DEUXIÈME SECTION
Plantes textiles. — La culture des plantes textiles a beaucoup perdu de son importance en France depuis l'introduction du coton dans la fabrication des étoffes. Toutefois, on consomme encore 2 kilogr. de lilasse de chanvre et 1 kilogr. de likisse de lin par individu, tandis que la consommation du coton n'est que de 2 kilogr.
Les plantes textiles propres à notre climat sont spécialement le chanvre et le lin.
Le chanvre (cannabis sdtiva, L.) (fig. 859 à 845) est une plante annuelle dioïque, de la famille des urtîcêes, originaire de la Perse et de . l'Inde. — La lilasse que produisent ses tiges est un peu grossière, mais elle offre une grande solidité, et n'a pu être rehiplacée par aucune autre pour la fabrication des cordages et des toiles à voiles. On en fait aussi Un ehiploi considérable pour les toiles destinées aux Usages domestiques.
Le chanvre est, en outre, une plante oléagineuse; l'huile que Ton extrait de ses graines, connues sous le nom de chêne via, est douce, agréable au goût, et propre à la peinture, à l'éclairage, à la fabrication du savon, et à beaucoup d'autres usages.
Le chénevis sert aussi à la nourriture des oiseaux de basse -cour, dont il rend la ponte plus hâtive et plus abondante.
Le chanvre fait la richesse de contrées entières. Les départements de la Sarthe, de Maine - et - Loire, de l'Isère et du Puy-de-Dôme, en France; le Bolonais et la Romagne, on Italie; l'Ukraine, en Russie, l'Amérique septentrionale, en font d'importantes cultures.
Variétés. — On cultive deux sortes de chanvre : .
le chanvre commun et le '^^SîSBB^a^rV^ i ''^^ chanvre de Bologne ou chanvre du Piémont, ¥l8' m' Pied de cUamre crû isolémevt' chanvre gigantesque, obtenu en Italie. Cette dernière variété ne diffère de la précédente que par une plus grande élévation, une germination plus lente, et une maturité plus tardive. La filasse en est plus grosse et plus forte; aussi est-elle préférée pour les cordages.
Composition chimique. — D'après Robert Kane, les tiges et les feuilles de chanvre sont ainsi composées :
Tiges séchées à plus de 100*.
î;ar,bone 59,94
Hydrogène 5tft4
Oxygène 4S72
Azote j 74
Sels minéraux ou cendres 4,'o6
moÔ 100,00
Feuilles séchées h plus de 100».
Dans les cendres de ces organes, il y a, sur 100 parties en poids :
Potasse 7(4g
Soude o!72
Chaux 4jf05
Magnésie 4,88
Alumine 0,57
Ê'lice 6,75
Acide phosphorique 3,22
— sulfurique 110
— carbonique 31 ^90
Chlore 1^5
Dans les graines, il y a, d'après Bucholz :
Huile grasse 191
Résine j'g
Sucre incristallisable, avec matières améres et acidulés. . Ifi
Extrait gommeux brun <) 0
Albumine soluble t 24 7
Kibre ligneuse, enveloppes ) 43 5
I^rle o,7
Dans la cendre des graines, Leucbtweiss a trouvé :
Potasse 21,67
^«de 0,06
. Chaux 26,63
' Magnésie lf00
Peroxyde de fer 0,77
Acide phosphorique 34'%
Sulfate de chaux 0/18
Chlorure de sodium 0,09
si,ice ! U,i)i
Comme on le voit, d'après ces analyses, le chanvre estime plante à potasse et surtout à chaux, qui contient beaucoup d acide phosphorique dans ses graines.
MM. Boussingault et Moride indiquent dans celles-ci les substances suivantes :
Eau,
Enfin, MM. Soubeiran et J. Girardin donnent du tourteau de chanvre la composition suivante :
Eau. :
Huile
Matières organiques. . .
Cendres ou sels minéraux .
Il y a, dans les matières organiques, 6,2 d'azote et dans les substances minérales : 0,577 de sels solubles et 7,10 pour 100 de phosphates. C'est, par conséquent, le tourteau le plus riche en phosphates, et sous le rapport de l'azote, il n'y a que celui d'oeillette qui lui soit supérieur. Il serait donc, comme engrais, bien préférable à celui de colza.
