PREMIÈRE PARTIE
RECHERCHES D'ANATOMIE PHILOSOPHIQUE OU TRANSCENDANTE SUR LES PARTIES PRIMAIRES DU SQUELETTE OSSEUX ET TESTACÉ.
INTRODUCTION HISTORIQUE
C'est un phénomène curieux que de voir toute idée importante sous le rapport du juste, du vrai ou du beau, s'élever peu à peu, prendre place dans le monde intellectuel , se déployer et finir par porter les plus beaux fruits. Toujours nous trouvons que les idées de ce genre sont saisies d'abord par quelque homme de génie , qui fréquemment les exprime d'une manière obscure encore et inintelligible à ses contemporains, de sorte qu'elles sont comme les oracles dont le temps seul peut donner la clef, et qu'il doit souvent s'écouler un grand nombre d'années avant qu'elles deviennent la propriété d'un cercle plus étendu d'intelligences.
L'histoire des sciences , et notamment des sciences naturelles , fournit ample matière à de semblables remarques. Pour s'en convaincre , il suffit de reporter sa pensée sur la manière graduelle dont s'est développée l'idée du parallélisme entre le développement des formations animales les plus parfaites, de l'homme lui-même , et celui des diverses classes et espèces du règne animal ; il suffit de songer à l'histoire de la métamorphose des plantes, ou de la connaissance des formes primaires générales qui font la base de toutes les formations végétales individuelles, doctrine mise en avant par Gœthe, qui peint de la manière suivante les fausses interprétations et le froid accueil qu'elle reçut d'abord : « Le plus grand tourment qu'on puisse » éprouver est de ne pas être compris, lors- » que après de grands efforts on croit être » arrivé enfin à se comprendre soi-même et « à bien concevoir son sujet ; on perd pres- » que la tête d'entendre toujours répéter » l'erreur dont on est parvenu à se garantir, » et rien n'affecte plus péniblement que de
» voir ce qui devrait nous unir aux hommes » instruits et à grandes idées , devenir la » source d'une séparation à laquelle rien ne » peut plus porter remède. »
La tendance à reconnaître l'unité fondamentale des formes de la nature, après s'être manifestée dans certaines branches de l'histoire naturelle, ne pouvait manquer non plus de se prononcer dans l'étude de l'appareil remarquable qui , sous la forme de squelette , est , à proprement parler , le soutien et le noyau de toute formation animale d'un ordre élevé.
Cependant , au milieu de la méthode purement descri])twe , seule adoptée autrefois en anatomie , où l'on avait l'habitude de décrire les 08 et les parties molles d'après leurs surfaces , leurs bords , leurs angles , leurs ouvertures , leur situation , comme on l'eût fait pour un fragment insignifiant quelconque, une pierre ou tout autre objet semblable , et à leur imposer des noms tirés de ressemblances accidentelles avec les choses les plus hétérogènes , la nouvelle direction devait paraître étrange , et par cela même il était impossible qu'elle sortît de l'école auatomique proprement dite. Là , en elîet, on travaillait depuis des siècles à s'orientei' , tant bien que mal , dans le labyrinthe des formes organiques, et satisfait quand on pouvait parvenir à une intuition claire de ces formes , on songeait peu à deviner quel sens il faut y attacher , à rechercher quel est le principe organique qui leur sert de base.
Il fallait donc qu'un esprit accoutumé à contempler librement la nature portât son attention sur les matériaux dus au zèle de l'anatomie descriptive , pour soupçonner aussi , dans les formes diversifiées du sque-
INTRODUCTION HISTORIQUE
lette osseux, le principe fondamental simple, le type primaire , sans la connaissance duquel ne peut être réellement satisfait notre esprit tendu partout vers la recherche d'une loi suprême.
