‹ Traité du Saint-EspritChapitre 46 sur 106 · II · texte numérisé non relu

II

suffit pas pour le bien connaître : il faut le voir dans ses effets.

2^ Quels sont les effets du don de conseil? Nous venons de les indiquer, en disant que le don de conseil nous fait choisir les meilleurs moyens d'arriver à noire fin dernière. Cela veut dire que ce don divin nous préserve des malheurs, souvent désespérés, auxquels aboatirait un choix imprudent. Cela veut dire encore qu'il nous aide à faire nos œuvres, comme Dieu lui-même fait les siennes, avec nombre, poids et mesure. Cela veut dire, enfin, que, membre du grand corps du Verbe incarné, il nous met chacun à notre place et nous fait fonctionner de manière à procurer, sans froissement, l'harmonie de l'ensemble : magnifique harmonie, puissante unité qui est le but de tous les dons et de toutes les opérations du Saint-Esprit.

Le don de conseil est d'une pratique incessante. Comme Taveugle a besoin d'un guide dans toutes ses démarches ; ainsi Fhomme, quel qu'il soit , enfant, jeune homme ou vieillard, riche ou pauvre, roi ou sujet, prêtre ou séculier, a besoin d'être dirigé dans chacun de ses actes : il l'est en réalité. Ce qui est vrai de l'individu, est vrai de la famille, vrai des sociétés, vrai de l'humanité elle-même. Malheur donc à celui qui, dans le gouvernement de sa vie ou de la vie des autres, dédaigne l'Esprit de conseil. Malheur plus grand à celui qui le cherche là oh il n'est pas. Or, il est là où est le Saint-Esprit; il n'est que là : et il y est suivant la mesure des communications du Saint-Esprit. De là vient que les saints , c'est-à-dire les hommes de bon conseil par excellence, sont pour le monde de véritables trésors.

«Si le genre humain, écrit Donoso Cortès, n'était

pas irrémissiblement condamiié à voir les choses à rebours, il choisirait pour conseillers, parmi tous les hommes, les théologiens; parmi les théologiens, les mystiques ; et parmi les mystiqueis, ceux qui ont mené la vie la plus retirée du mopde et des affaires. Parmi les personnes que je connais, etj en connais beaucoup, les seules en qui j'ai reconnu un bon sens imperturbable, une véritable sagacité, une merveilleuse aptitude pour donner des solutions pratiques et sages aux problèmes les plus difficiles, et pour trouver toujours une échappée ou une issue aux affaires les plus ardues, sont celles qui>ont mené une vie contemplative et retirée. Au contraire, je n'ai pas encore rencontré, et je n espère pas rencontrer jamais, un de ces hommes qu'on appelle d affaires^ méprisant les contemplations spirituelles, et surtout les contemplations divines, qui soit capable de rien entendre à aucune affaire (1). »

Si chacun de nous ignore les bienfaits personnels de l'Esprit de conseil, le monde ne doit pas ignorer qu'il lui est redevable de son plus beau, de son plus utile chef-d'œuvre. Quel est-il? Les ordres religieux. Écoutons les princes de la théologie raconter l'histoire de cette création merveilleuse; et pour en faire hommage à l'Esprit de conseil, rappelons-nous qu'elle fut inconnue de toute l'antiquité, qu'elle commence avec l'effusion du Saint-Esprit au Cénacle, et qu'elle disparaît de tous les lieux d'où il se retire. -

« Dieu étant la perfection, lui être uni de la manière la plus intime, enseignent saint Thomas et saint Antonin, est la gloire et le bonheur de l'homme, parce que telle est sa fin. Mais à raison des préoccupations et des

(I) J?*sa», etc., p. 'iOO.

obstacles inévitables de la vie ordinaire, cette union est impossible. Voilà pourquoi aux préceptes, la loi divine ajoute des conseils. Ils ont pour but de d^ager rhomme, dan^ les limites du possible, de toutes les sollicitudes de la vie présente.

« Toutefois, ce dégagement n'est pas tellement nécessaire que sans cela Thomme ne puisse parvenir à sa fin. La vertu et la sainteté ne sont pas incompatibles avec l'usage raisonnable des biens terrestres. Aussi, les avertissements de la loi divine s'appellent, noii des préceptes, mais des conseils, en ce sens qu'ils persuadent à l'homme de mépriser le moins pour le plus, le moins bon pour le meilleur. Or, dans l'état actuel, les sollicitudes de l'homme ont un triple objet : notre personne, ce qu'elle doit faire, oti elle doit habiter; les personnes qui nous sont unies par les liens les pluâ intimes, telles que l'épouse et les enfants; les biens extérieurs et les moyens de 'les acquérir ou de les conserver.