Climat et toi. Climat.
— La rapidité de la croissance dli chanvre permet de le cultiver dans les climats les plus divers, mais il préfère les climats doux et humides, qui activent sa végétation, stimulent l'allongement de sa tige, et permettent d'obtenir un produit plus considérable.
Il demande, en outre, à être abrité des grands vents qui, en agitant et faisant heurter ses tiges entre elles, en altèrent la fibre, la rendent dure, la couvrent de nodosités, et lui font perdre une grande partie de sa valeur.
Fig. 840. Chanvre mâle.
A FiT agricole.
Sol. — Si la culture du. chanvre n'est pas limitée par le climat, elle Test par la qualité du terrain, car il ne prospère que dans les sols de consistance moyenne, dans ces terrains d'alluvion qu on rencontre fréquemment au fond des vallées et sur les bords des fleuves et des rivières. Il faut surtout que le sol conserve de la fraîcheur pendant toute la durée de la végétation, sans offrir toutefois d'humidité sla-
Fig. m.
Fleurs mâles du chanvre.
Fitf. 841. Chanvre femelle.
Vig.' m. [Groupe £ de fleurs femelles du chanvre.
gnanle. Cette plante redoute les terrains secs et légers, aussi bien que ceux qui sont très-tenaces.
Place dans la rotation. — Dans les terres fertiles du Bolonais, la culture du chanvre alterne avec celle des céréales; mais, en général, on la fait reparaître constamment sur le même terrain. Ce mode n'est pas contraire à la loi de l'alternance, car la fumure abondante qu on répand annuellement, et surtout les labours profonds qu'on donne à la terre, pour chaque nouvelle récolte, mettent constamment les racines en contact avec un sol incessamment enrichi.
Préparation du toi. — Le chanvre exige une terre parfaitement et profondément ameublie. Aussitôt après l'enlèvement de la récolte précédente, à la fin de l'été, on pratique le premier labour, qui consiste à renverser avec la charrue deux tranches de 0m30 de largeur sur une bande également de 0ro30, et qui est complètement recouverte par les deux qui ont été renversées. La chaleur de cette saison fait bientôt périr les mauvaises herbes contenues dans le sol ainsi retourné et recouvert. Dix ou quinze jours après, on passe par-dessus un rouleau qui en abat les aspérités, puis on répand une partie de la fumure, et l'on sème environ 2 hectolitres et demi de féverolles pour former un engrais vert.
On pratique alors un second labour, mais en sens inverse, c'est-àdire qu'on renverse les bandes auxquelles on n'avait pas touché lors du premier travail. On fait passer de nouveau le rouleau, et Ton pratique des rigoles d'égouttement, afin que l'humidité n'empêche pas de pratiquer le labour qui doit terminer cette série d'opérations, à la fin de l'automne.
Ce dernier labour est exécuté lorsque les féverolles sont hautes de 0n,40 à 0wr>0, et avant les gelées. Il doit être profond de 0m55. On l'exécute ordinairement au moyen de la charrue et de la bêche, mais il serait plus économique de se servir de la charrue Bonnet (fig. 844).
Fig. 844. Charrue Bonnet, vue du côté droit.
On ameublit, on régale la surface au moyen de hersages et de roulages, et Ton ouvre, de trois en trois mètres, des raies d'écoulement qui transportent l'excès d'humidité dans des fossés transversaux. Le terrain demeure dans cet élat jusqu'au printemps suivant , moment de l'ensemencement.
Engrais et amendements. — En raison des principes salins qui entrent dans la constitution des divers organes du chanvre, il est évi dent que les terrains les plus propres à sa culture sont ceux dans les quels il y a, en quantités notables, la chaux, les phosphates et les sels de potasse. Lors donc qu'un sol n'est pas très-riche en ces princes
minéraux, il faut les lui donner par le marnage, le chaulage, les os moulus, le noir animal, le noir animalisé, la charrée associée à des engrais animaux consommes, car la rapidité de croissance du chanvre nécessite que les engrais renferment abondamment des matières nutritives immédiatement assimilables.
lia théorie indique que les tourteaux de chanvre, 1rs feuilles, 1rs débris de ehènevottes, les eaux dans lesquelles les tiges ont subi l'opération du rouissage sont éminemment propres à fertiliser le champ. On devrait donc surtout utiliser ces divers résidus; ce serait même le moyen de faire produire indéfiniment au terrain la même nature de récolte.
