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CHAPITRE XIV

(suite du PRÉciDENT.)

L'Homme-Dieu, chef-d'œuvre du Saint-Esprit.— Notre-Seigneur, type unique de perfection. — Homme par eiellence. — Seule personnalité de l'histoire. — Au lieu de n'être rien, 11 est tout. — A lui aboutit le monde ancien. — De lui part le monde moderne.— Le ciel, la terre, renfer,le reconnaissent pour Talpha et Tomégade toutes choses.— Les anges et les astres font leur acte de foi : — Calculs astronomiques. — La terre fait son acte de fol : Attente générale du Messie. — ^Témoignages. — L'enfer fait son acte de foi : Fuite des démons.— Leurs paroles. — Cessation des oracles. — Mort du grand Pan. — Ce triple acte d'adoration continue depuis deux mille ans. — L'Incarnation pivot du monde moderne, dont l'existence repose sur la résurrection d'un mort. — Y croire, ou être fou. — Tentatives du démon pour empêcher la croyance de l'Incamation.

La seconde création du Saint-Esprit est, comme la première, un indicible chef-d'œuvre. Le Fils de Marie s'élève à une telle hauteur, qu'il surpasse tout ce que le monde a jamais vu. Mélange ineffable de grâce et de majesté, de douceur et de force, de simplicité et de dignité, de fermeté et de condescendance, de calme et d'activité, il parle, et nul homme n'a jamais parlé comme lui. Il commande, et tout obéit. D'un mot, il calme les tempêtes; d'un autre, il chasse les vendeurs du temple, ou les démons du corps des possédés. Il enseigne, comme ayant une autorité propre, que personne ne partage avec lui. Ses préférences sont pour les petits, les pauvres et les opprimés. Sur ses pas, il sème les miracles, et tous ses miracles sont des bienfaits. Quel que

soit le crime repentant, il lui pardonne avec une bonté maternelle. Telle est la sainteté de sa vie, qu'il met an défi ses ennemis les plus acharnés de trouver en lui l'ombre d'une faute. Il se tait quand on l'accuse; il bénit quand on l'outrage. Injustement condamné par des ennemis, avides de sa mort, il suspend leurs coups, déjoue leurs trames, et ne laisse éclater l'orage qu'au jour et de la manière que lui-même a fixé, prouvant sa divinité plus invinciblement par sa mort que par sa vie.

Mais le but du Saint-Esprit n'est pas seulement de faire du Verbe incarné une création exceptionnelle, digne de l'admiration du ciel et de la terre. Avant tout, il veut réaliser en lui l'homme par excellence, tel qu'il existait de toute éternité dans la pensée divine, et tel qu'il devait apparaître un jour pour diviniser tous les hommes : merveilleuse opération qui, soudant la création inférieure à la création supérieure, la nature humaine à la nature divine, devait tout ramener à l'unité. Or, cette déification de l'homme est le dernier mot des œuvres de Dieu, le but final de la Cité du bien (1).

« Au commencement, dit le savant docteur Sepp, l'homme et par lui la nature, dont il était à la fois et le chef et le représentant, étaient intimement unis à Dieu. Cette union dura jusqu'à ce que le péché, en détachant l'homme de son Créateur, lui eut fait perdre en même temps la puissance qu'il avait reçue sur la nature. Mais Dieu, pour réparer son œuvre altérée par le péché, se rapprocha de nouveau delà créature par l'incarnation.

(1) Instaurare omnia in CkrUto. — Christus enim est summa, capai et recapitulatio omDium operum Dei, \isibilium et in^isibilium. Quocirca omnes res feruntur ia Christum, tanquamin centrum, cui conjungi desiderant. Corn, a Lap,, inAgg.y n, 8.

« Elle consiste en ce que la divinité s'étant unie à Thumanité, dans la personne de Jésus-Christ, celui-ci est devenu le centre de l'histoire. Cette union intime, une fois accomplie dans le centre, se communique par une effusion continuelle à tous les points de la circonférence, et ce qui s'est produit une fois dans la vie de Jésus-Christ, se reproduit et se développe sans cesse dans la vie de Thumanité (1). »

Suivant la belle pensée de Clément d'Alexandrie, tout le drame de Thistoire s'est accompli, par manière de prélude dans la vie de Jésus-Christ. Le Verbe, qui s'est incarné une fois dans le sein de Marie, doit s'incarner tous les jours, et dans l'humanité et dans chaque homme en particulier. Chaque jour aussi, la naissance du Verbe se reproduit dans l'histoire et dans cette renaissance spirituelle, qu'opèrent sans cesse les sacrements où il a déposé sa grâce.

