Animaux articulés pourvus de membres
XLV. Sans que rien d'essentiel soit changé dans la conformation de la chaîne ganglionnaire , ces animaux se distinguent néanmoins par un ganglion cérébral plus développé et par un nombre de plus en plus restreint de ganglions à la chaîne , circonstances qui annoncent l'établissement d'une unité d'ordre supérieur.
Ainsi, dans l'Ecrevisse, parmi les Crustacés décapodes , l'anneau nerveux qui entoure l'œsophage est large et allongé (2) ; il y a un ganglion supérieur et un autre inférieur , le premier conservant la forme ordinaire des ganglions , le second oblong , divisé en deux portions et destiné au segment postérieur de la tête ; enfin deux nerfs , qui partent latéralement de l'anneau œsophagien, annoncent clairement de petites accumulations latérales de masse médullaire centrale dans ces commissures. Toutes ces particularités se voient déjà chez les Mollusques. Mais ce qui caractérise l'Ecrevisse , et lui assigne un type supérieur , c'est que tous les nerfs sensoriels libres se rapportent au seul ganglion cérébral^, dans lequel on commence déjà à apercevoir des traces de division en deux moitiés latérales hémisphériques. Chez les Mollusques supérieurs , le nerf de la lumière naissait du gan-
(1) Voyez BoJANtJS , dans /«5, 1019, n» m, pL 7, fig. 1 et 3.
(2) Voyez une très-bonne figure de celte chaîne ganglionnaire dans Succow , Anatomisch-physiologische Untersuchungen der Insekten und Krustenthiere , 1810, pi- XI, fig. 7. J
DEVELOPPEMENT DU SYSTEME NERVEUX
glion situé au côté lumineux , et le nerf pour la perception du mouvement intérieur de la masse pesante , ou le nerf auditif , provenait du ga'is'ioiï situé au côté terrestre ; ici ces deux fonctions sensorielles supérieures se rapportent uniquement au principal ganglion nerveux , au ganglion cérébral.
XLVI. Ainsi , outre que les nerfs les plus essentiels du ganglion cérébral restent nécessairement les nerfs de la lumière, ou les nerfs optiques , le sens et le nerf pour la perception de la masse trouvent aussi leur centre dans ce ganglion. Mais, comme des degrés supérieurs d'organisation supposent toujours des séparations plus tranchées, ce dernier sens se partage aussi en sens pour la perception des émanations chimiques et en sens pour la perception du mouvement intérieur de la masse , c'est-à-dire en sens de l'olfaction et en sens de l'audition. Ces animaux sont donc les premiers chez lesquels on rencontre des nerfs optiques, olfactifs et auditifs distincts , provenant d'un ganglion cérébral (1). Cependant l'essentialité du nerf optique continue toujours à être prouvée par son volume et par sa naissance au bord anté rieur du ganglion cérébral ; les nerfs olfactif et auditif sont très -petits et naissent , le premier de la partie moyenne inférieure , le second de la région postérieure de ce ganglion (V. pi. XXI, fig. x', représentant le ganglion cérébral vu en dessous).
Quant au système nerveux du tronc , la poitrine étant formée de cinq et l'abdomen de sept segments ou anneaux, nous trouvons dans la poitrine cinq , et dans l'abdomen sept ganglions nerveux placés au côté ventral , réunis par des commissures doubles (comme chez les Vers ) , et fournissant chacun une double paire de nerfs , ce qui annonce la tendance à former un anneau nerveux primaire. Les cinq ganglions de la poitrine sont plus gros (les deux postérieurs presque confondus en un seul , tant entre eux qu'avec le premier abdo-
(I) Rosenthal a bien essayé de démontrer l'existence d'un organe de l'odorat et de nerfs olfactifs chez les Céphalopodes {Abhandlungen aus dem Gebietc der Anatomie , in-B", 1C24, Berlin, p. 13), mais il me paraît avoir été moins heureux ici qu'à l'égard des Crustacés , chez lesquels nous lui devons la première démonstration de ce sens. Mais, en supposant même que sa conjecture se vérifie , la réunion des trois nerfs sensoriels dans le ganglion cérébral n'en aurait pas moins lieu pour la première fois seulement chez les Crustacés.
minai ) , et les sept de l'abdomen plus petits. Les paires de nerfs se rapportent déjà essentiellement aux membres , et les anneaux nerveux primaires du tronc s'effacent par là de plus en plus , ou plutôt il n'en reste guère que leurs masses centrales , les ganglions. Ces ganglions sont donc au nombre de 1 4 dans la tète et le tronc , et , comme trois d'entre eux se fondent en un seul , il en reste précisément 12.
XLVII. Dans les Isopodes, le type du système nerveux se rapproche davantage encore de celui des Vers , ce qui s'exprime surtout par le nombre plus considérable des ganglions.
Ainsi Cuvier (2) a trouvé dans la Scolopendre 24 ganglions nerveux (comme dans la Sangsue) , dont chacun fournit deux nerfs, l'un en devant , l'autre en arrière , qui se dirigent de bas en haut , en suivant le segment du corps , et représentent ainsi l'anneau nerveux primaire.
Cuvier dit du Monocle (3) que la conformation de son cordon nerveux pourrait presque déterminer à le ranger parmi les Annélides.