« Afin de briser d'un seul coup ces trois obstacles à l'union intime avec Dieu, le Verbe incarné donne trois conseils, que le Saint-Esprit fait goûter et prendre pour règles de conduite. La pauvreté volontaire retranche toutes les sollicitudes à l'égard des biens terrestres. La virginité et la chasteté volontaires dégagent l'âme de toute sollicitude à l'égard des biens du corps. Vobéissance volontaire délivre de toute sollicitude, à l'égard de la conduite de la vie et des biens de l'esprit, résultant de l'indépendance de la volonté (f). »

Les élèves du chrême, alumni chrismatis, qui ont le courage de ce dégagement héroïque, peuvent chanter

(I) 5. Anton., iv p., lit. XIÏ, c. ii.

avec le prophète : Comme le passereau^ notre âme s es. échappée du filet de F oiseleur ; le filet s'est rompu et nous avons été délivrés (1). Rien désormais ne les empêche de faire de Dieu le centre de toutes leurs affections el de graviter vers lui de toutes les puissances de leur être. Aux regards du monde entier, ils accomplissent dans l'ordre moral la grande loi qui préside au monde planétaire, oîi nous voyons tous les astres, poussés par une force irrésistible^ graviter vers le soleil. Que dire de plus? Aimer comme ils aiment, c'est écarter, briser, fouler aux pieds tous les obstacles qui peuvent retarder la vitesse de leur mouvement vers Dieu, ou en fausser la direction. Ici encore, ils accomplissent dans Tordre moral, la loi qui préside au monde terrestre, où nous voyons les torrents et les fleuves renverser sur leur passage, tout ce qui s'oppose à leur course impétueuse vers rOcéan.

Calculons maintenant, s'il est possible, tout ce que l'humanité doit aux ordres religieux de services et de bienfaits, aussi bien dans Tordre temporel que dans Tordre moral, et nous saurons, en partie, ce que le monde doit au seul don de conseil. Nous disons enpar^ tie; car, si nous connaissons les biens dont nous comble TEsprit de conseil,, nous ignorons encore les maux dont il nous préserve. La réponse à la question suivante achèvera de nous instruire.

3** Quelle est la nécessité du don de conseil? Parce qu'il n'a pas la vérité en lui, l'homme est un être enseigné; et parce qu'il est un être enseigné, il est forcément un être dirigé. Or, comme le monde lui-môme, l'homme est placé entre deux directions opposées:

{\)Ps. 123.

Tune qui >^ient de TEsprit de lumière, Tautre de l'Esprit de ténèbres. Quel qu'il soit et quoi qu'il fasse, il faut qu'il obéisse à Tune ou à l'autre : ralternatiye est impitoyable. Si l'Esprit de conseil se retire de l'homme ou du monde, sa place ne reste pas vide : elle est immédiatement prise par l'Esprit contraire qui est l'esprit d'avarice (1).

Que l'avarice soit directement opposée au don de conseil, rien n'est plus facile à prouver. En éclairant notre entendement, le don de conseil nous fait choisir les meilleurs moyens d'atteindre notre fin dernière. Le premier est le dégagement des sollicitudes de la vie, par le détachement des biens créés. Le second, est le dépouillement volontaire de tous ces biens.

Qu'est-ce que l'avarice? C'est l'iamour déréglé des richesses. Obscurcir l'entendement et fausser la volonté, est l'inévitable effet de l'avarice. A peine l'Esprit d'avarice est entré dans un homme qu'il le fascine. Devant ses yeux, les biens terrestres forment un mirage trompeur, hors duquel il ne voit plus rien qui soit digne de ses pensées. Ce mirage, il le poursuit et se consume à le saisir; et, tout absorbé qu'il est dans sa poursuite insensée, il oublie les véritables biens. Au lieu de dégager sa route, il l'encombre de mille obstacles. Au lieu d'avoir la liberté de ses allures et de ses pensées, il s'enlace dans des filets inextricables et se perd dans des sollicitudes sans fin, source de douleurs et d'iniquités, jusqu'à ce que la mort vienne lui dire : Tisserand de toiles d'araignées, preneur de mouches, cons-

(i) Spiritus consilii fugat spiritual avaritiœ^ qoœ nec coDsilia nec mandata Dei sinit implere^ qui jubet vel consulit pauperibus iudigenlibus subveniri, sed ipsi sibi congregat lutum. S, Antotu, iv p., lit. X, c. I.

tructeur de châteaux de cartes, il faut partir pour réternité, et partir les mains vides (1).