Il en résulte que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est pas seulement la plus grande figure, mais encore la seule personnalité de Thistoire. Au lieu de n'être rien ou peu, il est tout : Omnia in omnibus. Au lieu d'être un mythe ou un faussaire, comme ont osé le dire des blasphémateurs stupides, il est la réalité à laquelle aboutit tout le monde ancien; le foyer d'où part tout le monde nouveau. C'est au point que si Notre-Seigneur Jésus-Christ, né dans l'étable de Bethléem et mort sur la croix du Calvaire, n'est pas Thomme par excellence, l'Homme-Dieu, réellement Dieu, réellement homme, et principe de la déification universelle, fausses d'un bout à l'autre sont toutes les traditions et toutes les aspirations antiques, fausses toutes les croyances mo*

(1) Vie de Notre-Seigneur Jésm-Christ, t. I, introduction, il, 18.

dernes; et la vie du genre humain une démence, sans intervalles lueides,commencée il y a six mille ans, pour durer, au grand désespoir de l'incrédulité, tant qu'une poitrine humaine respirera sur le globe.

En effet, s'ily a dans Thistoire un point non contestable, c'est que les nations, même le plus grossièrement idolâtres, n'ont jamais perdu le souvenir de la chute primitive, ni l'espérance d'une restauration. Ce double dogme a sa formule dans le sacrifice, offert constamment sur tous les points de la terre. Un personnage divin. Sauveur et régénérateur de l'univers, est l'objet évident de toutes leurs aspirations.

Le Juif le voit dans Noé, dans Abraham, dans Moïse, dans Samson, dans vingt autres qui le photographient. En vain, l'Esprit du mal s'efforce d'altérer chez les gentils le type traditionnel du Désiré des nations. Il peut en obscurcir quelques traits, mais le fond reste. Nous voyons même qu'à la venue du Messie, le monde entier était plus que jamais dans l'attente d'un libérateur. Nous disons le monde entier, afin d'exprimer toutes les parties dont il se compose : le ciel, la terre et l'enfer. Chacun à sa manière, devait proclamer le Restaurateur universel, et, suivant l'expression de saint Paul, fléchir le genou devant sa personne adorable.

A peine est-il né, que toute la milice céleste vient se prosterner autour de son berceau, et annonce l'accomplissement du plus désiré des mystères, la réconciliation de l'homme avec Dieu, la gloire au ciel et la paix sur la terre. A la voix des anges se joint la voix des astres. Nous ne parlons pas de l'étoile qui conduit les mages à Bethléem, nous parlons de tout le système planétaire. Les calculs astronomiques les plus savants établissent que les astres prédisaient la venue du Verbe

iDcarné ; que l'année sabbatique, année de pardon et de renouveilement, était calculée sur leurs révolutions^ et que les astres renouvelaient leur course^ chaque; iois' que \di terre se renouvelait à pénitence. i u«* ^

Les savants docteurs allemands, Sepp et Schuberr, ont montré que tous les peuples de l'antiquité oonnai&r^ saient ce langage des astres et le grand événement qu'ils annonçaient. « Mais toutes ces harmonies particulières! tendaient à une haitinonie plus générale et plus haiitè dans le mouvement d'Uranus, la plus élevée iBt la ]pluft éloignée des planètes. Dans Tannée de la naissaace dé Notre-Seigneur Jésus-Christ, Uranus, dont le temps de rotation autour du soleil embrasse celui de toutes les autres planètes, accoipplissait sa cinquantième révor lution. Or, on peut regarder avec raison Tannée fd'Ura;^ nus conmie la seule année réelle et complète^du sys^ tème planétaire, puisque c'est alors que tous les astres même les plu;» éloignés recommencent leur cours*

« Eh bien ! ce fut précisément à cette époqu,e, oà tout le système planétaire réuni, célébra sa première année de réparation et de réconciliation, que toutes, lei} prophéties s'accomplissaient, que les anges du ciel et les habitants de la terre chantaient, en mêlant leuru voix auz concerts harmonieux des sphères : Gloire dtmn les hauteurs, à Dieu, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. Cette époque coïncidait avec la fin de la semaine de Tannée sabbatique, dans laquelle, suivant une ancienne prédiction, Dieu devait affermir son al-* liance avec les siens.

