‹ Traité du somnambulisme, et des différentes modifications qu'il présenteChapitre 2 sur 13 · DU SOMNAMBULISME ESSENTIEL · texte numérisé non relu

DU SOMNAMBULISME ESSENTIEL

quelques-uns des auteurs qui ont parlé du somnambulisme essentiel , l'ont considéré comme une espèce de sommeil imparfait qui laisserait à l'homme endormi l'usage d'un ou plusieurs de ses sens, l'exercice plus ou moins incomplet des fonctions intellectuelles , enfin la liberté des mouvemens musculaires.

Cette manière superficielle d'envisager le somnambulisme , ne peut en donner qu'une idée très-incomplète; et pour peu qu'on jette seulement les yeux sur quelques-unes des observations faites sur ce sujet par des témoins oculaires , on reconnaît bientôt combien elle est insuffisante.

Si, en effet, les somnambules peuvent quelquefois se servir de plusieurs de leurs sens ordinaires, souvent aussi ils paraissent ne pouvoir communiquer avec le monde extérieur que par des moyens tout à fait différens de ceux qui nous mettent en rapport avec lui dans l'état de veille.

Les fonctions intellectuelles sont souvent extrêmement actives chez les somnambules, et de nouvelles facultés se développent même en eux.

Lorsqu'ils rentrent dans l'état de veille , ils perdent absolument le souvenir de tout ce qui s'est passé pendant leur somnambulisme ; mais ils se rappellent fort bien , dans chaque sommeil , ce qui s'est passé dans les sommeils précédens; de sorte que le somnambulisme constitue, réellement une nouvelle vie , revenant par des intervalles inégaux, liés entre eux par une nouvelle mémoire.

Je commencerai par donner un exemple particulier de somnambulisme essentiel; et quoique celui que je vais citer soit extrêmement connu , je crois devoir le rapporter en entier. Il est extrait de Y Encyclopédie , iere édition , article somnambulisme.

« M. l'archevêque de Bordeaux m'a raconté

(3) qu'étant au séminaire, il avait rencontré un jeune ecclésiastique somnambule. Curieux de connaître la nature de cette maladie, il allait tous les soirs dans sa chambre, dès qu'il était endormi. Il vit, entre autres choses , que cet ecclésiastique se levait , prenait du papier, composait et écrivait des sermons. Lorsqu'il avait fini une page , il la relisait tout haut d'un bout à l'autre (si on peut appeler relire cette action faite sans le secours des yeux.) Si quelque chose alors lui déplaisait , il le retranchait et écrivait par-dessus les corrections avec beaucoup de justesse. J'ai vu le commencement d'un de ses sermons qu'il avait écrit en dormant : il m'a paru assez bien fait et correctement écrit ; mais il y avait une correction surprenante : ayant mis dans un endroit ce divin enfant, il crut , en le relisant, devoir substituer le mot adorables di» vin; pour cela, il effaça ce dernier mot, et plaça exactement le premier par-dessus; après cela , il vit que le ce , bien placé devant divin, ne pouvait aller avec adorable ; il ajouta donc fort adroitement un t à côté des lettres précédentes, de sorte qu'on lisait cet adorable enfant. La même personne, témoin oculaire de ces faits, pour s'assurer s'il faisait usage de ses

yeux, mit un carton sous son menton, de façon à lui dérober la vue du papier qui était sur sa table; mais il continua à écrire sans s'en apercevoir. Voulant ensuite connaître à quoi il jugeaitla présence des objets qui étaient sous ses yeux, il lui ôta le papier sur lequel il écrivait, et en substitua plusieurs autres à différentes reprises; mais il s'en aperçut toujours, parce qu'ils étaient d'une inégale grandeur; car quand on trouva un papier parfaitement semblable , il le prit pour le sien , et écrivit les corrections aux endroits correspondans à celui qu'on lui avait ôté. C'est par ce stratagème ingénieux qu'on est venu à bout de ramasser quelques-uns de ses écrits nocturnes. M. l'archevêque de Bordeaux a eu la bonté de me les communiquer : ce que j'ai vu de plus étonnant, c'est de la musique faite assez exactement; une canne lui servait de règle; il traçait avec elle , à distance égale , les cinq lignes , mettait à leur place la clef, les bémoles , les dièzes ; ensuite il marquait les notes , qu'il faisait d'abord toutes blanches; et quand il avait fini, il rendaitnoires celles qui devaient l'être : les paroles étaient écrites en dessous; il lui arriva une fois de les écrire en trop gros caractères , de façon qu'elles n'étaient pas placées

(5) directement sous leurs notes correspondantes. Il ne tarda pas à s'apercevoir de son erreur; et pour la réparer , il effaça ce qu'il venait de faire en passant la main par dessus , et refit plus bas cette ligne de musique , avec toute la précision possible.

« Il s'imagina, une nuit, au milieu de l'hiver, se promener au bord d'une rivière, etwy voir tomber un enfant qui se noyait ; la rigueur du froid ne l'empêcha pas de l'aller secourir. Il se jeta de suite sur son lit, dans la posture d'un homme qui nage. Il en imita tous les mouvemens; et après s'être fatigué quelque temps à cet exercice, il sent, au coin de son lit, un paquet de la couverture, croit que c'est l'enfant, le prend avec une main , et se sert de l'autre pour revenir, en nageant , au bord de la prétendue rivière ; il y pose son paquet, et sort en frissonnant et claquant des dents comme si en effet il sortait d'une rivière glacée. 11 dit aux assistans qu'il gèle et qu'il va mourir de froid , que tout son sang est glacé; il demande un verre d'eau -de -vie pour se réchauffer ; n'en ayant pas, on lui donne de l'eau qui se trouvait dans la chambre; il en goûte, reconnaît la tromperie, et demande encore plus vivement de l'eau-de-vie , exposant la grandeur du

(6) péril qu'il courait ; on lui apporte un verre de liqueur ; il le prend avec plaisir , et dit en res sentir beaucoup de soulagement. Cependant il ne s'éveille point, se couche, et continue de dormir plus tranquillement.

« Ce même somnambule a fourni un trèsgrand nombre de traits fort singuliers. Ceux que je viens de rapporter peuvent suffi r au but que nous nous sommes proposé. J'ajouterai seulement , que lorsqu'on voulait lui faire changer de matière, lui faire quitter des sujets tristes ou désagréables , on n'avait qu'à lui passer une plume sur les lèvres, dans l'instant il tombait sur des questions différentes.

«- Quoiqu'il soit très-facile de reconnaître le somnambulisme parles faits incontestables que nous avons détaillés , il n'est pas aisé d'en découvrir la cause et le mécanisme; l'étiologie de cette maladie est un écueil funeste à tous ces faiseurs d'hypothèses , à tous ces demi-savans qui ne croient rien que ce qu'ils peuvent expliquer, et qui ne sauraient imaginer que la nature ait des mystères impénétrables à leur sagacité; d'autant plus à plaindre, que leur vue courte et mal assurée , ne peut s'étendre aux bornes très-voisines de leur horizon; on peut leur demander :i° Comment il peut se faire

(7 ) qu'un homme enseveli dans le plus profond sommeil , entende, parle, écrive, voie, jouisse, en un mot, de l'exercice de ses sens ,et exécute avec justesse divers mouvemens? Pour faciliter la solution de ce problême , nous ajouterons que le somnambule ne voit que les objets dont il a besoin , que ceux qui sontprésens à son imagination. Celui dont il a été question , lorsqu'il composait ses sermons , voyait bien son papier , son encre , sa plume, savait bien distinguer si elle marquait ou non ; il ne prenait jamais le poudrier pour l'encrier , et, du reste, il ne se doutait pas môme qu'il y eût quelqu'un dans la chambre, ne voyant et n'entendant personne, à moins qu'il ne les interrogeât; il lui arrivait quelquefois de demander des dragées à ceux qui se trouvaient à côté de lui, et il les trouvait fort bonnes quand on lui en donnait; et si dans un autre temps on lui en mettait dans la bouche , sans que son imagination fût montée de ce côté-là , il n'y trouvait aucun goût et les rejetait.

