CHAPITRE IV
DES PARTIES SOLIDES DU CORPS ANIMAL QUI APPA- RAISSENT SOUS LA FORME DE TEST, d'OS ET DE CARTILAGES VISCÉRAUX.
ARTICLE PREMIER
DIFFICOLTÉ DU SUJET.
XC. Quelque multipliées que soient les formes sous lesquelles s'offrent les parties solides de l'organisme, elles ont toujours cela de commun , qu'elles sont le signe ou le résidu de certaines actions vitales du corps animal , dont le but est de réaliser (S H) le pur antagonisme de l'élément proprement dit de toute formation animale , c'est-à-dire de produire des solides qui contrastent avec les liquides. En effet , les parties solidifiées , quoique moins vivantes , par cela même qu'elles sont solides , ont cependant une signification importante comme antagonisme complet de la substance animale élémentaire. Elles deviennent en quelque sorte le foyer, le centre de la masse , comme les nerfs sont le foyer , le centre de Vadwité , et , par cette raison, il y a antagonisme entre elles et les nerfs euxmêmes (2).
XCI. J'ai déjà fait voir (S 4, 5, 6, 12) comment la solidification , tantôt était gêné raie et s'opérait ou à l'extérieur ou à la périphérie de l'organisme, dont l'intérieur offrait cependant encore peu d'hétérogénéité , tantôt , par répétition de ce premier travail , s'accomplissait aussi dans l'intérieur , à la périphérie de la moelle nerveuse. Si maintenant on réfléchit que , dans toutes les parties sohdes, l'organisme arrive au même but, c'est-à-dire à représenter le pur antagonisme de son élément (le liquide) , et la séparation entre l'individuel et le général (c'est-à-dire entre l'animal et le monde extérieur , ou entre la moelle nerveuse centrale et le reste du corps) , il est clair que toutes ces parties appartiennent à une seule et même catégorie.
pour le cerveau des Mammifères =A8 Bs C*,
de l'Homme z=k^'^B^C«.
Dans l'état actuel de la science , ce serait un problème important que celui de dresser ainsi des formules exactes.
(2) Gœthe a pris pour épigraphe cette proposition si vraie de Troxler : « Le squelette est le plus important )) des signes physiognomoniques annonçant qu'un es- » prit créateur et un monde créé se sont pénétrés réci- » proquementdanslavie. »
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Ce serait donc en vain qu'on se flatterait de comprendre quelques-unes d'entre elles en les considérant à part , par exemple , les parties solides des animaux supérieurs séparées de celles des animaux inférieurs, ou le névrosquelette isolé du dermatosquelette; toutes ces formations ne font qu'un en réalité.
XCII. Aucun corps de la nature ne pouvant être conçu sans tous les autres , il n'en est aucun non plus que nous parvenions à connaître autrement qu'en étudiant son histoire et en ayant égard aux rapports qui existent entre lui et d'autres formations venues avant et après. L'étude même des tests qu'on rencontre chez les animaux les plus inférieurs «st donc indispensable pour se faire une idée ■exacte de la formation du squelette osseux des animaux supérieurs.
XCIII. Mais si la nécessité de prendre en considération tous les fourreaux testacés , et d'avoir une notion précise de la disposition , de l'évolution du système nerveux, hérisse de difficultés la connaissance de la formation lé- .gitime du squelette osseux , la manière dont on est dans l'usage d'envisager et de diviser ce dernier lui-même contribue encore à les multiplier. II faut donc débuter par aller à la recherche de ces difficultés , si l'on ne veut point être arrêté à chaque pas qu'on fera dans une carrière si pleine d'intérêt, s'exposer même à croire que le but , qu'on aperçoit vaguement , échappe à nos moyens d'investigation.
XCIV. Le premier obstacle à ce que nous apercevions la loi intérieure qui préside à la configuration du squelette osseux, consiste dans la multiplicité des formes sous lesquelles une seule et même partie se montre à nous , chez les animaux, dans l'infinie variété de ses rapports avec d'autres, enfin dans les changements qu'elle subit souvent , eu égard à sa situation et à ses connexions. Toutes ces circonstances réclament chacune une discussion particulière.
