IV. MUSCLES DES MAMMIFÈRES
Les muscles des Mammifères offrent , comme leur squelette, et des rapprochements avec la forme propre à l'homme et de nombreuses répétitions des formes qui appartiennent aux classes précédentes. Du reste, comme dai s celles-ci, la fibre musculaire est produite, chez l'embryon , par une substance ponctiforme gélatineuse , incolore et extrêmement ténue , qui rappelle la mollesse de la masse matérielle de tinée au mouvement chez les plus délicats d'entre les Mollusques et les Vers. En se développant davantage, elle parcourt les degrés suivants du règne animal , c'est-à-dire qu'elle devient successivement semblable à celle des Mollusques supérieurs , des Poissons et des Reptiles ; cependant , lors même qu'elle a atteint le plus haut terme de sa perfection , elle reste toujours fort au-dessous de celle des animaux compris dans la classe des Oiseaux. Elle est moins dense et ordinairement d'un rouge moins foncé , surtout chez plusieurs Rongeurs , les Souris par exemple. Les tendons n'ont point autant de propension à s'ossifier , et l'irritabilité musculaii^e persiste plus longtennps dans la fibre. Du reste , la chair huileuse des Cétacés pour-
(2) Voyez F. Tiedemann, Zoologie, tom. II, p. 361. Cette rapidité dépasse de plus du double celle du meilleur cheval de course.
SYSTÈME MUSCULAIRE
rait être comparée à la chair grasse de certains Poissons.
Sous le rapport de l'arrangement de la chair musculaire , un des traits caractéristiques de la classe des Mammifères consiste en ce que les muscles qui appartiennent au névrosquelette reproduisent manifestement le type de ceux des classes inférieures. Ainsi , nous trouvons la répétition, chez les Cétacés, du système musculaire des Poissons , chez les Édentés et les Monotrèmes, de celui des Reptiles , chez les Chéiroptères, de celui des Oiseaux. Mais une autre circonstance non moins importante, c'est que l'enveloppe musculeuse primaire que , dans ses relations avec la peau , nous avons appris à considérer comme la pi'emière forme des organes locomoteurs , reparaît avec une grande perfection, chez les Mammifères , sous la forme d'un muscle cutané général, placé par dessus l'appareil musculaire du névrosquelette. Non seulement il arrive souvent que des expansions fort larges de ce muscle impriment des mouvements aux téguments de régions très- variées du corps , comme par exemple chez le Cheval , à qui la faculté qu'elle lui procure de froncer la peau est d'un grand secours pour se débarrasser des mouches qui le piquent , ou comme chez les Porcs-Épics, à qui elle permet de hérisser leurs piquants ; mais encore l'enveloppe musculeuse acquiert parfois une telle extension , qu'elle devient apte même à mouvoir le corps tout entier , notamment à le contracter et à l'étendre , absolument comme chez les Mollusques ou les larves des Insectes. J'ai figuré ailleurs (1) cette dernière disposition , qu'on rencontre dans le Hérisson, et je me contenterai ici de la décrire d'une manière sommaire.
Le muscle cutané du Hérisson forme une couche divisée en deux plans, Fun superficiel , l'autre profond, et qui a beaucoup d'épaisseur à la face tergale de l'animal , mais qui est fort mince du côté du ventre. Dans le plan supérieur se développent de fortes fibres disposées en rond, qui forment un gros anneau musculaire placé sur la tête , le bassin et les flancs. Ce sont surtout les con-
(1) Voyez mes Tabulœ illustrantes , cah. I, pi. vi, g. I , n.
tractions de cet anneau qui opèrent le roulement de l'animal en boule, le muscle descendant alors, comme le bord d'un bonnet, jusque sur la tête et les membres, et cachant presque tout le corps dans sa cavité. Du reste, on aperçoit aussi un assez grand nombre de faisceaux fibreux qui , tant du plan superficiel que du plan profond, vont se rendre aux parties de la face , aux membres , au sternum et à la queue.