Le chanvre paraît absorl)or l'équivalent de 1500 kilogr. de fumier pour 100 kilogr. de filasse obtenue; il est donc utile que le sol soit richement fumé. Dans le Bolonais, on applique une demi-fumure, composée de fumier qu'on enterre au moyen de la seconde façon donnée à la terre. On y ajoute un engrais vert, fourni par les féverolles semées au moment de l'application de la première fumure, et que Ton enterre avant l'hiver. Enfin; au printemps suivant, on répand, en même temps que la semence, des matières fécales, du fumier de volaille, des tourteaux, des plumes, des raclures de corne.
Semât. Choix des semences. — Comme on a tout avantage à ce que les tiges acquièrent le plus d'élévation possible, il convient de choisir de préférence le chanvre du Piémont; mais comme il faut le semer très-dru pour obtenir du chanvre fin, il dégénère très-rapidement, et entraîne la nécessité de renouveler fréquemment la semence, ce .qui donne lieu à une dépense assez considérable. Pour retarder autant que possible cette dégénérescence, on sème un certain nombre de pieds sur le bord des récoltes sarclées, telles que mais, betteraves, etc.; les plantes, croissant isolées, y acquièrent un grand développement, et les graines donnent lieu à des individus qui conservent les caractères propres à leur espèce. La bonne graine est d'un gris foncé, luisante, pesante et bien nourrie. Elle ne conserve sa faculté germinative que pendant un an.
Époque des semailles. — Le chanvre redoute les dernières gelées du printemps, aussi ne doit-on le semer que lorsque la température est remontée à-f-IO0, ce qui arrive, dans le Nord de la France, vers la lin d'avril.
Quantité de semences. — Les pieds de chanvre qui croissent isolés °n à de grandes distances les uns des autres acquièrent un développement considérable; mais leur lige est très-ramifiée, et la filasse qu'elle donne est moins abondante, à volume de tige égal; elle est, en outre, composée de filaments tenaces et grossiers, qui la rendent impropre
à d'autres usages qu'à faire des cordages. Plus les plantes sont serrées, au contraire, moins les tiges sont ramifiées, et plus les filaments sont fins et proportionnellement abondants. Les fils que Ton en obtient sont moins tenaces, mais ils sont plus convenables pour la fabrication de la toile. La quantité de semence à employer doit donc varier selon la finalité de la filasse que Ton veut obtenir. Pour les filasses destinées aux cordages et aux toiles à voiles, on répand trois beclolitres de semence par hectare; on en répand quatre si Ton veut avoir du chanvre très-fin.
Mode de semaille. — Au commencement d'avril, on donne au sol une légère façon avec l'extirpateur, pour détruire les mauvaises herbes. Cette façon est suivie d"un hersage. Au moment de l'ensemencement • on fait, à la houe à main, des sillons de 0m04 à 0m05 de profondeur; on répand la graine sur le plafond du sillon, et on la recouvre avec la terre extraite du sillon voisin. A mesure qu'on sème, on répand dans les sillons les engrais pulvérulents dont nous avons parlé plus haut. Tout en recouvrant chaque sillon, on régale le sol, et on le plombe légèrement avec le dos de la houe. On termine en répandant à la surlace du sol une légère couche de débris de chènevottes, de vieille paille ou de fougère qui, en tenant la couche superficielle fraîche, l'empêchent de se durcir et protègent les jeunes plantes. Il est encore indispensable de garantir ce semis du ravage des oiseaux; à cet effet, on fait garder le champ par des enfants pendant les sept ou huit premiers jours.
Entretien. — Si l'on a négligé de couvrir le sol d'un léger paillis, et que la surface de la terre se soit durcie avant la levée des jeunes plantes, il devient nécessaire de la rompre au râteau.