XCV. Occupons-nous d'abord des modifications qu'une seule et même partie éprouve dans son volume et sa forme. Sous ce rapport déjà , un coup d'œil exercé et sûr peut seul empêcher qu'on ne soit induit en erreur par le nombre infini des diversités , et faire qu'on reconnaisse chaque partie pour ce qu'elle est réellement , surtout quand il s'agit
des os de la tête , où tout est pour ainsi dire confondu, où les changements sont plus grands que nulle part ailleurs, et où la nature semble s'être le plus éloignée de la simplicité du type primordial. Il importe donc de s'accoutumer d'abord à examiner simultanément plusieurs squelettes et surtout plusieurs crânes d'une même classe , afin d'acquérir l'habitude de retrouver de suite les parties homologues (1).
XCVI. En se livrant à l'étude de ces diversités, il est nécessaire de bien distinguer l'une de l'autre deux directions différentes. Ici, nous voyons une partie s'accroître , en quelque sorte outre mesure , et changer de la manière la plus étrange dans toutes ses dimensions , modification qui est celle cependant au milieu de laquelle on a le moins de peine à retrouver la signification primitive. Là , au contraire , cette partie tombe dans un état d'oblitération ou d'atrophie , elle se resserre de plus en plus sur elle-même , à tel point qu'il devient difficile d'en apercevoir encore les .vestiges , et qu'elle finit par se dérober entièrement à nos yeux. Le meilleur moyen de se préparer à savoir bien apprécier ces états , est de s'attacher à l'étude des conformations monstrueuses, tant des parties solides que des parties molles.
XCVII. Au milieu de tous ces changements de forme , nous ne tardons point à apercevoir qu'une certaine loi, entrevue déjà par le génie de Gœthe (2) , est fidèlement suivie partout. Nous trouvons en etïet , qu'un certain équilibre a toujours lieu entre cet accroissement de volume et cette obhtération, de sorte que, quand telle partie grandit, telle autre doit diminuer , et vice versa. Une découverte semblable doit nous donner à penser que la nature ne produit pas l'infinie variété de ses formes par la création de nouveaux éléments,
(1) Quand on s'est bien convaincu , par exemple, que l'os jugal filiforme de la Taupe et la puissante arcade zygomatique arquée en avant et en haut du Lion ne sont qu'une seule partie , qu'il en est de même pour les nageoires des Poissons et les ailes des Chéiroptères, pour les osselets plats de la région sacrée de l'Orvet et les os innominés du bassin humain, etc., on est déjà jusqu'à un certain point sur la voie de saisir l'affinité , l'identité même des formes en apparence les plus hétérogènes.
(2) Zur Naturwissenschaft ueberhaupt und zur Morphologie in's besondere , Stuttgardt 1817-1830, in-!io , tom. I , cah. H , pag. US.
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mais par des répétitions et des modifications continuelles de ceux dont elle dispose , à peu près comme la parole exprime les idées les plus diversifiées avec un nombre donné de mots, dont elle varie à l'infini l'association et les inflexions.
XCVIII. Geoffroy-Saint-Hilaire a parfaitement rendu cette idée. : « La nature, dit- » il (1) , emploie constamment les mêmes » matériaux , et n'est ingénieuse qu'à en va- » rier les formes. Comme si , en effet , elle » était soumise à de premières données , on » la voit tendre toujours à faire paraître les » mêmes éléments en même nombre , dans » les mêmes circonstances et avec les mêmes » connexions. S'il arrive qu'un organe prenne » un accroissement extraordinaire, l'influence » en devient sensible sur les parties voisines , » qui dès-lors ne'parviennent plus à leur dé- » veloppement habituel , mais toutes n'en » sont pas moins conservées, quoique dans » un degré de petitesse qui les laisse souvent » sans utilité : elles deviennent comme au- » tant de rudiments qui témoignent en quel- » que sorte de la permanence du plan géné- » rai (2). »
XCIX. Si donc le volume et la forme des os n'ont rien de constant , ce qui rend déjcà difficile de bien apprécier l'ensemble du squelette, il reste encore à parler des changements qu'ils subissent dans leurs connexions. Ici , également , nous retrouvons des variations diverses , quoique moins fréc^uentes , mais qu'on ne parvient à concevoir , pour la plupart , qu'en voyant certaines régions principales de l'organisme s'isoler peu à peu de plus en plus chez les animaux des classes supérieures , ou considérant ces variations
(1) Philos, anatomique. Paris, 1810, in-8o, tom. I, pag. 18.