2° «Commentonpeutéprouverdessensations sans que les sens y aient part , voir , par exemple , sans le secours des yeux ? Le somnambule dont nous avons fait l'histoire paraissait évidemment voir les objets qui avaient rapport

(8) à son idée. Lorsqu'il traçait des notes de musique , il savait exactement celles qui devaient être blanches ou noires, et, sans jamais se méprendre, il noircissait les unes et conservait les autres; et lorsqu'il était oblige de revenir au haut de la page, si les lignes du bas n'étaient pas sèches , il faisait un détour pour ne pas les effacer en passant la main dessus; si elles étaient assez sèches, il négligeait cette précaution inutile. Il est bien vrai que si on lui substituait un papier tout à fait semblable , il le prenait pour le sien : mais pour juger de la ressemblance , il n'avait pas besoin de passer la main tout au tour; peut-être ne voyait-* il que le papier sans distinguer les caractères (i). 11 y a lieu de présumer que les autres sens dont il se servait n'étaient pas plus dis-

(t) Comment l'auteur de l'article peut-il faire une pareille supposition , après tout ce qu'il vient de dire quelques lignes plus haut sur la manière dont le somnambule savait distinguer quand sa plume marquait ou quand elle ne marquait pas , quand son écriture était sèche ou quand elle ne l'était pas ? Toutes ces particularités , et notamment la correction relative à cet adorable enfant, peuvent-elles s'accorder avec l'idée que le somnambule ne vît que le papier sans distinguer les traits , et quand le somnambule relisait son ou-*- ^rage nen distinguait-il pas les traits?

pos que les yeux , et que quelque autre cause suppléait à leur inaction; on aurait pu s'en assurer en lui bouchant les oreilles, en le piquant, en lui donnant du tabac.

3° « Comment il arrivait qu'en dormant il se rappelait le souvenir de ce qui lui était arrivé étant éveillé, qu'il sût aussi ce qu'il avait fait pendant les autres sommeils, et qu'il n'en conservait aucun souvenir en s'éveillant?

4° « Comment il est possible que, sans l'action d'aucune cause extérieure, on soit affecté aussi gravement que si on eût été exposé à ses impressions? Notre somnambule éprouva tous les symptômes qu'occasionne l'eau glacée, précisément parce qu'il a cru avoir été plongé dans cette eau quelque temps. Nous pourrions encore demander l'explication d'un grand nombre d'autres phénomènes que les somnambules nous fournissent, nous n'en retirerions pas plus de lumières. Il faut convenir de bonne foi qu'il y a bien des choses dont on ne sait pas la raison, et qu'on chercherait inutilement. La nature a ses mystères ; gardonsnous de vouloir les pénétrer, surtout lorsqu'il ne doit résulter aucune utilité de ces recherches , à moins de vouloir s'exposer gratuitement à débiter des erreurs et des absurdités.

«Non seulement on ne saurait expliquer les faits que nous avons rapportés , mais ces phénomènes en rendent d'autres, qu'on croyait avoir compris , inexplicables , et jettent du doute et de l'obscurité sur des questions qui passent pour décidées. Par exemple , on croit communément que le sommeil consiste dans un relâchement général qui suspend l'usage des sens et tous les mouvemens volontaires. Cependant le somnambule ne se sert-il pas de quelques sens , ne meut-il pas différentes parties de son corps avec motif et connaissance de cause , et le sommeil n'en est pas moins profond.

2° * S'il ne se sert pas de ses sens pour obtenir des sensations, comme il est incontestable que cela arrive quelquefois, on peutdonr conclure avec raison que les objets même corporels peuvent , sans passer par les sens, parvenir à l'entendement : voilà donc une exception du fameux axiome , nil habemus in inteU lectu qubd non prius fuerit in sensu : il ne faut pas confondre ce qui se passe ici avec ce qui arrive en songe. Un homme qui rêve, de même que celui qui est dans le délire , voit comme présent des objets qui ne le sont pas; il y a un vice d'aperception et quelquefois de

raisonnement; mais ici les objets sont présens à l'imagination , comme s'ils étaient transmis par les sens; ce sont les mêmes que le somnambule verrait s'il recouvrait les yeux et en reprenait l'usage; ils sont existans devant lui de la même manière qu'il se les représente ; l'aperception qu'il en aurait par l'entremise des sens ne serait pas différente.

« 5° Les plus grandes preuves que les philosophes donnent de l'existence des corps, sont fondées sur les impressions qu'ils font sur nous ; ces preuves perdent nécessairement de leur force. Si nous ressentons ces mêmes effets sans que ces corps agissent réellement, c'est précisément le cas du somnambule qui gèle et frissonne sans avoir été exposé à l'action de l'eau glacée , et simplement pour se l'être vivement imaginé. Il paraît, par-là, que les impressions idéales font quelquefois autant d'effet sur le corps que celles qui sont réelles, et qu'il n'y a aucun signe pour les distinguer.

« 4° Sans nous arrêter plus long-temps sur ces considérations, qui pourraient être étendues et généralisées , tirons une dernière conséquence peu flatteuse pour l'esprit humain , mais malheureusement très-conforme a la vérité; savoir : que la découverte de nouveaux

phénomènes ne fait souvent qu'obscurcir ou détruire nos connaissances , renverser nos systèmes, et jeter du doute sur les choses qui nous paraissent les plus évidentes. Peut-être viendra -t-on à bout d'ôter tout air de paradoxe à cette assertion , que c'est le comble de la science que de savoir, avec Socrate, qu'on ne sait rien.

La suite de cet ouvrage nous fournira des réponses à quelques-unes des questions que se fait ici l'auteur de l'article; mais dans ce moment, nous n'allons nous occuper que du plus incompréhensible des phénomènes présentés par le somnambule , du mode particulier de vision dont il paraissait jouir.

J'ai eu occasion d'observer un assez grand nombre de somnambules, et pourtant je n'ai pu constater par moi-même , sur aucun d'eux, la réalité de l'existence d'un nouveau mode de vision. Je n'ai obtenu sur ce sujet qu'un fait, qui seul ne peut suffire pour entraîner la conviction. Ma croyance ne peut donc être fondée que sur des témoignages étrangers \ et nous allons procéder à cette discussion , en ayant soin de ne pas nous écarter des règles qui doivent guider un esprit sage dans une pareille recherche.

Ce qu'il y a de plus important quand il s'agit de faits de cette nature, c'est de ne s'en rapporter qu'à ce qui est attesté par des hommes éclairés qui racontent ce qu'ils ont vu; et leur témoignage devra inspirer d'autant plus de confiance , qu'ils seront entrés dans des détails plus propres à faire connaître qu'ils n'ont pu être induits en erreur par aucune circonstance.