Dès que le chanvre est levé, on pratique un premier sarclage à la main, de façon à biner toute la surface. Lorsqu'il a atteint une hauteur de 0m16, on répète le sarclage, mais on se contente d'arracher, à la main, les plantes nuisibles; à ce moment on enlève aussi les plants trop rapprochés. La distance a laisser entre chacun d'eux varie selon la qualité de la filasse à obtenir; pour les filasses à cordages, ils doivent être à environ 0m065 l'un de l'autre; on en conserve ainsi 1250 par mètre carré; pour les filasses à toiles, on en conservera 400 par mètre.
Si le sol venait à se dessécher, et qu'on pût faire usage de l'irrigation, il ne faudrait pas hésiter, car le chanvre redoute infiniment l'influence pernicieuse de la sécheresse.
Accident* et maladies. — Le chanvre est exposé à des accidents de plusieurs natures, au premier rang desquels se placent leé attaques du ver blanc. Puis viennent les vents violents qui brisent les tiges, ou,
fout au moins, les fatiguent et les durcissent. La grêle lui est aussi très-funeste; chaque grêlon produit une cicatrice qui détruit la continuité de la filasse; et, lorsque la grêle est abondante, le produit est considéré comme perdu. Dans ce cas, si le chanvre n'a pas dépassé 0n,40 de hauteur, on le coupe à (VIO du sol environ, et I on peut espérer de voir se développer de nouvelles tiges, qui donnent souvent un produit aussi abondant que celui des champs non grêlés.
Deux plantes parasites font aussi beaucoup de tort aux chènevières : ce sont la cuscute (p. 182, t. Il), et Yorobanche rameuse {fig. 845 à 848). On détruit [la première par le feu, employé comme nous l'avons indiqué à l'article du trèfle; quant à la seconde, il importe d'en couper les tiges rez-terre avant son épanouissement.
Récolte. — Pourobtenir la
Fig. 84-i. Orobmuhe rammsï.
meilleure qualité possible de fdasse, on doit faire la récolte quand les pieds mâles 1 sont défleuris et que leurs tiges commencent à jaunir. Ce moment arrive, dans l'Ourst de la France, vers le milieu de juillet. Le mode de récolte varie un peu selon qu'il s'agit de chanvre à cordages ou de chanvre à toiles.
Pour le premier, on n'arrache pas la plante, on la coupe avec une sorte de sape, et on la dépose sur le sol par javelles, qu'on laisse sécher pendant deux ou trois jours; après quoi, on les secoue à l'extrémité pour en faire tomber les feuilles, et on les transporte à la ferme pour assortir les tiges. Là on les place en tas, horizontale-
1 Dans plusieurs localités on donne encore le nom de chanvre mâle aux plantes qui portent les fruits, et celui de chanvre femelle à celles qui en sont privées, qui prennent moins de développement, et dont la végétation est plutôt arrêtée; cette nomenclature est vicieuse, puisque c'est précisément le contraire qu'il faudrait dire.
ment , le bas des liges fortement appuyé contre un mur, afin que 1 inégalité de longueur apparaisse entièrement. On pose sur chaque tas, auprès du mur, des plateaux pour empêcher qu'il ne se dérange pendant qu'on tire les brins pour les assortir de longueur. Pour faire cet assortiment, les ouvriers saisissent par poignées,
lïg. m. Orobanche rameuse (A) attachée sur Fig. 848. Fruit de l'oro-
la racine d'un pied de chanvre (B). hanche rameuse.
d'abord les brins les plus longs, puis les moyens, puis les courts, les lient en petites gerbes, et unissent plusieurs de ces gerbes pour en former des faisceaux dont chacun ne contient que des brins de longueur égale. On retranche ensuite le sommet des gerbes pour ne conserver que ce qui peut faire de la bonne filasse, et l'on envoie les faisceaux au rouissage.