(2) L'étude analytique des corps naturels offre une foule de cas qui permettent ainsi de reconnaître l'unité dans la diversité. Je rappellerai seulement les pierres météoriques, dont l'aspect diffère de celui de tous les minéraux connus, et où l'on trouve cependant les mêmes principes constituants (silice, soufre, fer, nickel, etc. ) , combinés seulement d'une manière particulière , dont il n'y a point d'exemple sur notre globe. La vérité de la proposition queje développe ici devient plus évidente encore lorsqu'on réfléchit à la décoraposition des corps organiques , phénomène pendant lequel les organismes les plus différents semblent naître des mêmes éléments, modifiés seulement sous le point de vue des circonstances qui président à leur combinaison.
comme la conséquence de l'accroissement et de l'oblitération de certaines pièces osseuses elles-mêmes (3).
C. Enfin , la méthode consacrée pour étudier et diviser le squelette osseux, est un des obstacles qui s'opposent à ce qu'on en saisisse bien l'interprétation , et , sous ce rapport , j'ai encore les remarques suivantes à faire. ' On était dans l'usage de prendre pour point de départ le squelette de l'homme , et même celui de l'adulte , c'est-à-dire celui où le type primordial est arrivé au plus haut degré d'évolution et d'ennoblissement. On le décrivait purement et simplement , sans nul égard à son histoire génétique. Cette méthode , jointe à l'habitude de ne faire aucune attention aux autres parties solides du règne animal, empêcha qu'on pût saisir la signification primordiale des pièces de ce squelette. Qui pouvait reconnaître que le crâne est un prolongement de la colonne vertébrale, que les os de la face sont des arcs costaux , etc. , quand on s'attachait de suite à l'étude du squelette de l'homme adulte ? Etait-il possible alors de s'apercevoir que , malgré la puissance de leur développement , les os des membres ont le caractère de la colonne vertébrale , ni même de saisir que la simple vertèbre est la forme primaire du squelette entier ?
CI. Plusieurs années d'étude peuvent au contraire donner à chacun l'intime conviction que la seule manière d'apercevoir stirement le sens attaché à chaque forme particulière , est de suivre la méthode génétique d'une manière rigoureuse et de s'élever des
(3) Ainsi, quand nous trouverons, par exemple, que dans les Poissons les omoplates s'unissent en grande partie avec l'occiput , et les os du bassin se placent en dessous ou même en avant de la ceinture scapulaire, cette connexion insolite ne devra pas nous empêcher de les reconnaître pour des omoplates et pour des os pelviens, car nous nous rappellerons que les régions du tronc ne sont point aussi séparées les unes des autres et de la tête dans les Poissons que dans les animaux supérieurs. De même, c'est un résultat nécessaire de l'accroissement d'un os, qu'il contracte des connexions avec des os qui ailleurs n'entrent point en contact avec lui : ainsi, par exemple, dans la Souris, l'os wormien, qui a pris un développement extraordinaire , sépare presque entièrement l'os occipital du pariétal , et chez les Poissons, l'absence d'os longs aux membres fait que les nageoires , c'est-à-dire les analogues des pattes, s'articulent d'une manière immédiate avec les os du bassin , etc.
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formes les plus simples aux plus complexes, soit ' en ce qui concerne le squelette , soit en ce qui regarde le déploiement du système nerveux et en général tout objet naturel quelconque.
CIL Ce n'est cependant pas cette fausse méthode d'étude qui seule empêche d'envisager les choses d'une manière parfaitement conforme à la nature. Le goût des explica^ tions téléologiques y contribue aussi pour beaucoup. Souvent on se trouvait satisfait lorsqu'on avait entrevu à peu près dans quel but un os ou toute autre partie existait, à quel usage l'animal employait tel ou tel membre. On se croyait fort avancé, par exemple, quand on savait que le changement des membres antérieurs et le vide des cavités osseuses permettent à l'oiseau de voler, et, admettant que ces deux particularités de structure lui ont été accordées précisément pour qu'il pût voler, on croyait n'avoir bas besoin de chercher une autre explication.
