‹ Traité élémentaire d'anatomie comparéeChapitre 312 sur 318 · I. Ossification pathologique en général · texte numérisé non relu

I. Ossification pathologique en général

DCCCCXLV. La substance des parties squelettiques doit fixer d'abord notre attention. Si nous voyons certaines parties primaires du névrosquelette des animaux supérieurs et surtout de l'homme demeurer cartilagineuses dans l'état normal, tandis que d'autres s'ossifient , la formation pathologique est propre à nous démontrer qu'aucune de ces différences n'est assez essentielle pour ne pouvoir pas changer complètement , sans même que les parties subissent d'autres changements. C'est ce qui arrive , en effet , dans les ramollissements des os , lorsque ceux-ci repassent à l'état de cartilage mou , et dans les ossifications anormales , quand le cartilage devient os.

DCCCCXLVI. On rencontre aussi des formations osseuses pathologiques dans lesquelles le squelette entier offre un type inférieur à celui qu'il devrait avoir. Tel est le gonflement des os longs à leurs deux extrémités , chez les sujets rachitiques, d'où résulte une forme diconique plus prononcée qu'elle ne doit l'être dans le squelette développé.

Je dois citer encore ici la formation du

OSSIFICATION PATHOLOGIQUE

cal entre les fragments d'un os cassé , qui est remarquable comme manifestation intermédiaire [ intervertèbre ) , dont la signification est toujours celle de la synthèse entre les portions d'os mises en antithèse par la fracture. DCCCCXLVII. Quant aux rapports numériques , c'est-à-dire à la question de savoir jusqu'à quel point les parties primaires du squelette osseux, par exemple les protovertèbres ou les deutovertèbres , peuvent se multiplier ou diminuer de nombre, ce problème n'est pas non plus d'un faible intérêt. Car comme , de ce que certaines parties du système osseux sont ou non très -variables dans leurs nombres , on peut très-bien conclure qu'elles ont tel ou tel degré de dignité , de même aussi les variations de ces nombres par l'influence des causes pathologiques sont très-significatives. Ainsi , par exemple , dans le corps de l'homme , les vertèbres caudales sont les parties qui s'écartent le plus fréquemment de leur nombre normal quatre ; les vertèbres sacrées sont dans le même cas; les lombaires et les thoraeiques s'y trouvent déjà moins , et les cervicales sont celles dont le nombre varie le moins souvent ; on ne connaît pas un seul exemple d'excès ou de diminution du nombre des vertèbres céphaliques chez des individus aptes à vivre, même parmi les animaux , quoiqu'il arrive parfois que quelques-unes de leurs parties prennent un développement exagéré, ou que d'autres se réduisent à une petitesse extraordinaire. On peut donc très-bien déjà , d'après ces différences , juger du degré de dignité des diverses régions de la colonne vertébrale. De même la fréquence avec laquelle varient les arcs protovertébraux et les colonnes tritovertébrales des membres annonce très-positivement que ces parties sont d'un rang inférieur aux deutovertèbres , dont le nombre est moins sujet à varier.

II. Formations pathologiques de lo colonne deutO' vertébrale lergale et de la colonne triloverlébrale ventrale.

DCCCCXLVIII. Les anomalies qu'il importe d'abord d'examiner sous ce rapport, sont les scissions qu'on observe quelquefois à la colonne vertébrale dorsale, tant en haut, où elle se divise en deux colonnes vertébrales céphaliques , qu'en bas , où elle se divise en deux colonnes vertébrales sacrées. En effet ,

la colonne deutovertébrale se comporte alors d'une manière telle que, par suite d'une exubérance excessive , elle retombe dans les conditions des colonnes vertébrales de membres.

