CHAPITRE PREMIER
Organes électriques.
Déjà parmi les Oozoaires, et en particulier parmi les Acalèphes , nous observons un phénomène qui consiste en ce que lorsqu'on touche plusieurs d'entre ces animaux , ils occasionnent à la peau une sensation douloureuse d'urtication, qui peut dégénérer en inflammation érysipélateuse. Cependant il serait possible qu'au total cet effet dépendit de Faction chimique d'une humeur acre, sécrétée par les téguments. Les Mollusques et les animaux articulés ne nous offrent aucun exemple d'organes électriques particuliers , et ce que divers auteurs disent de secousses, en quelque sorte électriques , données par certains Insectes (1 ) , pourrait fort bien n'être pas moins problématique encore que les assertions du même genre ayant des Mammifères pour objet (2). Les Poissons, comparables sous tant de rapports aux Oozoaires (S 34) , sont les seuls animaux chez lesquels cette manifestation immédiate de force ait lieu à un très-haut degré, et ordinairement par l'intermédiaire d'un appareil spécial. Ceux dont les recherches de Lorenzini (3) , Hunter (4) , Broussonet (5) , Geoffroy-Saint-Hilaire (6) , Cuvier, Rudolphi
(1) Ici se range l'observation de Davies, rapportée par Kirby et Spencer {Introduction to entomology, vol.I, pag. 100) ; ayant mis un Reduvius serratus sur sa main, ce naturaliste éprouva, dil-il, une secousse électrique qui s'étendit jusque dans les épaules , et il lui resta des taches rouges aux endroits sur lesquels les pattes de l'insecte avaient posé.
(2) Cotugno tenant une Souris parle dos, ressentit un coup violent et une crampe jusque dans la tête, quand la queue de l'animal vint à frapper sa main. Voyez HuMBOLDT, Ueber die gereizte Muskelr-und- Nervenfaser, Berlin , 17'J3 , in-S", tom. I , pag. 30.
(3) Osse'vazioni intorno aile torpedini, 1678.
(4) Philos. Trans. vol. 63, 177S, où se trouvent aussi les expériences physiques de Walsh sur la Torpille.
(5) Mém. de l'Acad. R. des Se. de Paris , 1782.
(6) Annales du Muséum d'hist. nat. , lora. I.
et autres nous ont fait connaître les organes, sont les Torpilles {Torpédo ocellata et marmorata ) , rAiiguille de Surinam ( Gymnotus electricus ) et une espèce de Silure ( Silunis electricus). Cependant on sait encore que des effets électriques sont également produits (7) par le Tetrodon electricus (8) et par le Trichiurus indiens (9).
Quant à ce qui regarde la structure des organes électriques, un fait qui me paraît avoir une haute importance , sous le point de vue physiologique, c'est que, dans la Torpille, le Gymnote et le Silure, elle a une analogie frapiiante avec celle de la chair musculaire ordinaire des Poissons (10). En effet, cette dernière diffère de celle des animaux supérieurs par sa texture plus gélatineuse , et parce qu'ordinairement une multitude de cloisons tendineuses la divisent en couches distinctes. De même aussi les organes électriques sont ton-
(7) De plus amples recherches, faites dans un esprit comparatif, sont nécessaires encore tant pour nous dévoiler quelle est, à proprement parler, la nature de cette force qui , d'après Humboldt, agit surtout avec tant de violence dans l'Anguille de Sminam , que pour nous faire connaître les rapports existants entre elle et l'électricité. Les expériences de Spallanzani sur les secousses que donne la Torpille , n'ont point révélé un caractère réellement électrique dans cette force , quoique les corps non conducteurs en propageassent moins les effets. La section des nerfs de l'organe électrique détruit entièrement la force, qui d'ailleurs parait être toujours en raison directe de l'énergie de la vitalité. Les recherches les plus récentes à ce sujet, dont la plupart ont été réunies d'une manière fort intéressante par H. Steffens ( Voyez L. Wachler , Philomathie. Francfort, 1810, tom. I, pag. lis. — H. Steffens, Al. undNeu. Breslau , 1821 , tom. II, pag. 110) , témoignent en général qu'il est impr»ssible d'observer aucun effet électrique à l'aide des appareils de physique, quoique Walsh prétende avoir vu des étincelles. Des expériences de ce genre ont été faites , sur les Torpilles, par Galvani et Aldini ( Aldini, hssai théorique et expérimental sur le Galvanisme , Paris, 1804, 2 vol. in-0»), Humboldt el Gay-Lussac [Annales de Chimie, tom. SO, pag. 15), Todd {Philos. Trans. 1816), et H. Davy ( Philos. Trans. 1 829 , pag. 15), sur l'Anguille de Surinam , par Rittenhouse et Kinnersly [Philadelph. med. andphys. Journal. P. II, v. I,XV), qui n'ont oljteau non plus aucun effet sur l'électroraètre.
(8) llsont été décrits parPaterson {Philos, frans., 1786, vol. II, p. 382).