Les anciens ayant peu parlé du somnambulisme, on ne trouve dans leurs ouvrages aucun témoignage qui puisse paraître absolument concluant sur la question qui nous occupe. Hypocrate parle bien des somnambules dans son Traité de Morbo sacro ; il y dit :

Qu'il a vu des gens qui, pendant leur sommeil , parlaient , criaient , pleuraient , marchaient, sautaient. Dire cela, c'est bien dire implicitement qu'ils voyaient dans leur sommeil -, mais comme Hypocrate ne cite aucune observation positive, et que d'ailleurs il ne dit pas si ces hommes faisaient tout cela dans un lieu éclairé ou obscur, s'ils avaient les yeux ouverts ou fermés, on ne peut rien conclure de ce passage.

Ce que dit Aristote n'a rien de plus concluant à ce sujet. Il dit qu'il y a des gens qui, en dormant , se lèvent , se promènent comme

ceux qui sont éveillés , et sont susceptibles de sentir les divers accidens qui peuvent leur arriver.

Diogène Laërce rapporte deux exemples de somnambulisme. Il dit avoir connu un philosophe stoïcien qui, pendant son sommeil composait des ouvrages de philosophie, les relisait, les corrigeait. Tout cela nécessiteraitsans doute, dans l'état ordinaire, l'existence du sens de la vue , et on peut bien présumer que l'auteur voulait dire qu'il faisait toutes ces choses sans le secours des yeux ; mais comme il ne l'exprime pas positivement, on peut disputer, a la rigueur, la légitimité d'une pareille conséquence.Toutes ces observations ne nous apprennent d'ailleurs rien de nouveau et qui ne soit admis par tout le monde. On peut en effet regarder comme constant que les somnambules font, pendant leur sommeil , les mêmes choses que nous faisons éveillés et les yeux ouverts ; mais la question à éclaircir est celle de savoir si les somnambules font cela parce qu'ils jouissent de la vue pendant leurs sommeil et même dans l'obscurité > ou bien si ce sens étant inactif chez eux, ils acquièrent à distance la connaissance des corps par un autre moyen dont nous n'avons pas d'idée. Lucrèce admet cette dernière opinion.

( *5) Après avoir exposé les différens faits de somnambulisme dont j'ai parlé , il ajoute qu'il faut conclure de ce qu'il vient d'exposer, qu'outre les sens dont il se sert habituellement , l'esprit a en réserve d'autres voies par où peuvent lui arriver les mêmes images des objets.

Reliquas tamen esse vias in mente patentes Quà possint eadem rerum simulacra venire.

Cependant, comme cette opinion nécessite l'admission d'une faculté dont l'existence est difficile à concevoir , la raison veut qu'on ne l'admette qu'autant qu'on y sera forcé par des faits incontestables.

Gassendi cite trois ou quatre histoires de somnambulisme; mais je me contenterai de parler de celle qui m'a paru la plus intéressante pour le sujet qui nous occupe. 11 avait à son service un jeune homme qui se levait toutes les nuits, descendait à la cave et tirait du vin d'un tonneau; souvent il sortait de sa maison et marchait dans les rues, au milieu de la nuit , quelquefois même il se promenait dans la campagne, et montait sur des échàsses pour traverser un torrent qui entourait la ville; quand il venait à sortir de son sommeil après l'avoir

( i6 ) traversé, il n'osait plus faire la même chose, éveillé, pour revenir chez lui. Gassendi ajoute que quand il lui arrivait ainsi de s'éveiller au milieu de ses courses, il se trouvait tout à coup plongé dans les ténèbres au moment où il ouvrait les yeux : mais comme il avait la faculté particulière de se souvenir, au réveil, de tout ce qui s'était passé pendant son sommeil, sachant le lieu où il se trouvait , il regagnait son lit en tâtonnant, de sorte que l'obscurité qui s'opposait à l'exercice de sa vue dans l'état de veille , n'était plus pour lui un obstacle dans l'état de somnambulisme. Le nouveau mode de vision dont-il jouissait était-il donc tout à fait indépendant de la lumière ? Un fait consigné dans la même observation pourrait faire soupçonner le contraire. Il est rapporté que souvent, trouvant qu'il n'y voyait pas assez, il lui arrivait d'allumer de la chandelle pour s'éclairer; mais il ne faudrait pas se presser d'en conclure que c?était réellement la lumière qui servait à lui faire apercevoir plus distinctement les objets; et quand on réfléchira au grand pouvoir qu'exerce l'imagination sur les impressions des somnambules , on concevra qu'il suffisait que celui ci fût persuadé qu'en allumant la chandelle, il avait écarté l'obsta-

( '7 ) cle qui s'opposait à ce qu'il vit, pour qu'il y vît mieux en effet.

Le somnambule INegretti (i) trouvant, une nuit, qu'il n'y voyait pas assez clair, se saisit d'une bouteille qu'il trouva sur la cheminée; et croyant tenir dans sa main un chandelier portant une chandelle allumée, il ne cessa de s'éclairer de cette lumière imaginaire.

Un soir, le somnambule Castelli (2) fut surpris au moment où il s'occupait de traduire de l'italien en français: il cherchait ses mots dans un dictionnaire comme il l'aurait pu faire éveillé , et paraissait se servir d'une lumière placée auprès de lui; ceux qui l'observaient éteignirentcette lumière, et aussitôt il parut se trouver dans l'obscurité , il chercha en tâtonnantsa chandelle sur la table, et fut la rallumer à la cuisine.

Or, au moment où il se croyait ainsi dans l'obscurité, il était réellement dans une chambre éclairée 9 mais éclairée par des chandelles

(1) On peut voir l'histoire de ce somnambule dans l'ouvrage de Muratori , sur le pouvoir de V imagination.

(a) L'histoire du somnambulisme de Castelli a été donnée par MM. F. Soave et Ant. Porati; le jeune somnambule demeurait chez ce dernier en qualité d'élève en pharmacie.

( >8) différentes de celle qu'il avait allumée, et qui ne lui servaient de rien parce qu'il ne les savait pas là.

Tous les somnambules n'ont pas besoin de lumière pour voir pendant leur sommeil. J'ai observé une jeune personne de dix-huit à vingt ans, atteinte de somnambulisme essentiel, mais dont un magnétiseur s'était emparé en rappellant pendant le jour les accès , au moyen de ses procédés» Cette jeune personne très-bien élevée, et d'une famille honnête, aimait à donner des consultations aux malades, et elle écrivait elle-même ses ordonnances en somnambulisme, mais elle n'avait la faculté d'écrire que pendant ses accès de nuit. Elle se levait alors et écrivait sans lumière. Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'elle ne pouvait distinguer les objets qu'autant qu'elle se trouvait dans l'obscurité la plus entière. La moindre lumière , celle de la lune pénétrant au travers des jalousies, celle d'un tison mal éteint dans la cheminée, suffisait pour mettre un obstacle à sa vision. Elle disait que ce soleil la gênait et l'empêchait de voir. Ses parens m'ont montré plusieurs ordonnances qu'elle avait écrites ainsi au milieu de la nuit la plus profonde. Elles étaient correctement tracées, et leur

( '9) contenu paraissait assez en rapport avec les maladies des personnes auxquelles elle les prescrivait. Je l'ai vue dans son somnambulisme artificiel , marcher les yeux fermés dans une chambre qu'elle ne connaissait pas , éviter les meubles et les chaises qui se trouvaient sur son passage , beaucoup plus facilement que n'aurait pu le faire une personne éveillée qui ne se serait pas servie de ses yeux.

