'un oiseau entier soit jeté dans les foyers sacrés; mais avant tout, consacre-leur des gâteaux de miel et de farine d'orge, mêlés d'encens et recouverts de sel et de fruits. Lorsque tu seras venu pour sacrifier au bord de la mer, immole un oiseau et jette-le tout entier dans les profondeurs des flots.
« Toutes ces choses accomplies suivant les rites, avance-toi vers les chœurs immenses des dieux célestes. A tous rends le même honneur sacré. Que le sang mêlé à la farine coule à gros bouillons et forme des dépôts stagnants. Que les membres connus des victimes demeurent le partage des dieux ; jette les extrémités aux flammes et que le reste soit pour les convives. Avec les agréables fumées dont tu rempliras les airs, fais monter jusqu'aux dieux tes ardentes supplications (1). »>
Tels sont, avec beaucoup d'autres, les rites obligés des sacrifices demandés par le Roi de .la Cité du mal. Tous sont une contrefaçon sacrilège des prescriptions religieuses du Roi de la Cité du bien. Or, l'imagination recule épouvantée devant l'incalculable multitude d'animaux de toute espèce, devant la somme fabuleuse de richesses de tout genre, volées à la pauvre humanité
(1) Hoc âge rite memor, Superum qui numine dextro es Hoc iter aggressus : felicibus hoslia divis, etc.
Ibid., lib. IV, c. ix.
par son odieux et insatiable tyran. Toutefois, respirer le parfum des plus précieux aromates, savourer l'offrande des plus beaux fruits, boire à longs traits le sang des animaux choisis, ne lui suffit pas. Il lui faut le sang de l'homme.
L'histoire des sacrifices humains, révèle dans ses dernières profondeurs la haine du grand Homicide, contre le Verbe incarné et contre 1'hornme son frère. Cette haine ne saurait être plus intense dans sa nature, ni plus étendue dans son objet. D'une part, elle va jusqu'où elle peut aller, à la destruction; d'autre part, le sacrifice humain a fait le tour du monde. Il règne encore partout où règne sans contrôle le Roi de la Cité du mal. Autant s'amuser à établir l'existence du soleil, que d'accumuler les preuves de ce monstrueux phénomène (1). Nous nous contenterons de rappeler quelques faits, propres à montrer jusqu'où Satan pousse la parodie des institutions divines, sa soif inextinguible de sang humain, et sa préférence, libre ou forcée, pour la forme du serpent.
Parmi les rites sacrés prescrits à Moïse, je ne sais s'il en est aucun de plus mystérieux et déplus célèbre que celui du bouc émissaire. Deux boucs, nourris pour cet usage, étaient amenés au grand prêtre, à l'entrée du Tabernacle. Chargés de tous les péchés du peuple, l'un était immolé en expiation, l'autre chassé au désert, pour marquer l'éloignement des fléaux mérités. Le sali) En constater l'universalité afin d'en déduire des conséquences décisives, relativement à l'influence d^s démons, c'est toute autre chose. Entrepris par notre savant ami, M. le docteur Boudin, médecin en chef de l'hôpital militaire de Vincennes, cet utile travail est en cours de publication dans le précieux recueil de M. Bonnetty, les Annales de philosophie chrétienne. Voir le premier article dans le numéro d'avril 1861.
crifîce avait lieu chaque année, vers l'automne, à la fête solennelle des Expiations. '
-Cette institution divine, le Roi de la Cité' du mal s'empresse de la contrefaire. Mais il la contrefait à sa manière : au lieu du sang d'un bouc, il exige le sang d'un homme. Écoutons les païens eux-mêmes nous raconter, avec leur calme glacé, l'horrible coutume. Bans les. républiques de la *Grèce et notamment à Athènes, on nourrissait ^aux frais de FÉtat ^quelques hommes vils et inutiles. Arrivait-il ùneipeste, une .famine ou une autre calamité, on allait prendre deux de ces victimes et on les immolait, pour purifier la ville et là délivrer- Ces victimes s'appelaient demosioi, nourris par le peuple ; pharmakoi, purificateurs; Kaiharmata, expiateurs.