(9) Ils ont été décrits parWilloughby {Ichthyolog. app. tom. III, p. 3) et Neuhoff (/ndisc/ie Reise, 1682, pag. 270).
(10) De là vient que plusieurs anciens anatomistesont donné le nom de Musculi falcati aux organes électriques de la Torpille.
jours composés d'un grand nombre de couches , de cellules ou de colonnes séparées par des parois aponévrotiques et contenant un liquide gélatineux assez épais. Or une foule de nerfs ( mais peu de vaisseaux sanguins ) se distribuent aux cellules , et ces nerfs étant l'agent qui détermine le jeu de l'organe, il n'est point impossible que la force nerveuse ellemême s'accumule dans ces cellules , en quelque sorte comme dans des condensateurs , et qu'elle s'en écoule sous l'influence de la volonté, de même que cette influence peut l'accumuler dans la chair musculaire pour produire la contraction des fibres.
Dans la Torpille , les organes électriques sont placés des deux côtés du corps , en avant et au-dessus des nageoires pectorales , au côté externe des branchies , et tout près d'elles (1). Chacun d'eux est non-seulement couvert par les téguments communs, mais encore entouré d'une enveloppe particuhère. A l'intérieur , il se compose de cellules carrées , pentagones ou hexagones (pi. x , fig. iv , g ) , dont le nombre augmente avec les années , de sorte que Hunter en a compté quatre cent soixante-dix chez une petite Torpille, et onze cent quatre-vingt-deux chez une grande. Les nerfs sont extrêmement gros en proportion de la masse de l'organe , et ils appartiennent tant au trijumeau qu'à la paire vague, paires de nerfs qui offrent chez ces Poissons un volume bien plus considérable qu'à l'ordinaire , auquel correspond aussi d'une manière intime le développement de plusieurs renflements dans la troisième masse du cerveau (2).
De même que chez les Raies , où les nageoires pectorales sont l'organe locomoteur le plus développé , l'organe électrique a des connexions avec ces nageoires , de même aussi, dans r Anguille de Surinam et le Silure, on le trouve plus rapproché de la queue , qui est le principal organe de mouvement chez ces Poissons.
Dans l'Anguille de Surinam , dont la colonne vertébrale caudale a une longueur considérable , en proportion de la cavité ab-
(1) On en trouve des figures très-détaillees dans mes Tabulœ illustrantes , cah. 1 , pi. ii, fig. viii , ix et x.
(2) Voy. ma Darstelhmg des Nervensystems , Leipzick, 1814, pi. II, fig. XXV.
dominale, un ligament tendineux descend perpendiculairement des vertèbres qui la constituent à la nageoire de la queue , et des deux côtés du ligament se trouve l'organe électrique , divisé en deux masses, l'une supérieure , plus grosse , l'autre inférieure , plus petite. L'intérieur de cet organe est également formé de parois tendineuses entre-croisées , renfermant une substance gélatineuse , et dont les couches affectent principalement une direction excentrique à celle delà colonne vertébrale (pi. x , fig. i). Les nerfs, beaucoup plus petits , que reçoivent ces organes , ne sont , d'après Hunter , Rudolphi et Blainville (3) , que des ramifications des nerfs de la moelle épinière, quoiqu'un gros rameau, composé de la troisième branche de la cinquième paire et du nerf branchial , descende le long de la ligne latérale , et passe au-dessus des organes.
Dans le Silure , l'organe électrique , décrit d'abord par Geoffroy , puis mieux par Rudolphi (4) , ne consiste qu'en une large couche de petites cellules rhomboïdales , qui s'étend le long des deux côtés du corps , entre la peau et la chair musculaire. Sa face interne est couverte d'une membrane tendineuse ayant l'éclat de l'argent- Les nerfs essentiels proviennent des ramifications du branchial , et les nerfs spinaux donnent seulement des branches à la substance floconneuse située sous les cellules électriques , tandis que plus près des muscles marche encore, comme dans l'Anguille de Surinam , un nerf latéral venant de la cinquième paire.
J'ai déjà dit que ces manifestations de force électrique , produites par des organes spéciaux , ne se rencontrent plus chez les animaux des classes supérieures. On ne pourrait leur comparer que l'activité déployée par certains organes sensoriels (5) dans plusieurs genres, et l'électricité de la peau du Chat. Peut-être aussi le magnétisme animal doitil être considéré comme un phénomène ana-
(3) RuBOLPHi , dans Abhandl. der Akad. der Wissensch. Berlin, 1ÎJ20-1821 , pag. 229, et Blainville , dans Principes d'anatomie comparée , tom. I, p. 232.
(4) Abhandl. der Akad. der Wissensch. 1824, p. 140.
(5) Il est intéressant de comparer la manière dont le Serpent charme sa proie et la rend immobile , avec celle dont la Torpille engourdit par une secousse électrique les petits poissons qu'elle veut dévorer. Williamson a publié des expériences intéressantes à ce sujet {Philos. Trans. 1775, pag. 94).
ORGANES PHOSPHORESCENS.
logue , mais modifié et devenu en quelque sorte plus subtil.