II
Saint-Esprit devait être un des fruits de la passion et de la résurrection du Sauveur, et l'ascension, terme suprême des mystères de la vie de Jésus sur la terre, le signal de Tefifusion abondante et visible du Saint-
Il arriva aux Juifs avec les apôtres^ ce qui était arrivé au patriarche Jacob avec ses fils- « Les .fils de Jacob, dit TÉcrilure, lui annoncèrent que son fils Joseph vivait et qu'il régnait sur toute la terre d'Egypte. A cette nouvelle, Jacob s'éveilla comme d'un profond sommeil, mais il ne les croyait pas. Eux, de leur côté, lui racontaient toute la suite de l'événement. Enfin, ayant vu les chariots et tout ce que Joseph lui envoyait, Jacob reprit ses esprits, et dit : Cela me suffit, puisque Joseph vit encore, j'irai et je le verrai avant de mourir (2). »
Ainsi, les apôtres, fils de la synagogue, annonçaient à leur mère que Jésus-Christ était ressuscité. Mais à cette nouvelle les Juifs, sortant comme d'un profond sommeil, demeuraient incrédules. Enfin, lorsqu'au jour solennel de la Pentecôte, ils eurent vu les chariots et les magnifiques présents, c'est-à-dire les dons miraculeux qui étaient envoyés aux apôtres par le divin Joseph, en témoignage de sa résurrection et de sa toutepuissance dans le ciel, ils furent frappés de stupeur, ravis d'admiration, et ils se dirent les uns aux autres : « Est-ce que tous ces hommes qui parlent ne sont pas Galiléens? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa propre langue? Et ils crurent (3). »
(i) Domini ascensio dandi^ Spiritus fuit ratio. S. Léo, ser. in Pentecost.
(2) Gen.j xlv, 26 et suiv.
(3) Voir Diez, Summa prœdicant. T. II, p. 464.
Même enseignement pour les gentils. Tant de miracles, fruits de la passion du Christ et gages de ses promesses, étaient pour eux la preuve palpable de sa divinité et de son triomphe dans le ciel: Le spectacle qu'ils avaient vu si souvent dans les choses humaines, ils le voyaient dans l'ordre divin. Lorsque les rois et les empereui^s prennent possession de leur royaume, ou qu'ils reviennent triomphants de leurs ennemis, ils ont coutume de répandre Vot et l'argent dans le peuple en signe de joie et de congratulation. Ainsi le Fils de Dieu, prenant possession du ciel son royaume, et vainqueur du démon, répand sur l'Église une immense effnsion de grâces merveilleuses. Saint Pierre a soin de le dire : «C'est Jésus qui a été ressuscité et élevé par la droite de Dieu, qui a répandu cet Esprit que maintenant vous Toyezet entendez (I). »
Or, cette génération de Juifs et de gentils, témoin oculaire des miracles de la Pentecôte, s'est perpétuée, s'est étendue sur le globe. Des deux peuples, fondus en un, elle forme PÉglise catholique, l'élite de l'humanité, race indestructible dont Topiniâtreté à croire aux prodiges de son berceau émousse, depuis dix-huit siècles, la hache de tous les bourreaux, et déjoue les ruses de tous les sophistes.
Par les dons incomparables de la Pentecôte, la divinité du Saint-Esprit n'est pas prouvée avec moins d'évidence que la divinité du Sauveur. Il est Dieu, celui qu'un Dieu donne pour un autre lui-même. Or, avant de les quitter, le Fils de Dieu avait dit à ses apôtres : " Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre con-^ solatear, l'Esprit de vérité, qui demeurera toujours avec
(i) AcL, II, 32, 33.
VOUS : il me rendra témoignage et vous-mêmes rendrez témoignage de moi (1 ) . »
Sur quoi saint Augustin s'exprime ainsi : « Un autre, non pas inférieur à moi, mais semblable à moi en gloire, en nature, en substance, quoique autre en personne. Il parlait de la sorte afin que la foi des apôtres, préparée par cette infaillible promesse, reconnût pour vrai Dieu y celui qui leur était promis à la place d'un Dieu. Voyez avec quelle précision cette promesse exprime le mystère de la Trinité ! Elle nomme le Père, qui doit être prié; le Fils, qui doit prier; le Sainte Esprit, qui doit être envoyé (2).