On voit aussi se répéter çà et là, chez les Mammifères , une disposition particulière qui consiste , soit en ce que l'action des muscles est secondée par l'élasticité, soit en ce que des ligaments élastiques deviennent les antagonistes de muscles (2). Ici se range , par exemple , eu égard au mouvement de la tête , le fort hgament cervical (pi. xvni , fig. xiXj 49 ), qui, à la vérité , est plus développé chez la majorité des Mammifères que chez l'homme , mais qui cependant acquiert une importance toute spéciale chez les Ongulés à long cou ( Cheval , Cerf , Chameau ) , où les grandes apophyses des vertèbres dorsales servent à ses attaches. Là , en effet, il soutient la tête, et, par son élasticité, il seconde l'action des muscles de la nuque. Nous devons également citer, eu égard au mouvement des membres , le mécanisme des phalanges onguéales du Chat , que la tension des capsules et des deux ligaments latéraux de l'articulation avec les secondes phalanges tient relevées et couchées sur celles-ci dans l'état de repos , ce qui empêche les ongles de s'émousser , tandis que les tendons du fléchisseur des doigts ramènent la phalange terminale en avant , lorsque l'animal a besoin de griffer , et agissent ainsi comme antagonistes des ligaments articulaires.
Pour ce qui concerne la disposition des divers muscles du névrosquelette, dans les Mammifères, nous ne pourrons signaler ici que quelques unes des plus remarquables. Meckel a donné une myologie détaillée de
(2) Nous avons déjà vu que , chez les Pélécypodes , la coquille s'ouvrait par l'effort d'un ligament élastique; de même, lorsque les Poissons se ploient d'un côté, la tension des ligaments des articulations des vertèbres de l'autre côté contribue à redresser le corps.
cette classe (1), à l'égard de laquelle on pourra consulter aussi la pi. xvni, fig. xvn, xvni, xix, représentant les muscles de la Chèvre, les figures que j'ai données ailleurs (2) de ceux du Cercopithecus cynomolgus ^ de la Chauvesouris et de la Taupe , celles des muscles du Phoque, que j'ai reproduites au même endroit , d'après Rosenthal , celles des muscles de rOrnithorhynque par Meckel (3), enfin la belle myologie du Cheval qu'Ë. Malthaei publie sous la direction de Seiler (4).
L'appareil musculaire le plus simple se trouve , comme je l'ai déjà dit , dans les Cétacés , où il ressemble beaucoup à celui des Poissons. Meckel a reconnu la disposition suivante dans les muscles du dos, chez le Dauphin et le Narwal. Tout auprès du racliis , à la région lombaire , se voit un ventre musculaire fort et simple , qui se bifurque en avant et en arrière. Par devant , le ventre interne se divise de nouveau en muscles qui sont analogues à l'épineux, au digastrique et au complexus ; tandis que l'externe monte jusqu'à l'os temporal, et représente le long du dos et le splénius de la tête. En arrière , il se partage de nouveau en deux ventres , qui se fixent par de longs tendons aux apophyses épineuses , et lèvent ensemble la queue. A côté de cette masse musculaire , en dehors , se trouve encore un autre muscle , qui lui ressemble , et qui s'attache en devant à l'os temporal aussi , en arrière aux apophyses transverses de la queue. Les antagonistes de ces deux muscles sont les abaisseurs de la queue , situés le long de la colonne vertébrale caudale. Les muscles du bas-ventre se font aussi remarquer par d'autres attaches, que le défaut de bassin rendait nécessaires , par l'absence des anneaux inguinaux , et par celle des intersections aponévrotiques aux muscles droits.
Les muscles des membres sont ceux qui varient le plus dans les ordres suivants. Ainsi
(1) System der vergleichenden Anatomie , tom. III, pag. 392-670. Traduction française, tom. VI , pag. 12S, à la fin.
(2) Voyez mes Tabulœ illustrantes , cah. I.
(3) Ornithorhynchi paradoxi descriptio anatomica. Leipsicli, 1026, in-fol.
(4) Seiler et Boettiger, Erklœrungen der Musheln und der Bas-reliefs an Matthosi's Pferde-Modell. Dresde, IC23, in-'<".