Si nous remontons le plus haut possible dans l'histoire des travaux entrepris pour arriver à cette connaissance philosophique des formations qui se rapportent au squelette, nous trouvons que l'idée première d'une métamorphose des forme?, osseuses , c'est-àdii'e de la notion que toutes ces formes sont des modifications plus ou moins sensibles d'un seul et même type primitif, appartient à Gœthe , qui l'émit en 1796 , dans ses Piecherches sur l'Ostéologie comparée , dont je ne puis me dispenser de citer , sous ce rapport , le passafje suivant : « L'harmonie clu » tout ne devient possible qu'autant qu'il » consiste en parties identiques , modifiées » par des nuances très- délicates. Affines au » fond d'elles-mêmes , ces parties semblent » s'éloigner infiniment, se mettre même en » opposition, dans ce qui concerne leur con- » figuration, leur destination et leur action. » C'est ainsi que la nature parvient à créer , » par des modifications d'organes sembla- » blés , et à entrelacer les uns avec les autres, » les systèmes les plus différents, qui ne ces- » sentpaspour cela d'être très-affines. Cepen- » dant, la métamorphose a deux effets diffé- » rents chez les animaux parfaits. D'un côté, » comme nous le voyons dans les vertébrés, » la force plastique modifie des parties iden- » tiques , d'après un certain plan et de la ma- » nière la plus constante , ce qui étabht la » possibilité du type en général ; de l'autre » les parties comprises dans le type changent » continuellement chez toutes les espèces » animales , sans néanmoins pouvoir jamais » perdre leur caractère. » Il est difficile d'exprimer plus clairement l'idée que l'unité domine dans la pluralité des formations squelettiques.
La première application de cette nouvelle méthode qui trouva de l'accueil fut celle dont on obtint pour résultat que le crâne, jusqu'alors considéré comme une partie tout à fait différente du rachis , n'est en réalité qu'une région plus développée de la colonne vertébrale , et qu'à l'instar de cette dernière il se compose de vertèbres. Des doutes peuvent
s'élever sur la question de savoir à qui appartient la propriété de cette grande vue. Cependant, il résulte de ce que Gœthe a publié en 1819, relativement à la manière dont il envisageait l'ostéologie , qu'elle ne lui avait point échappé non plus , et qu'il avait très-bien reconnu que la tête résulte essentiellement, non de trois, mais de six vertèbres (1). Bojanus, l'un des hommes en petit nombre qui ont su allier au talent de décrire l'aptitude à envisager philosophiquement les formes organiques , déclare aussi que la première conception de cette idée appartient à Gœthe (2).
Mais le premier qui proclama par la voie de l'impression l'existence de trois grandes vertèbres crâniennes , fut Oken. On lit avec intérêt la manière dont ce naturahste, doué d'une si grande puissance intellectuelle et d'un génie sûr qui lui a fait apercevoir tant de rapprochements avant la plupart de ses contemporains , dépeint l'époque et les circonstances où il fut conduit pour la première fois à saisir celui-là (3). Dès 1805, en publiant sa Biologie, il avait beaucoup médité sur la signification des os crâniens, et l'analogie de la mâchoire inférieure avec les membres était devenue évidente pour lui, mais il ne pouvait encore deviner l'énigme du crâne. En 1806, se trouvant dans une forêt, il aperçut à ses pieds un crâne de Chevreuil parfaitement blanchi. «Le ramasser, le re- » tournex, et le regarder me suffit ; c'est une » colonne vertébrale ! m'écriai-je ; et depuis » lors le crâne est une colonne vertébrale. » Quiconque , après de longues méditations , trouve enfin tout à coup une grande idée qu'il poursuivait , concevra sans peine le sentiment que dut éprouver Oken.
Vers cette même époque , la notion d'un type unique servant de base aux diverses formes du squelette osseux germait, en France, dans plusieurs têtes. Burdin (4) avait reconnu d'une manière générale que la vertèbre est
(1) Zur Morphologie , tom. I. Stutlgard, 1817-1825, in-8".,pag. 248.
(2) Isis, 1818,tora,l, pag. 509.
(3) Programm ueber die Bedeutung der Schcedelknochen. Bamberg, 1807. Réimprimé en extrait dans Vlsis, 1817, tom. 1, pag. 880, avec des remarques et quelques essais d'une ostéologie philosophique projetée par l'auteur.
(4) Cours d'éludés médicales. Paris, 1803, tom. I, pag. XVI.
INTRODUCTION HISTORIQUE
la base de tout le système osseux, et il considérait le crâne comme la vertèbre supérieure du rachis. Duméril (1) démontrait l'analogie des vertèbres du crâne et de leurs muscles avec les vertèbres rachidiennes et leurs muscles. Et tandis que Gall mettait sur la voie d'entrevoir l'unité qui règne entre les parties du cerveau et celles de la moelle épinière, Autenrietli (2) était sur le point de reconnaître que les ganglions du cerveau doivent tre entourés de vertèbres distinctes, comme le sont ceux de la moelle rachidienne.
