Mammifères
Comme les tubercules olfactifs du cerveau sont très-gros (§125) dans cette classe, de même aussi l'organe de l'odorat se fait remarquer par les sinuosités extrêmement nombreuses de l'os ethmoïde, qu'on rencontre ici pour la première fois , et par une conformation plus parfaite du nez. Cependant il ne manque pas non plus d'états de choses servant de transition à ceux qu'on rencontre dans les classes précédentes.
Ainsi , par exemple , l'Ornithorhynque se rapproche des Oiseaux , sous le point de vue de la situation de son organe olfactif (2) , mais on peut aussi le comparer , jusqu'à un certain point , aux Reptiles sous ce rapport , puisque les deux narines sont de petites ouvertures simples et rondes, auxquelles correspondent intérieurement cleux ouvertures à la voûte palatine , qu'on doit considérer ' comme les conduits de Stenson , et en même
(1) Loc. cit. pag. 04. — Voyez aussi, pour la perfection en général du sens de l'ouïe chez les Oiseaux, Hal- LER , Elément. physiol. tom. V, pag. 138.
(2) Un fait extrêmement remarquable, c'est qu'au dire de Home [Philos. Trans. 1802 ) , la cloison nasale de l'Échidné est percée d'une fissure, absolument comme elle l'est chez un grand noml)re de Palmipèdes et d'Échassiers (§417).
temps , à cause des nombreux nerfs qui s'y rendent , comme les organes de Jacobson (S 403 ). Les étroites fosses nasales sont , à leur origine , partagées par deux valvules membraneuses en trois conduits , dont celui du milieu représente le conduit nasal proprement dit , qui est très-long , et qui se termine en arrière , dans le voisinage de la membrane du tympan , par l'ouverture nasale postérieure (3). L'étroitesse de la lame cribleuse , qui ne ressemble guère à un crible , peut encore être citée comme une analogie de plus avec les Oiseaux. Cette lame est , au contraire , très-grande dans l'Échidné , d'après Blainville (4).
Une autre transition est marquée par la réapparition des prolongements du nez en manière de trompe , comme chez certains Chéloniens , mais avec une beaucoup plus grande perfection. La conformation même des cavités nasales chez les Cétacés, où elles deviennent de simples conduits aquifères , rappelle les trous temporaux des Raies et des Squales , dont nous parlerons en traitant de l'organe auditif, et par lesquels l'eau peut également être rejetée.
Déjà, en effet , lorsqu'il a été question du squelette de la tête, nous avons signalé la situation insolite des narines dans les Dauphins et les Baleines , et nous avons fait remarquer que les fosses nasales sont dirigées perpendiculairement de haut en bas, au lieu de se porter d'avant en arrière , en suivant , comme de coutume , une direction horizontale. Ces fosses ne sont plus tapissées par la membrane muqueuse et molle qu'on a l'habitude de trouver, mais par une autre membrane sèche , fibreuse, recevant peu de nerfs et de vaisseaux sanguins , ce qui joint à l'absence où à la petitesse extrême des nerfs olfactifs (S 125), annonce que le sens de l'odorat n'existe réellement point chez ces animaux (5).
(3) Meckel, Ornithorhynchi paradoxi descriptio anatomica , pag. 40 , pi. vin , fig. vu et xii , 12.
(4) Loc. cit. pag. 301.
(b') Rudolphi {physiologie, tom. II , pag. 106) dit bien qu'au rapport d'Anderson et de Lacépède , il y a des faits attestant l'existence du sens de l'odorat chez les Baleines , et que les poches intérieures des évents pourraient remplir l'office d'organe de ce sens , puisqu'elles reçoivent des nerfs de la cinquième paire; mais je n'en regarde pas moins les défauts que j'ai signalés comme trop importants pour permettre d'adopter cette hypothèse.
ORGANES DES SENS
Les arrière-narines s'.oiivrent dans un espace converti par le voile du palais en une bourse dont le tissu charnu peut refouler vers les fosses nasales l'eau qui y remonte du pharynx. De même aussi les fosses nasales s'ouvrent à l'extérieur dans une poche membraneuse , ça et là cartilagineuse, couverte d'expansions musculaires, et revêtue d'une membrane noirâtre. Cette seconde poche repose sur la concavité externe du crâne (pi. xvni, fig. vi, a), et elle est partagée ordinairement en deux loges. Elle offre une ouverture simple ou double , presque toujours transversalement sémilunaire et entourée d'une sorte de rebord cartilagineux. Elle a pour usage de rejeter l'eau au dehors, par l'action de ses muscles propres , et pendant que ceux-ci se contractent , une valvule , dont Cuvier a donné la figure (1) , bouche l'orifice des fosses nasales (2).