Si maintenant nous revenons à l'observation de Gassendi, nous verrons qu'on ne peut rien conclure de ce que le somnambule dont il parie allumait de la chandelle pour y voir; car l'exemple de Negretti prouve que si au lieu d'une lumière il n'avait eu près de lui qu'une bouteille qu'il aurait prise pour une chandelle allumée, elle lui aurait également servi; et nous avons vu, d'un autre côté, que toute la lumière qui remplissait la chambre de Castelli ne suffisait pas pour l'éclairer , quand il croyait se trouver dans l'obscurité. Ce qui montre surtout que c'est la conviction seule du somnambule qui importe dans toutes ces circonstances , c'est l'exemple de cette jeune personne qui, s'étant persuadée que la lumière devait la gêner, ne pouvait écrire que dans une obscurité entière.

(ao)

Ce Negretti dont nous avons parlé, est un des somnambules les plus remarquables dont on ait conservé l'histoire avant l'apparition du somnambulisme dans les traitemens magnétiques. Deux médecins (i) l'observèrent avec soin, et donnèrent séparément la relation de ce qu'il présentait de plus extraordinaire. Voici les faits les plus intéressans relativement à la faculté qui nous occupe. Ils paraissent d'autant plus décisifs, que les observateurs ont eu soia de consigner que le somnambule avait les yeux exactement fermés.

11 portait un jour une planche chargée de plusieurs caraffes , et montait un escalier à deux rampes ; quand il fut à la partie la plus étroite de l'escalier, il se tourna adroitement, et passa la planche dans sa longueur sans rien renverser.

Une autre fois , voulant enlever dans une salle les toiles d'araignées qu'on lui avait dit dans la journée d'ôter , il alla prendre un balai qu'il emmancha à une longue perche et qu'il y attacha solidement avec une corde. En montant l'escalier, il se trouva que la perche ne put passer à cause de sa longueur ; que fit donc le

(i) Pigatti et Reghellini.

somnambule ? Il ouvrit une fenêtre qui donnait du jour à l'escalier, fit sortir de la perche ce qui était nécessaire pour pouvoir la faire monter, après quoi il vint refermer la fenêtre, et n'omit rien de ce qui lui avait été ordonné.

11 s'imagina un soir qu'il devait aller éclairer le carosse de son maître ; en conséquence, il prit une torche éteinte et sortit seul dans la rue, persuadé que la voiture le suivait j à chaque carrefour il s'arrêtait quelques instans pour donner au carosse le temps de s'approcher, et quand il croyait avoir entendu l'ordre de suivre une certaine direction , il la prenait aussitôt.

Tous ces faits paraissent nécessiter, dans celui qui les exécute , le libre exercice de l'organe de la vue ; et pourtant il est constant , d'après le témoignages de ceux qui l'observaient, qu'il avait les yeux exactement fermés, et, de plus , qu'il était si éloigné de recevoir la connaissance des objets par le moyen de la lumière, qu'il se servait d'une torche éteinte, croyant qu'elle était allumée.

Reghellini met en avant , relativement à ce phénomène, une idée qu'il ne regarde pas luimême comme tout à fait satisfaisante , mais qu'il est pourtant bon d'examiner, parce que,

si elle était admissible , elle expliquerait (Tune manière assez naturelle cette incompréhensible vision des somnambules. Dans cette hypothèse , l'état de somnambulisme ne serait autre chose qu'un état de rêve accompagné de la faculté de se mouvoir, et pendant lequel il arriverait que le somnambule se trouverait réellement dans les lieux qu'il imaginerait; de sorte que quand Negretti mettait le couvert sans confusion , et ensuite pliait la nappe , les serviettes , et replaçait avec ordre tout ce qu'il avait mis sur la table, il ne voyait pas réellement les objets qu'il touchait, mais son rêve les lui représentait tels qu'il les connaissait dans l'état de veille , et à leur véritable place ; il les rêvait au moment où il les avait dans la main , et voilà pourquoi il pouvait agir sur eux avec autant de précision que s'il les avait vus.

Cette hypothèse , qu'on aimerait à pouvoir admettre , à cause de sa simplicité , ne peut pourtant être reçue , car elle est incompatible avec les faits : l'histoire de Negretti même en fournit qui la démentent complètement. Il est consigné , en effet, que ce somnambule ayant les yeux exactement fermés , prenait sans hésiter du tabac dans une boîte qu'on lui présentait.

Comment expliquer par la vivacité des réminiscences , ce qui est raconté du séminariste de l'Encyclopédie , qui relisait au travers de son carton ? et quand Castelii , en traduisant de l'italien en français , trouvait dans son dictionnaire les mots qu'il cherchait, était-ce par hasard que la signification de ces mots lui venait dans l'esprit au moment où il était parvenu en feuilletant à la page où il croyait les lire (i) ? On peut dire la même chose d'une multitude d'autres somnambules qui, pendant leur sommeil, ont lu comme ceux dont je viens de parler, ou évité des obstacles dont certainement ils n'avaient pas pu prévoir l'existence. On peut bien assurer en général, que tout somnambule qui se lève, s'habille, parcourt sa maison et se promène plus ou moins loin , qui parvient à des lieux escarpés , grimpe sur des toits , traverse des rivières, ne peut faire tout cela sans rencontrer sur son chemin des obstacles imprévus qu'il sait pourtant bien éviter, et dont il ne pourrait jamais avoir connaissance dans l'hypothèse dont il s'agit.

(i) Les faits racontés par Petetin , et que nous allons rapporter tout à l'heure, sont bien plus concluans encore.

Il ne faut pas néanmoins perdre de vue que cette vivacité avec laquelle s'opère le rappel des sensations , peut très-souvent faire illusion dans le somnambulisme, et qu'on ne doit regarder comme concluans que les faits dans lesquels il est constaté que le somnambule a bien distinctement vu des objets dont on était bien sûr qu'il ne pouvait pas soupçonner la présence.

On trouve des exemples nombreux de vision opérée sans le secours des yeux, dans l'ouvrage de Petetin , imprimé à Lyon en 1808 (1). L'auteur y raconte dans le plus grand détail de nombreuses expériences tentées par lui , sur plusieurs cataleptiques chez lesquels il avait cru reconnaître que le siège de toutes les sensations était transporté à l'épia gastre et au bout des doigts (2). Ce fut au hasard qu*il dut la première connaissance de cette faculté; il était auprès d'une malade qui se trouvait dans un accès complet de catalepsie,

(i) L'Electricité animale.

