TROISIÈME SECTION
Plantes tinctoriales. — Les plantes tinctoriales qui peuvent Être utilement cultivées en France sont les suivantes :
La garance (rubia tinctorum, L.) (flg. 869 à 871) est une plante à racines vivaees, qui appartient à la famille des rubiacées. C'est une des espèces tinctoriales les plus importantes, car elle donne la teinture rouge la plus solide qu'on connaisse, et Ton peut en obtenir toutes les nuances. Le principe colorant réside dans la racine. Celle-ci, conservée entière, est connue dans le commerce sous le nom iVali- %ari ; elle prend celui de garance lorsqu'elle est réduite en poudre; cette dernière, traitée par l'acide sulfurique concentré, se nomme garancine; et, enfin, l'extrait alcoolique de la garancine porte le nom de colonne.
On trouve, en outre, dans les tiges de garance, un fourrage trèsrecherché des bestiaux, et qui, sous le rapport de sa richesse en principes nutritifs, peut être comparé à la meilleure luzerne.
La culture de la garance remonte à une assez haute antiquité. Pline nous apprend qu'on l'employait, en Italie, à la teinture des laines et des cuirs. Elle se répandit bientôt dans les Gaules; mais, dès le seizième siècle elle avait, en grande partie, disparu de notre territoire pour se concentrer successivement en Flandre, en Allemagne et en Zélande. C'est sous Charles-Quint qu'elle fut introduite en Alsace; mais ce n'est qu'au milieu du siècle dernier qu elle commença à reparaître en France. De 1762 à 1774, un Arménien catholique de Julfa, faubourg chrétien d Ispahan, Johann Althen, importa sa culture dans le territoire d'Avignon, et, comme le sol lui était particulièrement favorable, elle finit par y dominer toutes les autres récoltes. Aujour-
I,a garance.
La gaude. I.e safran.
Le carthame.
Le pastel.
La pprsicaire des teinturiers.
La maurelle tournesol.
d'hui, on estime le .produit annuel, dons ee département, à 30 mil-
Fig. 869. Garance
lions de kilogr. de racines sèches, et celui de l'Alsace à 2 millions. Les autres pays de production, tels que la Silésie, la Hollande, Naples, l'Asie Mineure, etc., ne donnent ensemble qu'environ 16 millions de kilogr. de racines sèches; la France fournit donc les deux tiers de la garance livrée à l'industrie des divers peuples.
Composition chimique. — Bien que la garance ait été le sujet de nombreux travaux chimiques, on est encore bien loin d'être fixé sur la véritable composition des principaux organes de cette plante précieuse. Laissant de côté ce qui, dans les analyses exécutées jusqu'ici, n'intéresse réellement que les industriels, nous nous bornerons à relater ce qu'il importe de savoir au point de vue agricole.
47f5 ART AGRICOLE.
La tige de garance renferme, quand elle est séchée à l'air après la récolte 18,4 pour 100 d'eau; elle contient à cet état 0,66 d'azote, et 0,81 pour 100 dans son état de siccité complète.
Dans la racine, à l'état frais, il y a de 72 à 78 pour 100 d'eau. Desséchée à l'étuve, pour être mise dans le commerce, elle en retient encore 7 à 8 pour 100. Dans cet état, elle contient, 1,24 pour 100 d'azote, quantité qui s'élève à 1,53 dans la racine séchée à 100°.
La proportion des cendres fournies par la racine commerciale est très-variable; ainsi, d'après MM. Cheyreul et Persoz :
ÎOO p. d'alizaris d'Avignon, desséchés à 100* ont donné 8,1 à 8,3 p. 100 de cendres
iOO — d'Alsace 6,3 à 6,5 —
100 — du Levant 9,8
Voici les substances minérales que ces cendres contiennent :
Garances d'Alsace.
Garance de Zélande,
d'après M.
Koechlin.
d'après M. May.
— carbonique. .
Chlore
Silice
Charbon et sable. . .
Chlorure de sodium.
Les graines de garance d'Avignon fournissent, d'après M. Scliiel, 8,14 pour 100 de cendres, ainsi composées sur 100 parties:
Classe : 17,77
Soude . -5t48
Cnau* 26,45
Magnésie et trace de manganèse 2,20
Peroxyde de fer 5,30
Chlorure de sodium 9,11
Acide sulfurique 2,66
— phosphorique 4,51
— carbonique 9,81
Silice 17,01
Charbon 1 ,54
m U GARANCK. 47
Climat et toi. Climat. — La garance s'accommode également do tous les climats, elle donne do bons produits aussi bien à Smyrne qu'en Zélande et dans les contrées intermédiaires.
Sol. — La garance aime les terrains légers ou de consistance moyenne, les sols sablo-argileux, calcairo -argileux, meubles et profonds, où ses longues racines peuvent se développer facilement.