« Eu résumé, dans cette grande horloge de l'univers, dont la destination primitive est de marquer le temps, les rouages et les ressorts avaient été, dès le principe, tellement disposés par le Créateur lui-même, qu'ils se

rappportaient tous à la grande heure, où Dieu devait faire luire le jour éternellement prévu du pardon et du renoavellemexit de l'univers. Dans les grandes proportions de son ordonnance générale, ainsi que dans la disposition de ses harmonies intérieures, le firmament annonçait donc Celui par qui et pour qui a été fait le ciel étoile (1). » C'est ainsi qu'à l'heure de son Incarnation les anges et les astres fléchirent le genou devant lui et le reconnurent pour leur auteur : Omne genu flectatur cœlestium.

Les mêmes hommages lui sont rendus par les habitants de la terre. Instruits dès l'origine de leur nation par la prophétie de Jacob, qui marquait la venue du grand libérateur, au moment oîi le sceptre, sorti de la maison de Juda, serait porté par yn étranger, les Juifs sept dans l'attente de sa prochaine venue. Leurs oreilles sont ouvertes à tous les imposteurs qui , se disant le Messie, promettent de les affranchir du joug des nations : ils s'attachent à euz avec une facilité jusque là sans exemple (2). L'histoire atteste que le principal motif de la guerre insensée qu'ils soutinrent alors contrôles Romains fut un oracle des Écritures, annonçant qu'il s'élèverait en ce temps-là, dans leur patrie, un homme qui étendrait sa domination sur toute la terre (3).

Cette attente de la prochaine arrivée du Messie n'était pas particulière aux Juifs ; toutes les nations du monde

{{) Schuherr^ Symbolique des songes; Sepp,, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, 387 et suiv,

(2)i4cf.,v, 36,37, etc.

(3) Quod maxlQie eos ad bellum excitaverat, yaticiDium erat amhiguum in sacris libris repertum, illis circiler temporibus quemdam ex îpsorumfînibusorbisterrarum imperio potiturum. Joseph,, De hU. judaico, lib. VI, c. v, n. 4.

la partageaient. Il fallait bien qu'il en fût ainsi; sans cela, comment les prophètes, en commençant par Jacob et en finissant par Aggée, auraient-ils pu appeler le Messie, r Attente des nations^ le Désiré de toutes les nattions (1) ?

Les gentils devaient cette connaissance du Rédempteur futur, tant à la tradition primitive qu'au commerce des Juifs, répandus, depuis plusieurs siècles, dans les différentes contrées de la terre et à Rome même. Loin d'être en petit nombre, ignorés et sans influence, dans celte capitale du monde, ils y étaient très-nombreux. Ils occupaient des emplois importants, et telle était leur union, qu'ils exerçaient une influence marquée sur les assemblées publiques. « Vous savez, disait aux magistrats romains jCicéron plaidant pour Flaccus, combien la multitude des Juifs est considérable, combien ils sont unis, combien ils ont d'influence dans nos assemblées. Je parle tout bas, seulement assez haut pour que les juges m'entendent. Car il ne manque pas de gens qui les excitent contre moi et contre les meilleurs citoyens (2). »

Évidemment la religion d'un tel peuple, au moins dans ses dogmes fondamentaux, ne pouvait être ignorée des Romains : la raison Tinsinue et vingt témoignages de l'histoire le confirment (3). Par exemple, Hérode était l'hôte et l'ami particulier d'Asinius PoUion, aa fils duquel s'applique, dans le sens littéral, la quatrième églogue de Virgile. Nicolas de Damas, homme habile, à

(l) Et ipse erit Expeclalio gentium. Gen.,xLix, iO. — Moveboomnes gentes et veniet Desideratus cunctis gentibus. Agg.^ ii^.

(2)Scis, quanta sit manus (Judaeorum), quanta concordia, quaotam valeatin concionibus. Submissa Yoce agatn, tantum ut judices audiant, etc. Pro Flacco, n. 28.