ceux des extrémités antérieures présentent diverses particularités de conformation dans les Mammifères non clavicules. Chez les Ongulés surtout, l'absence de la clavicule est en quelque sorte compensée par des attaches musculeuses plus solides de l'omoplate, qui résultent et d'insertions fort étendues du grand dentelé antérieur (pi. xvni,fig. xvii,xix, 19) non-seulement aux côtes , mais même encore aux apophyses transverses des vertèbres cervicales, et d'une configuration particulière tant du trapèze que des pectoraux. En effet le trapèze fournit en devant un faisceau qui , réuni au deltoïde, devient l'élévateur du bras ( fig. xvn, 10). Le grand pectoral (fig. xvni , 20 a) réunit presque immédiatement la majeure partie de ses faisceaux de fibres , sur le milieu de la crête sternale, avec ceux du côté opposé, de telle sorte que quelques anatomistes ont décrit les deux muscles comme n'en constituant qu'un seul , et il se fixe , de même que chez l'homme , à la tête de l'humérus. Une portion supérieure de ses fibres , au contraire , croise celles qui viennent d'être décrites , et va gagner directement le radius , ce qui rappelle le muscle sterno-radial de la Grenouille (S 346) et le fléchisseur grêle de l'avant-bras chez les Oiseaux (§352). Le muscle qui ramène le bras en arrière, ou le grand dorsal, est très-développé aussi (fig. xvn ,15). Les autres muscles du membre antérieur , notamment ceux des doigts réduits à un état rudimentaire , sont très-simplifiés chez tous les animaux à sabot , et tandis que les petits muscles de la main se trouvent réduits aux plus minces proportions, les longs tendons extenseurs et fléchisseurs du doigt unique ou des deux doigts ont acquis un volume considérable (pi. xvni , fig,xvn, 27, 28, 30).
Il est fort intéressant d'étudier les difl'érences que le système musculaire du membre pectoral présente suivant que l'animal se sert de sa main pour voler, nager, fouir ou saisir.
J'ai comparé ailleurs (5), sous ce point de vue , les muscles de l'aile des Chauve-souris avec ceux de l'aile des Oiseaux. Chez les uns et les autres on est frappé des dimensions
(i5) Voyez mes Tabulœ illustrantes , cah. I , pi. v , fig. III.
SYSTÈME MUSCULAIRE
considérables du grand pectoral. Dans les Chéiroptères , ce muscle se partage en trois portions , l'une claviculaire , l'autre sternale et la troisième profonde , qui provient des côtes ; celle-ci remplace en quelque sorte le petit pectoral. Les fléchisseurs de l'avant-bras ( biceps) ont en outre cela de particulier , que leurs ventres se trouvent placés en haut , à l'articulation de l'épaule, tandis que leur long tendon descend vers l'avant-bras. L'extenseur aussi est double. La membrane atiforme n'est pas dépourvue non plus d'un long muscle. Quoique l'avant-bras ne consiste qu'en un seul os , on y aperçoit un petit pronateur et un supinateur ; les muscles fléchisseurs et extenseurs de la main et des doigts , qui sont d'ailleurs les mêmes qu'à l'ordinaire , agissent plutôt comme adducteurs et abducteurs , par suite de l'analogie que le membre entier ofl^re avec celui des Oiseaux; du reste, la longueur de leurs tendons est proportionnée à celle des os.
Si l'on compare cet appareil musculah-e avec celui des Mammifères nageurs , on retrouve certaines analogies entre eux. Ainsi , dans l'Ornithorhynque , le grand pectoral a également un volume extraordinaire , et il descend , sur la face antérieure du bas-ventre, plus bas que le pyramidal , qui d'ailleurs est assez grand. Rosenthal a trouvé aussi , dans le Phoque, que les fibres inférieures du grand pectoral descendaient jusqu'à l'avant-bras , disposition qui rappelle le faisceau accessoire de ce muscle chez les Oiseaux (pi. xv, fig. xvHi,b). Au contraire , tous ceux des muscles de l'avant-bras et de la main qui acquièrent tant de longueur chez les Chéiroptères, se resserrent chez le Phoque en muscles courts et fermes, dont les tendons des fléchisseurs et des extenseurs des doigts sont retenus par de larges coulisses ligamenteuses. Voici ce que Rosenthal dit au sujet de l'action de ces muscles (1) : « Comme dans la situation naturelle du membre , la brièveté et la légère torsion de l'humérus font que l'avant-bras et la main se trouvent constamment en pronation , c'est toujours la surface la plus large qui se tourne vers l'eau quand l'animal lève le bras et étend l'avant bras. La largeur de cette surface augmente encore par l'action
(1) Ibid. cah. I.pag. 13.
