CHAPITRE PREMIER
OBIGINE DU SYSTÈME KERVEUX.
Le célèbre Haller prétendait encore , avec plusieurs autres physiologistes , que les Vers et les Testacés ne possèdent point de système nerveux , et cette assertion , si dénuée de fondement , fut même considérée comme venant à l'appui de la théorie de l'irritabilité. Mais, d'un autre côté, on a peutêtre été trop loin aussi en croyant voir dans les observations qui la réfutent une preuve que tous les animaux , même les plus petits et en apparence les plus simples , ont une organisation complexe , et que les diverses fonctions fondamentales du corps animal doivent, de toute nécessité , être dévolues à des parties différentes. Puisque nous trouvons que la res-
piration peut avoir lieu sans poumons , la nutrition , l'accroissement et la sécrétion sans circulation des humeurs , la génération , sans distinction de sexes , etc. , pourquoi douterions-nous que la sensibilité puisse subsister sans nerfs proprement dits , et la motilité sans véritables fibres musculaires? Les phénomènes de la vie végétale ne nous prouvent-ils point que ce dernier cas a réellement lieu ? Les folioles latérales du sainfoin oscillant {Hedysarum gyrans) exécutent, sans autre excitation que celle de la chaleur et de la lumière solaire, des mouvements alternatifs continuels d'élévation et d'abaissement , que Home (1) compare d'une manière fort ingénieuse au mouvement respiratoire des côtes;
(1) Lectures on comparative anatomy : p. 26-29.
les feuilles de l'attrape-mouche [Dionœa musdpula) se ferment comme une trappe quand une cause quelconque vient les irriter ; les étamines de l'épine-vinette {Berberis vulgaris) et de plusieurs autres plantes se portent spontanément vers le stigmate; les vrilles d'un grand nombre de végétaux embrassent les objets qui se trouvent dans leur voisinage , et , d'après la remarque également faite par Home , se roulent autour d'eux en suivant une direction déterminée , soit de droite à gauche {Lonkera, Humulus); soit de gauche à droite ( Clitoria , Convolvulus ) ,■ les plantes qu'on renverse, retournent d'ellesmêmes leurs feuilles vers le ciel , etc. La cause de ces sensations et réactions tient-elle aussi à la fibre musculaire et à la fibre nerveuse ? Y a-t-il si loin de ces mouvements des plantes à ceux des Oozoaires ? La réponse à ces deux questions se présente d'elle-même.
Quand on veut se former une idée nette de l'origine du système nerveux , il est nécessaire de bien s'inculquer d'abord dans l'esprit une proposition qu'Oken aie premier exprimée d'une manière parfaitement claire et conforme à la nature. En effet , les considérations développées dans l'introduction, nous ont appris que la masse animale primaire ressemble à une substance ponctiforme albumineuse, et que la masse nerveuse n'est autre chose que cette substance elle-même. C'est là-dessus que se fondent les propositions suivantes d'Oken(l) , dont le sens profond répand une si vive lumière sur l'étude des divers systèmes organiques , que je ne puis me défendre de les reproduire ici en entier : « La substance » animale a commencé par la masse nerveuse , » c'est-à-dire par la chose la plus élevée , par » celle que les physiologistes ont considérée » comme étant la dernière à se montrer. L'a- » nimal tire son origine du nerf, et tous les » systèmes anatomiques ne font que se dé- » gager ou se séparer de la masse nerveuse. » L'animal n'est que nerf : ce qu'il est de » plus, ou lui vient d'ailleurs, ouest une mé- » tamorphose de nerf. La gelée des Polypes , » des Méduses, etc. , est la substance ner- » veuse au plus bas degré , de laquelle n'ont » point encore pu s'isoler les autres substan-
(1) Lehrhuch der Naturphilosophie, deuxième édition, p. 2:jG.
» ces qui sont ou cachées dedans, ou fondues » avec elle. La masse nerveuse désigne ce » qui , chez l'animal , est dans l'état d'indif- » férence absolue et peut en conséquence » acquérir la polarité par le moindre souffle, » même par une pensée. »
En partant de cette idée pour étudier la structure intime des Oozoaires, nous trouvons qu'il n'y en a qu'un fort petit nombre chez lesquels la transformation de cette substance ponctiforme primaire ait fait assez de progrès pour qu'il reste un système nerveux parfaitement circonscrit et limité , au milieu des divers organes de la sphère végétative et autres.
A la vérité , chez les Lithozoaires et les Phytozoaires , des formations, tantôt pierreuses, tantôt fibreuses, se séparent de la substance ponctiforme primaire, et cette substance se segmente aussi dans son propre intérieur; mais nulle part encore on n'aperçoit la fibre nerveuse.
La substance qui constitue les organes des Protozoaires et des Acalèphes est également si homogène, que ni Trembley (2) , dans ses belles recherches miscroscopiques sur les Polypes d'eau douce , ni Gœde ( 3 ) , en disséquant une grande espèce de Méduse , n'ont pu distinguer aucune fibre nerveuse. Il m'a été impossible à moi-même de découvrir la moindre trace de nerfs dans la masse parfaitement hyaline d'un Rhizostome {Rhizostoma Cuvieri) , sorte de Méduse qu'à raison de sa grandeur et de sa forme , les pêcheurs napolitains désignent sous le nom de chapeau de mer [capello di mare).
La sensibilité sensorielle n'en est cependant pas moins fort délicate chez ces animaux extrêmement simples. Des influences même très-subtiles , par exemple , celle de la lumière , sont senties par eux d'une manière si vive, que Trembley a vu les Polypes d'eau douce se diriger toujours vers les points éclairés ( 4) , tandis que Cavolini a remarqué dans
(2) Mémoires pour servir à l'histoire d'un genre de poiypes d'eau douce, Leyde, 1774, in-4o.