(2) Le plus ordinairement les malades qu'on a supposé voir sans le secours des yeux, ont paru voir par l'estomac. On a cité pourtant encore l'exemple d'une femme qui lisait par le bout des doigts. ( Voyez annales de chimie et de physique, Gazette de santé du ier décembre 18 17. )

(a5 ) ne voyant rien, n'entendant rien, et étant absolument inaccessible à toute espèce d'impression ; cependant elle chantait , et ses chants la fatiguaient , sans qu'on pût par aucun moyen lui faire savoir qu'il fallait qu'elle les cessât. Pendant que M. Petetin était dans cet embarras auprès du lit de la malade, son fauteuil glissa, et lui-même tomba penché sur le lit au moment où il disait : « Il est bien malheureux que je ne puisse empêcher cette femme de chanter. » La malade , qui jusque là n'avait rien entendu , pas même ce qu'on avait dit à haute voix dans ses oreilles , entendit ces paroles prononcées près du creux de son estomac, et lui répondit : « Eh ! M. le docteur, ne « vous fâchez pas, je ne chanterai plus. » Surpris de cette nouvelle merveille , et surtout de ce que la cataleptique ne l'entendit plus quand il lui adressa de nouveau la parole , assis dans son fauteuil, il se replace dans la même position où il était, en prononçant les premiers mots; c'est-à-dire, la bouche près de son estomac, et dans cette position elle l'entendit encore $ enfin , après avoir répété un nombre suffisant d'expériences , il reconnut que le sens de l'oiûe était transporté au creux de l'estomac et à l'extrémité des doigts et des orteils.

(a6) Il ne se borna pas à cette première découverte, et rechercha bientôt si l'estomac, devenu le siège de la sensation de l'ouïe , n'était pas , de plus, celui des autres sens. Il commença par le sens du goût, et fit sur lui des expériences qui réussirent complètement ; on peut en voir le récit dans les notes placées à la fin de l'ouvrage. Puis il parle de la vue {page 44)* « Je me rendis, dit-il, chez la malade le cinquième jour, entre neuf et dix heures du matin ; son attaque de catalepsie l'avait surprise au lit à la même heure que la veille et comme elle l'avait prédit; elle n'eut qu'une demi-heure de convulsions.

« Elle était couchée sur le dos , un corset lui couvrait la poitrine , le ventre et les bras; je ne soulevai les couvertures qu'autant qu'il en fallait pour glisser une carte qu'enveloppait ma main , et la fixer sur son estomac. Je vis sa physionomie changer, elle exprimait tout à la

fois l'attention, l'étonnement et la douleur

Quelle maladie ai- je donc? Je vois la dame de pique : je retirai aussitôt la carte , et la livrai à la curiosité des spectateurs; ils pâlirent en reconnaissant la dame de pique. Je plaçai une seconde carte avec les mêmes précautions; c'est , dit- elle, le dix de cœur. Enfin une troi-

• (*7 ) sième, salut au roi de treffe. Je demandai aussitôt à la malade, en lui parlant sur les doigts; où avez-vous vu ces cartes ? — Dans l'estomac. — Àvez-vous distingué leur couleur? — Cartainement, elles étaient lumineuses et m'ont paru plus grandes qu'elles ne le sont ordinairement; mais je vous prie de me donner un peu de relâche, cette manière de voir me fatigue beaucoup. Le mari n'y tint pas; il sortit aussitôt sa montre et la fixa sur l'estomac de sa femme. Nous avions tous les yeux sur elle; nous lui vîmes prendre l'air d'une personne qui considère avec attention; et après quelques secondes, elle dit : C'est la montre de mon mari , il est dix heures moins sept minutes. Cela était exactement vrai.

( Page 55. ) « Je m'annonçai , comme j'avais coutume de le faire , en lui parlant sur le bout des doigts. Elle me répondit : Vous êtes paresseux ce malin, monsieur le docteur. — Cela est vrai, madame; si vous en saviez la cause vous ne m'en feriez pas de reproches. — Eh ! je la vois ; vous avez la migraine depuis quatre heures, elle ne cessera qu'à six et vous avez raison de ne rien faire pour cette maladie , que toutes les puissances humaines ne peuvent empêcher d'avoir son cours. Depuis quand

êtes vous devenue médecin ? — Depuis que j'ai les yeux d'Argus. — Pourriez- vous me dire de quel côté est ma douleur? — Sur l'œil droit, la tempe et les dents ; je vous préviens quelle passera à l'œil gauche, que vous souffrirez beaucoup entre trois et quatre heures, et qu'à six vous aurez la tête parfaitement libre. — Si vous voulez que je vous croie , il faut que vous nie disiez ce que je tiens dans ma main ; je l'appuyai aussitôt sur son estomac , et la malade me répondit sans hésiter : — Je vois à travers votre main une médaille antique. J'ouvre la main tout interdit; la belle -sœur jeta les yeux sur la médaille , pâlit et se trouva mal. Revenue à elle-même, elle renferma dans une bonbonnière brune et à demi transparente un chiffon de papier, me donna la boîte derrière le fauteuil de sa sœur; je l'enveloppai de ma main et la présentai à l'estomac de la cataleptique sans lui parler. — Je vois dans votre main une boîte, et dans cette boîte une lettre à mon adresse. La belle-sœur épouvantée tremblait sur ses jambes; je me hâtai d'ouvrir la boîte; j'en tirai une lettre pliée en quatre, à l'adresse de la malade , et timbrée de Genève.

( Page 64. ) « M. Petetin avait une lettre po sée sur sa poitrine et boutonnée sous sa veste 3

('9) la cataleptique aperçut la lettre et lui en fit l'observation. Un des assistans la prit et la posa sur les doigts de la malade, qui ajouta : « Si je n'étais pas discrète , je pourrais en dire le contenu, mais pour prouver que je l'ai bien lue, il n'y a que deux lignes et demie très-minutées. Après avoir obtenu la permission de l'ouvrir, chacun vit que le billet ne renfermait que deux lignes et demie dont les caractères étaient fort menus.

« L'ami passant tout à coup du plus haut degré d'étonnement à celui de la plus grande défiance , tira de sa poche une bourse , la mit sur ma poitrine , croisa ma veste et me poussa du côté de la malade. — Monsieur le docteur, vous ne vous gênez pas , vous avez en ce moment sur la poitrine la filoche de M. B****. Il y a tant de louis d'un côté et tant d'argent blanc de l'autre,* mais que personne ne se dérange, je vais dire ce que chacun a de plus remarquable dans ses poches. Elle commença par l'inventaire de celles de sa belle-sœur, comme la pi us près d'elle , et lui dit que ce qu'elle avait de plus intéressant était une lettre. Celle-ci en fut d'autant plus surprise, qu'elle l'avait reçue le soir même par le courrier , et n'en avait parlé à personne. La malade passa ensuite aux au-

très, et vida toutes nos poches avec autant d'exactitude, en plaçant un bon mot chaque fois que l'occasion s'en présentait.

(PageGi. ) « La cataleptique avait aperçu son oncle qui venait d'entrer dans la chambre , quoi qu'elle lui tournât le dos et qu'il fût caché par un paravent plus élevé qu'elle ; elle avait même désigné la couleur de son habit. J'étais pressé, ajoute M. Petelin, de me retirer pour reposer ma tête, qui en avait besoin, et satisfaire ma curiosité. En tournant le paravent, je vis l'oncle dans son habit bleu, et l'invitai à passer avec moi dans la chambre voisine. Au lieu de prendre mon manteau d'écarlate, je pris le manteau bleu du mari; il n'était pas sur mes épaules, que la belle-sœur me dit, de la part de la malade, que je me trompais de manteau et emportais celui de son mari. Nous restâmes pétrifiés tous les trois; la belle-sœur, quiseleva promptement , ajouta une figure de plus au tableau , et je m'écriai : Pour peu que cette maladie augmente , elle verra bientôt à travers les nues. »

Tous les faits rapportés ci-dessus sont concluans relativement à l'existence d'un nouveau mode de vision. Certainement aucun rayon lumineux ne pouvait avertir la malade , soit de la

(5. ) présence de la lettre renfermée dans la boîte, et dont elle lut l'adresse , soit de la pièce antique qu elle devina , soit des cartes qu'on plaçait sur son estomac. Il en est de même des autres expériences , particulièrement de celles qui furent faites surMniedeSt.-P***, qui donna les preuves de la vision la plus incontestable devant un grand nombre de spectateurs , et notamment devant plusieurs médecins incrédules, qui furent convaincus parles expériences dont ils furent témoins.