« Ineffable bonté du Rédempteur ! Il porte l'homme au ciel, et il envoie Dieu sur la terre. Dans le Créateur quel soin de sa créature ! Pour la seconde fois, un nouveau médecin est envoyé du ciel. Pour la seconde fois la Majesté souveraine daigne venir en personne visiter ses malades. Pour la seconde fois, le ciel s'unit à la terre en lui députant le vipaire du Rédempteur. Ce que le Verbe a commencé, il vient par sa vertu particulière le consommer ; ce qu'il a racheté, le sanctifier; ce qu'il a acquis, le garder. Ainsi se révèle, par l'unité de grâce et d'office, Funité de Dieu, la Trinité et la parfaite égalité des personnes (3). »
Il est Dieu celui qui, depuis lejourdelaPentecôtet
(1) 7ban.,xiv,<17, etc.
(2) Quam bene sub titulo promissionis, distinctionem applicuit TriDitatis ! Pater est, qui indicatur rogandus ; Filius est, qui inteUigitur rogaturus; Spiritus sanctus^ qui promittitur a Pâtre mitten" dus. HomiL vin in Miss. Spir» sancL
(3) Yicarius Redemptoris, ut bénéficia quœ Dominus incohayity peculiari Spiritus sancti virtute, consummet i et quod ille redemit, iste sanctificet; quod iUe acquisivit, iste custodiat. /(/., Serm. 185 de Tempore»
fait toutes les œuvres de Dieu et les fait avec plus d'éclat que le Fils de Dieu lui-même. Qui complète les enseignements du Sauveur? Qui procure aux apôtres une consolation égale à la privation d'un Dieu ? Qui leur communique le don des langues et des miracles? qui leur enseigne la vérité dont ils ont inondé le monde? Qui leur donne la force invincible de rendre témoignage à leur maître, devant les juges et devant les philosophes, à Jérusalem, à Athènes, à Rome? Qui conserve dans l'Église tous ces dons inconnus de toute autre société? N'est-ce pas le Saint-Esprit qui est à l'Église ce que l'âme est au corps (1)?
Que ce fleuve de dons miraculeux dont la source est au cénacle continue de couler sur le monde , il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir. D'où prennent leur commeDcement toutes ces générations de martyrs qui, pour la foi catholique, ont bravé et qui bravent encore les chevalets, les bûchers, les tisons, le glaive, la cangue, les tortures les plus exquises ; tous ces chœurs de vierges qui, pour sauver leur virginité, ont combattu , et qui combattent encore jusqu'à mourir, et les séductions et les menaces et les supplices; tous ces essaims de solitaires, d'anachorètes, de religieux et de religieuses qui ont vécu et qui vivent encore uniquement pour Dieu, séparés du monde, comme des hommes célestes ou comme des anges terrestres ; tous ces ordres de pontifes, de prélats et de prêtres qui, remplis de sainteté, ont gouverné et qui gouvernent sagement les églises et les âmes confiées à leur sollicitude, et les forment à une sainteté parfaite; toutes ces légions de docteurs, de prédicateurs, de confesseurs qui, par la parole et par l'écriture, ont répandu
(1) S. Aug., Lib, de gratia Nov. Test,, et Corn, a Lap,y in Joan,, xnr, 17.
et qui répandent encore sur le monde entier des trésctts de doctrine et de piété; toutes ces myriades de fidèles, hommes et femmes, qui ont vécu et qui vivent encore dans le monde avec sobriété, justice etpiélé,j a^tt^dant avec empressement Favénement de la gloire du grai^ Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ? . ; .
En un mot, qui a formé et qui conserva la grande nation catholique, dont les lumières et les vertus la fcyal briller au milieu des nations, comme le soleil pai^mi le; astres du firmament? N'est-ce pas le Saint-Esprit?-^ n'est-ce pas là un magnifique et perpétuel témoi^agf que ce divin Esprit se rend à lui-même et à la divinité de Celui qui l'a envoyé (1) ? i
Ainsi, des prodiges deux fois mystérieux par. If temps oîi. ils s'accomplissaient, et par la similitudle avec d'autres prodiges, accompagnaient la naissance de l'Église. Quinze cents ans auparavant, à la cr^tion de la Synagogue sur le Sinaï, la montagne ^ ébranlée jusque dans ses fondements. Pendant que du sommet sortaient des torrents de flammesî et de fumée. Moïse descendit, le visage enflammé, pour pron clamer en présence du peuple d'Israël les préceptes 4|] décalogue. Aujourd'hui le mont Sion remplace le Siaaï. Aujourd'hui parmi les mêmes signes est fondée l'Église de la nouvelle alliance. Nouveau Moïse, Pierre annoBÇ< aux Juifs étonnés la fin de l'ancienne loi, l'accomplissement de toutes les prophéties et la résurrection de^ corps, opérée dans la personne du Christ,* prémicei des ressuscites. :,
Il était environ neuf heures. La foule sortait du tempie, où elle venait d'assister au sacrifice du matin
(1) Corn, a Lap., in Joan., vin, 39.