De très-bonne heure aussi Geoffroy-Saint- Hilaire conçut l'idée que l'unité pourrait bien se retrouver également dans d'autres formations squelettiques , et en 1807 il publia plusieurs travaux (3) ayant pour objet la détermination de certaines parties du squelette des Poissons. Depuis il est devenu l'un des champions les plus actifs de l'anatomie philosophique. Il est même le premier qui ait publié un ouvrage spécial sur la philosophie de l'anatomie (4) ; mais cette production manque de plan , elle est remplie de lacunes et d'imperfections, et l'on y cherche en vain l'idée simple et invariablement développée d'une forme fondamentale , dont toutes les formes réelles, si multipliées, soient en quelque sorte lerefletet la répétition. Cependant iln'enfautpas moins reconnaître que beaucoup des travaux de Geoffroy-Saint-Hilaire sont fort ingénieux ; ainsi on lui doit d'importants aperçus sur la détermination des longues apophyses épineuses des vertèbres rachidiennes des Mammifères (5) , et quoique la manière dont il a voulu ramener le squelette des bisectes à celui des animaux supérieurs ne puisse être approuvée (6) , cependant on doit des éloges à la conviction avec laquelle il a soutenu que ce squelette devait avoir un type semblable à celui des vertèbres. Il a même donné en 1824 une sorte de plan
(1) Magazin encyclopédique , par Millin. Paris, 1808, pag. V2'o.
(2) Reil's Archiv fuer. Physiologie, 1807, tom. VII, cali. I.
(3) Annales du Muséum d'hist. nat., vol. IX et X.
(4) Philosophie anatomique. Paris, tom. I, 1818; tom. II, 1822, in-O», avec 17 planches in-4o. — Voyez les remarques d'Oken sur le premier volume de cet ouvrage , dans 17«2S , 1819, tom. II, pag. 13S3.
(5) Mémoires du Muséum d'hist. nat., vol. IX.
(6) Voyez àce sujet les remarques d'Oken dans VIsis, 1820, pag. 532.
figuratif (7) de la composition du squelette céphalique des animaux supérieurs, où, pour la première fois , on trouve une construction purement abstraite de la tête osseuse avec sept vertèbres.
Parmi les autres Français qui ont donné la même direction à leurs travaux , Je citerai surtout Dutrochet qui, le premier, s'est élevé à l'importante idée que tous les os de membres reposent sur le type du corps des vertèbres , qui est celui du dicône (8). Bailly a également publié en 1823 un mémoire où l'on remarque entre autres cette proposition que , dans toute la longueur du corps d'un animal , chaque segment , chaque vertèbre contient les mêmes éléments nerveux. Enfin Blainville , quoiqu'à l'instar de Cuvier il se soit moins rapproché des considérations de ce genre, et que par exemple il n'admette point l'unité servant de base au squelette des Insectes , comme à celui des vertébrés , reconnaît cependant que le crâne est une continuation de la colonne vertébrale.
L'ostéologie philosophique n'est redevable d'aucun progrès aux Anglais et aux Italiens.
Mais les Allemands se sont livrés à des travaux fort importants dont je vais continuer l'énumération.
En 1815 Spix publia, sur la formation et la signification des os de la tête , un ouvrage (9) qui , à côté de critiques justes , en a soulevé de fort injustes. Le principal mérite de ce travail (10) consistait évidemment à mettre un grand nombre de formes individuelles en regard les unes des autres dans de belles planches, et à faciliter ainsi l'appréciation de l'unité qui fait la base de cette plurahté. Ce qu'on doit y blâmer , c'est que les descriptions des formes fondamentales sont très-difficiles à comprendre , parce que Spix a négligé le moyen le plus simple et le plus commode pour les rendre intelligibles, celui de recourir à des figures fictives. D'ailleurs , en y réfléchissant bien , on s'aperçoit que les formes fondamentales elles-mêmes ne s'étaient point offertes d'une manière parfai-
(7) Composition de la tête osseuse de l'homme et des animaux. Paris, 1827, in-8".
(8) Bull, des se. de la soc. philom. 1821, février, pag. 21.
(9) Cephalogenesis. Munich , 181 a , in-fol.
(10) Voyez les remarques d'Okenà ce sujetdansl'/sîs, 1819, pag. 13153.