(3) Beitrœge zur Anatomie und Physiologie der Medusen. Berlin, 1016, pag. 12. Des tranches , même extrêmement minces, àe Médusa aurita ne laissaient apercevoir , à un fort grossissement, qu'une masse gélatineuse homogène.
{A)Loc. cit., pag. 11 , 12.
SYSTÈME NERVEUX
AS
les Gorgones et les Sertulaires une aversion bien prononcée pour la lumière. Ces animaux ne sont pas moins sensibles au plus léger ébranlement , et comme , malgré la vélocité des mouvements qu'ils exécutent , on ne peut souvent pas plus distinguer de fibres musculaires que de fibres nerveuses dans leur substance interne, ils nous prouvent péremptoirement que les trois fonctions de la sphère animale , l'activité sensorielle , la vie nerveuse et le mouvement , sont accomplies dans une seule et même substance.
Les premières traces d'un système nerveux distinct paraissent, d'après la découverte d'Ehrenberg ( 1 ) , exister dans les Infusoires dont l'organisation tend à se rapprocher de celle des Mollusques, c'est-à-dire dans les Rotifères. Il décrit les parties suivantes qu'il a vues chez VHydatina senta : « Dans le milieu, » entre les gaînes musculaires des organes » rotatoires , autour du pharynx et en devant , » sont situés des corps glanduliformes , irré- » guliers , remarquables par leur couleur , » et qui tiennent les uns aux autres. De l'un » d'entre eux , qui est supérieur aux autres , » plus gros et ovalaire , naît un cordon assez » épais qui se porte obliquement dans la » nuque , vers le vaisseau dorsal , s'y attache, » un peu au devant de la seconde paire de » branches vasculaires , mais ne s'y ter- » mine pas , et revient sur lui-même , en » conservant presque la même grosseur, sans » se renfler en un ganglion considérable. Re- » venu à la région de la bouche et aux corps » glanduleux , il se perd , non dans le plus » volumineux , d'où il était parti, mais dans » les interstices ou dans l'intérieur des voisins, » qui sont plus petits. Ce collier nuchal s'a- ^> perçoit très-bien quand l'animal est icouché » sur le côté. »
L'existence du système nerveux est bien mieux connue dans ceux d'entre les^ Oozoaires qui , ayant un corps plus manifestement segmenté , remontent vers les animaux articulés, c'est-à-dire dans les Radiaires. Tiedemann l'a
(1) Organisation systematiJc , etc., der Infusions thierchen, Berlin, 1830, pag. S2 ; eihamavk, Histoire naturelle des animaux sajisverfèfcre*, 2^ édition augmentée par Deshayes et Milne Edwards, Paris, 183S,
tom. le'.
démontrée d'une manière positive chez les Étoiles de mer (2). Après avoir enlevé le vaisseau circulaire jaune , à la face inférieure de VAsterias aurantiaca ^ il a trouvé autour de l'ouverture orale un anneau nerveux blanc grisâtre , qui , à chacun de ces cinq angles , fournissait trois filets , deux courts et un long, se rendant tous trois à l'un des cinq rayons du corps. ( F. pi, 1. fig. XV.)
Il est toujours fort intéressant de connaître la forme sous laquelle un organe quelconque commence à paraître dans la série animale. Aussi doit-on liien remarquer celle de cet anneau nerveux qui entoure l'origine de la cavité alimentaire , et qui offre plusieurs points ganglionnaires d'où sortent des nerfs, car c'est une forme qui se répétera toujours dans les classes suivantes, avec les modifications les plus variées. Voici quel est le sens qu'on doit y attacher : au milieu de la tendance qu'éprouve la masse nerveuse à établir des centres dans le corps animal , le volume qu'ont encore les organes de la vie végétative , notamment le canal alimentaire, ne permet pas qu'il se forme de pareils centres ailleurs qu'à la surface de ces organes. Mais on ne peut concevoir des centres nerveux isolés les ims des autres, sans un moyen de connexion entre eux , parce que le système nerveux lui-même est l'incorporation de l'idée d'unité de l'individu , et la nécessité de connexions entre les centres épars entraîne nécessairement la formation d'un anneau nerveux. Ainsi on distingue déjà , dans les Oozoaires , les trois facteurs que nous devons considérer comme la partie essentielle de tous les systèmes nerveux , savoir , les points centraux , qui plus tard produisent les ganghons en se développant , les commissures et les filets nerveux.
Cuvier décrit aussi quelques filaments analogues à des nerfs dans les Holothuries; mais Délie Chiaje , qui assure avoir disséqué avec soin quelques milliers d'Holothuries vivantes (3) , en dirigeant principalement son attention sur ce qui pouvait ressembler à des tissus nerveux , nie d'une manière formelle l'existence d'un système nerveux, et cite comme une autre preuve indirecte , qu'après
(2) Dans Meckel's Archiv fuer die Physiologie , tom.I, cah. 2, p. 161.
(3) Memorie sidla storia e notomia de gli animali senza vertèbre, Napoli, 1823, vol. I, pag. 106.
avoir vomi leurs viscères , quand ils ont été touchés , ces animaux survivent encore une quinzaine de jours , ce qui ne saurait avoir lieu que chez des êtres placés très-bas dans l'échelle de l'animalité.
Il a également été impossible , jusqu'à ce jour , de démontrer des nerfs dans les Oursins.