A cette organisation remarquable des Cétacés se rattache la conformation du nez de quelques Phoques, quoique le sens de l'odorat soit ici très-développé, et que, suivant la remarque déjà faite par Rapp (3) , l'état de choses dont nous allons parler doive être considéré plutôt comme une répétition de ce qu'on observe à certains égards chez les Crocodiles (§ 41 5 ) .En effet, chez le mâle adulte du Phoque à capuchon [Cystophora borealis) , l'espace compris entre l'ouverture extérieure du conduit osseux des fosses nasales et les narines extérieures , pourvues elles-mêmes de valvules musculeuses particulières , est dilaté en un grand sac musculo-membraneux , coupé en deux par un prolongement de la cloison du nez , et tapissé par une membrane qui se continue avec celle des fosses nasales. Ici également cette dilatation des fosses nasales ne sert point à l'odorat, mais paraît être un réservoir cl'air utile à l'animal quand il plonge. Du reste , la remarque déjà faite plus haut (S 418) explique pourquoi on ne la rencontre que chez les mâles.
(1) Leçons d'anatomie comparée , tom. V,pl. xxxi, fig.2.
(2) La hauteur du jet d'eau lancé par les Baleines s'e'tend , dit-on , à près de quarante pieds. On peut voir d'ailleurs une très-belle figure de la disposition des fosses nasales du Dauphin dans mes Tabulas illustrantes, cah. IV , pi. VII , fig. IV,
(3) Meckel's Archiv , 1829 , pag 23G.
Le Phoque à trompe (Phoca prohoscidea) offre un prolongement analogue des fosses nasales, mais qui a la forme d'une trompe.
A l'égard de l'organe olfactif des Mammifères , sa structure se déduit déjà en partie des détails dans lesquels je suis entré au sujet de l'os ethmoïde, des cornets du nez et des fosses nasales, en traitant du squelette de la tête. En général , donc , les contours multipliés des cellules ethmoïdales et des cornets , ainsi que l'ampleur des sinus frontaux^ maxillaires et sphénoïdaux (4) , exigent que la membrane sensible sur la quelle s'é panouissent les filets des nerfs olfactifs et ceux de la cinquième paire , ait une étendue extraordinaire chez les Mammifères. Les calculs de Harwood (5) sur les dimensions de celle qui tapisse les fosses nasales du Phoque, pourront mieux que tout autre chose donner des idées exactes à cet égard. Après avoir fait remarquer que, chez les animaux herbivores (auxquels il faudrait cependant adjoindre aussi le Cochon) , les cornets nasaux sont plus roulés , simples , mais parfois aussi réticulés , tandis que chez les Carnivores , les lames de l'ethmoïde et des cornets se ramifient généralement bien davantage, Harwood calcule que, chez le Phoque , en raison de la division extraordinaire de ces lames osseuses , la membrane muqueuse de chacune des deux fosses nasales doit avoir une étendue de cent vingt pouces carrés , de sorte que la surface sensible acquiert nécessairement des dimensions énormes chez cet animal.
Cependant les Tatous sont , d'après Blainville (6) , ceux de tous les Mammifères chez lesquels les masses latérales de l'ethmoïde ont le plus de capacité.
Ces dispositions, jointes au volume et à la cavité des tubercules olfactifs (§ 125) du cerveau , expliquent jusqu'à un certain point la perfection extraordinaire du sens de l'odorat chez beaucoup de Mammifères.
Au reste , il est remarquable que , chez les Singes , où nous recommençons à trouver
(4) Les sinus sphénoïdaux et maxillaires ne sont pas toujours proportionnés aux frontaux ; cependant ils ont, comme ces derniers, des dimensions considérables dans les Éléphants et les Ruminants.
fS) System on comparative anatomy , pag. 20.
(6) Principes d'anatomie comparée , pag. 293.
un nerf olfactif médullaire et filiforme , nonseulement l'os ethmoïde perd de son volume, mais encore les fosses nasales deviennent bien plus petites , tandis que les orbites grandissent et se rapprochent , caractères par rapport auxquels les Singes diffèrent beaucoup des Makis , qui leur ressemblent d'ailleurs à tant d'autres égards , mais qui , au lieu de nerfs olfactifs libres , ont des tubercules olfactifs.