DCCCCXLIX. Un autre cas très-remarquable est la multiplication de colonnes deutovertébrales à la circonférence d'une seule et même prolovertèbre , qui seulement s'est parfois agrandie davantage. Si l'on jette les yeux sur la pi. xxu , fig. xv , et qu'on se rappelle les motifs pour lesquels la formation de colonnes deutovertébrales est possible sur quatre points au pourtour de la protovertèbre , il devient évident aussi que des deutovertèbres parfaites peuvent se développer en deux points situés vis-à-vis l'un de l'autre de la protovertèbre ; que par conséquent un rachis postérieur et un rachis antérieur peuvent se former sur toute la longueur de la colonne protovertébrale. Ainsi la doctrine des parties solides du squelette vient à l'appui de l'opinion déjà admise par Meckel, que ces sortes de monstres doubles proviennent d'un germe primordialement simple. Je renvoie à d'autres temps le développement de cette grande vue , qui permet qu'à l'aide d'un système complet de combinaisons , toutes les multiplications possibles de vertèbres et de formations costales soient déduites des parties élémentaires simples une fois données (1).

DCCCCL. Les difformités de la colonne vertébrale rachidienne et crânienne de l'homme , qui rapprochent de nouveau l'une de l'autre les formations de ces deux moitiés du corps , n'offrent pas moins d'intérêt. Ici se rapportent les cas de scission des deutovertèbres, où ces parties persistent dans l'antithèse de leurs moitiés latérales , sans arriver à la synthèse , et où la division anormale s'étend uniformément sur la région rachidienne et la région crânienne. C'est ce qu'on voit , par exemple , dans le spina bifîda avec hémicrânie , où souvent les vertèbres crâniennes ne

( 1 ) Il est fort remarquable que , par exemple dans les colonnes vertébrales ainsi placées vis à vis l'une de l'autre, les arcs costaux changent, c'est-à-dire qu'en cas de deux crânes opposés, ceux des arcs costaux de chaque côté qui sont tournés l'un vers l'autre , forment une face qui consiste en deux moitiés appartenant à deux crânes différents. V. à ce sujet le mémoire sur les monstres doubles, dans mes Kleine Abhandlungen zur Lehre von Schwangerschaft und Geburt,t. I , p. 222-

OSSIFICATION PATHOLOGIQUE

paraissent guère plus développées que ne le sont d'ordinaire les vertèbres sacrées. Un fait trèssignificatif, c'est que, quoique l'on voie ainsi jusque chez l'homme lui-même la vertèbre crânienne se rabaisser à la formation de la vertèbre rachidienne , jamais on n'a observé de cas pathologique dans lequel les vertèbres rachidiennes se fussent élevées à produire un crâne.

DCCCCLI. Les courbures anormales de la colonne vertébrale méritent une attention spéciale , en ce qu'elles fournissent également de nouveaux et intéressants points de vue, dès qu'on les examine par rapport à la colonne vertébrale rachidienne entière , depuis la vertèbre nasale antérieure jusqu'à la vertèbre caudale postérieure. En effet , l'étude de l'état noimal nous montre qu'à proprement parler il ne doit y avoir dans cette ligne que des inflexions d'arrière en avant et d'avant en arrière, mais d'un côté ces courbures peuvent devenir exagérées ; et de l'autre une inégalité dans la nutrition des deux moitiés latérales du corps peut donner lieu à des déformations morbides. Les inflexions latérales peuvent également contribuera rendre la connaissance de la colonne vertébrale entière plus facile. C'est aux extrémités de cette colonne qu'elles ont le plus de tendance à survenir et qu'elks troublent le moins la vie. Elles se manifestent :

1° A la colonne vertébrale faciale, par l'obliquité du nez vers la droite ou vers la gauche, anomalie qu'on observe dans les contrées et les familles où les difformités du rachis sont fréquentes , mais qui se rencontre fréquemment aussi chez des individus exempts d'autres difformités;

2° A la colonne vertébrale caudale, par l'obliquité de la vertèbre caudale.

Ces difformités sont plus rares que partout ailleurs au crâne , et je n'en connais d'exemple que sur un crâne de Poulain , conservé dans le cabinet de l'école vétérinaire de léna , qui m'a offert une scoliose complète des corps des vertèbres crâniennes , qu'on ne rencontre d'ailleurs jamais qu'à la colonne des corps vertébraux rachidiens.