Il était d'usage d'en immoler deux à la- fois : un pour les hommes, et un pour les femmes* sar^s doute afin de rendre plus complète la parodie des deux boucjs éanissaires. L'expéateur pou ries hommes portait un collier de figues noires; celui des femmes en avait un de figues blanches. Afin que tout le monde pût jouir de la fête, on choisissait un lieu commode pour le sacrifice. Un des archontes, ou principaux magistrats, était chargé d'en soigner tous les préparatifs et d'en surveiller tous les détails. Le cortège se mettait en marche, accompagné de chœurs de musiciens, exercés de longue main et superbement organisés. Pendant le trajet, on frappait sept fois les victimes avec des branches de figuier et des oignons sauvages, en disant : Sois notre expiation et notre rachat.
Arrivés au lieu du sacrifice, les expiateurs étaient brûlés sur un bûcher de bois sauvage et leurs cendres jetées au vent dans la mer, pour la purification de la
ville malade. D'accidentelle qu elle était dans le principe, l'immolation devint périodique et reçut le nom de fête des Thargélies. On la faisait en automne, elle durait deux jours, pendant lesquels les. philosophes célébraient par de joyeux festins la naissance de Socrate et de Platon. Ainsi, chaque année, dans la même saison, tandis que le vrai Dieu se contentait du sang d'un bouc, Satan se faisait offrir le sang d'un homme (1 ) .
Dans la même catégorie on peut ranger le sacrifice annuel, offert parles Athéniens, à Minos. Les Athéniens ayant fait mourir Androgée, ils furent moissonnés par la peste et par la famine. L'oracle de Delphes interrogé sur la cause de la double calamité et sur le moyen d'y mettre un terme, répondit : « La peste et la famine cesseront, si vous désignez par le sort sept jeunes gens et autant de jeunes vierges pour Minos : vous les embarquerez sur la mer sacrée en représailles de votre crime. C'est ainsi que vous vous rendrez le dieu favorable (2). »
Les malheureuses victimes étaient conduites dans l'île de Crète et enfermées dans un labyrinthe, où elles étaient dévorées par un monstre, moitié homme et moitié taureau, qui ne se nourrissait que de chair humaine.
{i) Ajinales, juillet 1861, p. 40 et suiv. — Croirai t-ori que les diet*°OnaireB grecs classiques aiment mieux faire des contre-sens, que <k révéler ces abominables détails? C'est ainsi que la Renaissance k°*xipe la jeunesse, et par elle l'Europe chrétienne sur le compte de la belle antiquité. Id., ib.
fè) Tum vos dira famés, atque inclementia pestis Deseret, ac tristes melior deus exuet iras, Cum vestro e numéro, scelerteque piacula vestri Quos sors cumque petef, seu mas seu fœmina cedaf, Corpora pontus agal magni Minois ad urbem.
Ex OEnomao, apud Euseb., Prœp. evang., lib. V, c. xix.
« Qu'est-ce donc que cet Apollon, ce dieu sauveur que consultent les Athéniens, demande Eusèbe aux auteurs païens, historiens du fait? Sans doute, il va exhorter les Athéniens au repentir et à la pratique de la justice. Il s'agit bien de pareilles choses ! qu'importent de tels soins pour ces excellents dieux, ou plutôt pour ces démons pervers? 11 leur faut, au contraire, des actes du même genre, immiséricordieux, féroces, inhumains, ajoutant, comme dit le proverbe, la peste à la peste, la mort à la mort. Apollon leur ordonne d'envoyer chaque année au Minotaure sept adolescents et sept jeunes vierges, choisis parmi leurs enfants. Pour une seule victime, quatorze victimes, innocentes et candides! Et non pas une fois seulement, mais à tout jamais, de manière que jusqu'au temps de la mort de Socrate, c'est-à-dire plus de cinq cents ans après, l'odieux et atroce tribut n'était pas encore supprimé chez les Athéniens. Ce fut, en effet, la cause du retard apporté à l'exécution de la sentence capitale rendue contre ce philosophe (1). »
A l'instar des Grecs, les Romains avaient aussi leurs expiateurs publics. C'étaient des victimes choisies et dévouées d'avance.^ Dans les calamités publiques, on allait les prendre pour les égorger, dans le lieu où elles étaient nourries : comme le boucher va chercher au pâturage le bœuf qu'il conduit à l'abattoir (2).
