CHAPITRE IL
Organes phosphorescejis.
Pour concevoir la phosphorescence des animaux , il faut se rappeler ce que nous avons dit (S 51 ) de la moelle nerveuse, comme masse animale primaire ; il faut aussi ne point perdre de vue que la moelle nerveuse est en quelque sorte l'élément solaire de l'animal , et que cet élément solaire doit nécessairement paraître lumineux à l'élément planétaire , puisque la lumière ne peut être que l'expression d'un rapport de polarité entre une partie centrale et une autre périphérique. D'après cela , la substance organique primaire possède de toute nécessité , quand elle se trouve mise en parfaite évidence , une aptitude spéciale à produire le phénomène de la phosphorescence. Mais les trois principales formes sous lesquelles elle se manifeste surtout comme telle sont les suivantes : 1° substance blastique pour le développement d'une organisation animale plus élevée ; 2° moelle nerveuse restant pure après avoir été débarrassée de tous les autres organes ; 3" substance animale en décomposition , qui par cela même se rapproche de la substance blastique destinée à de nouveaux développements.
La troisième circonstance explique pourquoi les substances animales à létat de décomposition , celles principalement qui contiennent beaucoup d'albumine , tels que les Poissons et les Mollusques , sont phosphorescentes , surtout quand la décomposition marche avec rapidité et commence en quelque sorte avant l'extinction totale de la vie individuelle , comme dans les climats chauds.
La seconde fait que les points où la substance nerveuse pure se trouve à nu derrière des milieux transparents , peuvent jouir à un haut degré de la phosphorescence. Ici se rapporte principalement la scintillation des yeux , qu'à tort on regarde souvent comme un simple effet de miroitement , car Rengger (1) a vu les yeux d'un Nyctipilhecus tri-
(1) Naturgeschichte der Sœugthiere von Paraguay, Bâle, 1830, pag. 383.
virgalus luire assez , dans une obscurité complète , pour éclairer les objets à un demipied de distance , et j'ai moi-même observé ce phénomène de la manière la plus prononcée sur un chien.
La première , enfin , rend raison de la phosphorescence d'une foule d'Oozoaires, qui, sous les latitudes les plus variées, illuminent l'Océan pendant la nuit. Les détails dans lesquels nous allons entrer montreront que là même où il existe des oiganes spéciaux de phosphorescence , le phénomène ne peut être non plus expliqué qu'en ayant égard à la substance animale primitive.
Quant à la phosphorescence du corps entier dans les animaux des classes inférieures , elle a été observée , tant chez des Infusoires marins et des Pennatules (2) , que chez des Acalèphes surtout (3) , où elle comcide fréquemment avec la propriété urticante. Cependant il ne faut pas perdre de vue que la phosphorescence de la mer pleine de mucus animal est excitée principalement par le mouvement, et que les oscillations, la plupart du temps perceptibles seulement à l'aide des plus forts microscopes , qui appartiennent en propre à ces animaux , en quelque sorte comme acte primaire de vie et de respiration , sur lequel nous reviendrons d'ailleurs en traitant des organes respiratoires , contribuent , suivant toutes les apparences, d'une manière essentielle , à entretenir leur faculté illuminante.
Après ces Oozoaires , la phosphorescence se rencontre , et toujours sans qu'on puisse lui assigner d'organes spéciaux, chez beaucoup d'Apodes , parmi les Gastrozoaires ( Pyrosomes , Riphores , Pholades ) , et chez certains animaux articulés , tels que Néréides , JNeusticopodes ( Cydops quadricornis ) , Décapodes {Cancer fulgens) et Isopodes {Scolopendra electrica).
Enfin , chez les animaux articulés supérieurs , les Insectes , la faculté phosphorescente se trouve concentrée sur des points
(2) G.-A. MicHAELis , Veher das Leuchten der Ostsee. Hambourg, 1C30.
(3) Voyez, sur les petites Méduses phosphorescentes, un Mémoire cleTilesius dans Annalen der Wetterauischen Gesellschaft , tom. 111, p. 3G0.
particuliers , qu'on peut appeler organes lumineux , et qui méritent par conséquent de nous arrêter un peu.