Tour les chanvres à toiles, on arrache les tiges au lieu de les couper. Ou passe la main de haut en bas sur chaque tige pour en détacher les feuilles qu'il importe de laisser sur le terrain, puis à mesure que
4MJ
ces tiges sont arrachées on en forme des poignées, composées de 6 à 15 brins, selon que l'arrachage présente plus ou moins de difficulté, et Ton fait tomber la terre attachée aux racines. Ces poignées sont liées en javelles de 0W50 de circonférence. On coupe ensuite à l'aide d une hache et d un billot, les deux extrémités, pour en séparer le sommet et les racines qui ne donnent aucun produit, et brouillent la filasse lors des opérations ultérieures. Quand le chanvre est ainsi arraché et préparé, on le lie en gerbes de 1 mètre de circonférence et on le met rouir le même jour. Le chanvre est moins blanc quand on ne le fait rouir qu'après sa dessiccation.
Dans quelques localités, on opère la récolte de façon à obtenir la plus grande quantité possible de graines de bonne qualité. Pour cela, on récolte d'abord les pieds maies, qui mûrissent six semaines avant les pieds femelles; ceux-ci végètent alors bien plus à l'aise, et ne sont récoltés qu'au moment où leurs feuilles et leurs tiges commencent à jaunir et que les graines brunissent. On les lie en petites bottes, et on en fait des faisceaux que Ton redresse pour que la graine achève de mûrir. Il faut, pendant ce temps, veiller à en éloigner les oiseaux qui en sont très-friands, ôn les bat ensuite pour en extraire la graine.
Il résulte de ce mode d'opérer que l'on obtient moins de filasse, et surtout que celle-ci est de moins bonne qualité que si tout eût été récolté au moment de la maturité des pieds mâles; mais la récolle des graines compense cette différence. Toutefois, si l'on tient compte des frais occasionnés par la double récolte et par le double rouissage, on trouve , qu'il y a encore plus d'avantage à faire une seule récolte, sans se préoccuper de la graine, et qu'il vaut mieux se procurer celle-ci au moyen de pieds isolés,*comme nous l'avons expliqué plus haut.
Séché à l'air, le chanvre mâle renferme moyennement 20 pour 400 de chanvre teillé, et le chanvre femelle 10 à 22 pour 100.
Le chanvre teillé, séché à l'air, ne donne que 00 à 65 pour 100 de filaments textiles; le reste se compose de matières étrangères, solubles dans les lessives alcalines; de sorte que 100 parties de chanvre vert ne fournissent que 5 à 8 parties de filaments textiles. Ces filaments sont spécifiquement plus lourds, plus grossiers et plus résistants que ceux du lin, et s'en distinguent, lorsqu'ils n'ont pas été blanchis, par leur teinte jaunâtre.
Rouissage. — Les filaments de l ecorce du chanvre sont fortement agglomérés par une matière gommo-résineuse qui s'oppose à leur séparation, et qu'il faut détruire par une fermentation qui la décompose. Les deux agents nécessaires à cette fermentation sont l'humidité et la chaleur: on les obtient :
1° En exposant les plantes sur des prés à l'action successive de l'humidité atmosphérique et du soleil. La fermentation est interrompue chaque jour par la dessiccation amenée par la chaleur solaire, el, au bout d'un mois environ, la filasse se détache et se sépare entièrement, offrant un chanvre gris qui a un peu moins de valeur que le blanc. Cette opération prend le nom de rosage, rorage ou sereinage;
2° En plongeant les gerbes dans Teau et les y laissant jusqu'à ce que la fermentation ait détruit la gomme-résine; c'est le rouissage. S'il est bien fait, la matière colorante est dissoute et entraînée par l'eau, et le chanvre acquiert une belle couleur blanc jaunâtre très-recherchée.
Des essais comparatifs, faits entre ces deux procédés, ont démontré que c'est le rouissage qui donne les résultats les plus satisfaisants , et qu'on doit le préférer toutes les fois qu'on peut disposer des eaux nécessaires : c'est donc de sa description que nous allons nous occuper.