INTRODUCTION HISTORIQUE
tement claire à son esprit. Or, c'est là précisément un talent qui ne s'acquiert qu'à force de contempler les formes naturelles et de les comparer ensemble. Oken (1) a dit avec raison : « C'est une chose bien remarquable » que ce qu'il en coûte de peine pour tirer » à clair un seul fait d'anatomie philosophi- » que... On ne saurait s'en former une idée » à moins de s'être livré soi-même à ce genre » de recherches. On peut passer, non pas des » heures, ni des jours, mais des semaines en- » tières, devant une tête de Poisson, et con- » templer avec surprise cette carrière de sta- » ladites calcaires , sans arriver à savoir ni » quoi, ni où , ni comment. » L'entreprise de Spix échoua, en outre, parce qu'il s'était proposé de déchiffrer une partie prise isolément, tandis que chaque partie ne peut être expliquée qu'à l'aide du tout , et que d'ailleurs il ne suivit même pas cette seule partie avec une rigoureuse conséquence , depuis ses formes les plus simples jusqu'aux plus complexes.
Les considérations isolées, mais empreintes de génie , auxquelles Oken lui-même se livre encore de temps en temps sur la philosophie du squelette osseux , ont donc une bien plus grande valeur. Au premier rang doit être placé ce qu'il a dit de l'essence du système osseux dans son Manuel de philosophie de la nature (2). D'abord il n'hésite point à proclamer que la formation vertébrale est le prototype de toute formation osseuse , et tandis que tous ses prédécesseurs s'étaient prononcés avec hésitation à ce sujet, il fonde à tout jamais l'ostéologie philosophique proprement dite, en établissant cette proposition que le système osseux tout entier n'est qu'une vertèbre répétée. Parmi ses autres travaux en ce genre , je citerai surtout un mémoire (3) dans lequel les figures fictives, si indispensables en pareille matière , sont pour la première fois employées comme moyen de répandre une plus grande clarté sur les déductions philosophiques. On ne doit pas moins remarquer ses recherches sur les organes manducatoires des Insectes (4) , qui ont con-
(1) Isis, 1810 pag. S12.
(2) Lehrbuch der Naturphilosophie. lénn , tom.IIl,
(3) Isis, 181C, pag. 3120.
l-i) Ibid., 1018, pag. 477.
tribué à mieux faire connaître l'unité et les métamorphoses de ces parties dans les formations squelettiques des Insectes, et rectifié sur plusieurs points les observations de Savigny (5) et d'Audoin (6) à leur égard. Le passage suivant atteste d'ailleurs combien ce j dernier naturaliste a su apprécier la haute | importance de l'idée de la métamoi-phose dans les formations relatives au squelette chez les animaux articulés (7) : « Toutes les » différences qu'offrent les Insectes , tous les » organes anormaux qu'ils présentent, ne » sont dus qu'à un développement moindre » ou plus grand de certaines parties existant » généralement chez tous. »
Pour rattacher ici tout ce qu'on a pu entreprendre d'essentiel dans la vue de faciliter rintelligence du squelette des animaux articulés , je signalerai encore les travaux de Thon (8), avec les remarques de Heusinger, la description du squelette intérieur de quelques Insectes par Eschschohz (9), les opuscules de Dittmarsch (10) et de C.-F. Scharff (11) , enfin le grand mémoire de Baer (12) sur le squelette interne et externe. Qu'il me soitpermis de renvoyer plus loin l'énumération de mes propres recherches.
Parmi tout ce qui a été fait depuis pour éclairer la détermination des parties proprement dites du squelette , il ne se trouve plus à la vérité aucun travail d'une certaine étendue; mais on peut noter surtout diverses tentatives plus ou moins couronnées de succès ayant pour but de déchiffrer les parties du squelette céphalique.
En premier lieu se présentent à nous les travaux de Bojanus , qui non-seulement a donné , dans des mémoires détachés (13) ,
(s) Mémoires sur les animaux sans vertèbres. Strasbourg, 1816.
(6) Ann. des se. nat. , 1024, tom. I , pag. 97.
(7) Loc. cit., pag. 100.
(8) Sur le squeleUe des Coléoptères, dans Meckel's Ârchiv., t. VIII, p. 374.
(0) Isis, 1822, pag. 152.
(10) Sur la formation vertébrale dans le GryWw sverrucivorus , Isis , 1821, pag. 645.
( 1 1 ) De rudimentis sceloti in corpore animalium non vertebratorum. léna, 1824.
(12) Meckel's Ârchiv., 1826, pag. 327.