des abducteurs , qui écartent les doigts , et la force des muscles est considérablement accrue par le peu de longueur de l'humérus. Au contraire , pendant l'adduction et la flexion , qui résultent principalement de l'action du grand pectoral, c'est le bord antérieur fort étroit qui se présente à l'eau. Cette disposition, qui procure à l'animal la faculté de donner des coups violents à l'eau, ne permet pas de douter que les membres ne soient , chez lui, l'un des principes agents du mouvement, et qu'ils n'aient point pour unique usage , comme les membres pectoraux des Poissons, de maintenir le corps en équihbre. »
Quant aux muscles des membres pectoraux destinés à fouir (sorte de natation dans la terre), ils sont disposés, à certains égards, comme ceux des bras propres à la nage. Le principal exemple nous en est fourni par ceux de la Taupe, dont j'ai donné ailleurs la description et la figure (2) , en sorte que je me bornerai ici à faire ressortir les traits les plus saillants. Je signalerai d'abord la configuration particulière du trapèze , qui est si important pour la fixation des membres antérieurs. Il se divise totalement en portion supérieure et en portion inférieure. La première se réunit avec celle du côté opposé à la nuque , où elle trouve un point d'appui dans un tendon cartilagineux allongé. On remarque également le long fléchisseur des doigts , qui n'est presque qu'un simple tendon : il s'attache par quelques fibres musculaires au condyle interne de l'humérus, et arrive , sous la forme d'un large tendon , dans le creux de la main , où il produit une large aponévrose et se fixe ainsi aux doigts. Il est naturel que , par là , les doigts perdent la faculté proprement dite de se ployer , mais la main n'en devient que plus solide , ne pouvant point être renversée en arrière , lorsque l'animal fouit. Au contraire , les extenseurs de la main et leurs tendons ont une force considérable, et l'on trouve même, à la face du côté de laquelle s'opère l'extension , des os sésamoïdes , que partout ailleurs on rencontre seulement sur la face opposée.
C'est chez les Mammifères onguiculés qui se servent de leur main pour empoigner les objets , comme plusieurs Rongeurs, les Makis
(2) Voyez mes Tabules illustrantes , cah. I , pi. vn, fig. vi-vm.
et les Singes (1) , que les muscles du membre pectoral se rapprochent le plus du type humain. Souvent même le mécanisme locomoteur se complique beaucoup chez eux. Ainsi , par exemple , au lieu de quatre lombricaux , Meckel en a trouvé vingt-quatre dans la main d'un Maki (Stenops), c'est-à-dire que leur nombre ordinaire était sextuplé.
Le système musculaire des extrémités abdominales apparaît d'abord dans un état de grande imperfection , comme ces membres eux-mêmes , chez les Amphibies. Ainsi , dans les Phoques , les muscles des membres pelviens sont extraordinairement oblitérés , de même que leurs os (2). Rosenthal n'a trouvé , pour le mouvement de la cuisse , que deux fessiers, un lombaire arrondi et un obturateur externe , avec le muscle du facia-lata , tandis que les adducteurs se composaient de quelques fdjres seulement. Mais les muscles les plus singulièrement conformés sont ceux de la jambe; car l'extension , qui , à la vérité , est faible ici et n'a jamais lieu d'une manière complète , s'opère au moyen du droit antérieur et des deux vastes , comme à l'ordinaire, tandis que la flexion est accomplie par quatre muscles qui naissent des os pubis et ischion prolongés , ainsi que des vertèbres caudales , puis se portent directement en bas pour gagner le milieu de l'espace compris entre le péroné et le tibia, et appliquent ainsi la jambe contre le bassin, de manière à ce qu'elle demeure toujours parallèle aux os de la queue , ce qui fait qu'ils doivent contribuer efficacement à maintenir l'équilibre quand l'animal nage et à repousser l'eau en arrière , surtout lorsqu'il plonge. Les muscles du tarse , tels que les jumeaux , naissant par deux têtes , les tibiaux et les péroniers , diffèrent moins. On trouve également un fléchisseur perforé et un fléchisseur perforant des orteils, un extenseur commun des orteils , et im extenseur propre du gros orteil. ,
Chez les Phoques, la cuisse et la jambe sont encore entièrement enveloppées par la chair et la peau du tronc, disposition qui, chez les Mammifères analogues aux Reptiles,
(!) Comparez les muscles du Cercopithecus cijno-
molyus dans mes Tabulœ illustrantes , cah. I, pi. viii.
(2) Voyez mes Tabulas illustrantes, cah. I , pi. vu ,
fis. III-IV.
comme l'Ornithorhynque , se reproduit en grande partie même à l'égard des muscles allant directement du bassin au milieu de la jambe. Mais , chez les Mammifères ongulés , puis chez les Rongeurs et les Carnivores, l'extrémité inférieure peu à peu devient apparente, et se dégage en quelque sorte de la masse du tronc.