Les Romains et les Grecs n'étaient que les imitateurs
(1) Prœp. evang., lib. V, c. xvin.
(2) Hic ergo hircus emissarius erat quasi anathema, catharma et piaculum populi, cui populus per manum pontificis omnia sua peccata imponebat, ut ille iis onutus, ea secum extra castra in desertura efferret : perinde ac Romani et Graeci tempore communia pestis aut luis hommes peculiarés seligebant, eosque necando diis -devovebant ad cladem evertendam. Corn, a Lap., inLevit.,TV\, 10; et Dyon. Halicarn., apud Euseb., Prœp. evang., Mb. IV, c. xvi.
des peuples de l'Orient, et des Phéniciens en particulier. Voisins des Juifs dont ils connaissaient les rites sacrés, ces derniers purent, en effet, recevoir dès le principe et accepter sans résistance la contrefaçon du bouc émissaire. « Chez ce peuple, dit Philon de Byblos, c'était un antique usage que, dans les graves dangers, pour prévenir une ruine universelle, les chefs de la ville ou de la nation livrassent les plus chéris de leurs enfants pour être immolés, comme une rançon, aux dieux vengeurs. C'est ainsi que Cronus, roi de ce pays, menacé d'une guerre désastreuse, immola lui-même son fils unique, sur Tau tel qu'il avait dressé pour cela. L'immolation de la victime était accompagnée de cérémonies mystérieuses (1). »
Dans tous les lieux où le christianisme n'a pas détruit son empire, le Roi de la Cité du mal continue la sanglante parodie. Les Thargélies subsistent encore aujourd'hui chez les Condes, peuple de l'Inde, telles, à peu près que nous les avons vues dans la Grèce, il y a trois mille ans. Là, on engraisse des enfants qu'on égorge par centaines, au printemps, et dont le sang répandu sur les prairies, passe pour avoir la vertu de les féconder.
A la date du 6 septembre 1 850, l'évêque d'Olène, vicaire apostolique de Visigapatam (Inde anglaise), écrit : « Le gouvernement anglais a cru devoir porter la guerre jusqu'aux foyers des Condes : en voici la raison. Les sacrifices humains sont encore en usage chez ce mal*
(4) Apud veteres, in more posiium erat, ut in summis rei public» calamitatibus, pênes quos aut civitatis, aut gentis imperium esset, fa, liberorum suorum carissimi, ultoribus dœmonibus, jugulati, sanguine, quasi prelio,publicum exitium interitumque redimerent. Qui vero tum ad sacriflcium devovebantur, eos mysticis quibusdam caeremoniis jugulabant. Apud Euseb., Prœp. evang.f lib. IV, c. xvi.
heureux peuple. A l'occasion d'une fête, ou d'une, calamité, à l'époque des semailles surtout, ils immolent des enfants de Tua et de l'autre sexe. Dans ce but, on fait de ces innocentes victimes, comme des dépôts pour servir d^ns les différentes circonstances... Tout. prétexte est bon pour cette boucherie, un fléau public, une maladie grave, une fête de famille, etc.
« Huit jours avant le sacrifice, le malheureux enfant ou adolescent qui doit en faire les fraiâ est garrotté. On lui donne à boire et à manger ce qu'il désire. Pendant cet intervalle, les villages voisins sont invités à la fête. On y accourt en grand nombre. Lorsque tout le monde est réuni, on conduit la victime au lieu du sacrifice. En général, on a soin de la mettre dans un état d'ivresse, i Après k l'avoir attachée,, la multitude danse à Tentour. Au signal donné, chaque assistant court couper un morceau de chair qu'il emporte chez lui. La victime est dépecée toute vivante. Le lambeau que chacun en détache pour son propre compte doit être palpitant. Ainsi chaud et saignant, il est porté en toute hâte sur le champ qu'on veut féconder. Tel est le sort réservé à ceux qui me parlaient, et cependant ils dansèrent une grande partie de la nuit (1). »
Mêmes sacrifices chez certaines peuplades mahométanes de l'Afrique orientale. « Dans une ville arabe que je connais, écrit un missionnaire, j'ai visité la.raâison où l'on immola, il y# quatre ans, troisjeunes vierges, pour détourner un malheur qui menaçait la contrée. Cette barbarie n'était pas le fait d'un seul, mais l'accomplissement d'une décision prise en conseil par les grands du pays. Je slais de source certaine, et j'en
(1) Annales de laprop. de la foi, n. 138, p. 402 et suiv.