(13) Essai d'une détermination du crâne des Poissons; Isis, 1017, no 131. —Essai d'une détermination des os de la tète des Poissons; Isis, 10! 8, pag. 498. — Nouvelles recbercbes sur la détermination des 08 du crâne ; /sis, un U, pag. 13G0. — Sur la dater-
INTRODUCTION HISTORIQUE
d'excellents matériaux propres à faciliter l'iiitellioence du squelette de la tète , mais encore , dans son grand ouvrage d'anatomie descriptive sur la Tortue (1) , a représenté, par une suite de figures bien groupées , offrant des têtes de Poisson , de Reptile , d'Oiseau et de Mammifère , les éléments identiques de ces formations en apparence si différentes , et qui a même fait faire à la science un pas de plus qu'Oken , en démontrant qu'aux trois vertèbres crâniennes déjà connues , on doit en ajouter mie quatrième. De même que Cuvier, en France , Meckel , en Allemagne, n'a guère pris de part aux efforts dirigés dans ce sens , et quoiqu'il ait manifesté d'assez bonne heure son adhésion à la doctrine qui reconnaît la formation des vertèbres dans le crâne (2) , cependant il s'en est tenu rigoureusement à l'anatoraie descriptive, ce qui ne l'a point empêché de contribuer sous plus d'un rapport aux progrès de l'anatomie philosophique par ses vastes connaissances sur les formations individuelles et ses belles recherches sur l'histoire du développement , tant en général que dans les os en particulier.
Burdach (3) a déclaré qu'il était convaincu que les os du crâne résultent d'un développement de la colonne vertébrale , mais il n'a voulu reconnaître que trois vertèbres crâniennes , et il a ramené assez singulièrement la mâchoire inférieure à n'être qu'un composé de parties de la vertèbre , au lieu de reconnaître en elle un membre de la tête.
M. J. Weber i4)atenté de prouver, d'une manière qu'on a trouvée avec raison peu lucide , que le système osseux est la manifestation, la répétition d'organes déterminés et par conséquent de l'organisme entier. Il a vouUi aussi le démontrer sur les os de l'homme et des animaux supérieurs , mais sans pouvoir s'élever jusqu'à l'idée d'un prototype de toutes les formes diverses de ce système. ' Enfin, il ne pouvait pas manquer d'arriver
mination des os de la tète; Isis , 1821, pag. ll-^s,
(1) Parer gon ad anatomcn testudinis. Wilna, 1021 , in-4o,fig.
(2) Beitrœge zur vergleichenden Analomie , t. II ,
(3) Vierter Bericht von der anatomischen Ânstalt zu Kœni'gsberg. Leipzick, 1821 , in-fi" , pag. SO.
(4) Handbîich der vergleichenden Ânalomie.Bonn, 1824, tom.I.
que plus d'un jeune naturaliste essayât ses forces à résoudre de si importants problèmes, et de là sont provenus les travaux de Fenner (5), d'Ulrich (6) et d'Arendt (7), sur lesquels je ne dois point insister ici, parce qu'en général on n'y trouve que des applications partielles de la nouvelle méthode à certains points particuliers.
Si l'on cherche à tirer un résultat de toute cette somme de travaux, on trouve qu'ils renferment en quelque sorte le plan et la base d'un édifice qui manquait entièrement à la science , et dont quelques parties sont même déjà élevées jusqu'à une certaine hauteur , mais que , dans d'autres directions , les matériaux sont encore épars sans aucun ordre , et qu'il n'a même pas manqué d'ouvriers qui ont plus nui qu'été utiles par de mauvaises constructions mal calculées. En y regardant de plus près , on trouve que les difficultés infinies du sujet sont un obstacle essentiel à l'exécution d'un pareil plan. Mais ces difficultés tiennent principalement aux qualités qu'on est en droit d'exiger de celui qui se présente pour les vaincre , et qui doit pouvoir, d'un côté, ployer son imagination aux modifications si multipliées dont le tableau va se dérouler sous ses yeux , d'un autre côté , conserver, au milieu de ces scènes mobiles , l'aptitude mathématique à la construction abstraite des formes , le talent de maintenir la forme primaire dans sa légitimité continuelle , et par conséquent la faculté d'envisager à la fois la conformation organique avec les yeux du corps et avec ceux de l'intelligence , enfin avoir le courage de consacrer un grand nombre d'années à des recherches qui , comme celles des mathématiques pures , sont plus abstraites que pratiques. On conçoit , d'après cela , que le plus ou moins de lucidité avec laquelle il aperçoit les formes fondamentales dépend du plus ou moins d'énergie intellectuelle dont il est doué. De même qu'un œil exercé découvre , dans le monde purement phénoménal , des objets qui demeurent cachés à un autre œil moins parfait , de même aussi une épura-
(Sl De anatomia comparata et philosophia naturali commentatio. ïéna , 1820, in-8''.