Cependant il est particulier à la plupart des Mammifères , et spécialement aux ongulés , qu'aussi long-temps que le grand fessier se développe peu, et même assez faiblement pour paraître presque toujours plus petit que le moyen (pi. xvni;, fig. xvn , 31j,le biceps crural (fig. xvu , 37 ) , analogue du large de la cuisse chez les Oiseaux , conserve un grand volume , et se montre un des plus puissants muscles de la cuisse. Or , comme, en même temps, au côté interne de la cuisse, le demi-membraneux (fig. xvn, 36 , a) descend très-bas sur la jambe, et fortifie l'action du muscle précédent , comme aussi , du côté antérieur, le grand droit (fig. xvn, 33), placé entre les grands extenseurs de la cuisse ( 35) , descend immédiatement de l'épine iliaque à la rotule , de toutes ces circonstances réunies , il résulte non seulement que l'effet produit par ces divers muscles est plus énergique , attendu que leur point d'attache s'éloigne davantage de leur point d'appui, mais encore que la cuisse s'aplatit d'un côté à l'autre , ce qui fait que sa forme s'éloigne bien davantage du type humain que celle du bras.
Quant aux muscles du tarse et du métatarse , on trouve généralement le tibial antérieur, deux péroniers et un extenseur du pied, naissant presque toujours par deux têtes; le tibial postérieur manque, d'après Meckel, chez lesSolipèdes, les Ruminants, le Cochon, le Pécari^ le Daman et les Chéiroptères. Le muscle gastrocuémieuest faible proportionnellement (fig. xvu , 38 ), ce qui, joint à ce que les fléchisseurs de la jambe en couvrent la partie supérieure , éloigne encore davantage la jambe des Mammifères de la forme qu'elle a chez l'homme. Du reste, l'action de ce muscle est considérablement accrue par la longue apophyse du calcanéum.
Les muscles des orteils ressemblent en général davantage à ceux du membre pectoral,
SYSTEME MUSCULAIRE
attendu que, si l'on excepte les Chéiroptères, la Taupe , etc. , ujne plus grande similitude existe déjà dans le squelette de cette portion des deux extrémités.
Nous devons parler maintenant de la disposition très-singulière des muscles de la queue chez un grand nombre de Mammifères, de quelques particularités qu'offrent ceux du bas-ventre , et enfin de ceux de la tête.
Relativement au système musculaire de la queue , on doit le considérer , chez les Mammifères où il est très-développé , tels que les Fourmiliers didactyles , le Kanguroo , beaucoup de Rongeurs , les Makis et les Singes , comme une répétition de celui qui existe dans certains Reptiles , principalement dans les Sauriens. Au reste , le développement du squelette de la queue n'est pas toujours l'échelle d'après laquelle on doit juger de celui des muscles qui s'y rapportent ; car , chez le Phoque, au lieu d'être entourée de muscles, la colonne vertébrale caudale l'est seulement de graisse , comme aussi , dans l'Ornithorhynque , les muscles caudaux sont très faibles , d'après Meckel, tandis qu'une grande masse de gi'aisse les enveloppe àl'extérieur. Mais, quand ces muscles sont parfaitement développés, on trouve toujours des élévateurs , des abaisseurs et des muscles latéraux, ayant leurs ventres divisés en nombreux tendons , comme ceux des muscles internes du cou et du dos , dont ils sont , à proprement parler , la continuation. Je distingue, dans la queue du Cercopilhecus cynomolgus ( 1 ) , un élévateur moyen , qui est , à proprement parler , la terminaison postérieure du multifide du dos , un élévateur externe , des latéraux supérieurs, internes et externes , des latéraux inférieurs, externes ou internes , enfin un abaisseur interne et un abaisseur externe.
Parmi les muscles du bas-ventre , les droits , les pyramidaux et le diaphragme offi'ent quelques particularités qui méritent d'être rapportées.
(1) Ces muscles sont repre'sente's en partie dans mes Tabulœ illustrantes , cah. I , pi. vm. — H. Kuhl a donné aussi la niyologie de VAteles belzebuth , chez lequel les muscles de la queue sont également fort développés. Beitragc zur zoologie und vergleich. Anatomie. Francfort, 1820, in-4f, 12 pi.
