‹ Traité du somnambulisme, et des différentes modifications qu'il présenteChapitre 1 sur 13 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il n'existe en France aucun traité spécial sur le somnambulisme ; il n'en est parlé que dans les ouvrages de nosologie, où on ne fait guère que le nommer pour indiquer la place qu'on lui assigne. Dans les ouvrages mêmes où on traite avec le plus d'étendue de cet état intéressant, les notions qu'on en donne sont pour l'ordinaire si imparfaites , qu'on voit que les auteurs n'en parlent que d'après quelques récits auxquels ils n'osent accorder une entière confiance , et dont ils adoptent ou rejettent arbitrairement diverses circonstances , selon qu'elles leur paraissent vraisemblables ou inadmissibles. Nulle part on ne trouve sur ce sujet la précision et les détails qui indiquent l'assurance d'un témoin oculaire, dont l'opinion a pu se former sur un grand nombre de faits observés avec attention.

Plusieurs causes peuvent produire le somnambulisme.

i° Une disposition nerveuse particulière le fait naître quelquefois, pendant le sommeil ordinaire, chez des individus qui paraissent d'ailleurs jouir d'une santé parfaite ;

2° On l'observe quelquefois aussi dans le cours de certaines maladies , dont on peut le considérer comme un symptôme ou comme une crise;

3° Il se montre souvent à la suite des procédés employés dans les traitemens par le magnétisme animal;

4° Il peut résulter d'une exaltation morale portée à un haut degré : celui - là est contagieux par imitation , pour toutes les personnes soumises à la même influence.

De là , quatre espèces de somnambulisme :

£c somnambulisme essentiel.

Le somnambulisme symptomatique ,

Le somnambulisme artificiel,

Le somnambulisme extatique.

De ces quatre espèces , les deux premières , quoique trèsimparfaitement connues , sont au moins désignées dans les ouvrages de médecine ; les deux dernières sont à peu près ignorées , et pourtant celles-là seules peuvent conduire à une connaissance satisfaisante du somnambulisme. Quant aux deux premières, elles se présentent trop rarement et dans des circonstances trop défavorables à l'observateur , pour qu'on puisse jamais être éclairé par elles. Ce qui augmente surtout la difficulté , c'est l'impossibilité où l'on est , pour l'ordinaire , de communiquer avec les somnambules de ces deux espèces.

Le somnambulisme artificiel , au contraire, et le somnambulisme extatique se communiquant, l'un à volonté, et l'autre par une espèce de contagion , on peut les observer sur un grand nombre de personnes en même temps , et faire toutes les expériences nécessaires pour en acquérir une connaissance exacte. De plus, on a, dans ces deux cas, l'avantage précieux de pouvoir interroger les malades sur leur état, et provoquer le développement de quelques facultés qui ne se présentent presque jamais d'elles-mêmes.

Si le somnambulisme artificiel est encore mal connu , cela tient à la défaveur répandue sur le magnétisme animal.

En 1784, les commissaires nommés par les sociétés savantes condamnèrent la doctrine de Mesmer , à une époque où le somnambulisme n'avait pas encore paru dans les traitemens magnétiques ; et lorsque plus tard les magnétiseurs l'ont observé, on a, sans examen, étendu jusque sur lui la condamnation qui n'avait été portée que contre l'agent annoncé par Mesmer.

Le somnambulisme de la quatrième espèce ( le somnambulisme extatique) est celui qu'on observait chez les possédés du moyen âge , et chez tous les prétendus inspirés des différentes sectes religieuses. Comme les exemples tn sont

devenus rares à la fin du siècle dernier (i) , et qu'ils ont aujourd'hui presque entièrement disparu , il n'est pas étonnant qu'on n'en ait que des notions vagues. Les contemporains euxmêmes ne les connaissaient pas bien ; car, si d'un côté les croyans exagéraient les phénomènes qu'ils avaient sous les yeux, pour tâcher de les faire paraître surnaturels, de l'autre les incrédules ne pouvaient rien éclaircir, parce qu'ils prenaient , comme ceux d'aujourd'hui , le parti de tout nier sans le moindre examen.

Si on avait vu paraître en même temps les possédés du moyen âge , qu'on a donnés si long-temps pour une preuve sensible de la puissance du diable sur les hommes ; les prophètes des Gévennes, qui présentaient l'état dans lequel ils tombaient comme venant à l'appui de la vérité de la religion réformée ; les convulsionnaires de Saint-Médard , qui soutenaient que leurs prétendus miracles offraient la preuve de certaines opinions qui étaient alors l'objet d'une discussion très-vive dans le sein de l'Eglise catholique ; et enfin les somnambules magnétiques , présentant les mêmes phénomènes , regardés alors , non plus comme surnaturels , mais comme démontrant l'existence d'un agent de la nature inconnu jusqu'ici; il est à croire que, laissant d'abord de côté les différentes conséquences qu'on voulait tirer des faits , on se serait seulement attaché à les rapprocher, en écartant les erreurs

(1) Si pourtant on fait attention que la croyance aux possédés et aux sorciers était encore généralement répandue en France au commencement du dix-huitième siècle (ce fut en 1699 que fut rendu le jugement contre les sorciers de Passy ) ; que ce fut de 1700 à 1710 que les trembleurs des Cévennes firent le plus de bruit ; que les convulsionnaires de Saint-Médard parurent en 1 780, et que leurs prétendus miracles se continuèrent publiquement jusqu'en 1750; que ce fut dans l'intervalle qui sépara cette époque de l'année 1784 que Gasner devint célèbre par ses exorcismes; que depuis 1784 les somnambules magnétiques continuent d'offrir les mêmes phénomènes , on verra que , même dans le dix-huitième siècle, on a une suite presque non interrompue d'exemples des deux dernières espèces de somnambulisme.

que la superstition et l'amour du merveilleux pouvaient avoir introduites dans les récits.

Mais les phénomènes dont je parle ont paru à des époques différentes et assez éloignées les unes des autres , pour que le souvenir des premiers fût effacé quand ceux qui les suivaient attiraient l'attention.

Les possessions avaient tout à fait perdu leur crédit parmi les hommes instruits , quand les prophètes des Cévennes vinrent reproduire les mêmes faits qu'avaient présentés les possédés.

Les possédés et les trembleurs étaient déjà presqu'entièrement oubliés quand, vers 1 73o, il parut à Paris une nouvelle épidémie de convulsionnaires , qui fut , comme les précédentes , le résultat d'une exaltation morale produite par une persécution religieuse ; et l'on ne pensait plus à ces derniers quand les somnambules magnétiques parurent en 1784.

En nous livrant à un examen approfondi de l'état de chacun des différens crisiaques dont nous venons de parler, nous insisterons particulièrement sur la ressemblance qui existe entre eux. Cette ressemblance est si parfaite, que seule elle suffirait pour convaincre de la réalité des phénomènes extraordinaires qu'ils ont présentés , la diversité des temps , des lieux , et surtout des opinions et des croyances des témoins , ne pouvant permettre que les récits qui nous en sont parvenus s'accordassent si parfaitement s'ils étaient faux.

Le somnambulisme nous présente l'homme sous un aspect tout différent de celui qu'il offre dans l'état de veille ; et on peut dire avec assurance qu'aucune étude ne peut offrir à notre attention des recherches plus importantes.

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