CllL Cependant , en y réfléchissant de sang-froid , nous ne tardons pas à reconnaître que de pareilles vues , bien qu'on ne doive pas les négliger tout à fait , sont incapables de dévoiler l'énigme des formations animales (1) , qu'il faut pour cela rechercher comment telle ou telle formation se réalise en vertu des lois éternelles de la raison et sous l'influence des conditions externes et internes de l'organisme, après quoi il n'est pas difficile de trouver comment l'animal doit s'en servir pour qu'elle corresponde au but de son organisme entier.
CIV. Enfin la méthode reçue pour diviser et dénommer les parties du squelette , est sous plusieurs rapports contraire à une méthode d'observer conforme à la nature et reposant sur l'évolution de ces parties. Gœthe dit avec raison , en parlant de la division du squelette (2) : « La manière empirique dont » on a procédé pour décrire les os humains, » ceux surtout de la tête , nous frapperait » bien davantage si l'habitude ne nous 1 avait » pas rendue supportable. On emploie des
(1) On ne remarque point assez à quelles absurdités les explications téléologiques conduisent quand on les emploie seules. Ne serait-il pas absurde qu'on crût avoir rendu compte de l'existence des feuilles , en disant qu'elles servent à fournir de l'ombre à la terre qui entoure les racines , ou au moissonneur qui se couche sous un arbre?
(2) Zur Morphologie , tom. I,cah. II,pag. 17S.
» moyens mécanicpies pour disloquer la tète , » sans s'inquiéter même de l'âge auquel elle » était arrivée , et les pièces que l'on obtient » ainsi sont considérées comme autant de » parties , qu'on décrit telles qu'elles s'offrent » à la vue (3). »
CV. Les noms donnés aux os ayant été tirés arbitrairement de ressemblances extérieures accidentelles , ils opposent à l'étude comparative du squelette dans les animaux un obstacle qui empêche souvent de bien apprécier les formes. Cependant on est obligé de les conserver , en ayant soin de rappeler que le hasard seul les a introduits. Il ne sera pourtant pas difficile par la suite de créer une nomenclature fondée sur la signification bien constatée (4).
CVI. Qu'on ne s'effraie cependant pas de ces obstacles, et qu'ils ne détournent pas d'étudier l'histoire purement génétique du squelette. La satisfaction que fait éprouver l'espoir de substituer au chaos et à l'arbitraire des vues exactes sur l'unité primordiale de toutes les formes , et d'arriver à la connaissance d'un ordre fondé sur des lois , doit suffire pour stimuler le zèle de tous les observateurs , car les travaux de l'un ne peuvent être considérés ici que comme une sorte d'occasion d'en faire naître d'autres.
CVII. Avant d'entrer à proprement parler en matière, je vais chercher à donner une idée générale des diverses formes sous lesquelles les parties solides du corps animal se présentent , et surtout indiquer la manière dont elles se forment , ainsi que les différences qu'elles offrent sous le point de vue de leur substance; après quoi je tracerai une construction géométrique à l'aide de laquelle il
(3) Nous verrons plus tard combien on aurait de peine à comprendre î'homologie du crâne et de la colonne vertébrale en considérant le sphénoïde comme un seul os , au lieu d'avoir égard à la séparation qui existe , chez presque tous les animaux et même dans le fœtus humain, entre sa portion antérieure etsa portion postérieure (corps de la seconde et de la troisième vertèbre crânienne). Si l'on prend l'occipital et le sphénoïde pour un seul os, sous le nom d'os basilaire, on a sous les yeux une masse informe, à laquelle on ne peut rien comprendre.
(4) Si les noms de vomer et d'étrier ne sont pas inconvenants chez l'Homme, l'idée de forme qui s'y rattache dans notre esprit rend difficile de reconnaître ces os chez les Reptiles elles Poissons, où ils ne ressemblent plus ni à un soc de charrue ni à un étrier. Beaucoup d'autres pièces sont dans le même cas.