Les eaux les plus convenables sont les eaux courantes, car elles entraînent à mesure les matières colorantes. 11 est essentiel qu'elles soient douces, pures, et surtout non ferrugineuses. Dans l'eau dormante, l'opération est beaucoup plus courte à raison de la température plus élevée que prend l'eau, mais celle-ci se putréfie et émet des gaz infects dont l'action est incommode et malfaisante. A l'époque du. rouissage, il est impossible de traverser certaines parties de la Lombardie, les environs de Grenoble, les rives de la Loire au-dessus d'Angers, sans être saisi de l'infection répandue dans l'air et qui devient In source de fièvres intermittentes; c'est, cependant, encore dans les eaux dormantes que le rouissage se fait le plus souvent, parce qu'elles sont plus fréquentes et que, d'ailleurs, les règlements de police s'opposent presque partout à ce qu'il soit pratiqué" dans les cours d'eau qu'il rend insalubres, et dont il détruit le poisson. IL est donc vivement à désirer que les tentatives que l'on ne cesse de faire pour remplacer le rouissage par une autre opération conduisent enfin à la découverte d'un procédé moins pernicieux pour la santé publique.
En attendant, voici le mode de rouissage qui donne les meilleurs résultats; c'est le procédé suivi en Lombardie :
On établit des sortes d'étangs ou routoirs, profonds d'un mètre fnviron et d'une capacité double de celle du chanvre qu'on veut y placer, afin que la fermentation n'y soit pas trop active. Le fou 1 est pavé «H les parois sont revêtues d'un mur en maçonnerie, afin que les terres ne rendent pas l'eau limoneuse, ce qui donnerait une mauvaise apparence à la filasse. Ces routoirs sont parfaitement nettoyés après chaque opération.
Les gerbes y sont placées l'une à côté de l'autre, et pour qu'elles restent sous Peau, on les couvre transversalement de planches char-
gées de pierres pesantes. La durée du rouissage varie suivant l'élévation de la température, mais on n'a pu recueillir jusqu'à présent aucune indication précise à cet égard. Si le rouissage est trop prolongé, la lilasse perd de son poids et de sa force; s'il est trop court, elle reste diflicile à travailler. Au bout de quatre jours, on visite le chanvre et on l'enlève si la filasse se détache facilement de la partie ligneuse. L'opération doit être terminée au plus tard le sixième jour; ceci s'applique au Polonais où le rouissage s'opère en eau dormante et sous l'iolluence d'une température élevée; mais, dans les eaux courantes qui s'échauffent moins, et surtout dans le Nord delà France, le séjour sous l'eau doit être plus prolongé.
Le rouissage du chanvre peut avoir lieu, sans aucun dommage, en vingt-quatre heures dans les eaux chaudes, ainsi que Montaigne Ta vu en Italie, en 1580, aux thermes de Viterhe, et Mératà celles de Bourbou-Lancy en 1854. On peut encore le rouir dans le sable humide, comme on le pratique au Brésil.
Ouand le moment d'enlever le chanvre est venu, des ouvriers retirent les planches, délient les gerbes, isolent les javelles les unes des autres, les lavent en les frottant â plusieurs reprises sur l'eau et en les tournant en tous sens, et les passent à d'autres ouvriers qui les dressent les unes contre les autres pour qu'elles s'égouttent. Après quelques instants on procède à l'étendage; à cet effet, on fait glisser vers le sommet le lien qui réunit chaque javelle, puis, écartant les liges vers le bas, on dresse isolément chacune de ces javelles comme autant de faisceaux. Dans le Bolonais, il ne faut pas plus de deux jours de beau temps pour les sécher suffisamment. Dans l'Ouest de la France, il faut au moins cinq jours; souvent même il faut passer les javelles au four pour achever de les dessécher. Lorsque le chanvre est suffisamment sec, on le lie de nouveau en gerbes et on le rentre dans les bàliments, où il reste jusqu'au moment de sa préparation pour la vente, préparation qu'on ne pratique ordinairement que pendant les veillées et les mauvais temps de l'hiver.
Préparation. — Cette préparation consiste à séparer la filasse de la partie ligneuse de la tige ou chènevotte. Elle porte les noms de te/7 lage, macquage, brayage ou broyage; elle varie selon qu'il s'agit de filasse pour les cordages ou pour les toiles.