(2) Annal., id., mars 1863, p. 132.
pourrais produire les témoins, que ces malheureuses victimes delà superstition musulmane ont été divisées en tronçons, et leurs membres portés et enterrés en divers endroits du territoire menacé (1). » Des horreurs semblables se commettent en Chine et dans F Océan ie : Satan est toujou rs et partout le même (2) .
Le genre particulier de sacrifices que nous venons de signaler ne donne qu'une idée bien imparfaite de sa soif insatiable de sang humain. Pour la connaître un peu mieux, il faut se rappeler que les sacrifices humains ont existé partout, pendant deux mille ans ; qu'ils ont été pratiqués sur une grande échelle ; que les jeux de l'amphithéâtre, dans lesquels périssaient en un seul jour plusieurs centaines de victimes, étaient des fêtes religieuses ; que sous les Césars, ces jeux se renouvelaient plusieurs fois la semaine ; qu'il y avait des amphithéâtres dans toutes les villes importantes de l'empire romain ; que le sacrifice humain avait lieu hors des frontières de cet empire ; qu'en Amérique il a dépassé toutes les proportions connues ; enfin, que le même carnage continue, à l'heure qu'il est, dans tous les lieux, restés sous l'entière domination du prince des ténèbres.
En 1447, trente-quatre ans avant la conquête espagnole, eut lieu à Mexico, la dédicace du Téocalli, ou temple du Dieu de la guerre, par Ahuitzotl, roi du Mexique. Jamais, dans aucun pays, si épouvantable boucherie n'avait eu lieu pour honorer la Divinité. Les historiens indigènes, qu'on ne peut accuser ni d'ignorance ni de partialité en cette occasion, portent à 80,000 le nombre des victimes humaines immolées dans cette fête, dont ils donnent la description suivante. Le roi et les
(1) Ann. de la Propag. de la Foi, n. 138, p. 377, 380;— (2) Ibid., n.116, p. 49, etc., etc.
sacrificateurs montèrent sur la plate-forme du temple. Le monarque mexicain se plaça à côté de la pierre des sacrifices, sur un siège orné de peintures effrayantes. Au signal donné par une musique infernale, les captifs commencèrent à monter les degrés du téocalli; ils étaient couverts d'habits de fête, et avaient la tête ornée déplumes.
A mesure qu'ils arrivaient au sommet, quatre ministres du temple, le visage barbouillé de noir et les mains teintes en rouge (images vivantes du démon), saisissaient la victime et retendaient sur la pierre aux pieds du trône royal. Le roi se prosternait, en se tournant successivement vers les quatre points cardinaux (parodie du signe de la croix) ; il lui ouvrait la poitrine, dont il arrachait le cœur qu'il présentait palpitant aux mêmes côtés, et le remettait ensuite aux sacrificateurs. Ceux-ci allaient le jeter au quanhxicalli, espèce d'auge profonde, destinée à ce service sanglant. Ils achevaient la cérémonie, en secouant aux quatre points cardinaux le sang qui leur restait aux mains.