DCCCCLII. Les dimensions et les connexions des vertèbres rachidiennes et crâniennes subissent aussi diverses modifications trèssignificatives. Telles sont les ankyloscs de plusieurs vertèbres , qui doivent être regar-

dées comme des imitations de la manière dont le crâne et le sacrum se comportent r telles sont aussi les divisions insolites , qui laissent souvent apercevoir des parties primaires entre lesquelles il n'existe pas de séparation dans les premiers temps de l'organisation normale , comme la scission , d'ailleurs fort rare , des pariétaux en deux moitiés , supérieure et inférieure , qui fait paraître distinctes les unes des autres les lames tectrices supérieures et inférieures de la vertèbre centricipitale.

DCCCCLIU. Enfin, pour ce qui concerne les colonnes tritovertébrales du côté ventral, on doit surtout attacher de l'importance à celles des difformités humaines qui marquent le passage aux caractères particuliers des colonnes vertébrales sternales des animaux.

Elles servent d'ailleurs à mettre dans tout son jour la signification du sternum comme colonne vertébrale , attendu qu'il se rencontre des cas où des prolongements du sternum se rendent jusqu'à l'arcade pubienne, de même que chez le Crocodite , qu'il y en a d'autres où les vertèbres se séparent plus distinctement les unes des autres , enfin qu'on en rencontre où cette colonne vertébrale est divisée eit deux moitiés latérales semblables à celles entre lesquelles le sternum scapulaire se trouve ordinairement engagé chez les Reptiles et les Oiseaux.

m. Formation pathologique des arcs protoverlébraux du squelette.

DCCCCLIV. On doit surtout signaler ici les difformités des arcs costaux de la tête , parce qu'elles permettent d'assigner avec plus de facilité qu'on ne le peut dans l'état normal , la signification primordialement propre à telle ou telle partie. Ainsi le bec de lièvre nous offre évidemment la séparation des côtes faciales antérieure et médiane , qu'on a si longtemps considérées, chez l'homme, comme ne constituant qu'un seul os. Il est même remarquable que la scission ne s'opère jamais qu'à l'endroit où les deux côtes sont distinctes l'une de l'autre , même lorsqu'elle ne porte que sur les parties molles extérieures. Du moins ne connais-je pas un seul cas , chez l'homme , où elle ait été observée sur la ligne médiane , ce qui annonce , dans l'organisation la pins élevée de toutes, une certaine tendance à se fermer autant que possible vers ses limites

OSSIFICATION PATHOLOGIQUE

extrêmes , même dans l'état pathologique.

DCCCCLV. La scission de la voûte palatine , ordinairement accompagnée de la séparation des côtes faciales antérieures, est très-propre aussi à mettre dans tout son jour l'analogie du thorax de la tèt<3 et de celui du tronc, puisque cette même scission s'observe également au tronc chez les monstres qui ont seulement le cœur à nu.

J'ai déjà dit plus haut combien les faits de monstruosité sont propres à mettre en évidence la nature des côtes de la vertèbre auditive ; car , lorsque la mâchoire inférieure manque , ces côtes se réunissent ensemble et embrassent souvent ainsi le rudiment du pharynx , absolument de même que l'anneau produit par les premières côtes cir conscrit l'œsophage.

DCCCCLVI. Quant aux arcs costaux du tronc , leurs monstruosités ont surtout cela de remarquable que , d'un côté , l'adhérence et l'immobilisation de plusieurs d'entre eux produisent un type rapproché de celui des côtes céphaliques , et que , d'un autre côté , la persistance de la scission en deux moitiés latérales , dans ces arcs qui sont normalement soFidés en une seule pièce , annonce une dégradation et un retour de la forme qui leur est propre dans les organisations supérieures à celle qu'ils afîectent chez les organismes inférieurs. Le premier cas se voit assez souvent aux côtes de la poitrine , dont plusieurs se soudent ensemble , à peu près comme le font l'intermaxillaire et la maxillaire supérieure ; le second s'observe surtout aux vraies côtes , dont la destination normale est de se fermer complètement ( dans les monstres à cœur découvert) , et aux os du bassin (dans la scission de l'arcade pubienne ) .