Une chose remarquable , c'est que les seuls Insectes chez lesquels on observe ce phénomène appartiennent tous à Tordre qui comprend les animaux les plus parfaits de la classe , celui des Coléoptères , puisque , d'après le prince de Neuwied (1), ce qu'on a dit de la phosphorescence des Fulgores est dénué de fondement. Les genres de Coléoptères que l'on connaît le mieux sous ce rapport sont les Lampyris et les Elater (2) , et c'est chez les Lampyres {L. noctiluca , splendidula et ilalica surtout ) qu'on a étudié avec le plus de soin cette singulière faculté. Je partage pleinement l'opinion de Treviranus (3), que Macartney (4) s'est trompé en regardant comme organe de la phosphorescence de petites vésicules situées à l'abdomen ; mais je ne puis admettre avec lui que les parties génitales internes soient celles auxquelles le phénomène se rattache. Pour acquérir des notions plus justes à ce sujet , je crois devoir présenter ici les considérations suivantes.
Les larves des Insectes supérieurs répètent le type des animaux articulés inférieurs à plusieurs égards , par exemple en ce qui concerne le système nerveux et le squelette. De même aussi , sous le point de vue de la phosphorescence, les Coléoptères luisants reproduisent , durant leur première période de développement , celle qui appartient aux animaux articulés inférieurs et aux Oozoaires , c'est-à-dire celle qui a lieu par toute la surface du corps. Aussi ai-je trouvé parfaitement exacte l'observation déjà faite par Guenau de Montbelliard (5), que les œufs des Lampyrides sont lumineux : j'ai reconnu de même ,
fl) Beise nach Brasilien , tom.II, pag. m, édition in-fio.
(2) Le Paussus sphœrocephalus est phosphorescent à l'article vésiculeux qui termine ses antennes , le Buprestis oceïlata sur ses élytres, le Scarabœus phosphoricus à l'alidomen. Voyez Tkeviranus, Die Erscheinungen und Geselze des thierischen Lebens , Bremen, i(î:'.l, in-f!", tom. 1 , p. 430.
(3) Vermischte Schriflen, Ion). I, pag. 90.
(4) Vpon luminous animais , dans Philos. Trans.
(5) Nouv, Mém. de l'Âcad. de Dijon, 1782, tom. II, pag. 00
ce qui avait déjà été dit également (6) , mais observé avec moins de précision , que les larves luisent aussi , et à un bien plus hautdegré, puisque l'abdomen tout entier , qui est jaunâtre , et dont les anneaux nous offrent toujours de chaque côté des points translucides , J répand une lumière verdâtre. Si l'on ajoute 1 que , d'après les recherches de Macaire , la substance lumineuse est absolument formée d'albumine , c'est-à-dire de matière animale primaire , on est conduit à conclure que les points luisants qui seuls s'aperçoivent chez l'Insecte parfait , doivent être considérés comme les résidus de sa substance albumineuse primitive , en quelque sorte comme des fragments du corps vitellin , dont le développement organique a continué. Lorsque ce résidu se dépose derrière des points translucides du dermatosquelette , par exemple derrière les lames basilaires des deux tlerniers anneaux de l'abdomen des Lampyrides parvenues à l'état parfait , il se produit un organe lumineux qui , comme je l'ai démontré ailleurs (7), offre une substance blanche, visqueuse , albiimineuse , dans laquelle le microscope fait apercevoir de très-petits globules, et où se ramifient des trachées extrêmement déliées. Ces organes lumineux reçoivent toujours aussi des courants du liquide qui remplit les fonctions de sang (8), car l'humidité est une condition si absolue de la phosphorescence , que la masse phosphorescente elle-même , retirée du corps , perd cette propriété en se desséchant, et la recouvre quand on l'humecte. D'après cela , je ne puis non plus adopter la dernière opinion de Treviranus (9) , qui prétend que le corps graisseux est la source de la lumière , car s'il est bien certain que la substance lumineuse se rapproche beaucoup de celle du corps graisseux , sous le point de vue de sa nature albu-
(6) Trevikanus , Biologie, Gœttingue, 1802, t. V,
(7) Voyez mes Ânalekten zur Naturwissenschaft und Heilkunde. Dresde, 1829, pag. 175.
(8) Ibid. pag. 177, où je me suis attaché à faire voir que cet afflux est probablement la seule circonstance qui puisse expliquer le caractère rhythmique des émanations lumineuses de la Lampyris italica, en sorte que la scintillation devait èlre considérée comme un pouls lumineux.
(9) Voyez Trevibatvcs, Die Erscheinungenund Gesetze des thierischen Lebens , tom. I, pag. 433.
ORGANES DES SENS
mineuse , il ne l'est pas moins que ce dernier diffère beaucoup d'elle par sa texture rcticulaire et par le volume bien plus considérable
de ses globules , outre que jamais je ne l'ai vu répandre de lumière quand il m'est arrivé d'ouvrir des Lampyres vivantes.