Après avoir immolé de la sorte une multitude de victimes, le roi fatigué présenta le couteau au grand-prêtre, puis celui-ci à un autre, et ainsi de suite jusqu'à ce que leurs forces fussent épuisées. D'après les souvenirs du temps, le sang coulait le long des degrés du temple, comme l'eau durant les averses orageuses de l'hiver, et on eût dit que les ministres étaient revêtus d'écarlate. Cette épouvantable hécatombe dura quatre jours. Elle avait lieu à la même heure et avec le même cérémonial dans les principaux temples de la ville ; et les plus grands seigneurs de la cour y remplissaient, avec les prêtres, les mêmes fonctions que Ahuitzotl au sanctuaire du dieu de la guerre. Les rois tributaires et les
grands qui avaient assisté au sacrifice voulurent l'imiter dans la dédicace de quelques temples. Le sang humain ne fut pas épargné. Un auteur mexicain, Ixtlilxochitl, estime à plus de 100,000 le nombre des victimes qu'on immola cette année.
Le fleuve de sang humain qui, dans certaines circonstances devenait un grand lac, ne cessait jamais de couler. Comme les Grecs, les Romains, les Gaulois et autres peuples de l'antiquité, les Mexicains avaient aussi leurs Thargélies. Au milieu d'une épaisse forêt, se trouvait le souterrain consacré hPétéla, prince des temps antiques. Sous ces sombres voûtes, le voyageur contemple avec stupeur la bouche béante d'un abîme sans fond, où se précipitent en mugissant les eaux d'une rivière. C'est là que, dans les moments d épreuve, on amenait en pompe les esclaves ou les prisonniers, captivés à cette intention. On les couvrait de fleurs et de riches vêtements, et on les précipitait dans l'abîme au milieu des nuages d'encens, qu'on envoyait à l'idole.
Tous les mois de l'année étaient marqués par des sacrifices humains. Celui qui répond à notre mois de février était consacré aux Génies des eaux. On achetait, pour leur sacrifice, de tous petits enfants, que les pères offraient souvent d'eux-mêmes, afin d'obtenir pour la saison prochaine l'humidité nécessaire à la fécondation de la terre. On portait ces enfants au sommet des montagnes, où s'engendrent les orages, et là on les immolait; mais on en réservait toujours quelques-uns, pour les sacrifier au commencement des pluies. Le prêtre leur ouvrait la poitrine et en arrachait le cœur, qui était offert en propitiation à la Divinité , et leurs petits corps étaient servis ensuite, dans un festin de cannibales, aux prêtres et à la noblesse.
Un autre mois était appelé Y Écorchement humain; son patron était Xipè, le chauve ou l'écorché, autrement dit Totec, ou Notre Seigneur, mort jeune et de mort malheureuse (contrefaçon de N. S.). Cette divinité inspirait à tous une grande horreur. On lui attribuait le pouvoir de donner aux hommes les maladies qui causent le plus de dégoût (moyen infernal de faire détester le Crucifié); aussi on lui offrait journellement des sacrifices humains. Les victimes conduites à ses autels étaient enlevées par les cheveux, jusqu'à la terrasse supérieure du temple. Ainsi suspendues, les prêtres les écorchaient toutes vives, se revêtaient de leur peau sanglante et s'en allaient par la ville quêter en l'honneur du dieu. Ceux qui les présentaient étaient tenus déjeuner durant vingt jours à l'avance, après quoi ils se régalaient d'une partie de leur chair (1).
Citons encore la fête des Coutumes, au royaume de Dahomey, dans l'Afrique occidentale. En voici la relation écrite en 1860 par un voyageur européen, témoin oculairede ce qu'il raconte. « Le 16 juillet, on présente au roi un captif fortement bâillonné. Le roi lui donne des commissions pour son père défunt, lui fait remettre, pour sa route, une piastre et une bouteille de tafia, après quoi on l'expédie. Deux heures après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes conditions. Le 23, j'assiste à la nomination de vingt-trois officiers et musiciens, qui vont être sacrifiés pour entrer au service du roi défunt. Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur différents points delà ville, au son d'une grosse clochette.
« Le 29, on se prépare à offrir à la mémoire du roi
(1) Hist. des nations civilisées du Mexique, par l'abbé Brasseur de Bourbourg, t. III, p. 341, 21-503, etc.
Ghézo les victimes d'usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir : on leur passe le bout pointu dans la bouche ; il s'applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la tête. Les chants ne discontinuent pas ainsi que les tueries. Pendant la nuit du 30 et du 31, il est tombé plus de cinq cents têtes. Plusieurs fossés de la ville sont comblés d'ossements humains. Les jours suivants, continuation des mêmes massacres.