(3) Voir les excellents articles dés Annales de phiL chriU, années 1862-1863, 1864.

gui Hérode conlSait le soin de ses affaires, était dans les bonnes grâces d'Auguste. Macrobe rapporte qu'Auguste connaissait même la loi par laquelle il était défendu aux Juifs de manger de la viande de porc. Or, on sait que Tattente du Messie était la base de la religion mosaïque.

A mesure qu'approche Tavénement du Désiré des nations, une lumière plus vive se répand dans le monde : on dirait les premiers rayons de l'étoile de Jacob. Elle va paraître; et Virgile, interprète de la Sibylle de Cumes, chante à la cour d'Auguste la prochaine arri- Yéedu Fils de Dieu, qui, descendant du ciel, effacera les crimes du monde et ramènera l'âge d or sur la terre.

Aux orateurs et aux prêtres de Rome se joignent lès plus graves historiens. « Tout l'Orient, écrit Suétone, retentissait d'une antique et constante tradition, que les destins avaient arrêté qu'à cette époque la Judée donnerait des maîtres à l'univers (î). » Tacite n'est pas moins formel. « On était, dit-il, généralement convaincu que les anciens livres des prêtres annonçaient qu'à cette époque l'Orient prévaudrait, et que de la Judée sortiraient les maîtres du monde (2). »

Cette vive attente du Messie se trouvait chez tous les peuples, si défigurée que fût parmi eux la religion primitive. Une tradition chinoise, aussi ancienne que Gonfucius, annonce qu'à l'Occident apparaîtra le Juste. Suivant le second Zoroastre, contemporain de Darius,

(!) Percrebuerat Oriente toto vêtus et constans opioio, esse in fatis ut eo tempore Judœa profecti rerum potirentur. In Vespas.^ n.4.

(2) Pluribus persuasio inerat^ antiquis Sacerdotum litteris conti- Qeri, eo ipso tempore fore ut valesceret Orlens, profectique Judœa rerum potirentur. Hist,y lib. Y^ n. 3.

fils d'Hystaspe, et réformateur de la religion des Perses: un jour s'élèvera un homme, vainqueur du démon, docteur de la véritéy restaurateur de la Justice sur la terre et prince de la paix. Une Vierge sans tache lui donn^a le jour. L'apparition du Saint sera signalée par une étoile, dont la marche miraculeuse conduira ses adorateurs jusqu'au lieu de sa naissance (1).

Jusqu'à notre époque, Thérésie et même Tincrédulité ont reconnu et respecté cet accord unanime de FOrient et de l'Occident. « Des traditions immémoriales, dit le savant anglais, Maurice, dérivées des patriarches ^t répandues dans tout l'Orient, touchant la chute de l'homme et la promesse d'un futur médiateur, avaient appris à tout le monde païen à attendre, vers le temps de la venue de Jésus-Christ, l'apparition d'un personnage illustre et sacré (2). »

L'impie Volney tient le même langage : « Les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs à la ruine de Jérusalem avaient répandu dans toute l'Asie un dogme parfaitement analogue à celui des Juifs sur le Messie. On n'y parlait que d'un grand Médiateur, d'un Juge final, d'un Sauveur futur, qui, roi, Dieu, conquérant et législateur, devait ramener l'âge d'or sur la terre, la délivrer de l'empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix et le bonheur (3). »

Telle était l'universalité et la vivacité de cette croyance que, suivant une tradition des Juifs, consignée dans le Talmud et dans plusieurs autres ouvrages anciens, un grand nombre de gentils se rendirent à Jérusalem vers l'époque de la naissance de Jésus-Christ, afin de voir le

(i) Schmidty Rédemption du genre humain, p. 66-i74,

(2) Id, ubi suprà,

(3) Ruines, cxXf d. i3.

Sauveur du monde, quand il viendrait racheter la maison de Jacob (1).

En résumé, deux faits certains sont comme Texistence du soleil.

Premier fait : ']usqu'h la venue du Verbe incarné, tous les peuples de la terre ont attendu un libérateur.

Second fait : depuis la venue de Notre-Seigneur, cette attente générale a cessé.