lorsqu'elle enteildit le bruit de la tempête, \it la maisoû trembler, et des hommes tout inspirés en sortir pour parler au peuple. Au lieu de regagner sa demeure, chacun accourt sur la place du cénacle. Merveilleux contraste ! aujourd'hui tous les peuples qui sont sous le ciel et qui s'étaient autrefois séparés à Babel, se retrouvent ensemble dans leurs représeu'-r tanls, et ne forment qu'une seule et même société. Il y avait, en effet, à Jérusalem en ce moment des hommes appartenant aux trois branches de l'humanité et aux trois langues mères, parlées sur la terre. Parmi les enfaats de Sem, il y avait des Élamites, dès Mésopotamiens, des Lydiens, des Arabes et des Juifs. Les descen* dants dé Cham éfaient représentés par des Égyptiens, des Cyrénéeiis, des habitants de la Colchide, des Chananéens ou Phéniciens. Les fils de Japhet, par des Romains, dés Grecs, des Parthes, des Mèdes, des Cretois, desPam^hylien-s, des Cappadociens, des Phrygiens (1). « Tous ces peuples, quoique parlant des langues différentes, comprenaient les discours des apôtres. Il se faisait en ce jour- le contraire de ce qui s'était passé à âabel. Là, l'esprit de Dieu^tait descendu pour confondre le langage des hommes et les forcer ainsi à se séparer. Ici, il descend encore, et les langues, qui s'étaient divisées aiors, se retrouvent dans un même langage compréhensible pour tous; Appelés désormais à ne faire qu'une seule famille, tous les peuples se reconnaissent aujourd'hui, devant les représentants de Dieu, comme les enfants d'un même Père. La parole qui leur est annoncée est la parole catholique. C'est pour cela que toutes les tribus de la terre se retrouvent aujourd'hui for-
0) Act., II, 9, etc.
mant une seule société spirituelle et visible à la fois, par le lien de cette religion qui réunissait à l'origine les peuples et les langues. Aussi les Pères de TÉglise ne craignent pas d'appeler les faits qui s'accomplissent aujourd'hui la contre-partie de Babel (1). »
Au nom de tous écoutons saint Augustin. « A Babel Satan, l'esprit d'orgueil, le père du dualisme, brisa en morceaux l'unique et primitive langue du genre humain. Au cénacle le Saint-Esprit rétablit l'unité de langage. La raison pour laquelle les apôtres parlent les langues de toutes les nations, c'est que le langage est le lien social du genre humain. Cette unité de langage exprimait l'unité sociale de tous les enfants de Dieu, répandus parmi tourtes les tribus de la terre. Et comme aux premiers jours de l'Église, celui qui parlait toutes les langues était connu pour avoir reçu le Saint-Esprit; de même aujourd'hui on reconnaît pour avoir reçu le Saint-Esprit, celui qui parle de bouche et de cœur la langue de l'Église, répandue parmi toutes les nations (2). »
Cependant, à ce miracle sans analogue dans l'histoire, la multitude fut stupéfaite. Elle en perdait l'e^ prit, au point que quelques-uns s'écrièrent : Ceshomrmes sont ivres de vin nouveau : Mmto pleni stmt^ Ivres de vin nouveau, au mois de mai! c'est la meilleure preuve que vous ne savez ce que vous dites. Toutefois, vous avez raison; ces hommes sont ivres, ivres
(1) Seppy Hist. de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. If, 258, etc.