La malade , à plusieurs reprises , et interrogée par différentes personnes , sut reconnaître un morceau de platine enfermé dans un papier, une boule de cuivre cachée dans un mouchoir, un cachet à trois faces tenu dans la main , et sur lequel elle vit un griffon imprimé sur l'une; deux lettres qui composaient un chiffre sur l'autre; sur la troisième, un aigle aux ailes étendues, et autour une devise en italien , tout à tout , écrite en si petits caractères , qu'il fallut une grande attention pour la lire; elle désigna aussi deux livres placés dans la poche d'un spectateur , dont l'un était un livre de poste , et l'autre un livre de contes de Vassellier; elle reconnut un louis , et dit qu'il n'avait pas le poids; enfin elle lut une ordon-

nance dans un papier cacheté, et dit quel eu était le contenu (i).

Ces expériences ne peuvent laisser le moindre doute; si Petetin n'a pas menti, il faut franchement reconnaître que les malades dont il a consigné l'histoire , avaient la faculté d'acquérir, sans le secours des yeux, la connais* sance de la forme et de la couleur des corps, enfin toutes les notions que nous ne devons ordinairement qu'à l'impression des rayons lumineux sur la rétine.

Sans doute l'esprit effrayé de l'admission d'une pareille merveille, se rejetera plutôt du côté de l'imposture; mais ne trouve-t-on pas aussi beaucoup de difficulté à nier sans restriction , tant d'observations si exactement détaillées et consignées dans l'Electricité animale? Qui ne reculera à la pensée d'imaginer qu'un médecin connu depuis long-temps dans une des principales villes de France, estimé de ses confrères et de tous ses concitoyens , aille composer un ouvrage volumineux sur de pareils mensonges t et qu'il ait l'inconcevable patience d'entasser, en les surchargeant des plus minutieux détails , sept histoires difFé-

(i) Une once de quinquina et deux gros de valériane.

rentes qui n'offriraient qu'un tissu de fables ridicules ? Qui pourra admettre qu'il ait eu l'impudence de désigner les expériences à faire et de donner les moyens de#réussir, en engageant tous les médecins à les répéter ? Voilà tout ce qu'il faut supposer pourtant, si on ne veut pas croire , car il ne suffit pas de nier et de détourner la vue des difficultés qu'on ne peut surmonter ; il faut, quand on veut arriver à la vérité , les envisager courageusement $ et si l'esprit ne peut se décider entre deux suppositions qui lui répugnent également , il vaut mieux qu'il reste dans un doute philosophique, prêt à examiner les faits quand ils se présenteront | que d'adopter sans réflexion une opinion à laquelle il s'attachera d'autant plus fortement qu'elle sera le résultat d'un caprice ou de la prévention. Ne nous dissimulons donc pas , relativement à M. Petetin , que non seulement il faudrait que lui , considéré en particulier , eût voulut tromper , mais encore qu'il faudrait qu'il eût engagé dans sa fourberie une multitude de personnes qui n'auraient eu aucun intérêt à mentir au public avec autant d'effronterie. Il cite comme ayant été témoins de ces expériences et comme les ayant répétées, plusieurs médecins très-connus, qui

(M) d'abord avaient été incrédules et qui se rendirent après avoir vu. Ces médecins étaient vivans quand il publia son ouvrage , aucun d'eux ne l'a démenti,* ils étaient donc ses complices ? Mais comment imaginer une pareille chose? Se figurera-t-on M. Petetin allant trouver M, Eynard ou M. Coladon, ou tout autre médecin incrédule sur les faits qu'il avait annoncés, et leur disant : Je suis un imposteur, je veux tromper le public, et je viens vous demander de m'aider dans cette entreprise , en appuyant de votre témoignage ce que j'ai avancé ? Par quelle promesse aura-t-il pu les engager à jouer un pareil rôle? quel détour adroit aura-t-il pu prendre pour leur en déguiser l'odieux.... ? On dira sans doute qu'ils ont été trompés • mais qu'on lise l'ouvrage , et on verra qu'on ne peut pas le supposer. Le moyen de tromper un homme qui, se méfiant d'avance de la réalité de ce qu'il va voir , apporte sans en prévenir personne, un corps qu'il cache dans sa main , qu'il enveloppe dans un mouchoir ou dans du papier* qui se munit d'une ordonnance cachetée , et à qui la cataleptique dit , les yeux fermés , l'objet qu'il lui présente ? On ne peut là supposer de l'erreur , ce n'est pas non plus du hasard • c'est

( 5» ) un mensonge , un mensonge impudent i ou c'est la vérité. On peut dire la même chose relativement aux malades , à leurs parens , à leurs amis , qui tous , au moins par leur silence, ont confirmé ce qu'avance l'auteur. En général, il faut dans la discussion de la validité des témoignages , distinguer soigneusement les faits où Terreur est possible , d'avec ceux où l'on ne peut pas la supposer ; et quoi qu'il soit difficile de déterminer nettement jusqu'où peut aller l'erreur et toutes les circonstances qui peuvent la produire , il n'en est pas moins vrai qu'il y a des cas où l'illusion paraît impossible , et tel est certainement celui-ci. Aux exemples que je viens de citer en faveur d'un nouveau mode de vision, je joindrai ceux qui se trouvent dans une observation très-intéressante publiée en Allemagne par le baron de Strombeck (i). On peut voir dans le cha-

(i) L'observation est intitulée : Histoire de la guérison d'une jeune personne par le magnétisme animal produit par la nature elle-même , par un témoin oculaire de ce phénomène extraordinaire. Cependant rien dans l'ouvrage ne peut justifier le titre choisi par l'auteur ; car il s'agit d'un somnambulisme symptomatique produit spontanément sans qu'on pût supposer que cet état fût produit par aucune influence étrangère.

( 36 ) pitre suivant , des considérations sur les motifs qui peuvent engager à accorder une entière confiance aux faits rapportés par l'auteur.

Un jour la somnambule dont il fait l'histoire lit un papier écrit par lui, et renfermé dans son secrétaire , indique que l'écrit contient deux alinéas , et dit combien chaque alinéa contient de lignes.

( Page 63. ) Elle voit à un étage supérieur, dans la chambre de M. de Strombeck, et sur son bureau, une épreuve de son imprimeur, que lui - même ne savait pas avoir été apportée.

( Page 71.) Elle indique la position de plusieurs objets placés derrière elle , et dont 011 avait dérangé secrètement la position. Elle se trompa pourtant pour l'un d'eux.

Dans les observations du docteur Marcard , conseiller et médecin des eaux de Pyrmont , il est attesté par lui , page iS/j, quelle reconnut l'arrivée du docteur Schmidt , et désigna la couleur de son habit , quoiqu'il ne fût pas venu de la journée. Elle dit positivement, et à la minute, l'heure qu'il était à la montre du même docteur, qui ne se trouvait d'accord avec aucune de celles qui étaient dans la chambre.