I Les muscles droits du bas-ventre s'éloignent souvent plus du type humain que les obliques et le transverse , en ce que les Cétacés (S 361 ) ne sont pas les seuls Mammifères chez lesquels on n'y aperçoive point d'intersections tendineuses. Ces intersections n'existent pas , en eiïet , d'api'ès Meckel (2) , dans les A teks , la Martre , le Hérisson , la Taupe , le Vespertilion , le Dasypus , l'Ornithorhynque. De plus , les muscles droits naissent surtout des os marsupiaux et les entourent chez les animaux à bourse et les Monotrèmes ; dans les Tatous^ ils fournissent, près des grands pectoraux , un faisceau particulier de fibres , qui va gagner l'humérus, de sorte qu'alors ils doivent contribuer aussi à tirer les membres pectoraux en arrière ; enfin , dans le Hérisson et la Taupe , ils se croisent à leur insertion aux pubis , de manière que celui du côté droit , qui provient du pubis gauche , passe par dessus celui du côté gauche.
Les pyramidaux n'existent point partout.
Meckel ne les a pas rencontrés dans les Cétacés , le Cochon , les Solipèdes , les Ruminants , les Paresseux , les Porcs-épics , les Ours , les Chiens , les Chats , les Chéiroptères et quelques autres. C'est chez les animaux pourvus d'os marsupiaux qu'ils se développent le plus , et ils servent alors à tirer ces os en avant.
Enfin la classe des Mammifères est la première où se développe un diaphragme construit d'après le type de celui de l'homme. Cependant ce muscle présente chez eux certaines particularités , et nous aurons occasion de revenir encore sur son compte lorsque nous traiterons des organes respiratoires. Il sulïira ici de signaler la remarquable ossification , pour la première fois décrite par Jseger (3) , qu'une portion de son centre tendineux subit chez le Dromadaire et la Vigogne. L'os qui en résulte a la forme d'un carré long ; chez le Dromadaire , sa longueur est d'un pouce , et sa largeur d'un demi-pouce , sur quelques lignes d'épaisseur ; il est situé immédiatement auprès de l'ouverture qui livre passage à la veine cave ascendante , et il paraît ne s'endurcir que par les progrès de l'âge ; du moins Leuckart l'a-t-il trouvé eii-
(2) Voyez Meckel's Archiv , lom. V, pag. 113.
(3) Voyez Meckel's Archiv , tom. V, cah. 1.
tièrement cartilagineux chez un Dromadaire de deux ans (1).
A l'égard des muscles propres de la tête , ils appartiennent en grande partie à des organes sensoriels , à l'histoire desquels la leur doit par conséquent aussi se rattacher. Il est remarquable que ces muscles délicats , consacrés à la sensibilité , sont principalement redevables de leur existence à la répétition de la primitive enveloppe musculeuse générale , c'est-à-dire au muscle cutané. Au reste , les plus forts muscles de la tête sont toujours ceux qui appartiennent à ses membres ou aux mâchoires , savoir , les ptérygoïdiens interne et externe , le temporal et le masséter (pi. xvHi, fig. xvn ,8,7). Ces deux derniers acquièrent souvent , chez les Carnivores, une taille presque monstrueuse , proportionnellement au crâne , comme on le voit , par exemple , dans la Loutre (fig. xxi ; 7 , 8) , où la circonstance qu'ils se croisent augmente encore leur force de beaucoup.
L'abaissement de la mâchoire inférieure n'est plus produit ici , comme dans les classes précédentes , par un muscle venant s'insérer du haut à l'apophyse coronoïde postérieure ; il est opéré surtout par les digastriques , et aussi par les mylohyoïdiens. Dans le Cercopithecus cynomolgus , j'ai trouvé le ventre antérieur du digastrique entièrement confondu avec celui du côté opposé ; le tendon se continuait d'un côté à l'autre sur le bord postérieur, en décrivant un arc (2).
Si maintenant nous examinons le mécanisme des divers mouvements qu'exécutent les Mammifères , nous trouvons que leur attitude la plus ordinaire est la station sur quatre pattes , due à l'action des muscles extenseurs de leurs membres bien appuyés sur le sol (3).
(1) Quand on réfléchit que la classe des Mammifères doit répéter toutes les formations essentielles des classes précédentes , et que , dans les premiers d'entre les Céphalozoaires (les Cyclostomes ) , le diaphragme est marqué par une capsule cartilagineuse qui entoure le cœur et le sépare du foie (§ 17G) , on conçoit que cette formation doit se reproduire aussi chez les Céphalozoaires supérieurs (les Mammifères), par l'apparition d'un diaphragme en partie cartilagineux.
(2) Voyez mes Tabulœ illustrantes , cah, I, pi. viii, fig. n.