(6) Annotationes quœdamde sensuac significatione ossium capitis. Berlin , 1C16 , in-4o , avec 2 planches.
(7) De capitis esocis lucii structura. Kœnigsberg, 1022,in-4o.
AdO
INTRODUCTION HISTORIQUE
tion plus grande de la lumière intérieure doit nécessairement conduire ici à des résultats qu'on n'aurait jamais pu saisir sans cette condition. Gœthe a très-bien peint les difficultés de ces sortes de sujets , quand il a dit : « J'irai » plus loin , et je soutiendrai que l'observa- » teur solitaire et tranquille ne demeure pas » toujours semblable à lui-même, et qu'un » jour ou l'autre les problèmes dont il s'oc- » cupe lui semblent ou plus clairs ou plus » obscurs, suivant que les facultés intellec- » tuelles qu'il applique à leur solution se ma- » nifestent d'une manière plus ou moins pure » et plus ou moins parfaite (1). »
Ayant reconnu , il y a déjà plus de vingt années (en 1814) , quand je m'occupais de la formation des nerfs et du cerveau , que le besoin de réaliser ce plan se faisait chaque jour sentir de plus en plus vivement , je me fortifiai peu à peu dans la résolution d'en faire le couronnement de mes recherches scientifiques. Depuis lors , je ne l'ai jamais perdu de vue , et je n'ai rien négligé de ce qui pouvait m'aider à triompher des difficultés de l'exécution. Cinq à six années s'écoulèrent en travaux préparatoires , et ce que j'ai publié , tant en 1814 dans mon Traité du sijstème nerveux et du cerveau j qu'en 1818 dans la première édition de ma Zootomie , sur plusieurs objets qui s'y rattachent, notamment sur ce fait qu'entre les trois vertèbres crâniennes et les trois masses cérébrales relatives aux trois gros nerfs sensoriels , il y a le même rapport qu'entre chaque vertèbre rachidienne et le renflement ganglionnaire de la moelle épinière qu'elle enveloppe, n'était qu'un premier essai, une sorte de tâtonnement, pour me rapprocher davantage du sujet que je voulais examiner et me préparer à des travaux de plus longue haleine. Je puis dire que les dix dernières années de ma vie ont été consacrées en grande partie à ces travaux , et si l'étude d'une innombrable quantité de formes , un
(1) Zur Morphologie , lom. I , pag, 2A^.
sincère désir de tout faire pour épurer ses facultés intuitives intérieures, la discussion fréquemment renouvelée des points les plus importants avec des amis instruits et familiarisés surtout avec les hautes spéculations des mathématiques , enfin le soin continuel d'examiner et de corriger l'expression écrite de ses idées, peuvent contribuer à rapprocher un peu de la perfection, j'ose espérer que tel sera le cas de l'ouvrage que je livre actuellement au public.
Je serais entraîné trop loin si je voulais rappeler les époques où les plus importants des résultats que vais offrir , par exemple la métamorphose de la vertèbre sous trois formes, les proto vertèbres , les deuto vertèbres et les tritovertèbres , la nécessité de distinguer un dermatosquelette , et un splanchnosquelette et un névrosquelette , celle de la division primaire d'une formation vertébrale supérieure par quatre et par six , etc. , sont devenus évidents pour moi , et retracer la série des considérations qui n'ont amené à ces résultats. Il me suffit que mes amis connaissent la masse des travaux qui servent de base à cet ouvrage , et les sacrifices que la retraite nécessaire pour s'y livrer m'a imposés au milieu d'une vie agitée par des rapports extérieurs de toute espèce.
Malgré tout cela, je sais très-bien qu'un ouvrage de ce genre ne peut jamais être considéré comme achevé , qu'une infinité de déductions ultérieures sont possibles , et qu'en descendant aux détails , on trouvera que mes déterminations ont encore besoin çà et là d'être rectifiées; mais je n'en ai pas moins l'intime conviction que , si l'on continuait à suivre cette direction , elle mènerait avec le temps à faire mieux apprécier l'harmonie de l'organisation , et tout ce qu'en dernière analyse on peut exiger de nous aujourd'hui , c'est d'avoir frayé la voie , car multiplier les découvertes sur une route nouvellement ouverte est toujours une prérogative réservée aux générations futures.
DANATO