{Page 160.) Elle indique que le docteur Marcard avait de l'argent sur lui , et qu'il était renfermé dans une bourse longue, verte et rayée de couleurs. Bien certainement , ajoute le docteur, elle n'avait jamais vu cette bourse, que je portais depuis quelques jours par hasard; que, hors ma maison, je n'avais pas sortie de ma poche , et qui était telle qu'on les faisait il y a dix ans, avec de la peau verte, rayée de violet.

Dans ses observations , le docteur Schmidt , médecin de la cour, à Celle, déclare {p. i§8) que mademoiselle Julie avait désigné le nombre de bagues qu'il portait au doigt (ce jour là il n'en avait qu'une , ordinairement il en portait deux ) -, qu'elle désignait, à la seconde, l'heure que marquait une pendule placée dans un éiage supérieur. Il ajoute (p. 190) qu'elle lui déclara que sa montre , qu'il tenait dans la main , marquait 5 heures 29 minutes , et qu'elle ne se trompa pas d'une seconde.

On peut faire sur M. Strombeck et sur les médecins qui ont concouru à la rédaction de son ouvrage , les mêmes remarques que nous avons déjà failes relativement à M. Petetin.

Je vais terminer ce que j'ai à dire sur le sujet <y.e je traite, par une expérience de M. De-

(58) leuze. « Me trouvant, dit -il dans son Mémoire sur la clairvoyance des somnambules , me trouvant dernièrement chez une dame dont la fille était somnambule , je demandai à cette jeune personne si elle pourrait lire les yeux fermés. Je n'en sais rien , me dit-elle, il faut essayer. Alors j'appliquai mes doigts sur ses yeux , de manière à comprimer la paupière , de l'autre main je lui présentai un livre, et elle lut fort bien sept ou huit lignes. Elle fut obligée de s'arrêter parce que cela la fatiguait. J'eus alors l'idée de faire une expérience propre à convaincre des personnes que la mère ne m'avait pas permis de mener chez elle. Je lui demandai si elle pourrait lire des mots renfermés dans une boîte; elle me dit que dans une autre séance elle en ferait volontiers l'essai. Quelques jours après , je lui présentai une boîte de carton, fermée , au fond de laquelle étaient écrits ces mots : amitié, santé > bonheur. Elle tint long-temps la boîte dans les mains , elle éprouva beaucoup de fatigue ; elle me dit enfin que le premier mot était amitié ? mais qu'elle ne pouvait lire les autres. Je la pressai de faire de nouveaux efforts; elle y consentit; et me rendant enfin la boite, elle me dit : Je n'y vois pas assez clair; je crois

cependant que ces deux mots sont bonté, douceur. On voit que la somnambule avait lu le premier mot , que les deux autres qu'elle indiquait , sans en être sûre , ont la même désinence, le même nombre de syllabes et de lettres que ceux que j'avais écrits, que même le mot santé, écrit à la main par une grande S y se rapproche beaucoup de bonté par un B. Rien n'avait pu faire soupçonner ces mots à la somnambule ; il est évident qu'elle lisait, mais indistinctement, comme cela nous arrive quand nous n'avons pas assez de jour. »

Je ne citerai pas un plus grand nombre de laits , parce qu'il me serait impossible d'en choisir qui pussent paraître plus concluans que ceux qu'on vient de lire. On pourra pourtant s'étonner de ce que je n'ai rapporté qu'une seule des innombrables observations qui se trouvent dans les ouvrages des magnétiseurs ; mais ces témoignages donnés par des hommes liés entre eux par une même croyance, et qui ont fait de cette croyance une affaire de parti, n'auraient plus le même poids. Je sais bien que les magnétiseurs, comme on l'a fort bien dit, ne forment pas une société séparée; je sais que dans tous les pays la croyance a l'agent de Mesmer est répandue parmi des hommes

d'opinions , de religion , de secte tout à fait opposées, et c'est bien une raison pour croire qu'il a fallu l'observation de faits réels pour les rallier ainsi à une même croyance : mais cette considération perd absolument toute sa force, quand il s'agit d'un phénomène particulier comme celui qui m'occupe.

On trouve bien peu d'hommes qui aient la sagesse de ne croire que ce qu'ils ont vu , et de ne rien conclure au-delà de ce que prouve rigoureusement ce qu'ils ont observé. Tel homme qui, pendant long -temps, se sera moqué du magnétisme animal sans le connaître , en deviendra tout à coup un zélé partisan et s'en déclarera le défenseur, parce qu'il aura vu un somnambule parler pendant son sommeil avec plus de facilité que dans l'état de veille, ou manifester des notions instinctives plus étendues que celles dont nous jouissons habituellement. Les mêmes faits vus par lui , il n'y a pas un siècle , t'auraient avec autant de raison rendu janséniste avec les çonvulsionnaires de saint Médard ; ou, trente ans plutôt , protestant parmi les Camisards. Qu'un homme voie un seul fait qui le frappe suffisamment pour entraîner sa conviction , c'en est assez pour qu'il devienne magnétiseur, et que désormais dis-

posé à tout croire sans avoir rien vu , il n'apporte à l'examen des faits qu'un esprit prévenu.

La distinction que je fais ici me paraît importante ; car il me semble qu'elle doit faire sentir à la fois et comment le témoignage des magnétiseurs peut être regardé comme suffisant pour convaincre d'une manière générale que leurs prétentions ne sont pas dénuées de fondement , et comment ce même témoignage uniforme devient néanmoins insuffisant pour établir la réalité de chacun des faits sur lesquels ils sont d'accord (i).

Les témoignages qu'on peut rassembler en

( i ) Je crois à propos de rapporter ici la seule observation qui me soit personnelle relativement à la faculté qui nous occupe. Je magnétisais une somnambule, chez laquelle j'avais beaucoup de raison d'en soupçonner l'existence , et je cherchais quelque preuve qui put fixer mon opinion. Je pris donc un jour , pendant que la malade était endormie , une bague qu'elle avait à son doigt , et la mis dans la main d'une personne qui se trouvait auprès de moi. La somnambule avait les yeux exactement fermés , et nous étions dans une chambre éclairée par une seule lumière. Environ une minute après je demandai à la malade , qui navait pas paru s'apercevoir de ce que j'avais fait, si elle pouvait me dire où était sa bague. Alors seul émeut elle parut s'apercevoir qu'elle ne l'avait plus ; et après avoir réfléchi uu instant , elle me dit :

faveur de existence du nouveau mode de division dans l'état de somnambulisme, suffiraient

C'est M. R***** qui l'a (nommant une personne présente et différente de celle à qui je l'avais donnée). Je crus qu'elle se trompait ; mais je ne jugeai pas à propos de l'en avertir ; et pour voir jusqu'où pourrait aller son erreur,, je me contentai de lui répéter : Voyez , et dites-moi positivement où est votre bague. Alors , au moyen d'un signe de la main , elle désigna sur elle-même , de la manière la plus évidente, l'endroit où se trouve placée la poche de côté du pantalon , et dit : Elle est là. Je crus d'autant plus sûrement qu'elle se trompait , que c'était à une dame que j'avais donné la bague ; et croyant avoir une preuve de plus de la facilité avec laquelle les somnambules peuvent voir ce qui n'est pas comme ce qui est , je lui dis , après lui avoir fait répéter encore une fois qu'elle voyait bien que c'était M. R***** qui avait sa bague et qui l'avait placée dans sa poebe de côté : Vous vous trompez, c'est Mme R***** qui a votre bague ; et en même temps je me tournai vers les personnes présentes, comme pour leur faire remarquer l'erreur évidente dont elles étaient témoins.