Que conclure de là? Ou que le genre humain, instruit par les traditions de son berceau, et par les oracles des prophètes, s'est trompé en attendant un libérateur et en reconnaissant pour tel Notrs-Seigneur Jésus-Christ ; ou que Notre-Seigneur Jésus-Christ est véritablement le Désiré des nations : il n'y a pas de milieu. C'est ainsi que la terre fléchit le genou devant lui et le reconnaît pour son rédempteur : Omne genu flectatur terrestrium.

L'enfer lui-même ne pouvait rester étranger à Tavénement du Messie. C'était pour lui une question de vie ou de mort. Combien de fois dans TÉvangile nous voyons les esprits immondes, non-seulement céder aux ordres de Jésus, mais encore le proclamer Fils de Dieu ! Si répété qu'il fût, cet hommage individuel ne suffisait pas. Devant le Verbe éternel, le Verbe vivant, descendu sur la terre pour instruire le monde j le Verbe démoniaque, Satan et ses oracles devaient rester muets. II fallait même, par un juste retour, que leurs derniers accents fussent une proclamation solennelle de la divinité et de la venue sur la terre, de Celui qui les réduisait au silence.

A ce sujet, Plutarque, dans son livre de la Chute des oracles^ rapporte une histoire merveilleuse. C'est un dialogue entre plusieurs philosophes romains, douî

[\)Talmud.^ c. xi.

l'un s'exprime de la manière suivante : « Un homme grave et incapable de mentir, Épitherse, père du rhéteur Émilien, que quelques-uns de vous ont entendu, et qui était mon compatriote et mon maître de grammaire, racontait qu'il fit un voyage en Italie, sur un vaisseau qui avait à bord des objets de commerce et beaucoup de passagers.

« Un soir, comme ils étaient près des îles Échinades, (1) le vent cessa, et le vaisseau fut poussé dans le voisinage de Tîle Parée. La plupart des passagers étaient encore éveillés, et beaucoup buvaient après le souper, lorsqu'on entendit tout à coup partir de cette île une voix, comme si quelqu'un appelait Thamus. Ainsi se nommait le pilote qui était Égyptien, mais dont très-peu de passagers connaissaient le nom. Tout le monde fut plongé dans l'étonnement, et le pilote ne répondit point à cette voix, quoiqu'elle l'eût appelé deux fois. Cependant il répondit à un troisième appel, et la voix lui cria alors : Quand tu passeras près de Palodes, annoncée ce lieu que le grand Pan est mort.

« Tous les passagers ne savaient que penser, et se demandaient s'il était prudent d'exécuter Tordre qui venait d'être donné, ou s'il ne valait pas mieux ne plus s'occuper de cette affaire. Mais Thamus déclara que, si le vent soufflait, il passerait devant Palodes sans rien dire ; mais que si, au contraire, le temps était calme, il dirait ce qu'il avait entendu. Or, lorsqu'on fut près de Palodes, comme le temps était calme et la mer tranquille, Thamus, se plaçant sur l'arrière du vaisseau, et se tournant du côté de la terre, cria comme il l'avait entendu : Le grand Pan est mort (2).

(1) Aujourd'hui Curzolari, Paros et Antiparos.

(•2) Pan, universel ; grand pan, grand universel, Dieu des dieux.

TRAITÉ DU SAlNT-IiSHUÏ. i79

« A peine avait-il prononcé ces mots, qu'on eutendit une grande multitude qui poussait un immense soupir. Comme il y avait beaucoup de passagers sur le vaisseau, cet événement fut bientôt connu à Rome, où il devint l'objet de toutes les conversations, si bien que Tempereur Tibère fit venir près de lui Thamus. Cette affaire produisit même sur son esprit une telle impression, qu'il fit faire des recherches très-exactes relativement à ce Pan, dont on avait annoncé la mort (1). »

L'histoire ne dit pas quel fut le résultat des recherches impériales ; mais , d'après l'analogie des faits, la tradition le conjecture avec fondement. Elles aboutirent à constater la mort de celui que le centurion du Calvaire avait proclamé Fils de Dieu. « Les voix dont il est question, écrit le docteur Sepp, étaient des voix mystérieuses delà nature, dont les puissances infernales se servaient pour communiquer aux hommes cette nouvelle, objet de terreur pour elles. La mort du Fils de Dieu fut annoncée, par toute la terre, par des phénomènes étranges (2). Le paganisme ressentit jusque dans son fond le plus intime, dans ses oracles, le contrecoup de ce grand événement.