(3) Comme le centre de gravité est ordinairement plus rapproché de la région pectorale, l'animal est
La station sur deux pieds ne s'obseiTC que chez un petit nombre de Singes , les Gerboises , etc. , mais jamais comme attitude habi- J tuelle , et elle se rapproche d'ailleurs , tantôt ■ de celle de l'homme, tantôt (surtout chez les Gerboises ) de celle des Oiseaux , à cause de la direction en avant des pattes de derrière , qui sont munies de longs métatarses. Dans ce dernier cas , la station est encore favorisée par l'appui que l'animal prend sur sa queue.
Quand le quadrupède se tient droit , il repose tantôt sur les tubérosités sciatiques , tantôt (comme l'homme qui se tient debout) sur la surface entière des métatarses et les talons , car la plupart des Mammifères ne marchent en outre que sur le bout des doigts.
La situation couchée n'offre qu'une seule chose remarquable , c'est le singulier roulement en boule que certains Mammifères (par exemple le Hérisson , les Tatous et la plupart des animaux hibernants) impriment à leur corps , et qui est produit par l'élasticité considérable des muscles abdominaux , mais surtout par les muscles cutanés que nous avons décrits.
La marche s'effectue ordinairement , comme chez les Sauriens , par le transport alternatif des quatre pattes en avant; mais ce transport varie suivant que l'animal avance d'abord la patte droite de devant , puis la gauche de derrière , ensuite la gauche de devant , et enfin la droite de derrière {pas ) , ou d'abord la patte droite de devant , puis la droite de derrière , ensuite la gauche de devant et la gauche de derrière ( amble ) , ou la droite de devant et la gauche de djerrière en même temps , puis la gauche de devant et la droite de derrière à la fois ( trot) , ou enfin les deux de devant et les deux de derrière à la fois ; ce qui rend la progression bien plus rapide encore {galop ^ saut).
Peu de Mammifères sont , comme les Poissons et les Reptiles , dans le cas d'employer des flexions latérales du corps pour porter leur corps en avant sur la terre; cependant c'est ce qui arrive aux Phoques, aux Morses , etc.
Au reste , la marche est rendue très-péni-
obligé de tendre avec plus de force ses pattes de devant.
SYSTÈME MUSCULAIRE
ble aux Paresseux par l'espèce de mutilation que leurs mains et leurs pieds ont subie , et dont la description a été donnée plus haut , ainsi que par les formes grêles et la faiblesse de leurs membres, notamment des postérieures. La même chose arrive chez les Chéiroptères, à cause de la forme d'ailes qu'ont prise leurs pattes de devant.
Si l'animal ne se borne pas à poser le pied quand il marche , mais qu'en même temps il embrasse ou tienne le corps qui lui sert d'appui , il acquiert la faculté de griuiper sur les arbres et autres objets semblables , exercice que lui rendent plus facile tantôt des ongles avec lesquels il s'accroche ( Chat, Paresseux), tantôt une queue préhensible , c'est-à dire susceptible de s'enrouler autour des branches (plusieurs Singes) (1). Mais, quoique les pattes agissent déjà de cette manière chez un grand nombre de Reptiles et d'Oiseaux , la faculté de saisir les objets , soit pour les palper, soit pour les porter à la bouche , etc. , appartient davantage à la classe des Mammifères (2) , notamment aux Rongeurs et aux Singes. L'animal est d'autant plus habile à saisir les corps , que les mouvements de ses doigts et de ses membres , en général , sont phis libres , et surtout qu'il peut opposer le pouce aux autres doigts , tant aux pattes de devant qu'à celles de derrière.
La progression en fouillant et creusant la terre s'exécute tant par l'action de l'extrémité du museau, que par les mouvements d'abduction de membres fortement musclés , qui font office de pelle.
Il nous reste encore à parler de deux sortes de mouvements, savoir, la natation et le vol , qui , bien que des répétitions parfaites des mouvements analogues qu'on trouve dans les classes des Poissons , des Reptiles et des Oiseaux, dépendent cependant ici d'un mécanisme essentiellement différent de celui que nous avons décrit.
(1) Traill {Memoirs of the wernerian society, v.III, p. 22) décrit, chez l'Orang-outang, un muscle grimpeur particulier, qui nait de l'os iliaque , au-dessous de l'épine supérieure et antérieure , et s'insère au grand trochanter. Ce muscle n'a point été trouvé dans le 5*mia maimon.
(2) Les Perroquets sont presque les seuls, parmi les Oiseaux , qui jouissent de cette faculté.