Les mains vides de bonnes œuvres, et trop souvent pleines de péchés. L'avarice est une mère féconde qui engendre des filles, non moins criminelles que leur mère. En voici quelques-unes : la dureté de cœur^ cordis dtmtia; rien n'est plus insensible que Tavare. Ni les calamités publiques, ni les haillons du pauvre, ni les gémissements du malade, ni lés larmes de la veuve et de Torphelin, ne sont capables de lui faire délier les cordons de sa bourse. Son âme est frappée de la sèche et dure empreinte du métal qu'il adore. La fourberie y falsitas ; pas de mensonges ni de tromperies dont l'avare se fasse scrupule, soit pour vendre, soit pour acheter. De toutes les vertus, la bonne foi est celle qu'il connaît le moins.

La fraude^ frmis; des paroles il passe aux actes. Frauder dans les poids et dans les mesures, frauder sur la nature et la qualité des objets, sont pour l'avare monnaie courante. La.- violence, violentia; il faut donner ce nom aux concussions publiques, aux vols en grand, aux compromis scandaleux, aux contrats usuraires, aux manœuvres indignes, par lesquelles on trompe la crédulité, on abuse de la faiblesse, on trafique de la conscience et on s'enrichit au détriment de l'honneur et de la justice.

La trahison^ perfidia; l'avare n'a qu'un ami, c'est son or. Dans nn sens bien différent deMelchisédech, il peut dire qu'il n'a ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs, et qu'il est sans généalogie sur la terre. Se brouiller avec ses parents et ses amis, leur susciter des procès, fo-

(i) 5a/>.,iv, 12.--Ii4d Tim., vi, 9, 10. — Telas araneœ texnerunt.

Is.y LIX, 5.

436 TRAITÉ DU SAINT-ESPaiT.

menter des divisions et des haines, descendre à toutes les bassesses, vivre d'égoïsme, de dénigrement et de jalousie, ne coûte rien à Favare, dès qu'il s'agit d'une perte ou d'un gain.

Que rEsJ)rit d'avarice s'étende sur la société, et tous les stigmates justement imprimés à l'avare individuel s'appliquent à l'avare collectif. En toute vérité, il faudra dire de cette société, de cette nation, de ce monde, qu'il n'y a rien de plus scélérat; que la crainte de Dieu, la justice et la loyauté en sont bannies; que c'est un vaste bazar, où tout se vend parce que tout s'achète, la liberté, l'honneur et la conscience; une agrégation de flibqstiers et de pirates qui, à moins d'une conversion miraculeuse, finira par ne plus compter que deux catégories d'individus : les dupes et les fripons.

En attendant, deux caractères distingueront celte société possédée du démon de Tâvarice. Latente ou manifeste, la guerre de ceux qui n'ont pas, contre ceux qui ont sera en permanence; des révolutions incessantes amèneront des catastrophes sans fin, juste châtiment d'un monde qui a changé son Dieu en veau d or. La folie remplacera la raison, et le temps sera préféré à l'éternité, le moins au plus.

« Quelle sagesse, quel bon sens, quelle élévation d'intelligence, demande l'Écriture, peut-il rester à celui qui s'est soudé à sa charrue» qui met sa gloire dans ses machines, dans l'aiguillon dont il excite ses bœufs; qui ne parle qu'engrais, agriculture, travaux matériels; dont toutes les conversations roulent sur les fils des taureaux; dont le cœur est enfoncé dans les sillons et la pensée dans la graisse des vaches (1) ? »

(i) Avaro nihil est scelestius; DihU est iniquius quam amare pecuniam... hic enim et aDimaai suam venalem habet. Eccles., i.

Sauver le monde d'une pareille dégradation, n'esl-ce pas un immense bienfait? De qui peut-on l'attendre? Des législateurs, des philosophes, des hommes quels qu'ils soient? Nullement; mais de l'Esprit de conseil, et de lui seul, et le monde l'oublie!

9, 10. Eph., V, 5. EccL, ixvii, 1. — Qua sapienlia replebitur qui lenet aratrum, et qui gloriatur in jaculo; stimulo boves agitât, et [X>n7ersatur la operibus eorum^ et enarratio ejus in filiis tauronim 7 Cor suum dabit ad versandos sulcos et vigilia in sagina vaccarum. Eccl, xxxviii, 23-27.

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