« De même qu'un signe, paraissant au ciel, avait annoncé au sabéïsme oriental la naissance du Sauveur ; ainsi la mort de celui qui était descendu aux enfers est annoncée, en Occident, par les oracles de l'enfer, aux adorateurs des démons, jusque dans Rome, leur capitale. Et de même qu'à l'arrivée des mages, Hérode réunit les sages d'entre les Juifs, pour les interroger sur la naissance du Messie ; ainsi Tibère consulte ici les

(1) C ziii.

(2) Catéch. de persév., t. IH, 155 et, suiv. 8« édif

sages de son peuple sur la nouvelle de sa mort. Cet événement est d'autant plus remarquable, que, peu de temps après, le rapport de Pilate, sur la mort de Jésus, arriva à Rome au palais de l'empereur (1). »

Suivant TertuUien, ce rapport contenait, en abrégé, la vie, les miracles, la passion, la mort de Notre-Seigneur. «Pilate, dit le grand apologiste, chrétien dans sa conscience, écrivit tout cela touchant le Christ, à Tibère, alors empereur. Dès ce moment, les empereurs auraient cru en Jésus-Christ, si les Césars n'avaient pas été les esclaves du siècle, ou si des chrétiens avaient pu être des Césars. Quoi qu'il en soit, lorsque Tibère eut appris de la Palestine les faits qui prouvaient la divinité du Christ, il proposa au sénat de le mettre au rang des dieux, et lui-même lui accorda son suffrage. Le sénat, ne l'approuvant pas, rejeta sa demande. L'empereur persista dans son sentiment, et menaça de son couroui ceux qui accuseraient les chrétiens (2) . »

Ainsi, lâcher leur proie, proclamer sa divinité, devenir muets, annoncer sa mort, déserter, pour ne plus y revenir, leurs temples et leurs bois sacrés : tels sont les actes par lesquels les démons fléchissent le genou devant le Verbe incarné et le reconnaissent pour leur vainqueur : Omne genu flectatur infernorum.

Depuis le passage sur la terre du fils de Marie, tous les siècles ont continué de fléchir le genou devant lui. Sa personnalité divine est la base de leur histoire, la raison môme de leur existence et de leur dénomination.

(2) Tiberius ergo... annuncialum sibi ex Syria Palœstina quodiUic veritatem illius divinitatis revelaverat, delulit adsenatum cum prœrogativa suffragii sui. Senalus quia non in se probaverat, respuit. Cicsar in sententia mansit^ comminatus pericuium accusatoribus chrislianorum. ApoL, v, et Pamelii notœ 57 et 58.

A quelle date remonte la chute du paganisme grécoromain, l'apparition dans la langue humaine du grand nom de chrétien, la naissance de la plus puissante nation du globe, la nation catholique, le renversement de la tyrannie césarienne, l'abolition de Tesclavage? Quand ont disparu du sol de TOccident le divorce, la polygamie, l'oppression de la femme, le meurtre légal de l'en- Tant, les sacrifices humains? Adressez toutes ces questions aux peuples qui composent l'élite de l'humanité : d'une voix unanime, ils vous nommeront Jésus-Christ, sa doctrine et son époque.

Si vous parcourez, les uns après les autres, tous les éléments de la civilisation moderne, vous n'en trouverez pas un seul qui ne suppose la foi à l'Incarnation, c'est-à-dire à la vie, aux miracles, à la divinité, à la mort, à la résurrection, à l'histoire complète de Notre- Seigneur. Etles Renan modernes osent dire qu'on n'a jamais vu de mira clés; notamment que la résurrection d'un mort est un fait impossible ou du moins sans exemple !

Pygmées du doute, ils ne voient pas qu'ils sont eux-mêmes une affirmation vivante de ce miracle ! Us ne voient pas qu'ils ne peuvent nommer l'année de leur naissance, de la naissance ou de la mort de leur père, l'année des événements qu'ils racontent, qu'ils admettent ou qu'ils combattent, sans affirmer le miracle dont ils affectent sottement de nier l'existence! Négateurs impuissants, vous vous mentez à vous-mêmes; mais seulement à vous. Malgré vos négations, il demeure évident comme le jour, que toute l'histoire religieuse, politique, sociale, domestique du monde moderne, part de la résurrection d'un mort; et que la civilisation européenne, comme votre vie intellectuelle, a pour piédestal un tombeau; Si donc Jésus-Christ n'est pas

ressuscité, tout est faux, et le genre humain est fou. Mais si le genre humain est fou, prouvez que vous ne Têtes pas.