« La tombe du dernier roi est un grand caveau creusé dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s empoisonner, se sont placées autour de lui, suivant le rang qu'elles occupaient à sa cour. Ces morts volontaires peuvent s'élever au nombre de six cents.
« Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l'autre monde. On les tuera cette nuit d'un coup de poignard dans la poitrine. Le 5 est réservé aux offrandes du roi. Quinze femmes et trente-cinq hommes y figurent, bâillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu'au menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier qu'on porte sur la tête, le défilé a duré plus d'une heure et demie. C'était un spectacle diabolique que de voir l'animation, les gestes, les contorsions de toute cette négrille.
« Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de cochers autour d'un petit carrosse, destiné à être envoyé au défunt, en compagnie de ces quatre malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont avancés tristement, sans pro-
férer une parole; un d'eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Us ont été tués tous quatre, comme des poulets, par le roi en personne... Après l'immolation, le roi est monté sur une estrade, a allumé sa pipe et donné le signal du sacrifice général. Aussitôt les coutelas se sont tirés, et les têtes sont tombées. Le sang coulait de toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux qui attendaient leur tour au pied de l'estrade royale étaient comme teints en rouge.
« Ces cérémonies vont durer encore un mois et demi, après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa fête des coutumes (1) ; vers la fin d'octobre il y aura encore sept à huit cents têtes abattues (2). »
Au roi Ghézo a succédé son fils, le prince Badou. L'intronisation du nouveau monarque a été le triomphe des anciennes lois, qui ont repris toute la rigueur sanguinaire réclamée par les Féticheurs. « Il ne faut pas croire que la boucherie humaine se borne aux grandes fêtes. Pas un jour ne se passe sans que quelques têtes tombent sous la hache du fanatisme. Dernièrement l'Europe a frémi en apprenant que le sang de trois mille créatures humaines avaient arrosé le tombeau de Ghézo. Hélas ! s'il n'y en avait eu que trois mille(3) !»
(1) Le royaume de Dahomey compte près d'un million d'habitants.
(2) Annales de la Propagation de la Foi, mars 1861, p. 152 etsuiv. — L'auteur de ce récit n'est pas un missionnaire. Nous avons tu un missionnaire qui nous a confirmé tous ces détails, en ajoutant que, depuis douze ans qu'il est en Afrique, on peut sans exagération porter à 16,000 le nombre des victimes humaines, immolées dans le royaume de; Dahomey. Voir le Voyage de M. Répin, médecin de marine, 1862.
(3) Jbid.,xna\ »8'i2.
Ce n'est pas seulement à Cana, la ville sainte de Dahomey, mais encore à Abomey, capitale du royaume, que se jouent ces sanglantes tragédies. « Appelés au palais du roi, écrit un voyageur, nous vîmes quatre-vingtdix têtes humaines, tranchées le matin même : leur sang coulait encore sur la terre. Ces affreux débris étaient étalés de chaque côté de la porte, de manière que le public pût bien les voir... Trois jours après, nouvelle visite obligée au palais, et même spectacle : soixante têtes fraîchement coupées, rangées comme les premières, de chaque côté de la porte, et trois jours plus tard, encore trente-six. Le roi avait fait construire, sur la place du marché principal, quatre grandes plates-formes , d'où il jeta au peuple des cauris, coquillages servant de monnaie et sur lesquelles il fit encore immoler soixante victimes humaines (1). »
Voici la forme de ce nouveau sacrifice. « On apporta de grandes mannes ou corbeilles, contenant chacune un homme vivant dont la tête seule passait au dehors. On les aligna un instant sous les yeux du roi, puis on les précipita, l'un après l'autre, du haut de la plateforme sur le sol de la place où la multitude, dansant, chantant et hurlant, se disputait cette aubaine, comme, en d'autres contrées, les enfants se disputent les dragées de baptême. Tout Dahomyen assez favorisé du sort pour saisir une victime et lui scier la tête, pouvait aller à l'instant même échanger ce trophée contre une filière de cauris (environ 2 f. 50). Ce n'est que lorsque la dernière victime eut été décollée, et que deux piles sanglantes, l'une de têtes, l'autre de troncs, eurent été
(i) Voir le Tour du Monde, n. 163, p. 107.