J'ai déjà dit (§397) que le nez acquiert une grande mobilité chez la plupart des Mammifères (1) , et que par là il semble nonseulement contribuer à rendre les impressions olfactives plus faciles à saisir, mais encore devenir un excellent organe de toucher et de préhension. C'est ici le lieu d'examiner plus en détail cette organisation.
Le nez le plus développé qu'on connaisse est celui de l'Eléphant, dont la trompe se compose de deux longs tuyaux cylindriques , partant de l'ouverture antérieure des fosses nasales. Ces tubes se rétrécissent à la région de l'intermàchoire, ce qui empêche l'eau pompée par la trompe de pénétrer dans les cavités nasales ; ils offrent ensuite une dilatation, puis se resserrent de nouveau à l'endroit où ils s'ouvrent dans les narines osseuses , et où ils sont couverts par un cartilage nasal ovale. Leur membrane interne ressemble à peu près à celle du Dauphin , avec les évents duquel la trompe de l'Eléphant peut d'ailleurs être comparée sous plusieurs rapports. Cuvier l'a trouvée sèche et peu propre à l'exercice du sens de l'odorat. A l'extérieur, les tubes sont entourés d'une multitude de faisceaux musculaires , les uns longitudinaux, les autres rayonnant vers la peau et servant à comprimer les premiers, quelques uns enfin, mais en moins grand nombre , circulaires. Cependant il faut distinguer de ces muscles , propres à la trompe , ceux qui servent à mouvoir l'organe en entier. Ces derniers sont comparables aux muscles de la queue (2) . On
(0 Un fait très-remarquable , c'est l'occlusion complète de la fente des narines cliez les Mammifères amphibies, pendant qu'ils plongent. J'ai pu m'en convaincre sur un Phoca monachus vivant. Dans le Morse, les narines , également susceptibles de se fermer, ont la forme de deux ) (.
(2^ La trompe , comme membre terminal impair de la tète, correspond exactement au membre terminal également impair du bassin , la queue.
les distingue en élévateurs et abaisseurs supérieurs et latéraux , qui naissent du front , des os propres du nez, et des cartilages, tant de l'os maxillaire supérieur que de l'intermaxillaire.
Chez d'autres Mammifères pourvus d'une trompe plus courte , tels que le Tapir, le Cochon , la Taupe, etc., les prolongements des fosses nasales sont partagés en deux conduits par une cloison cartilagineuse , qui s'ossifie même quelquefois. Plusieurs muscles fixés à la mâchoire supérieure par des tendons , les mettent en mouvement (pi. xvni , fig. XX , b , c , d, e). Dans le genre Condylure , qui se rapproche beaucoup de la Taupe , l'extrémité de la trompe est entourée de lamelles particulières , d'une teinte rougeàtre, qui , par cela qu'elles sont très-mobiles , appartiennent vraisemblablement moins au sens de l'odorat qu'à celui du toucher.
Le nez des Ruminants et des Solipèdes est en grande partie membraneux; on n'y trouve de cartilages qu'au bout et sur les côtés. Des muscles cutanés particuliers le mettent en mouvement. Celui des Carnivores , des Rongeurs et des Singes se rapproche déjà davantage de celui de l'homme , par la forme de ses cartilages.
La structure singulière du nez de plusieurs Chéiroptères mérite que nous nous y arrêtions un peu. Le nez des Chéiroptères anistiophores (Nycieris, Vespertilio) n'offre rien de bien remarquable , si ce n'est la largeur des narines. Mais celui des Istiophores {Phyllostoma, Rhmolophus, Molossus) offre des fosses nasales petites et très-courtes , avec des cornets peu divisés , et une lame cribleuse presque simplement perforée , de sorte que ce peu de développement de l'intérieur du nez devient en quelque sorte la condition ou la cause de celui qu'acquiert l'extérieur de l'organe. En effet , le cartilage nasal du nez et la cloison cartilagineuse produisent plusieurs lames, les unes cartilagineuses , les autres membraneuses , dont la forme varie beaucoup , mais représente quelquefois imparfaitement celle d'un fer à cheval. Ces lames sont couvertes par les téguments communs , et non plus par la membrane pituitaire. Tout porte à croire que , comme celles de la trompe du Condy-
ORGANES DES SENS
lure (S 422 ) , elles servent plus au sens du toucher qu'à celui de l'odorat.