Ainsi, attendu et désiré, cru et adoré, le Dieuhomme, le Verbe incarné, la seconde création du Saint- Esprit dans le Nouveau Testament, est le centre auquel tout aboutit, le foyer duquel tout part, le fait fondamental sur lequel repose l'édifice de la raison et de Fhistoire, qui n'est elle-même dans son cours que le développement de ee fait divin. « Le christianisme possède donc tous les caractères d'une révélation centrale, l'unité, Tuniversalité , la simplicité et une fécondité telle, que dix-huit siècles de méditations et de recherches n'ont pu l'épuiser , et que la science, à mesure qu'elle creuse plus avant dans cet abîme, y découvre de nouvelles profondeurs. C'est là ce qui donne au christianisme le cachet de la divinité, et à ses démonstrations celui de la perfection (1). »

L'Incarnation étant ce qu'elle est dans le plan de la Providence , le roi de la Cité du mal ne pouvait manquer, ainsi que nous l'avons dit, de faire les derniers efforts pour empêcher la croyance de ce dogme, destructeur de son empire. Aussi, les contrefaçons qu'il avait multipliées pour désorienter la foi du genre humain à la maternité divine de la Vierge des vierges, il les emploie avec une désolante habileté, pour rendre impossible la foi des nations à la divinité de son fils.

Instruit dès l'origine du monde de l'incarnation du Verbe, il tient conseil et dit : De peur que ce Dieuhomme ne soit reconnu pour le seul vrai Dieu, fils d'une vierge toujours vierge, oracle insigne de la vérité,

{{) Sepp., introd.f 24.

libérateur et sauveur des hommes, inventons une multitude de dieux entre lesquels nous partagerons ses différents traits : dieux visibles, nés de déesses et de demidieux; dieux sages, puissants et bons qui rendront des oracles, qui protégeront les hommes, qui les délivreront de leurs ennemis, qui se feront écouter par les sages, craindre par les peuples, servir par les empereurs; dieux anciens, dieux nouveaux et en si grand nombre, que, malgré le ciel, nous serons maîtres de la terre (1).

De ce conseil infernal sont sorties les innombrables contrefaçons du grand Libérateur, lespérance du genre humain. Parcourez l'histoire du naonde païen, ancien et moderne, partout vous trouverez le type défiguré du Messie, homme-Dieu et régénérateur de toutes choses. L'Indien vous l'offre dans Ghrishna, incarnation de Vischnou, qui dirige au firmament la marche des étoiles, et qui naît parmi les bergers. Le voici dans Buddha qui, sous des noms divers, est à la fois le Dieu de la Chine, du Thibet et de Siam. Il naît d'une vierge royale, qui ne perd point sa virginité en le mettant au monde. Inquiet de sa naissance, le roi du pays fait mourir tous les enfants nés en même temps que lui. Mais Buddha, sauvé par les bergers, vit comme eux dans le désert, jusqu'à l'âge de trente ans. C'est alors qu'il commence sa mission, enseigne les hommes, les délivre des mauvais esprits, fait des miracles, réunit des disciples, leur laisse sa doctrine et monte au ciel.

Voyons-le dans le Féridun des Perses, vainqueur de Zohac, sur les épaules duquel sont nés deux serpents qui doivent être nourris chaque jour avec les cervelles de deux hommes. ?< Héritiers des traditions primitives,

(1) Voir D'Argentan, Grandeurs de la sainte Vierge, c. xxiv, § 2,

tous les peuples savaient que le mal était entré dans le monde par un serpent; ils savaient que l'ancien dragon devait être vaincu un jour, et qu'un dieu, né d'une femme, devait lui écraser la têle. Aussi nous trouvons chez tous les peuples de l'antiquité le reflet de cette tradition divine dans un mythe particulier, dont les nuances varient suivant les temps et les lieux, mais dont le fond demeure le même.