A l'égard de la natation , les Pinnipèdes sont ceux des Mammifères qui l'exécutent de la manière la plus complète ; mais , au lieu d'être soutenu par une vessie natatoire , comme chez les Poissons , le corps l'est par la grande quantité de graisse liquide qu'il contient , plus sans doute que par les poumons, quoique ceux-ci soient souvent construits presque comme des vessies natatoires. Quant à la progression , elle résulte surtout du soulèvement et de l'abaissement alternatifs de la queue horizontale , le mouvement des membres paraissant n'y guère plus contribuer que ne le fait celui des nageoires dans les Poissons. Parmi les autres Mammifères, ceux qui ont les pieds palmés , comme le Castor , la Loutre , l'Ornithorhynque , nagent ou plutôt rament très-bien , et le Castor se rapproche beaucoup à cet égard des Cétacés , par les mouvements d'abaissement et d'élévation qu'il imprime à sa queue horizontalement aplatie.
De tous les Mammifères , les plus aptes à voler sont les Chéiroptères , qui doivent cette faculté à la conformation des muscles brachiaux et scapulaires de leurs extrémités antérieures impropres à la marche , et à la présence d'une membrane tendue non-seulement entre les doigts , mais encore entre le bras et la jambe , de même qu'entre la jambe et la queue. Le vol n'étant point d'ailleurs favorisé chez eux par des os remplis d'air, par des réservoirs à air dans le corps , ni par des plumes (3), la membrane aliforme doit indispensablement être fort étendue , et le vol des Chéiroptères est à celui des Oiseaux à peu près ce qu'est la natation des Raies à celle des Poissons osseux pourvus de vessie natatoire (S 340). On trouve encore , chez quelques autres Mammifères ( Polatouches , Ecureuils, Phalangistes), des membranes ten* dues , de chaque côté , entre les pattes de devant et celles de derrière ; mais l'animal s'en sert moins pour voler que pour exécuter des sauts prolongés , et elles font en quelque sorte office de parachute. On pourrait com-
(3) D'après Geoffroy Saint Hilaire {Annales du Muséum, tora. XX, p. 13) il existe cependant, ciiez les Chéiroptères du genre Nycteris, un réservoir à aii-, entre cuir et chair, qui , comme nous le verrons plus tard , peut être rempli d'air par la bouche, et supplée ainsi le défaut de sacs aériens.
parer cette dernière organisation à la membrane tendue sur les côtes pectorales des dragons.
Nous n'aurions plus maintenant qu'à signaler les particularités relatives aux organes locomoteurs de l'homme , et il ne peut échapper à personne que la situation droite , dont nous avons déjà dit un mot à l'occasion du squelette et du système nerveux, est, avec la marche sur les deux membres de derrière , ce qui caractérise avant tout notre espèce. Cependant , comme nous avons fait ressortir en même temps l'importance des résultats qu'entraîne cette attitude , et que nous en avons trouvé la source dans la structure du bassin , le mode de jonction de la tète au rachis , la conformation du talon , etc. , et comme aussi l'anatomie humaine a pour but d'expliquer de quelle manière elle peut être produite par l'action des muscles du dos , du bassin , des cuisses et des mollets , je crois devoir me borner à rappeler que c'est précisément en raison de son caractère bipède que l'homme a les muscles de la fesse, de la cuisse et du mollet plus robustes et plus ronds
qu'ils ne le sont chez aucun animal. Mais la plus haute portée de son système locomoteur ne se révèle pas uniquement par l'habitude de la station droite, par une différence mieux tranchée , sur laquelle nous reviendrons ailleurs, entre les organes du toucher, les mains , et ceux de la progression , les pieds , ni enfin par le fait que la colonne vertébrale, organe extérieur presque unique du mouvement chez les Poissons , s'est en grande partie dépouillée de ce rôle en perdant la queue qui , réduite à des dimensions exiguës , demeure cachée dans les chairs ; elle se décèle encore par cette autre circonstance , que le système n'a plus pour destination exclusive de manifester la volonté , de transporter mécaniquement la force à l'extérieur et de produire des actes réels. Le mouvement luimême est devenu , comme l'expression du regard , le véritable miroir des sentiments intérieurs , et , en se montrant sous les dehors de la gesticulation , il a pris un caractère véritablement sesthétique, dans le même temps que ses organes perfectionnés acquéraient la faculté de se prêter aux exigences si nombreuses et si diversifiées des arts.