Du reste , il résulte de ce que j 'ai dit en parlant des colonnes deutovertébrales que la colonne protovertébrale tout entière peut également se diviser et devenir multiple.

IV. Formations pathologiques des colonnes vertébrales des membres.

DCCCCLVII. Les difformités qui se rangent ici sont la plupart du temps simples et d'une interprétation si claire , que je n'ai pas lieu de m'étendre beaucoup sur leur compte. Ordinairement elles ont le caractère d'oblitérations ; et alors , pour ce qui concerne les

membres du tronc , on voit presque toujours l'oblitération porter sur les articles supérieurs ( par analogie avec ce qui a lieu dans leur développement ) , et les articles terminaux s'appliquer d'une manière immédiate au tronc. Je n'ai à signaler que quelques cas importants pour la connaissance des analogies des parties élémentaires.

DCCCCLVIII. Parmi ces cas, je range :

1° une monstruosité qui n'est pas très-rare chez les Oiseaux; car je l'ai trouvée sur un Moineau , et Otto dans une Poule; elle consiste en ce que chacun des deux membres crâniens inférieurs ( chaque moitié de la mâchoire inférieure) demeure complètement séparé de l'autre. Non-seulement elle fait très- bien ressortir la signification de membres latéraux en général , mais encore elle est remarquable par sa fréquence plus grande dans la classe des Oiseaux, qui répète celle des Insectes; car la présence de membres latéraux mobiles à la tête , chez les premiers de ces animaux , rappelle ce qu'on observe , à cet égard , chez les seconds.

DCCCCLIX. On doit rapprocher de cette difformité : 2° une autre monstruosité des membres du corps qui est importante en ce qu'elle offre une élévation de ceux-ci au type des membres céphaliques , de même que telle dont je viens de parler indiquait le passage d'un membre céphalique au type des membres du tronc. C'est le cas où les deux membres pelviens se soudent et se confondent en un seul , de sorte que les membres supérieurs sont encore séparés comme parties de membres latéraux , mais que les inférieurs se trouvent réduits à un. De là résulte que les deux membres pelviens acquièrent , relativement à la partie inférieure du tronc , la même conformation que les membres crâniens infél'ieurs à l'égard de la tête. Ce qu'il y a encore de très-significatif ici, c'est que cette monstruosité ne se présente qu'aux membres pelviens , qui , en raison de leur situation , correspondent exactement aux membres inférieurs du crâne , d'après le parallélisme entre la tête et le tronc.

DCCCCLX. Enfin , je dois parler aussi de l'augmentation ou de la diminution du rayonnement des colonnes tritovertébrales des membres. J'ai fait voir plus haut que primordialement ces articles terminaux ont une ten-

OSSIFICATION PATHOLOGIQUE

dance à se diviser par six en proportion croissante des rapports entre l'article supérieur et l'article inférieur, comme 1:2 3x2, et que cette tendance ne peut être convertie en 3 X 2 que par l'apparition de nouveaux antagonismes. Il est donc très-significatif que cette division en six se manifeste réellement dans le cas de formation exubérante , et que le côté externe du membre , où j'ai démontré qu'existe la disposition à produire un sixième doigt , soit précisément celui où il s'en développe le plus souvent un. Cependant la scission en deux d'une colonne vertébrale originairement simple est possible encore sur tout autre point, par conséquent aussi au côté interne , et de là vient qu'il n'est pas rare

non plus d'observer la division dichotomique du pouce.

DCCCCLXI. Je termine ici ce que j'avais à dire des formations pathologiques du squelette , et en même temps la série des recherches par lesquelles je me suis efforcé d'arriver à la connaissance de l'unité qui fait la base de toute formation squelettique. Une époque viendra où , poursuivant avec ardeur la voie dans laquelle je me suis engagé , on sera généralement convaincu que l'esprit humain n'éprouve de véritable satisfaction dans la science qu'après s'être bien assuré qu'il y a conformité entre la loi simple de la raison et la nature.

Page 1