(2) Spiritus superbiœ dispersit linguas; Spiritus sanclus congregavit linguas, elc. In Ps. liv; et lib. De blasphem, in SpiriL sancU — Le don universel des langues a subsisté plusieurs siècles. Saint Irénée affirme avoir entendu des chrétiens qui parlaient toutes les langues: audisse se multos universis linguis loquentes. Contr. Baer lib. V, c. VI.
d'un vin nouveau ; ils sont fous : mais ivres et fous, autrement que vous ne pensez. « Le vin nouveau qu'ils ont bu, dit éloquemment saint Cyrille de Jérusalem, c'est la grâce du Nouveau Testament. Il vient de la vigne du Saint-Esprit qui plusieurs fois déjà avait enivré les prophètes de l'ancienne alliance, et qui refleurit en ce jour pour enivrer les apôtres. Gomme la vigne naturelle , demeurant toujours la même , donne chaque année de nouveaux fruits ; de même, la vigne spirituelle, le Saint-Esprit, toujours le même, opère aujourd'hui, dans les apôtres, ce qu'il opérait dans les prophètes (1). »
Cette ivresse les rend fous, car elle se manifeste par tous les signes de la folie ordinaire. L'ivresse fait perdre la raison. Les apôtres l'avaient perdue. Chez eux plus de calculs humains, plus de jugements humains : sentiments, langage, entreprise, tout est surhumain, surnaturel, divin, par conséquent incompréhensible et insensé pour la simple raison.
L'homme ivre ne connaît plus ni parents ni amis ; il les attaque et les bat à tort et à travers : ainsi sont les ivres de la Pentecôte. Us ne connaissent plus ni parents Di amis, ni grands prêtres ni magistrats, ni peuples t)i rois. Aux défenses, aux menaces, aux châtiments, ils ne savent opposer qu'un mot : Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes, et nous ne craignons rien ni personne, pourvu que nous accomplissions le ministère qui nous a été confié.
L'homme ivre va à droite et à gauche, dans les rues, sur les places, et s'en prend à tous ceux qu'il rencontre. Ainsi des apôtres ; ils vont à lorient et à l'occident,
(1) Vera dicunt Judœi, sed irridendo. NovumeDioivere erat iUud viDum, novi Testamenti gratia, etc. Catech,, xvii.
de Jérusalem à Samarie, de Samarie à Jérusalem«àCé<sarée, à Antioche et partout : leur vie n'est qu une suite de marches et de contre-marches. Avec la même intré^ pidité, ils se jettent sur le judaïsme et sur le paganisme, sur les Grecs et sur les barbares, sur les proconsuls de Rome et sur les philosophes d'Athènes, sur les prince^ et sur les Césars, maîtres du monde, et ils ne lâchent prise qu'après les avoir enivrés comme eux, ou laissé leur propre vie dans la lutte.
L'homme ivre est d'une gaieté folle ': il rit, il chante. Quoi de plus ivres que les apôtres? On les bat publiquement de verges; et ils s'en vont riant et chantant leur bonheur par toute la ville de Jérusalem (1).
L'homme ivre est audacieux, agressif, aveuglément intrépide, car il ne se connaît plus : il est fou. Rien de cela qui ne se manifeste dans les apôtres. Ivres de leur vin nouveau, ils ne connaissent plus de dangers, ils ne respirent que les combats, ils provoquent tout ce qu'ils rencontrent. Hier,la vue du moindre péril les faisaittrembler ; aujourd'hui, courageux comme des lions, ils ne demandent que la guerre : guerre contre le genre humain tout entier ; guerre contre Satan, soutenu par toutes les puissances de l'orient et de l'occident. Sans pâlir, sans sourciller, ils se jettent au milieu des périls, présentent leurs mains aux fers, leur tête au glaive, leurs corps aux griffes des lions, descendent dans les cachots, montent sur les bûchers : rien ne peut les guérir de leur folie.
Écoutez un de ces ivres se riant du monde entier avec toutes ses terreurs. « Vous avez beau faire : qui nous séparera de l'amour de Jésus -Christ ? La tribulation?
(i) Ibant gaudçntes a conspectu concilii quoniam digai habiti sunt pro nomine Jesu coatumeliam pati. Act,j \, 41.