Sa végétation est d'autant plus vigoureuse en été, et son produit en racines d'autant plus abondant, que le sol conserve plus de fraîcheur pendant la saison chaude. Quand la terre est trop sèche, sa végétation est suspendue, et ne reprend plus qu'au retour des pluies. Toutefois, le terrain ne doit être que frais, et non pas humide.
On peut donc obtenir d'abondants produits dans tous les terra'ns qui remplissent les conditions précédentes; mais il s'en faut de beaucoup que ces produits offrent tous la môme qualité. On a constaté, en effet, que, suivant la composition élémentaire du sol, les racines de garance sont rouges, rosées, jaunes ou grises. L'élément terreux, qui parait jouer le rôle le plus important dans la formation du principe colorant, est le carbonate de chaux, et c'est pour cela que les garances de Vaucluse et de Hollande, développées dans des sols renfermant de 60 à 93 pour 100 de carbonate de chaux, sont b en plus riches, et ont une valeur commerciale bien plus élevée que les garances de l'Alsace, cultivées sur des terrains contenant au plus 10 pour 100 de cette substance.
Suivant M. Bastet, voici les meilleures proportions d'humus, de calcaire, d'argile et de sable que puisse contenir un sol, pour que la garance y soit de belle venue et d'excellente qualité :
Orange. Claus.iv es. Courthéxon. Causnnes.
Humus 5,50 5,50 5,fiO 5,00
Calcairo 41,00 57,00 58,00 47,00
Argile 18,00 2*1,00 S500 28.00
Sable . . 35.CO ^,00 21,00 20,00
Ce qui donne pour moyenne :
Humus 5.575
Calcaire 40,7.*:0
Argile. . . , 27.500
Fable 2fi.:o
Ce sont donc les sols légers ou de consistance moyenne, profonds. Iriables, assez frais en été, et surtout contenant une forte proportion
de carbonate de chaux, qui conviennent particulièrement à la garance.
Mais il faut aussi que ces sols soient homogènes dans toutes leurs parties et exempts d<> graviers, car l'expérience a prouvé que, quand la terre est graveleuse, la plante n'y prospère pas, et que les travaux de l'arrachage morcellent la racine, de sorte qu'elle est alors d'une vente difficile et d'un très-médiocre produit.
Place dans la rotation. — La garance exige une terre profondément ameublie et fumée: il v a donc avantage à la faire succéder aux récoltes pour lesquelles on a défoncé le sol à 0m30 ou 0m40 de profondeur, et qui ont été richement fumées. Telles sont les racines fourragères.
Le défoncement qui résulte de l'arrachage de la garance a pour résultat de mélanger les couches superficielles avec les couches inférieures, et de rendre à ces dernières une grande partie de la fertilité qu'elles ont perdue. Aussi le même terrain peut-il porter un certain nombre de récoltes continues de garance sans que le produit diminue, à la condition qu'on fumera copieusement la terre après chaque récolte. Lorsque, toutefois, on trouvera de l'avantage à intercaler d'autres cultures entre celles de la garance, il faudra préférer toutes celles qui aiment les terrains ameublis et fertilisés à une grande profondeur. De ce nombre sont la luzerne, le sainfoin, le lin, les racines fourragères, etc. Le froment y donne aussi de bons résultats, mais alors seulement que la terre, profondément remuée par l'arrachage, s'est un peu raffermie. Enfin, on peut encore profiter de cet ameublissement profond pour y planter de la vigne, des mûriers ou des arbres fruitiers.
Préparation du toi. — Si le sol n'a pas encore été défoncé profondément, et qu'il soit de nature un peu compacte, il convient de lui appliquer d'abord un labour de 0,n50, suivi, quelque temps après, d'un labour ordinaire. Si, au contraire, lesof est léger et naturellement meuble à uni1 grande profondeur, ou s'il a déjà été défoncé récemment, on se contente d'un seul labour de 0ro25.
Ces labours sont ordinairement pratiqués à la bêche, mais il est plus prompt et plus économique de les exécuter avec une charrue suivie par des ouvriers qui complètent à coups de bêche la profondeur de chaque raie, ou, mieux encore, avec deux charrues suivant la même raie (t. I, p. 192).
C'est toujours avant l'hiver qu'on exécute ces labours de défoncement, et Ton attend la fin de février pour ameublir convenablement la surface par les labours croisés, les hersages et les roulages nécessaires. Enfin, un trait d'exlirpateur, suivi d'un hersage, est exécuté
au commencement de mars, immédiatement avant l'ensemencement; puis on termine l'opération en traçant sur le sol, avec un rayonneur, la largeur des planches qui recevront l'ensemencement.