Les tiges destinées à fournir la première, ayant une longueur de trois à quatre mètres et une grosseur proportionnée, on se sert d'un plateau de bois dur B (tlg. 849), de 0m50 de large et fixé verticalement à l'extrémité d'un autre plateau horizontal G. Le plateau B, haufde 1 mètre environ, offre à sa partie supérieure une entaille /V présentant la forme d'un croissant et dont on a arrondi les angles. Un ou-
mer prend alors les javelles les unes après les autres, et, commençant
à les présenter par le gros bout, il les appuie sur IVchnncrure du
plateau et les y avance successivement, de
manière quil y ait toujours 0ni08 ou 0-10
de tige non rompue au dehors du plateau.
Pendant ce temps-là, deux ouvriers armés
de bâtons durs et pesants, surtout à leur
extrémité inférieure (fig. 850), frappent
sur le bout de la javelle à mesure que le
premier ouvrier l'avance. Un seul coup
suftit pour rompre celle-ci. Aussitôt que
chaque javelle est ainsi battue, un autre
ouvrier la reçoit et la secoue al in d'en faire détacher les chènevottes qui ne sont pas tombées devant le plateau.
Après cette première opération, on fait passer la filasse à la broyé (tîg. 851). Cet instrument se compose de deux parties superposées. La mâchoire supérieure B est formée de deux pièces de bois réunies à un bout par une forte cheville en fer qui traverse aussi la mâchoire inférieure, de façon à former une charnière. Ces deux pièces de bois, terminées à l'extrémité opposée par un manche C, offrent une épaisseur de 0m2G et sont taillées en couteaux non tranchants par-dessous. La mâchoire inférieure A consiste en une pièce de bois de 0mU à 0ro16 d'équarrissage et de 2*27 à 2m00 de lon<(. Elle est creusée dans presque toute sa longueur par deux grandes mortaises larges de 0m028 qui la traversent dâns toute son épaisseur. Les trois cloisons que laissent ces mortaises sont taillées en couteaux non tranchants dans leur partie supérieure. Ces diverses parties sont disposées de façon que les deux pièces de la mâchoire supérieure entrent librement dans les mortaises de la mâchoire inférieure.
Pour broyer le chanvre, l'ouvrier saisit chaque poignée par le milieu; il .l'introduit entre les deux mâchoires de la broyé en avançant la main jusqu'à celle-ci; alors, tirant peu à peu la filasse à lui, il Ja bat avec la mâchoire supérieure de l'instrument, en la retournant dans tous les sens, afin qu'aucune partie n'échappe à cette action. II termine l'opération en tirant chaque poignée lorsqu'elle est
Fig. 819. Machine pour rompre les chènevottes du ch nvre.
Fig. 850. Bâton pour rompre les chènevottes du chanvre.
pressée clans la machine. On arrive ainsi à assouplir les filaments et à les débarrasser des petits brins de chénevotte et des nœuds qui
Fig. 851. Broyé pour séparer la chénevotte de la (liasse.
s'y trouvent. C'est dans cet état que la filasse est mise en balles et livrée au commerce.
Dans beaucoup de localités, les deux instruments précédents ont été remplacés par une machine à ailes plus rapide. La figure 852 en
Fig. 852. Machine à broyer.
donne une idée satisfaisante sans qu'il soit nécessaire d'en faire la description.
Les, tiges du chanvre à toiles étant plus courtes, et surtout moins grosses, on se contente de les battre par poignées sur un billot, avec un maillet en bois dur et pesant. On soumet ensuite la filasse à l'action de la broyé, comme nous venons de l'expliquer pour le chanvre à cordages.
Rendement. — Le rendement du chanvre varie un peu, suivant le climat, le degré de fertilité du sol et les soins donnés à cette culture.
- Dans le Bolonais, on récolte par hectare. . 1500 kilogr. de filasse.
En France, dans Maine-et-Loire 780 —
Dans l'Isère 1000 —
Le rendement moyen en filasse peut donc s'élever à 1 000 kilogr. par hectare.
Si Ton veut recueillir, à la fois, de la graine et de la filasse, et que Ton fasse la récolte en deux fois, le produit moyen descend à 800 kih, mais on obtient environ 300 kilogr. de graines.
COMPTE DE CULTURE d'un HECTARE DE CHANVRE CULTIVÉ SEULEMENT