OU l'angoisse? OU la faim? OU la nudité? ou le j>érilî ou la persécution? ou le glaive? je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y/a de plus, haut ou de plus profond, ni aucune créature ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est-dans le Christ Jésus, Noire-Seigneur (1). »
Ce qu'il y a de plus étrange, l'ivresse des apôtres fut épidémique. Dans la foule qui s'en était moquée, trois mille hommes devinrent sur l'heure ivres et fous : ivres delà sainte ivresse, fous de la sublime folie du cénacle. Comme les premiers grains de la nouvelle récolte qu'aux jours de la Pentecôte, on présentait à Dieu dans son temple, ils furent les prémices de cet immense peuple de fous, dont la race inguérissable s'est perpétuée à travers les siècles sur tous les points du globe, et qui, malgré tous les remèdes de la sagesse humaine, se perpétuera jusqu'à la fin du monde. Ce peuple de fous, c'est la grande nation catholique.
Comment énumérer tous ses traits de folie? Voyezvous, depuis deux mille ans, ces essaims innombrables de jeunes hommes et déjeunes filles, idole du foyer domestique, joie du monde, fleur de l'humanité, renonçant.à tous les plaisirs du présent, comme à toutes les espérances de l'avenir; et, sans y être forcés, mais librement et avec joie, quittant leurs parents et leur patrie, pour se (îapliver sous le joug de l'obéissance, vivre pauvres, inconnus j méprisés, nuit et jour occupés de ce qui- répugne le plus à la nature ? Comme à Paul on leur crie qu'ils sont fous : Insanis, Paule.
(!) Rom., viii, 35-38, 39.
Gomme Paul ils en conviennent : Nos stulti propter Chmtum; et comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils n'aspirent qu'à compléter leur folie.
Plus fous sont les martyrs. Devant ces êtres étranges, hommes, femmes, enfants, vieillards de tout état et de toute condition, vus dans tous les lieux éclairés parle soleil, et aujourd'hui encore visibles sur les plages ensanglantées de la Cochinchine et du Tonkin , se présentent, avec toutes leurs horreurs, Tindigence, la faim, la nudité, Texil, les cachots, lappareil des supplices, la mort enfin au milieu des tortures. Un mot dit à Toreille du juge, un grain d'encens jeté sur un charbon, un pas Sur une croix de bois suffit pour les sauver. Malgré les prières de leurs amis et les larmes de leurs proches, ce mot, ils ne le diront point ; ce grain d'encens, ils ne le brûleront point ; ce pas, jamais ils ne le feront. Comme à Paul on leur crie qu'ils sont fous : Insanis^ Paule. Comme Paul, ils en conviennent: Nés stulti propter Christum. Et, comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils chantent la folie qui les conduit à l'échafaud : Libenter tmpendam et super impendar ipse.
Que dire encore ? La foule tumultueuse, innombrable, ce gros de l'humanité qu'on appelle le monde, vit passionné pour les richesses, pour les honneurs, pour les jouissances. Au delà du présent son œil ne voit rien, son esprit ne comprend rien, son cœur ne désire rien. A son sens, dupes, fous, visionnaires ceux qui se donnent pour voir, pour chercher, pour espérer autre chose. Or, au milieu de ce monde existe, par toute la terre, un peuple nombreux qui méprise le présent et qui aspire à l'éternité ; un peuple qui préfère la pauvreté à la richesse, la mortification aux plaisirs,
l'oubli à la gloire, les veilles saintes aux nuits coupables ; un peuple pour qui les rudes combats de la vertu sont des délices, le pardon des injures un devoir aimé, l'ennemi lui-même un frère digne de compassion, objet préféré de prières et de bienfaits. Gomme à Paul on leur crie qu'ils sont fous : Insanis^ Paule. Comme Paul ils en conviennent : Nos stulti propter Christum. Et comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils se glorifient de leur folie : Omnia detrimentumfeci et arbitror utstercora ut Christum lucrifadam.
Ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est la nature même de leur ivresse et de leur folie. Ils sont fous de cette sublime folie à laquelle le monde doit sa raison, toute sa raison ; fous de cette ivresse du cénacle qui a rendu au bon sens les ivres de Babel. Telle a été, telle est encore, telle sera, jusqu'à la fin, l'Église catholique, institution, par cela seul, impitoyablement miraculeuse, et dont le prophète royal chantait lanaissauce, mille ans avant la Pentecôte chrétienne : Seigneur, vous enverrez votre esprit, et tout sera créé ; et vous renouvellerez la face de la terre... Par la folie du cénacle, ajoute l'apôtre : Per stultitiam prœdicationis plaçait sal- ^os facere credentes (1 ) .
[{]Cor., 1-21.