Ces planches, séparées par un intervalle de 0ro40 dont la terre est employée aux buttages successifs, offrent une Margeur qui varie entre lm32 et \ mètre. L'expérience a fait donner la préférence à la première dimension. On a reconnu que la garance qui vient sur le bord des planches est toujours plus belle, et compense les vides nombreux laissés entre ses plants; l'ouvrier sarcleur atteint plus facilement les mauvaises herbes sans marcher sur les planches, et l'on trouve plus facilement dans ces intervalles fréquents la terre nécessaire pour de forts buttages. Enfin, l'arrachage des racines à la charrue ou à la bêche, devient beaucoup plus praticable, puisque la terre peut être renversée de chaque côté dans les intervalles. Si l'irrigation devient nécessaire, et qu'on puisse en disposer, on fait entrer l'eau dans les fossés : elle pénètre la terre par infiltration, et permet de commencer l'arrachage dans une saison où la sécheresse empêche ordinairement d'entreprendre cette opération. Or, les garances arrachées les premières se vendent toujours à un meilleur prix, car les fabricants ont observé que les préparations auxquelles ils soumettent les racines réussissent mieux en été qu'en hiver.
Engrais et amendements. — La garance ne parait pas absorber une grande quantité d'engrais, puisque, d'après M. de Gasparin, elle n'enlève au sol que l'équivalent de 277 kilogrammes de fumier pour 100 kilogr. de racines sèches récoltées, ce qui fait une perte totale de 10,000 kilogr. d'engrais par hectare, en portant le rendement moyen à 5500 kilogrammes de racines. Quoique peu épuisante, cette plante ne donne cependant d'abondants produits que dans les terres très-richement fumées; mais une grande partie de l'engrais répandu dans le sol y reste pour les 'récoltes suivantes. Les engrais les plus chauds, tels que les fumiers de cheval et de mouton, sont ceux qui conviennent le mieux. Comme les terrains sur lesquels on opère sont, en général, peu compactes, les fumiers doivent être à moitié consommés, car les fumiers longs ou pailleux soulèvent trop la couche supérieure, et nuisent ainsi à la germination ou à la reprise des jeunes plants qu'on repique.
On répand les furniers dans la proportion de 40,000 kilogr. par hectare. Les boues de ville ont été aussi employées, mais avec moins de succès.
Comme la garance reste plusieurs années en terre, et que, chaque année, elle a besoin d'y puiser une nouvelle dose de principes nutritifs, il n'est pas douteux que les engrais à décomposition lente, comme
A UT ÀGMCOLF.
des os concassés, la corne, les chiffons de laine, ne lui soient trèsavantageux. On devra préférer ces entrais à tons autres, lorsqu'on ne pourra pas sé procurer une suffisante quantité de fumiers animaux. Les os concassés seront employés dans la proportion de 12 à \ 500 kilogr. par hectare; la corne, dans la proportion de 800 kilogr. Les chiffons de laine devront être mélangés avec le fumier, dans la proportion de 14,000 kilogr. pour '2500 kilogr. de fumier, quantité suffisante pour fumer un hectare. Ce mélange aura pour effet de décomposer plus facilement les chiffons. Pour atteindre complètement ce but, on formera les mélanges un ou deux mois à l'avance, puis on les arrosera de temps en temps, avec des urines, ou des purins de matières fécales.
Les engrais pulvérulents, riches en sels alcalins et en phosphates, tels que le noir animalisé, la poudrette, les tourteaux de graines oléagineuses sont aussi très-convenables, non pour être employés seuls, mais pour compléter la fumure. Kn général, l'association de plusieurs engrais est préférable à remploi exclusif de Tun quelconque d'entre eux.
Les fumiers proprement dits sont enterrés avant l'hiver par le labour qui suit le défoncement, si celui-ci doit avoir lieu, sinon avec le premier labour. Quant aux engrais pulvérulents, complémentaires de la fumure, on les recouvre par les premières façons pratiquées au printemps. Il faut, ainsi que nous l'avons dit, que la terre offre un grand excédant d'engrais pour donner un rendement passable, et plus cet excédant est considérable, plus la récolte est abondante. Ainsi, on peut obtenir par hectare environ :
2000 kilogr. de racines sèche? , avec une fumure de 24,000 kilogr. S50O — — 45,000 -
GOO0 - - 190,000 -
La garance peut être cultivée de deux manières, soit par le semis à demeure, soit par le semis en pépinière et la transplantation.
Semis à demeure.
Choix des semences. — Quand on veut récolter soi-même ses graines, on choisit les garances de deux ans, afin d'avoir des graines mieux constituées et plus abondantes. Dès que les fruits sont d'un violet foncé, on fauche les tiges rez-terre, on les expose au solei