La physionomie des spectateurs avait une expression bien différente de la mienne ; elle peignait la surprise et l'étonnement ; car M. R***** tirant de l'endroit indiqué la bague qu'il avait prise , montra que la somnambule avait bien vu , et que c'était moi seul qui me trompais. M. R*****^ médecin, ayant eu occasion de voir plusieurs somnambules, observait les phénomènes qu'ils présentaient avec un esprit entièrement dégagé de préjugés , n'en admettant aucun , à moins qu'une expérience, rénetee ne les confirmât, mais ne négli-

pour faire adopter une faculté moins incompréhensible que celle dont il s'agit. Mais ces preuves, qui seraientsuffisantespourconvaincre d'un phénomène ordinaire, doivent-elles encore suffire quand il s'agit de faits qui sortent de l'or^ dre de ceux que nous avons tous les jours sous les jeux ? Cette question , posée d'une manière générale , reviendra naturellement après la discussion des preuves qui s'élèvent en faveur de chacune des facultés du somnambulisme. Il est donc bon de l'examiner ici pour savoir, une fois pour toutes, si notre croyance doit être

géant d'examiner aucun de ceux qui se présentaient à son observation. Il avait voulu, en demandant la bague à la personne à qui je l'avais donnée, faire une expérience plus concluante que celle que j'avais tentée.

L'expérience que je viens de rapporter était faite devant des personnes avec lesquelles je devais me dispenser de toute précaution qui aurait pu provenir de la moindre défiance sur leur compte ; toutes étaient plus inerédules que moi sur les phénomènes quelles avaient sous les yeux, et n'avaient aucun intérêt à faire paraître dans ma somnambule des facultés qu'elle n'avait pas ; mais , au reste , les circonstances locales ne pouvaient faire soupçonner aucune communication secrète entre les spectateurs et la malade. Celle-ci était assise devant moi ; je voyais ses yeux bien fermés ; toutes les personnes présentes étaient placées derrière moi , et aucune ne s'approcha de manière à pouvoir la toucher.

fondée uniquement sur les preuves qui s'élèvent en faveur d'un phénomène quelconque , ou si la nature de la chose prouvée doit entrer pour quelque chose dans notre croyance.

11 semble d'abord qu'il n'y a pas même lieu à élever un doute , et qu'on doive d'abord convenir qu'il est d'un homme sage de se montrer plus difficile sur les preuves à proportion que le fait dont il s'agit paraît plus extraordinaire. Tout le monde n'est pourtant pas d'accord sur ce sujet ; et la question que je viens de poser a été vivement débattue à la fin du dernier siècle, entre les écrivains défenseurs de la religion et les philosophes qui. attaquaient la validité des preuves sur lesquelles on veut appuyer la réalité des miracles.Cequ'ilya d'étonnant, c'est que dans le Dictionnaire encyclopédique, où certainement personne ne devrait s attendre a trouver des principes favorables à la crédulité, l'auteur de l'article Certitude* traitant la question dont il s'agit , la résout d'une manière conforme aux prétentions des partisans des miracles. Il soutienlpositîvement que la conviction doit être fondée uniquement sur les preuves , et qu'elle doit être tout à fait indépendante de ia nature de la chose prouvée; que , par exemple, le même nombre de témoins

qui suffit pour rendre certain que tel homme vivant a été vu (si l'on veut) tel jour, à telle heure, dans un lieu où rien n'empêchait qui! se trouvât , suffit aussi pour assurer que tel homme mort et enterré en présence de dix mille témoins, est ressuscité huit jours après. On s'est beaucoup moqué d'une pareille proposition, et , jusqu'à un certain point, on a eu raison de s'en moquer, parce qu'elle est fausse ; mais pourtant, comme elle pourrait conduire à une crédulité déraisonnable, on aurait mieux fait de la réfuter que de s'en moquer. Voici comment l'auteur de l'article raisonne pour prouver ce qu'il avance.

Fixez , dit - il , d'avance vous - même le nombre et le caractère des témoignages que vous jugerez nécessaires pour établir la preuve complète d'un fait quel qu'il soit , demandez des témoignages aussi nombreux et aussi respectables que vous le voudrez , mais restez d'accord que quand ces témoignages se trouveront réunis , leur ensemble portera nécessairement la conviction de la réalité du fait. Ceci étant une fois posé, voici comment ou pourra raisonner pour faire voir que le même nombre de témoignages qui rendra certain de la vie ou de la mort naturelle d'un homme,

devra aussi rendre certain de sa résurrection. On dira : Tel homme était mort tel jour, à telle heure, cela est certain, on ne peut0 en douter; cent, mille, dix mille témoins Font vu mort, ils ont vu son cadavre, il avait la tête tranchée. Le même nombre de témoins que nous avons reconnu suffisant pour entraîner la certitude, ont vu le même homme parlant , marchant , ils Font touché vivant huit jours après, et, par conséquent , on ne peut pas plus douter de sa vie qu'on ne peut douter de sa mort. 11 est certain qu'il était mort tel jour , il est certain qu'il était vivant huit jours après, donc il est ressuscité. Conclusion aussi certaine que les deux premières propositions , et qui en découle nécessairement , puisqu'elle n'est absolument autre chose que le résumé de la vérité qu'elles expriment.

Il est certain que le raisonnement que je viens de faire est inattaquable aussitôt qu'on admet qu'un ensemble de témoignages , quel qu'il soit, est capable de produire une certitude , et l'on sent fort bien que dès que l'on présente à l'esprit un ensemble de preuves capables d'entraîner la conviction, cette conviction doit suivre nécessairement , quel que soit' le fait dont il est question. Je n'ai pas besoin

d'examiner le résultat auquel me conduit une démonstration géométrique , pour l'adopter d'avance dans son entier; mais c'est que jamais les témoignages ne peuvent conduire à une certitude absolue : c'est ce qu'un peu de réflexion nous fera sentir facilement (i).

Qu'un seul témoin dépose devant moi d'un

(i) M. de Laplace démontre la même chose dans le calcul des probabilités, et on pourra trouver singulier que je traite ce sujet après lui; mais sa démonstration étant fondée suides calculs dont tout le monde ne peut pas juger, et consignée dans un ouvrage qui se trouve, par sa nature, à la portée d'un très-petit nombre de lecteurs , j'ai cru que les considérations dans lesquelles je suis entré pourraient être de quelque utilité.

Au reste , pour dire toute ma pensée sur ce point , la démonstration de M. de Laplace ne me paraît pas sans réplique. Il donne une formule dans laquelle la certitude étant représentée par l'unité , la probabilité qui peut résulter d'un nombrede témoignages indéfini est représentée par une fraction continue qui peut approcher de l'unité autant qu'on voudra , mais qui ne l'atteindra jamais.

Or, pour arriver à sa formule , M. de Laplace calcule les témoignages dans le cas où ils scr.iicnt rendus par des hommes qui n'auraient aucun intérêt à en imposer ni pour ni contre ce fait , supposant que les intérêts opposés doivent le détruire ; mais je ne vois pas ce qu'il pourrait répondre à ceux qui diraient que, d'après sa formule même, des témoignages pourraient conduire à la certitude, dans le cas où

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