Il nous reste encore à dire quelques mots des fossettes extérieures qu'on remarque à la région maxillaire supérieure chez certains Mammifères , car on ne peut méconnaître en elle une répétition extrêmement remarquable des fosses nasales des Poissons , déjà reproduites chez divers Reptiles (§414).
Ici se rangent d'abord les larmiers des Cerfs , des Antilopes et des Brebis , que Home (1) compare aux fausses narines des Serpents. Ces larmiers sont situés entre l'œil et le nez , dans un enfoncement de la mâchoire supérieure , et s'ouvrent au-dehors par une fente longitudinale. Ceux des Cerfs et des Antilopes sécrètent une substance odorante.
On doit rapporter à la même catégorie les grosses glandes intérieurement celluleuses qui existent dans les joues des Chauve-souris (2) , et qui versent également une matière grasse et odorante par une petite ouverture ronde.
Enfin , il faut encore y ranger les glandes temporales des Eléphants , qui , bien qu'un peu plus éloignées du nez , paraissent cependant jouer un rôle analogue à celui des organes précédents , puisqu'elles émettent de même un liquide onctueux par une ouverture extérieure.
Un fait intéressant , au reste , c'est que ces sécrétions , du moins chez l'Éléphant , où elles deviennent surtout abondantes à l'époque du rut , se rattachent d'une manière bien positive à la fonction de la génération , et que par conséquent la transformation d'un organe primordialement olfactif en une dépendance de l'appareil reproducteur , ajoute encore aux rapports qu'à tant d'autres égards déjà on ne pouvait point méconnaître entre le sens génital et celui de l'odorat (3). Je pourrais même encore reproduire ici les questions que j'ai précédemment posées à l'égard de la signification du sens de l'ouïe ,
(1) Philo?,. Trans. 1804, pag. 73.
(2) Tiedemann les a décrites le premier dans Meckel's Archiv , tom, I , pag. 1 13.
(3^ On sait que , chez l'homme lui-même , il existe un certain consensus entre la fonction génitale et les glandes sébacées du nez.
et demander si cette connexion entre l'odorat et la fonction génitale , bien prononcée surtout à l'époque du rut , par l'emploi que les deux sexes font du premier pour se chercher mutuellement , ne donnerait pas la clef de la liaison jusqu'ici inexplicable qui existe entre la crue des bois et le gonflement des testicules , puisque ces excroissances se développent sur la table externe des sinus frontaux, entre lesquels et le siège du sens olfactif il y a des liens si intimes.
Maintenant , que le sens de l'odorat soit moins développé chez Thomme qu'il ne l'est dans beaucoup , dans la plupart même des animaux examinés jusqu'ici , c'est ce qui ressort aisément et des détails dans lesquels nous sommes entrés et de la comparaison entre la finesse de ce sens chez l'homme et chez les animaux. Une des causes essentielles de cette différence tient peut-être à ce que c'est dans l'homme que les hémisphères se sont le plus complètement affranchis du rôle de ganglions nerveux olfactifs , sans doute parce que c'était celui-là qu'ils avaient commencé d'abord à jouer. Il est même intéressant sous ce rapport de rappeler qu'à peine y a-t-il un sens qui égale celui de l'odorat chez l'enfant nouveau né , dont , comme on sait , les nerfs olfactifs sont épais , creux , et par conséquent ressemblent beaucoup aux tubercules olfactifs des Mammifères. L'enfant qui vient de naître perçoit à peine les sons éclatants , et , quant à la lumière , il n'est sensible qu'à son plus ou moins d'éclat ; mais les odeurs l'affectent à un point surprenant , et il refuse même le sein maternel lorsque quelque médicament employé à l'intérieur lui a communiqué une certaine odeur (1). L'odorat paraît donc être un sens qui agit sur le cerveau avec trop d'énergie pour qu'il puisse exister chez l'homme à un haut degré de perfection. Du reste , j'ai déjà dit précédemment que l'organe extérieur de ce sens , le nez , distingue l'homme , et surtout l'idéal de la forme humaine , de tous les animaux, en ce qu'il se porte de haut en bas , suivant une direction perpendiculaire , c'est-à-dire parallèle à celle du rachis.
(4) Une chose digne de remarque, c'est que la cavité nasale est déjà plus ample , et l'odorat plus fin , chez le Nègre que chez l'Européen, d'après Harwood.