Dans les Arachnides , au contraire , le type passe davantage à celui des Insectes. Le nom^ l3re des ganglions est moindre , mais le ganglion cérébral est moins développé sous le rapport des nerfs sensoriels libres; les ganglions du tronc, au contraire , sont tous forts, et leurs nerfs , qui n'ont pour ainsi dire plus de tendance à former des anneaux nerveux primaires , se rapportent presque uniquement aux membres. Eu égard au nombre , Treviranus a trouvé , chez le Scorpion , trois ganglions dans la poitrine et quatre dans les quatre premiers des sept segments abdominaux. Chez les Araignées, les quatre ganglions de la poitrine sont réunis en une seule masse, et il y a un ganglion dans l'abdomen, de sorte qu'ici la tête , la poitrine et le ventre ne contiennent chacun qu'une seule masse centrale nerveuse , et qu'il n'y a que celle de la tête qui conserve encore le type de l'anneau nerveux primaire (4).
XLVIIL Arrivés aux Insectes , nous trou-
(2) Leçons d'anatomie comparée , Paris , 1800, t. II, pag. 3S2.
(3) Loc.cit.,\). 317.
(4) Vom innern Baue der Arachniden, 1812.
DÉVELOPPEMENT DU SYSTÈME NERVEUX
vons que leur système nerveux varie beaucoup dans les détails , mais qu'envisagé d'une manière générale , il offre un type fondamental très-simple , qui , même sous le point de vue des rapports numériques , ne diffère presque pas de celui qu'on rencontre chez les Décapodes.
L'anneau nerveux primaire de la tête est le même , quant au fond , que chez les Décapodes ; seulement il paraît serrer davantage l'œsophage , comme si le ganglion chi côté lumineux et celui du côté terrestre voulaient se confondre en un seul. Le premier , ou le ganglion cérébral, demeure dominant et fournit les volumineux nerfs optiques. L'existence de nerfs olfactifs , quoique vraisemblable , n'est point encore prouvée ; mais , si elle était réelle , ces nerfs ne se rapporteraient certainement qu'au ganglion cérébral.
Le nombre fondamental des ganglions de la chaîne ganglionnaire est encore de douze , comme dans les Crustacés ; mais chez la plupart des Insectes parvenus à l'état parfait , il diminue, de sorte qu'on trouve trois ganglions plus gros pour la poitrine , et six pour l'abdomen , et que le rapport de 1 ( masse centrale annulaire de la tête ) à 3 et à 6 forme une progression très-régulière. Chez les larves, au contraire, le nombre 12 prédomine ordinairement , les ganglions sont plus égaux entre eux , l'anneau nerveux primaire de la tête est plus large , et le ganglion cérébral ne rayonne point encore de nerfs sensoriels libres; en un mot, le type du système nerveux se rapproche encore de celui des Vers.
Ainsi le passage d'une série plus longue de ganglions égaux à une série plus courte de ganglions devenus inégaux et subordonnés à un ganglion suprême , confirme admirablement les lois de l'unité qui détermine le système nerveux en particulier.
Du reste, la grande diversité qui règne dans le système nerveux d'espèces même trèsvoisines , témoigne que les Insectes occupent encore un rang peu élevé sous ce rapport (1).
XLIX. Je dois encore parler d'une formation remarquable qu'offre le système nerveux d'un grand nombre de ces animaux. C'est
(I) V. le mode de disposition et de développement du système nerveux chez le Scarabée nasicorne et le Cerf volant, daasCv\iER, loc. cit., p. 310, 320, 334, 336.
celle d'une petite chaîne ganglionnaire particulière pour le canal intestinal , dont le développement est une suite de l'antagonisme plus prononcé qui , pour la première fois , s'établit , chez les animaux articulés , entre l'intestin et la peau. C'est en effet ici que la surface cutanée acquiert son plus haut degré de développement relativement à la segmentation, à la formation de poils et de' plumes, à la musculature et à la production de membres. Il résulte de là que , cette surface du corps étant la plus parfaite (2) , le système nerveux du tronc se rapporte davantage à elle , et qu'à l'intestin, autour duquel l'anneau nerveux primaire s'était appliqué d'abord, mais qui maintenant est fort séparé du système nerveux général , le type de ce système nerveux se répète sur une plus petite échelle et en proportion inverse , quoique toujours subordonné au centre général , au ganglion cérébral. Il se forme donc, autour de l'œsophage, quelques demi-anneaux nerveux particuliers ^ dont les masses centrales , par antagonisme avec celle des anneaux plus grands , se développent au côté lumineux , et ces ganglions sont unis , tant entre eux qu'avec le ganglion cérébral, par des commissures longitudinales (pi. XXI, fig. x, «, /2). Jusqu'ici on a désigné cette chaîne remarquable sous le nom de nerf récurrent , sans en apprécier la haute signification.
IIL CÉPHALOZOAIRES.
L. L'anneau nerveuxprimaire, composé de commissures, a donc paru d'abord autour de la cavité stomacale , remplissant l'office de système nerveux du tronc. Puis, devenu masse nerveuse annulaire dans la tête, il est toujours resté à la partie la plus essentielle du système nerveux , chez les Corpozoaires , qu'il fût d'ailleurs plus en rapport , soit avec la peau, soit avec l'intestin. Mais on peut déjà induire de là qu'une section du règne animal qui doit être caractérisée , non plus par la prédominance du corps végétatif , le tronc , mais par celle du corps animal , la tête , doit l'être également par une formation nerveuse autre que cet anneau. Or, quand les commissures
(2) Voilà pourquoi il arrive même quelquefois au dermatosquelelte d'entourer les ganglions ou leurs commissures par des deutovertèbres développées en dedans.
DEVELOPPEMENT DU SYSTEME NERVEUX