élevées aux deux bouts de la place, qu'il me fut permis de me retirer chez moi (1 ) . »
Que deviennent les cadavres? Nous avons vu que toujours et partout, la manducation, sous une forme ou sous une autre, accompagne le sacrifice. Que deviennent donc les corps des innombrables victimes du Moloch dahomyen? « J'ai souvent, dit un voyageur, posé cette question à des Dahomyens de diverses classes, et je n'ai jamais pu obtenir une réponse bien catégorique. Je ne crois pas les Dahomyens anthropophages. . . Il pourrait se faire néanmoins qu'ils attachassent quelque idée superstitieuse à la consommation de ces restes, et qu'ils servissent à de secrètes et révoltantes agapes ; mais, je le répète, je n'ai là-dessus que des soupçons, qu'ont fait naître dans mon esprit l'hésitation et l'embarras des noirs que j'ai interrogés à ce sujet (2). »
Si on en juge par la tyrannie absolue que le grand Homicide exerce sur ce malheureux peuple, il est plus que probable que les soupçons du voyageur ne tarderont pas à devenir une affreuse certitude. Avec la haine de l'homme et la soif de son sang, cette tyrannie se révèle par un dernier trait, unique dans l'histoire. « C'est à Abomey que se trouve le tombeau des rois, vaste souterrain creusé de main d'homme. Quand un roi meurt, on lui érige, au centre de ce caveau, une espèce de cénotaphe entouré de barres de fer et surmonté d'un cercueil cimenté du sang dune centaine de captifs, provenant des dernières guerres, et sacrifiés pour servir de gardes au souverain, dans l'autre monde. Le corps du monarque est déposé dans ce cercueil, la tête reposant sur les crânes des rois vaincus. Comme autant de reliques de la
(1) Le tour du Monde, p. HO.
(2) Id., p. i02.
royauté défunte, on dépose au pied du cénotaphe tout ce qu'on peut y placer de crânes et d'ossements.
« Tous les préparatifs terminés, on ouvre la porte du caveau et Ton y fait entrer huit abaies, danseuses de la cour, en compagnie de cinquante soldats ; danseuses et guerriers, munis d'une certaine quantité de provisions sont chargés d'accompagner leur souverain dans le royaume des ombres : en d'autres termes, ils sont offerts en sacrifice vivant aux mânes du roi mort. Dix-huit mois après, pour l'intronisation du nouveau roi, le cercueil est ouvert, et le crâne du roi mort en est retiré. Le régent prend ce crâne dans la main gauche, et, tenant une petite hache de la main droite, il la présente au peuple, proclame la mort du roi et l'avènement de son successeur. Avec de l'argile pétrie dans le sang des victimes humaines, on forme un grand vase, dans lequel le crâne et les os du feu roi sont définitivement scellés. Jamais la soif du sang du Moloch africain ne se manifeste plus qu'en cette solennité. Des milliers de victimes humaines sont immolées, sous prétexte d'envoyer porter au feu roi la nouvelle du couronnement de son successeur (1). »
Toutes ces horreurs se commettent à quelques centaines de lieues des côtes de France ! Et l'Europe chrétienne, qui a des milliers de soldats pour faire la guerre au Pape, n'en a pas un pour faire respecter les plus saintes lois de l'humanité ! Une seule chose a délivré l'Europe de cruautés semblables, une seule chose en empêche le retour, c'est le christianisme. Et il se trouve aujourd'hui, en Europe, des milliers d'hommes qui n'ont de voix que pour insulter le christianisme, de
(1) Le Tour du Monde, 103, 404.
plumes que pour le calomnier, de mains que pour le souffleter! Ingrats! qui, sans le christianisme, eussent peut-être été offerts en victime, à quelque Ghézo d'autrefois, ou brûlés dans un panier dpsier en l'honneur deTeutalès!