« Apollon combat contre Python ; Horus , contre Typhon, dont le nom même signifie serpent ; Ormuzd contre Ahriman, le grand serpent, qui présente à la femme le fruit dont la jouissance la rendit criminelle envers Dieu ; Chrishna contre le dragon Caliya-Naza, et lui brisa la tête. Thor chez les Germains, Odin chez les peuples du Nord, sont vainqueurs du grand serpent qui entoure la terre comme d'une ceinturée Chez les Thibétains, c'estDurga qui lutte contre le serpent. Tous ces traits épars dans les mythologies des différents peuples, le paganisme gréco-romain les avait réunis dans Héraclès ou Hercule (1). »

Ce demi dieu, sauveur des hommes, exterminateur des monstres, est fils de Jupiter et d'une mortelle. A peine né , il tue deux serpents envoyés pour le dévorer. Devenu grand, il se retire dans un lieu solitaire, se voit en butte à la tentation et se décide pour la vertu. Doué de forces physiques extraordinaires, il se dévoue au bien des hommes, parcourt la terre, punit l'injustice, détruit les animaux malfaisants, procure la liberté aux opprimés, étouffe le lion de Némée, tue l'hydre de Lerne, délivre Hésione, descend aux enfers et en arrache le gardien Cerbère. Ces exploits et d'autres

(1) D'Argentan, Grandeur de la sainte Vierge, 25-27.

TRAITÉ DU SAlNT-i:SPUÏT. 18?)

non moins brillants composent les douze travaux d'hercule, nombre sacré qui représente Tuniversalilé des bienfaits dont le genre humain est redevable à l'héroïque demi-dieu. Hercule succombe enfin dans la lutte pour l'humanité; mais du milieu des flammes de son bûcher, élevé sur le sommet du mont Oéta, il monte à la céleste demeure.

Ajoutons que Hercule était le principal objet des mystères de la Grèce, dans lesquels sa naissance, ses actions et sa mort étaient continuellement célébrées. Ajoutons encore que sous un nom ou sous un autre Hercule se trouve chez tous les peuples de TOrient et deTOccident : Candaule en Lydie, Bel en Syrie, Somen Egypte, Melkart à Tyr, Rama aux Indes, Ogmios dans les Gaules. Comment ne pas voir, dans cet Hercule universel, le type défiguré du Désiré de toutes les nations, qui parcourt sa carrière en héros et qui offre sa vie pour expier les péchés du monde (1) ?

Ainsi, la lutte, les caractères et le héros de la lutte se trouvent par toute la terre. Au fond des traditions des différents peuples , on découvre le type plus ou moins altéré du Messie, de son œuvre et de sa vie : Tannonciation , la naissance d'une vierge, la persécution d'Hérode,la lutte victorieuse contre le serpent, la mort, la résurrection, la délivrance du genre humain et las-

(i) Satan avait popularisé en Egypte une autre contrefaçon du Dieu réconciliateur. Chaque année, on offrait au peuple un spectacle solennel dont la vie d'Osiris faisait la base. Le Dieu soleil naît sous la forme d'un enfant ; une étoile annonce sa naissance : le Dieu grandit et se trouve obligé de prendre la fuite, poursuivi par des animaux féroces ; succombant enfin à la persécution, il meurt. Mors commence un deuil solennel; le Dieu soleil, naguère privé de la vie, ressuscite, et Ton célèbre sa résurrection. Voir aussi Plutarch.y De hide et Osiride,

cension dans le ciel. Si tous ces mythes n'étaient pas calqués sur une vérité commune; s'ils étaient uniquement le fruit de l'imagination des peuples, comment expliquer un pareil accord entre toutes les nations de l'univers, et quel en eût été le but? Si Lucifer et l'humanité n'avaient été instruits, l'un très-clairement, l'autre confusément, que le Rédempteur apparaîtrait un jour sous ces traits, où les auraient-ils pris? Mais la réalité historique qui a servi de base à tous ces mythes, où la trouvons-nous, si ce n'est dans la personne du Verbe incarné qui a changé la face du monde, au prix de ses travaux et de son sang? Si l'univers entier, dirons-nous encore, après s'être trompé quatre mille ans dans ses espérances, se trompe depuis deux mille ans dans sa foi, qu'y a-t-il de vrai pour l'esprit humain?

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